L'argent des fourmis : relations migrations-développement

Carte blanche parue dans Le Soir (Bruxelles) du 8 septembre 2006

A l'heure de l'intensification des migrations et des sommets euro-africains pour les endiguer,il est utile de réfléchir sur les migrants en tant qu'agents de développement:un récent rapport de la Banque Mondiale a en effet pointé les flux de capitaux envoyés par les migrants comme un facteur de développement.

Demandons-nous d'abord pourquoi les gens migrent:pour pouvoir vivre dignement, pour participer de la modernité,pour permettre à leurs enfants d'étudier,pour des lendemains qui chantent pour eux-mêmes et les leurs ayant immigré ou non.Posons-nous également la question de qui immigre ? On constate que depuis la fin de l'importation de travailleurs au milieu des années 70, les personnes qui parviennent à aboutir et à se maintenir en Europe sont des personnes téméraires porteuses de capitaux:financiers,mais aussi symboliques,sociaux, linguistiques,des capacités de mobilité,d'habiletés commerciales,de réseaux.Les migrants sont un public sélectionné qui recèle des compétences.
Le Migrant est un Acteur social,un agent de changement. C'est déjà un entrepreneur, le chef de l'entreprise de l'immigration! Sa tâche planétaire est de faire fructifier les capitaux financiers de confiance investis en lui par les non migrants du Sud,c'est-à-dire,ceux des êtres chers restés au pays.Il doit produire des richesses pour faire fructifier ce capital initial,telle est sa mission.Ses revenus sont les revenus du travail. Un travail lourd,quand il existe, bien souvent en dessous de ses compétences réelles, car le migrant paye l'entrée en Europe par une disqualification.Quand,il n'y a pas d'emploi, les revenus du migrant sont ceux de l'aide sociale,de petits boulots, de la débrouille.
Le Migrant est un Acteur transnational. Il est en permanence en contact avec le pays d'origine et d'autres contrées. Il est source de revenus pour les investisseurs de départ qu'il se doit d'honorer au prix d'une sensation de la culpabilité et de redevabilité.Le migrant est ainsi à la base des transferts internationaux financiers,matériels et culturels,comme le transfert des compétences acquises en immigration.
Quelles sont les conditions pour que le Migrant puisse transférer ses capitaux afin de soutenir des efforts de développement durable?Il faut que les besoins basiques de sa famille du pays d'origine soient rencontrés.Il faut également qu'il puisse jouir d'une stabilité socioprofessionnelle et politicojuridique dans son pays d'installation,puisse s'occuper valablement de sa famille au pays d'accueil.Alors seulement le migrant peut contribuer à des efforts de développement avec l'excédent des richesses produites.
Autant dire que le nombre de migrants qui peuvent et souhaitent réaliser de tels transferts est limité.Toutefois,conscients de leur faiblesse et de la force de leur volonté d'aider leur région d'origine,ils se regroupent en associations et deviennent ainsi des Acteurs collectifs. Le transfert de moyens ne peut s'effectuer que s'il existe destinataire digne de confiance.Si,en général,ce partenaire est issu de la famille élargie,il s'agit de créer des plates-formes d'échanges entre acteurs économiques du Sud et du Nord, notamment à travers les moyens de communication actuels. On notera l'importance des transferts non financiers,les compétences associatives, techniques,de citoyenneté. Transférer c'est contribuer indirectement au développement de familles et de régions entières;c'est contribuer à la mondialisation par le bas,par les gens.
Toutefois, il paraît dangereux de considérer le Migrant comme nécessairement un acteur de développement. Ce serait le surresponsabiliser. Ce serait cacher l'incapacité des Etats à sortir une partie de l'humanité de la misère. Après tout, lorsque l'on parle des transferts des immigrés,nous ne parlons que de l'argent des fourmis !

Dr. Altay Manço, Directeur scientifique de l'IRFAM (www.irfam.org)

Il y aurait une forme d'indécence à parler de la canalisation des flux financiers des pauvres et d'oublier que la solution au maldéveloppement n'est pas le fruit du travail des immigrés,mais bien l'annulation de la dette du Tiers-Monde,les pratiques commerciales équitables,une vraie politique de paix,une juste répartition des richesses entre le Nord et le Sud! On peut d'ailleurs se demander où sont les multinationales dans ce débat?Pourquoi ne parlons-nous pas de taxer les flux financiers importants?Les envois financiers d'immigrants vers leurs pays n'est-ce pas un cache-sexe qui détourne l'attention des flux importants Sud/Nord?
Alors que faire pour que l'argent des fourmis ne serve plus à engraisser les organismes financiers?Que faire pour développer des mécanismes de transfert alternatifs capables de casser les monopoles?Requalifier le rôle des postes publiques?Renforcer le rôle des associations?Que faire pour soutenir les fourmis investisseurs?Apprécier leurs spécificités culturelles,personnelles?Il faut les accompagner,orienter,mais aussi de les soutenir.Les réintroduire dans les réseaux de leurs pays d'origine,responsabiliser les pouvoirs publics des pays d'origine et des pays d'accueil.Responsabiliser les entreprises et les banques face à leurs rôles dans les inégalités entre le monde industrialisé et les pays moins riches.Faut-il encore dissocier la coopération au développement du retour au pays d'origine car transfert ne rime pas avec charter! Mais mobilité pourrait bien rimer avec prospérité! C'est dans le réseau transnational,les allers-retours et les nouvelles technologies de communications qu'il faut sans doute chercher les nouvelles solutions des problèmes anciens.Que faire pour transférer le développement durable,l'autonomie,l'originalité et la fierté et non les modèles de consumérisme?Que faire,enfin,pour que l'Europe imagine une politique d'immigration digne de ce nom qui peut diminuer les effets des mécanismes d'exploitation et de clandestinité?Une politique qui réponde à ses besoins de main-d'œuvre et de soutien démographique tout en respectant les intentions et compétences des migrants et de leur famille.Une politique équitable qui rende aux régions d'origine les moyens qui furent nécessaires pour former les travailleurs ainsi exportés.Partant de la notion du "microcrédit",peut-être faudra-t-il imaginer des mécanismes de "micromigrations" alliant les besoins des collectivités du Nord avec ceux des partenaires du Sud.


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