Le faux pas espagnol de Napoléon

Conférence du 24 novembre 2009, à Anglet

Évoquant l'Espagne auprès de Las Cases, son confident et mémorialiste de Sainte-Hélène, l'Empereur ne dissimule pas ses responsabilités : "Cette malheureuse guerre d'Espagne m'a perdu... Elle a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France... Toutes les circonstances de mes désastres viennent se rattacher à ce nœud fatal... Les événements ont prouvé que j'avais fait une grande faute dans le choix de mes moyens..."
Envahir la Russie était aussi une faute, s'attarder à Moscou une erreur. Mais c'est en Espagne que Napoléon trébuche vraiment, qu'il commet le faux-pas qui va précipiter sa chute et celle de l'Empire.
Une insigne ascension
Né à Ajaccio le 15 août 1769, distingué à vingt-quatre ans au siège de Toulon, Premier consul à trente ans, Empereur à trente-cinq ans, relégué à Sainte-Hélène à quarante-six ans, Napoléon meurt, le 5 mai 1821, quelques mois avant son cinquante-deuxième anniversaire.
Certains le considèrent comme le fossoyeur de la révolution, un despote qui n'est parvenu au faîte du pouvoir que par la ruse, et qui ne s'y est maintenu que par des guerres incessantes. D'autres reconnaissent en lui le plus grand génie militaire de tous les temps, et le célèbrent comme un des plus étonnants phénomènes de l'histoire universelle.
C'est par réflexion, autant que par intuition, qu'il est parvenu à instaurer le pouvoir personnel le plus absolu qu'ait jamais connu la France. Les institutions qu'il a créées ont perduré : le code civil, les tribunaux, le système fiscal, les préfets, la police, l'organisation des ministères, la Légion d'honneur... Les Bourbons eux-mêmes n'y ont pas touché lors de la Restauration.
Jeune, Bonaparte se singularise par un caractère renfermé et un tempérament exalté. Il sait ce qu'il veut, et il fait tout pour l'obtenir. Mais c'est d'abord sur lui-même qu'il compte pour résoudre ses problèmes. Sa mémoire exceptionnelle, son aptitude à brider son imagination pour se focaliser sur un sujet particulier, décuplent sa capacité de travail.
Ces qualités innées, développées avec la ténacité de celui qui ne supporte pas l'échec, s'expriment pleinement lors du siège de Toulon, en décembre 1793. Capitaine de vingt-quatre ans, Bonaparte est promu général de brigade un mois plus tard.
Le 13 vendémiaire (5 octobre 1795), écrasant une insurrection parisienne en faisant tirer au canon sur la foule, il fait preuve de cette implacabilité totale dans le combat qui est un trait essentiel de son caractère. Sa décision prise, il va jusqu'au bout, avec une détermination inflexible, et la volonté de vaincre à tout prix.
En 1796, commandant de l'armée d'Italie, il étonne par la rapidité avec laquelle il démêle l'écheveau d'une situation complexe. Si la chance lui sourit, il sait aussi la mériter. En mai 1799, conduit à se replier sur le Caire après avoir échoué devant Saint-Jean-d'Acre, il apprend, par hasard, que les Autrichiens menacent de nouveau l'Italie. C'est ce qui provoque son retour.
Son aptitude à saisir les occasions favorables pour tirer le meilleur parti des circonstances, décider de la conduite à tenir, l'infléchir si cela s'avère nécessaire, font le succès du coup d'état du 18 brumaire (9 novembre 1799). "Le pouvoir était pour lui la même chose qu'un instrument de musique aux mains d'un grand artiste. Il en joua aussitôt qu'il réussit à s'en emparer." (Gœthe).
Sa deuxième campagne d'Italie lui confère une suprématie désormais reconnue dans toute l'Europe. Battue à Marengo, en juin 1800, l'Autriche abandonne à la France la Belgique, le Luxembourg et toutes les possessions allemandes sur la rive gauche du Rhin.
La paix d'Amiens n'ayant pas tenu, les Anglais mettent sur pied et soutiennent financièrement une troisième coalition à laquelle la bataille d'Austerlitz met un terme, le 2 décembre 1805.
Un mois et demi plus tôt, le 21 octobre, ils ont toutefois défait les flottes combinées franco-espagnoles à Trafalgar, s'assurant une prééminence maritime qui coupe définitivement la France et l'Espagne de leurs dépendances américaines. Ce désastre rend désormais impossible une invasion des Îles Britanniques. Napoléon, empereur depuis le 18 avril 1804, est confiné au continent.
Le doigt dans l'engrennage
L'Anglais reste son ennemi principal, le seul qu'il se reconnaisse. Ce ne sont pas tant les armées britanniques qu'il redoute, mais l'énorme capacité financière de l'Angleterre, qui lui permet de soutenir les coalitions. Ce qui fait la puissance de cette nation, c'est son économie. Qu'il étrangle ce pouvoir financier et mercantile, et le pays sera à sa merci !
Le 21 novembre 1806, il décrète la fermeture des côtes européennes au commerce anglais. Ce blocus continental doit, dans son esprit, condamner l'Angleterre à une asphyxie complète, à la banqueroute, à la famine et à la capitulation. Pour que cette politique réussisse, il faut que l'Europe entière soit sous son contrôle. Toutes les côtes devront être surveillées.
En octobre 1806, son armée balayée à Iéna et à Auerstedt, la Prusse est anéantie. Le 14 juin 1807, les Russes sont, à leur tour, écrasés à Friedland. Trois semaines plus tard, opérant un retournement spectaculaire, le tsar Alexandre signe la paix à Tilsit. Il se déclare désormais ami et allié de Napoléon.
L'empire est à l'apogée de sa gloire et de sa puissance. Outre la France traditionnelle, Napoléon règne sur la Belgique, l'Allemagne de l'Ouest, le Piémont et Gênes. Il est roi d'Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, dominateur de la Suisse. Son frère Louis est roi de Hollande, son autre frère Joseph roi de Naples. Jérôme est roi de Westphalie. Les rois de Saxe et de Bavière sont ses vassaux. Tenant garnison dans les ports de la mer du Nord, l'armée impériale surveille les côtes septentrionales de l'Europe. L'armée polonaise est aux ordres de Davout. La Prusse n'existe pratiquement plus. L'Autriche est soumise. La Russie s'est engagée à faire appliquer le blocus continental par la Suède.
Reste la péninsule ibérique, avec ses quelque quatre mille huit cents kilomètres de côtes, au relief souvent tourmenté. Leur surveillance sera un vraie gageure. Napoléon ne peut pas faire confiance aux Portugais : ils sont totalement inféodés aux Anglais. Les Espagnols ne lui semblent pas sincères : il juge que leurs déclarations d'amitié ne sont que de façade. Les intérêts économiques de l'Angleterre dans ces deux pays sont tels, que, même s'ils donnaient le change en se déclarant ses alliés, l'Empereur estime qu'ils n'ont pas les moyens, et encore moins le désir et la volonté, de combattre l'inévitable contrebande que ne manqueront pas d'organiser les Britanniques.
La lutte à mort engagée avec les Anglais ne lui laisse pas le choix : la stratégie du blocus doit être menée à son terme, et elle ne peut réussir que si elle est appliquée par tous les États du continent. S'il ne peut faire confiance ni aux Portugais ni aux Espagnols, ce sont les soldats et les gabelous français qui devront faire appliquer les règles du blocus continental dans la Péninsule.
Au début de l'été 1807, l'Empereur estime toutefois que des mesures d'intimidation peuvent encore suffire pour amener les uns et les autres à se plier à ses exigences. Ménageant l'Espagne, il s'en prend d'abord au Portugal : "Si le Portugal ne fait pas ce que je veux, la maison de Bragance ne régnera plus en Europe dans deux mois."
Le 30 novembre, Junot atteint Lisbonne à marches forcées, mais il ne peut pas empêcher les Bragances de s'enfuir au Brésil. Non seulement les Espagnols ont laissé passer l'armée de Junot, mais ils ont donné des gages de leur fidélité à l'alliance française en participant à la mise au pas du Portugal par la prise de Porto.
Napoléon n'est cependant pas dupe. Fin octobre 1806, au lendemain de la bataille d'Iéna, ses services ont découvert, dans les archives que les Prussiens n'avaient pas eu le temps d'évacuer de Postdam, une lettre compromettante de Charles IV à Frédéric-Guillaume : le Bourbon assurait le Prussien qu'il était prêt à entrer dans la quatrième coalition pour prendre la France à revers. Les Prussiens écrasés, les Espagnols avaient chaleureusement complimenté l'Empereur. Jugeant cet opportunisme méprisable, Napoléon n'était pas prêt d'oublier l'ineptie d'un tel comportement.
Il confie à Las Cases : "Nous ne pouvions pas laisser l'Espagne en arrière, à la disposition de nos ennemis : il fallait l'enchaîner, de gré ou de force, dans notre système... Quand elle m'avait cru en péril, quand elle me sut aux prises à Iéna, l'Espagne m'avait à peu près déclaré la guerre. L'injure ne devait pas rester impunie, je pouvais la lui déclarer à mon tour ; et certes le succès ne pouvait point être douteux. C'est cette facilité même qui m'égara..."
Le soutien du corps de Junot ne pouvant être effectué par voie maritime, les communications doivent être assurées par voie terrestre, donc au travers de l'Espagne. Par ailleurs, une escadre française, toujours immobilisée en rade de Cádiz, doit être secourue. Or, dès le début de 1808, il s'avère que la présence des soldats impériaux sur leur territoire indispose de plus en plus les Espagnols. Des mesures doivent être prises pour clarifier une situation qui se dégrade de jour en jour.
Des Bourbons déliquescents
Napoléon connaît-il l'Espagne ? Depuis le consulat, les ambassadeurs qui se sont relayés à Madrid l'ont tenu informé de la situation du pays, et des intrigues de la cour. Parmi eux, il y a eu le fidèle Berthier, Gouvion-Saint-Cyr, et même son frère Lucien. Il n'ignore rien de la passivité du roi Charles IV, de la vie dissolue de la reine Maria Luisa, des ambitions du Premier ministre Godoy, des machinations du prince héritier Ferdinand. Mais la suite des événements va montrer qu'il ignore tout, ou presque tout, de l'âme, du caractère, du patriotisme espagnols.
Charles IV n'est qu'un pantin. Grand, corpulent, le port altier, il a pourtant belle allure. Le temps qu'il ne passe pas à la chasse, il le consacre à ses ateliers, où il s'adonne à des travaux de menuiserie et d'armurerie, ne dédiant aux affaires de l'État qu'une vingtaine de minutes chaque jour. Faible, peu intelligent, il est sous l'influence de sa femme et de l'amant de cette dernière, le Premier ministre Godoy.
Après l'avoir rencontrée à Bayonne, Napoléon écrira à Talleyrand : "La reine a son cœur et son histoire sur sa physionomie : cela passe tout ce qu'il est possible d'imaginer." Maria Luisa n'est certes pas belle, mais elle trouve dans l'exercice du pouvoir des compensations à son manque d'attrait. Cousine germaine de Louis XVI, elle a épousé le roi alors qu'elle n'avait que quatorze ans. Nymphomane, elle collectionne les amants.
En quatre ans, elle a fait franchir à Manuel Godoy, de dix-sept ans son cadet, tous les grades de la garde, puis elle a obtenu de Charles IV, en 1792, qu'il en fasse son Premier ministre. Il s'en est séparé en 1798, et c'est le Premier consul Bonaparte qui a exigé son retour aux affaires, en février 1799.
Ambitieux, Godoy est toutefois un homme prudent qui connaît ses limites. Au fil des ans, son comportement scandaleux lui a attiré une haine profonde, inexpiable, des grands d'Espagne, du clergé, des classes aisées. Tous souhaitent sa perte. Lui-même sait qu'il ne survivrait pas à la disparition de Charles IV. Le roi, la reine et le favori forment ainsi un trio soumis aux mêmes aléas de la fortune.
Le prince des Asturies, Ferdinand, vingt-quatre ans en 1808, est l'héritier de la couronne. Il a été éduqué par le chanoine Juan de Escoiquiz, qui continue de le conseiller. Ses parents n'ont guère montré d'affection à son égard, et il les déteste profondément. Réprouvant le comportement scandaleux de sa mère, et la passivité de son père, il ne cache pas sa haine de Godoy, qu'il accuse de tous les maux.
En octobre 1807, le favori a informé le roi d'un complot ourdi par Ferdinand contre ses parents. Arrêté, le prince des Asturies sera finalement gracié après avoir fait amende honorable. Il s'avérera que le chanoine Escoiquiz a été la cheville ouvrière du complot, dans lequel plusieurs grands d'Espagne sont par ailleurs compromis.
Dans les papiers saisis chez Ferdinand, on trouvera la copie d'une lettre dans laquelle il formule le souhait d'épouser une princesse Bonaparte, démarche qui lui a été suggérée par l'ambassadeur François de Beauharnais, beau-frère de Joséphine.
Déploiement de l'armée impériale
En janvier 1808, les événements se précipitent. Après avoir commencé à se déployer dans le nord de l'Espagne, l'armée impériale progresse vers les Castilles. Faisant mine d'aller secourir l'escadre de l'amiral Rosily à Cádiz, un corps d'armée marche sur la Catalogne. Napoléon a lancé ses troupes sur le territoire de son allié sans solliciter son accord, se contentant de l'informer une fois le fait accompli.
Les Espagnols ne tardent pas à subodorer que les Français ont de funestes intentions à leur égard. D'autant plus que les places de Pampelune et de Barcelone ont été saisies par la ruse, et que les unités sont armées en guerre. Rien n'a filtré sur les véritables intentions de l'Empereur. Il n'a d'ailleurs pas encore arrêté la politique qu'il entend mener vis-à-vis de l'Espagne.
Á Madrid, on s'inquiète. Les rumeurs les plus folles se propagent. L'objectif de l'armée impériale apparaît de plus en plus clairement comme étant la capitale. Napoléon veut-il installer Ferdinand sur le trône, se demandent certains ? D'autres estiment, au contraire, que s'il intervient, c'est, à la demande de Godoy, pour conforter la position de Charles IV. Il y a aussi ceux, plus clairvoyants, qui pressentent qu'il veut chasser les uns et les autres pour confisquer la couronne, et la confier à l'un des siens.
Godoy, dont le destin est plus que jamais inséparable de celui de Charles IV, conseille vivement à ce dernier de partir pour les colonies d'Amérique, comme l'ont fait les Bragances du Portugal. Repliée sur la résidence royale d'Aranjuez, la cour se prépare, en dépit de l'opposition populaire, à embarquer à Séville.
Harangués, les opposants deviennent des émeutiers. Ils s'en prennent au favori, dont ils veulent la mort. Charles IV croit le sauver de la vindicte populaire en lui retirant ses titres, grades et dignités. Paniqué, le roi finit par abdiquer, le 19 mars, en faveur de Ferdinand, qui se présente en sauveur. Le 23 mars, Murat, que Napoléon a nommé son lieutenant en Espagne, fait son entrée à Madrid.
Charles IV ne tarde pas à regretter de s'être laissé aller à l'abdication, d'autant plus que Godoy a finalement eu la vie sauve. Requinqué, le vieux roi écrit à l'Empereur : "Mon décret du 19 mars par lequel j'abdique la couronne en faveur de mon fils est un acte auquel j'ai été forcé pour prévenir de plus grands malheurs et l'effusion de sang de mes sujets bien aimés. Il doit en conséquence être regardé comme de nulle valeur."
Le rideau se lève pour le premier acte de la pièce tragi-comique qui va se dérouler en Espagne. Napoléon en est, à la fois, l'auteur et le metteur en scène. Il en sera aussi le héros. Mais le script ne sera écrit qu'au fur et à mesure de l'évolution d'une situation qu'il va avoir du mal à maîtriser.
Au début, tout semble tourner à son avantage. L'ancien et le nouveau monarque demandent à le rencontrer. Charles IV pour qu'il arbitre en sa faveur, Ferdinand VII pour qu'il le reconnaisse roi. Se précipitant tous deux à sa rencontre, ils pensent le trouver à Burgos. Mais c'est à Bayonne, en territoire étranger, qu'il les attend.
Dès le début de l'année, l'Empereur a manifesté l'intention d'aller voir ses armées en Espagne. Une visite à Bayonne a par ailleurs été programmée, dans le cadre d'un voyage consacré au Midi de la France. Il ne crée donc pas la surprise en arrivant à Bayonne, le 15 avril.
Alors au faîte de sa puissance, âgé de trente-neuf ans, en excellente forme physique, et en pleine possession de ses moyens intellectuels, tout lui paraît possible. Plus personne ne lui résiste, si ce n'est ces maudits Anglais. Il a une confiance absolue en sa bonne étoile, en la sûreté de son jugement, en son aptitude à jauger les hommes, en son instinct de décideur. Ou du moins en est-il persuadé.
Il est vrai que le parcours qu'a suivi le jeune capitaine de Toulon, durant ces quinze dernières années, est exemplaire. Son étonnante capacité de réflexion, son habileté à faire la part des choses et à fixer ses priorités, le guide dans ses choix, qu'il pense être toujours heureux.
Serait-il devenu infaillible ? Il continue, certes, à consulter ses proches collaborateurs, mais il écoute de moins en moins les avis qu'ils lui donnent. Jugeant qu'il n'a de conseils et de leçons à recevoir de personne, il édicte, ordonne, décrète "selon son bon gré". Tout lui est tellement facile ! Le monde entier est à ses pieds, sauf les Anglais, bien sûr, mais ce sont ses ennemis, et il n'est pas question qu'il compose avec eux.
C'est à Bayonne, plus précisément à Marracq, modeste résidence pompeusement appelée château, qu'il prend l'affaire d'Espagne à bras-le-corps. Les instructions qu'il a données à Savary, dépêché auprès de Murat, sont claires : diriger sur Bayonne toute la famille royale espagnole, si nécessaire par la contrainte.
Ferdinand arrive le 20 avril, Godoy, que Murat a fait sortir de prison, le 25, Charles IV et Maria Luisa le 30. Les deux derniers à quitter Madrid sont les deux infants, Francisco de Paula, et sa sœur, la reine d'Étrurie. L'opposition à leur départ va dégénérer en émeute : ce seront les terribles journées des deux et trois mai 1808.
La spoliation
Le 5 mai, dès qu'il est informé des événements de Madrid, Napoléon se rend au palais des gouverneurs où est hébergé Charles IV. Une opportunité inespérée se présente. Tel un marionnettiste, il va diriger le ballet des pantins espagnols avec une adresse de vieux roublard. Sans brusquerie, sans violence inutile, il les roule dans la farine.
Informant le roi des événements, il lui demande des explications. En guise de réponse, Charles IV fait appeler Ferdinand, et il l'accuse d'avoir fomenter l'émeute. La scène, qui se déroule devant un Napoléon impassible, prend un tour dramatique. La reine se déchaîne contre son fils. Elle fait mine de le souffleter. Son père le menace de sa cane.
Napoléon intervient : "Prince, jusqu'à ce moment, je ne m'étais arrêté à aucun parti sur les événements qui vous ont amené ici ; mais le sang répandu à Madrid fixe mes irrésolutions. Ce massacre ne peut être que l'œuvre d'un parti que vous ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui, le premier, a rompu l'alliance qui, depuis si longtemps, l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre de soldats français... Je n'ai d'engagement qu'avec le roi votre père ; c'est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le veut."
Charles IV déclare qu'il n'en est pas question. De son côté, Ferdinand dit qu'il n'est pour rien dans les événements du 2 mai. Le vieux roi s'étant mis de lui-même sur la touche, le prince des Asturies vacillant, Napoléon sent qu'il est temps de porter l'estocade. Menant sa charge, avec sa détermination habituelle, il somme Ferdinand de rédiger sur le champ une déclaration attestant qu'il reconnaît désormais Charles IV comme le roi légitime. D'abord réticent, Ferdinand finit par s'exécuter.
Il ne sait pas que Duroc et Godoy sont en train de rédiger l'acte par lequel Charles IV renonce à ses droits au trône d'Espagne en faveur de Napoléon. Signé le soir même, le document stipule : "Art 1. S. M. le Roi Charles n'ayant eu en vue toute sa vie que le bonheur de ses sujets, et confiant dans le principe que tous les actes d'un souverain ne doivent être faits que pour arriver à ce but; les circonstances actuelles ne pouvant être qu'une source de dissensions d'autant plus funestes que les factions ont divisé sa propre famille, a résolu de céder, comme il cède par le présent, à S. M. l'Empereur Napoléon tous ses droits sur le trône des Espagnes et des Indes, comme le seul qui, au point où en sont arrivées les choses, peut rétablir l'ordre; entendant que ladite cession n'ait lieu qu'afin de faire jouir ses sujets des deux conditions suivantes. Art 2. 1° L'intégrité du Royaume sera maintenue; le Prince que S. M. l'Empereur Napoléon jugera devoir placer sur le trône d'Espagne, sera indépendant, et les limites de l'Espagne ne souffriront aucune altération. 2° La religion catholique, apostolique et romaine sera la seule en Espagne..."
Le lendemain, Ferdinand et les infants renoncent à leurs droits héréditaires sur la couronne. Exit la dynastie des Bourbons, que le petit-fils de Louis XIV avait installée à Madrid, il y a tout juste un siècle.
Pour l'historien russe Yevgeny Tarlé : "L'Empereur était au comble de la satisfaction, de l'aisance et de la dextérité avec laquelle cette opération semblait avoir été heureusement menée, de la naïveté avec laquelle les Bourbons d'Espagne étaient d'eux-mêmes tombés dans le piège, et de la façon dont il avait presque sans mal mis la main sur l'Espagne."
Dans ses Mémoires, le général Marbot est beaucoup plus tranchant : "Ainsi se trouva consommée la spoliation la plus inique dont l'histoire moderne fasse mention. De tout temps, la victoire a donné au vainqueur le droit de s'emparer des États du vaincu à la suite d'une guerre franche et loyale ; mais disons-le sincèrement, la conduite de Napoléon dans cette scandaleuse affaire fut indigne d'un grand homme tel que lui. S'offrir comme médiateur entre le père et le fils pour les attirer dans un piège, les dépouiller ensuite l'un et l'autre... ce fut une atrocité, un acte odieux, que l'histoire a flétri et que la Providence ne tarda pas à punir, car ce fut la guerre d'Espagne qui prépara et amena la chute de Napoléon."
Ayant eu l'habileté d'apparaître à tous comme un arbitre incontournable, l'Empereur a réussi le tour de force de faire sortir d'Espagne tous les Bourbons, quasiment en même temps, sans aucune violence, sinon morale quand ils se sont aperçus qu'ils quittaient le territoire national. La naïveté avec laquelle ils sont tombés dans le piège est effarante.
Ne suffirait-elle pas à justifier leur mise à l'écart ? Mais la manière dont Napoléon a procédé était-elle digne de lui ? Mémorialistes et historiens ont qualifié cet épisode de l'histoire de l'Empire de souricière, de guet-apens, de spoliation, et de bien d'autres qualificatifs peu flatteurs.
Napoléon réfutera ces affirmations auprès de Las Cases : "Je fus complètement étranger à toutes les intrigues intérieures de la cour, je ne manquais de parole ni à Charles IV ni à Ferdinand VII, je ne rompis aucun engagement vis-à-vis du père ni du fils, je n'employais point de mensonge pour les attirer tous les deux à Bayonne, ils y accoururent à l'envie l'un et l'autre. Quand je les vis à mes pieds, que je pus juger par moi-même de toute leur incapacité, je pris en pitié le sort d'un grand peuple, je saisis aux cheveux l'occasion unique que me présentait la fortune pour régénérer l'Espagne, l'enlever à l'Angleterre et l'unir intimement à notre système... Bayonne ne fut pas un guet-apens, mais un immense, un éclatant coup d'État."
Les prémices de cette confiscation de la couronne d'Espagne laissent bien augurer de la suite, qui est de garantir que les prescriptions du blocus continental seront appliquées dans la Péninsule. C'est alors que commencent les dérapages qui vont conduire à l'échec.
Est-il nécessaire d'installer un Bonaparte sur le trône de Madrid ? Qu'elles sont les véritables intentions de Napoléon ? Le blocus continental n'est-il pas l'excuse facile pour régler un problème dynastique ?
Il faut un roi pour l'Espagne : ce sera Joseph, le frère aîné de Napoléon. Il aurait souhaiter rester à Naples, où Murat ira le remplacer. Frères et sœurs Bonaparte sont tous destinés à régner, et ils sont interchangeables.
Pourquoi Napoléon ne ferait-il pas aussi bien que Louis XIV quand il a installé son petit-fils sur le trône de Madrid ? Si les Espagnols ont accepté le duc d'Anjou, c'est qu'en prenant la couronne il a su se faire un des leurs. Joseph n'y parviendra pas. Signe prémonitoire : "Quand il arrive à Madrid, le 20 juillet en fin d'après-midi, le cortège était nombreux, mais aucun Espagnol, hormis le capitaine général de Navarre, ne l'accompagnait ; les ministres, ainsi que les députés qui étaient partis de Bayonne avec lui, l'avaient déjà abandonné..."
Mais l'échec de Joseph, c'est d'abord celui de Napoléon, qui ne comprendra pas l'attachement des Espagnols à leur dynastie. Certes, cette fidélité peut surprendre : en 1808, les Bourbons suscitent plutôt la consternation. Mais les Espagnols n'admettent pas que leur roi leur soit imposé par ces Français qui ont guillotiné Louis XVI, et chassé les Bourbons de Naples. Napoléon dira sans ambages à Metternich : "Les Bourbons sont mes ennemis personnels".
Il faut une constitution à l'Espagne : il la lui donne, la faisant voter par une assemblée de notables espagnols qu'il a convoqués à Bayonne. Le 25 mai, il proclame : "Espagnols ! Après une longue agonie, votre nation périssait. J'ai vu vos maux ; je vais y porter remède... Votre monarchie est vieille ; ma mission est de la rajeunir. J'améliorerai toutes vos institutions et je vous ferai jouir du bienfait d'une réforme sans froissements, sans désordres, sans convulsions... Soyez pleins d'espérance et de confiance dans les circonstances actuelles ; car je veux que vos descendants conservent mon souvenir et disent : il a été le régénérateur de notre patrie." Ce n'est que du verbiage, et les Espagnols ne sont pas dupes.
Le 21 juillet 1808, Napoléon quitte Bayonne. Les quatre-vingt-quinze jours qu'il vient d'y passer en compagnie de Joséphine compteront parmi les plus heureux de sa vie personnelle et de sa vie de couple.
Napoléon en Espagne
Le 19 juillet, Dupont capitule en rase campagne, à Bailén, défait par des Espagnols qui n'en croit pas leurs yeux d'avoir mis à genoux les redoutables soldats de l'armée impériale. Le général a une énorme responsabilité dans ce désastre, mais il a attendu pendant des semaines des instructions qui ne sont pas venues. Napoléon estimait qu'aucune menace sérieuse ne pesait sur lui.
Le 1er août, le roi Joseph évacue précipitamment Madrid pour se réfugier derrière l'Èbre. Ce départ ne s'imposait pas. Pusillanime, timoré, incapable de s'imposer face aux maréchaux, Joseph confirme qu'il n'était pas fait pour l'Espagne. D'ailleurs, il demande déjà son rappel. Pourquoi donc l'avoir envoyé à Madrid ?
Toute l'Europe se gausse de la capitulation de Bailén, et de la fuite de Madrid. Il s'avère que les armées impériales ne sont plus invincibles. Joseph s'est définitivement déconsidéré.
Le 30 août, Junot capitule à son tour, au Portugal, devant un corps expéditionnaire anglais qu'il avait pourtant les moyens de rejeter à la mer. Les conditions sont moins déshonorantes que celles qu'a dû accepter Dupont, mais c'est une nouvel affront aux armes impériales. Le général s'était saisi de Lisbonne avec une bravoure insolente, mais il n'avait pas les qualités requises pour administrer et gérer le pays. L'Empereur, au fait de ses carences, aurait été bien avisé de le relever de cette charge.
En moins de deux mois, l'image de Napoléon s'est ternie. Toute l'Europe sait maintenant qu'il n'est pas infaillible, qu'il est vulnérable. Si les nations soumises ne bougent pas encore, les Autrichiens commencent à relever la tête. Les Russes s'interrogent sur l'avenir de leur alliance. Les Anglais pavoisent.
L'Empereur doit réagir. "Partout où je ne suis pas, on ne fait que des sottises !" Il ira donc en Espagne rétablir la situation. Les Espagnols veulent la guerre ? Ils vont l'avoir. Prélevant sur la Grande Armée une centaine de milliers d'hommes de ses meilleures troupes, il crée huit corps d'armée, qui, dès la fin du mois d'octobre, commencent à pénétrer en Espagne. "Les Espagnols furent saisis d'étonnement et de crainte à l'aspect des vieux grenadiers de la véritable Grande Armée, et ils comprirent que les choses allaient changer de face."
Le 3 novembre, c'est un Napoléon débordant de vitalité qui arrive à Bayonne. Dès le lendemain, il franchit la Bidassoa. Le 10 novembre, Soult anéantit l'armée d'Estrémadure à Gamonal ; le lendemain, Victor met en déroute l'armée de Galice à Espinosa de los Monteros ; le 23 novembre, Lannes disperse les armées du Centre et d'Aragon à Tudela. Le 29 novembre, prenant, pour la première et la seule fois en Espagne, le commandement direct d'une de ses unités, l'Empereur lance les chevau-légers polonais de son escorte dans le légendaire assaut du col de Somosierra. Le 4 décembre, il obtient la reddition de Madrid. La campagne n'a duré qu'un mois. Les armées espagnoles sont culbutées, dispersées, anéanties.
De leur côté, encouragés par leurs succès au Portugal, les Anglais tentent de déborder les armées impériales en opérant un large mouvement tournant par le nord de l'Espagne. Informé des mouvements de Moore, l'Empereur se lance, le 20 décembre, à sa poursuite, avec le corps de Ney, bientôt renforcé par celui de Soult. Mais les nouvelles qu'il reçoit de Paris sont inquiétantes : l'Autriche se prépare à la guerre, et le tsar ne bouge pas ; Talleyrand et Fouché complotent contre lui. Il faut qu'il rentre. Le 19 janvier, il est à Bayonne, et le 23 aux Tuileries.
Le 16 janvier, livrant une ultime bataille d'arrêt à La Corogne, Moore réussit à faire rembarquer ses troupes. L'Empereur est parti trop tôt : s'il avait été là, il aurait exigé un ultime effort de ses soldats pour contraindre l'Anglais à capituler. Il vient de laisser passer l'occasion de remporter une victoire décisive sur son pire ennemi.
Á Madrid, où il est resté trois semaines, il a abattu un travail considérable, ordonnant, légiférant, décrétant dans de multiples domaines. Mais, trop souvent, les mesures prises heurtent les sentiments nationalistes et religieux des Espagnols.
Par ailleurs, pourquoi n'a-t-il pas appelé Joseph auprès de lui ? En le tenant à l'écart, à Tolosa, pendant les soixante-seize jours qu'il a passés en Espagne, il a affaibli sa crédibilité, tant vis-à-vis des Espagnols que des maréchaux.
Des erreurs cumulées
Voulant, avant tout, laver la honte de la capitulation de Bailén, Napoléon a pu croire que les trois belles victoires de Gamonal, Espinosa et Tudela suffisaient à montrer à l'Europe entière que l'Empire était inébranlable. Les défaites de leurs armées n'ont toutefois pas ému outre-mesure les Espagnols. Ils mettent en œuvre, avec la guérilla, d'autres moyens de lutter contre l'envahisseur.
Cherchant à les séduire en leur octroyant une constitution, et en édictant des lois et règlements inspirés de la révolution française, Napoléon espère les détacher de leurs prêtres, et de la dynastie décadente des Bourbons. Mais ils n'acceptent qu'un étranger puisse leur dicter ce qu'il estime bon pour eux.
Jean Tulard relève les deux erreurs manifestes de Napoléon. "Première erreur : l'image d'une Espagne en perdition qu'imposaient récits de voyageurs et rapports de diplomates lui a laissé croire qu'il pourrait se poser en sauveur venant régénérer la péninsule... Deuxième erreur : le sentiment que, dans cette guerre, la France était derrière l'Empereur. Les campagnes de 1805 et de 1806 lui avaient été imposées ; elles s'inscrivaient dans la logique des guerres révolutionnaires, aussi avaient-elles été acceptées par l'opinion. En Espagne, il en allait différemment ; pour la première fois intervenait un facteur inconnu depuis 1879 : l'intérêt dynastique. Aux Bourbons étaient substitués les Bonaparte : tel était en définitive l'enjeu du combat."
L'Empereur a-t-il jamais compris le caractère espagnol, l'âme espagnole, le nationalisme espagnol ? Ce sera toujours en termes dépréciatifs qu'il parlera de ces "gueux en haillons", de cette "canaille espagnole" qui ose faire la guerre à l'armée impériale. Le comportement méprisable de la famille royale à Bayonne, l'obséquiosité mielleuse des délégués qu'il a convoqués pour voter la constitution, l'ont écœuré. Il n'attend rien de bon des Espagnols. Á Madrid, il a pris ses décisions tambour battant, sans prendre leur avis.
Il ne cherche pas à séduire les Espagnols, à conquérir leur cœur. Il ne cherche même pas à asseoir sa dynastie. Son seul objectif est de faire respecter, dans toute la Péninsule, les prescriptions du blocus continental. Plus que jamais, l'ennemi à abattre est l'Anglais, qui s'obstine à débarquer des troupes au Portugal, et qui soutient les Espagnols insurgés. Il ne demande à Joseph qu'une seule chose : qu'il fasse la guerre ! Pour le reste, on verra plus tard.
Le problème, c'est que son frère prend goût à son métier de roi : il s'est mis en tête de régner pour le plus grand bien de ses sujets. Il rêve même, parfois, d'une Espagne forte et indépendante. Mais il est pusillanime, et incapable de faire valoir ses vues auprès de Napoléon, qui, de toute façon, ne l'écoute pas, et ne répond même plus à ses lettres. La confusion s'installe, mais l'Empereur ne réagit pas.
En quittant l'Espagne, il n'a pas jugé opportun de désigner un commandant en chef. Les huit corps d'armée sont regroupés en cinq armées largement autonomes, comme le sont les gouvernements militaires progressivement créés. Leurs chefs reçoivent les ordres directement de l'Empereur.
Ce dispositif est efficace pour lutter contre la guérilla, et il l'a été, dans un premier temps, pour défaire, l'une après l'autre, les armées des juntes provinciales. Mais à partir du moment où les Espagnols acceptent, en 1810, de servir, aux côtés des Anglais et des Portugais, sous le commandement en chef de Wellington, il devient inadapté.
Se jalousant les uns les autres, les maréchaux rechignent à coopérer, allant même jusqu'à refuser de se porter mutuellement assistance. Leur comportement, lors de la bataille de Talavera de la Reina, le 28 juillet 1809, est caractéristique. Soult est arrive trop tard sur le champ de bataille, car il ne veut pas offrir à Joseph une victoire que, selon lui, il ne mérite pas. Victor croit pouvoir s'imposer seul face aux Anglo-Portugais, et il échoue. Jourdan, qui est le chef d'état-major de Joseph, est incapable de faire prévaloir ses vues pour coordonner les mouvements des maréchaux. Le roi Joseph, qui est présent, et de ce fait la plus haute autorité française sur le terrain, ne parvient pas à s'imposer.
Napoléon n'ignore pas que les maréchaux jugent son frère timoré et dénué de toute compétence militaire. Après la défaite de Vitoria, il écrira à Clarke, son ministre de la Guerre : "Toutes les sottises qui ont eu lieu en Espagne sont venues de la complaisance mal entendue que j'ai eue pour le roi qui, non seulement ne sait pas commander une armée, mais encore ne sait pas assez se rendre justice pour en laisser le commandement à un militaire."
En mars 1812, prévoyant que, durant la campagne qu'il se prépare à mener en Russie, il lui sera difficile de gérer au jour le jour les affaires d'Espagne, l'Empereur se résignera à nommer Joseph commandant en chef. Toutefois, les habitudes étant prises, rien ne changera dans la chaîne hiérarchique réelle : les maréchaux continueront à traiter directement avec lui par l'intermédiaire de Berthier, et la situation ne fera qu'empirer.
Il n'y aura jamais, en Espagne, de véritable coordination des opérations. Sauf à la veille de la bataille de Vitoria, mais ce sera trop tard. Pourquoi l'Empereur s'est-il obstiné à vouloir tout garder en main, alors que son éloignement, notamment durant la campagne de Russie, rendait les liaisons extrêmement longues, et souvent problématiques ?
Que craignait-il qu'il advint en désignant un commandant en chef ? N'importe lequel de ses maréchaux ferait l'affaire. Ne les a-t-il pas choisis pour leurs qualités de soldats et de chefs ? Exécutants précis de sa volonté, réputés rapides à saisir les données d'une situation et à réagir dans l'instant, ils se sont montrés capables de toutes les prouesses. Mais, loin de lui, ils s'avèrent perdus, désorientés.
Pourquoi alors n'est-il pas revenu prendre personnellement le commandement ? S'il l'eût fait, il aurait sans doute forcé le destin. Mais il ne se décide pas, trop préoccupé qu'il est à résoudre son problème de succession. L'Empire ne tient en effet que par lui.
Sans illusions sur la capacité de ses frères et sœurs à assurer l'avenir, il sait que, lui disparu, ils ne seront pas capables de maintenir les structures qu'il a mises en place dans les territoires annexés ou sous tutelle. Peu importe. Mais il veut que l'Empire subsiste dans la France des cent trente et quelques départements. Pour cela, il lui faut un héritier. Il doit donc divorcer, ce qu'il fait en décembre 1809, se remarier, en avril 1810, et faire un enfant, qui naît en mars 1811.
Comment trouverait-il le temps d'aller faire campagne dans la Péninsule ? Il juge, d'ailleurs, que la situation n'est pas si mauvaise en Espagne, les armées régulières de la Junte étant régulièrement défaites et dispersées.
Mais il se trompe sur deux points essentiels : la détermination des Espagnols à continuer la lutte, et la capacité de Wellington à imposer la stratégie d'un front sud à son gouvernement. Alors qu'il se prépare à lancer la Grande Armée sur la Russie, il ne discerne pas la menace qui se profile sur ses arrières.
En février 1810, sans même consulter Joseph, il crée des gouvernements militaires autonomes en Viscaye, Navarre, Aragon et Catalogne. Bientôt ce sera le tour de Burgos, Valladolid et Salamanque. Les armées du Nord, d'Aragon, d'Andalousie et du Portugal reçoivent, elles aussi, leurs ordres directement de Berthier, son major-général. Les maréchaux sont certes tenus d'informer Joseph des mouvements qu'ils opèrent. Mais ils ne le font qu'incomplètement, et souvent en fonction de leurs seuls intérêts. Le roi n'a réellement sous ses ordres directs que l'armée du Centre, celle qui occupe Madrid et ses environs.
Fin 1811, l'Empereur retire d'Espagne soixante mille hommes pour les verser dans la nouvelle Grande Armée chargée d'envahir la Russie. Les deux cent-vingt mille qui restent ne suffisent plus à assurer toutes les missions de l'armée impériale dans la Péninsule : s'opposer aux offensives que Wellington lance périodiquement à partir de son sanctuaire du Portugal, combattre les forces régulières de la junte de Cádiz, réduire la guérilla, assurer les communications, favoriser le fonctionnement de l'administration du roi Joseph. Il n'ignore pas que la situation peut rapidement se dégrader, mais il en prend le risque.
Ces quelque deux cent mille hommes qu'il doit maintenir en Espagne vont lui faire cruellement défaut. Il pouvait s'en passer pour aller à Moscou. Mais ils lui auraient sans doute permis de redresser la situation, et de sauver l'Empire, s'il avait pu les aligner lors de la campagne d'Allemagne. Comment a-t-il pu imaginer pouvoir, en même temps, envahir la Russie et se maintenir en Espagne ?
Le 26 janvier 1812, la Catalogne, découpée en quatre départements, est directement rattachée à la France par un simple décret. Joseph, qui n'a pas été consulté, est simplement informé de la décision prise. Madrid devient une pétaudière.
Un immobilisme coupable
Dès 1810, l'Empereur a donné l'impression de ne plus savoir que faire de l'Espagne. Elle ne lui rapporte rien, sinon des déconvenues. Il juge sévèrement Joseph, qui, le submergeant de ses plaintes et de ses récriminations, se révèle aussi incapable d'étendre son administration que de mater l'insurrection.
Que dire de ses maréchaux ? Sur les vingt-six qu'il a nommés, seize seront engagés en Espagne. Ce ne sont plus les hommes d'exception qui l'ont servi avec un dévouement et un professionnalisme exemplaires, quand ils les avaient directement sous ses ordres. Loin de lui, ils s'étiolent. Fatigués de la vie agitée, hasardeuse, errante qu'il leur a fait mener, ils s'embourgeoisent. Avides de profiter des avantages qu'il leur a accordés avec une grande générosité, ils veulent jouir de leurs rentes, encaisser les dividendes des sacrifices consentis. Les membres de la famille Bonaparte ont eu droit à des royaumes. Ils n'en demandent pas tant : se contentant des provinces qui leur ont échu, ils s'y comportent volontiers en vice-rois.
L'Empereur n'est pas dupe de leurs propensions à assouvir des appétits de lucre, d'indépendance, de tranquillité. Mais il laisse faire. Durant les années 1810 et 1811, en proie à ses problèmes de divorce, de remariage, de succession, n'est-il pas lui-même devenu un brin pantouflard ? En tout cas, il laisse l'Espagne aller à vau-l'eau.
Ne percevant aucune véritable menace susceptible de venir d'outre-Pyrénées, il ne voit rien de ce qui se profile. Les armées régulières espagnoles n'ont-elles pas été dispersées, anéanties ? Il ne redoute rien des Anglais, dont il mésestime les capacités militaires, ne leur reconnaissant que leur prééminence navale. Il ne pressent pas la montée en puissance que leurs armées réalisent : sous le commandement d'un Wellington, prudent mais persévérant, officiers et soldats britanniques se forment, progressent et acquièrent de nouvelles compétences guerrières en affrontant régulièrement les Impériaux.
Depuis 1810, et jusqu'au désastre de Vitoria, les Français n'ont remporté que deux victoires, alors que les Anglais ont été six fois vainqueurs. Sur les trente-huit batailles majeures de la guerre d'Espagne, les armées impériales n'en gagneront d'ailleurs que vingt, soit à peine plus de la moitié, ce qui est dérisoire quand on compare ce score à celui de Napoléon commandant en chef : il n' a concédé que trois défaites, sur la soixantaine de batailles importantes qu'il a livrées. L'Empereur n'imagine pas que Wellington soit un jour capable de pousser ses offensives jusqu'à la frontière pyrénéenne. Encore moins qu'il puisse pénétrer en France.
Autre erreur manifeste : il ne prend pas la juste mesure des capacités de nuisance de la guérilla. Il méprise les guérilleros, pour lesquels il a une sorte de répulsion, et avec lesquels il ne traitera jamais. La terreur qu'ils font régner l'indigne, mais il n'en saisit pas la portée réelle. Il ne se rend pas compte que leur objectif est moins de détruire un adversaire, dont ils reconnaissent la valeur militaire, que de l'humilier, le démoraliser, pour mieux le laminer. Sachant tirer des enseignements du type de combat que les partisans imposent aux Impériaux, Suchet sera le seul des maréchaux à mener une contre-guérilla efficace.
Le comportement des "insurgés" surprend l'Empereur, qui ne comprend pas la logique du nationalisme exacerbé des Espagnols : pourchassés, massacrés, exterminés, ils n'en continuent pas moins à se battre avec un acharnement indomptable. A-t-il jamais compris le caractère de cette guerre, si différente de celles qu'il a l'habitude de mener ? La résistance opiniâtre du peuple espagnol, si étrange, tellement inattendue, le décontenance. Mais il ne réagit pas.
L'échec
Napoléon pouvait-il mener, en même temps, l'expédition de Russie et la guerre d'Espagne ? Nous savons maintenant que non. Mais, lorsque les premières unités de l'armée impériale franchissent le Niémen, dans la nuit du 24 au 25 juin 1812, l'Europe unanime pense que la Russie va être écrasée. L'Empereur est serein. Il ne s'est lancé dans cette aventure, qui ne s'imposait pas vraiment, qu'en étant persuadé de sa capacité de la mener à son terme avec succès. Que Joseph et les maréchaux tiennent encore quelques mois : à son retour de Russie, il réglera une fois pour toutes la question espagnole !
Mais il ne dit pas comment. Le sait-il seulement ? Les informations qu'il reçoit le laissent perplexe. Durant l'été 1812, Wellington lance une nouvelle offensive. Après avoir défait Marmont aux Arapiles, le 22 juillet, il chasse Joseph de Madrid. Le 12 août, il s'installe dans la capitale pour deux mois et demi.
Les prélèvements d'effectifs se font plus cruellement sentir que ne l'avait envisagé l'Empereur. La guérilla accentuant sa pression, l'insécurité se généralise. L'Andalousie doit être évacuée. Puis la Mancha, l'Estrémadure, Cuenca... Craignant que les Français ne contre-attaquent sur Madrid, Wellington décide toutefois de se retirer une nouvelle fois au Portugal. Le 2 novembre, Joseph peut rentrer à Madrid.
Napoléon, qui a quitté Moscou le 19 octobre, arrive à Paris le 18 décembre, deux jours après la parution du célèbre 29ème bulletin de la Grande Armée, dans lequel il parle, de manière relativement sincère, de l'épouvantable désastre de la campagne de Russie.
Les armées d'Espagne sont une nouvelle fois ponctionnées pour pallier les pertes colossales de la retraite de Russie, et faire face à la poussée des forces de nouveau coalisées. Ce sont encore les meilleurs officiers et les soldats les plus expérimentés que Soult, rappelé lui aussi, dirige sur l'Allemagne.
Les quelques deux cent vingt mille hommes que l'Empereur a dû maintenir en Espagne n'auraient représenté qu'environ la moitié des effectifs qui sont entrés en Russie. Mais c'était des vétérans, et majoritairement français de naissance. Si Napoléon avait pu en disposer pour marcher sur Moscou, l'expédition russe aurait peut-être connu un sort différent. S'il avait pu les engager dans les campagnes d'Allemagne, en automne 1813, puis de France en 1814, campagnes durant lesquelles il a fait preuve d'une virtuosité remarquable de tacticien, l'Empire aurait pu être sauvé.
Au début de 1813, l'Empereur n'a toujours pas pris conscience de la menace que Wellington fait peser sur ses arrières. Il s'inquiète toutefois des mesures que Joseph, bien tardivement reconnu comme commandant en chef, compte prendre pour contenir l'offensive que les alliés ne vont pas manquer de déclencher au printemps. Tout en lui demandant de quitter Madrid pour Valladolid, il lui impose de détacher une vingtaine de milliers d'hommes de l'armée du Midi pour renforcer l'armée du Nord, sans toutefois lui dire quelles sont les véritables raisons de cette restructuration, qui perturbe les plans qu'il a déjà faits.
En fait, bien qu'il déclare, le 14 février 1813, à l'ouverture de la session du Corps Législatif, que "la dynastie française règne et régnera en Espagne", il envisage, de plus en plus sérieusement, de rétablir Ferdinand sur le trône. Auparavant, il veut s'assurer de la rive gauche de l'Èbre, pour l'intégrer directement dans l'Empire, comme il l'a fait pour les départements catalans. Voulant marquer qu'il maîtrise toujours la situation, il ne rendra à Ferdinand qu'un royaume amputé. Pour justifier l'annexion de la rive gauche de l'Èbre, le territoire doit être pacifié et placé sous le contrôle de l'armée impériale. C'est la mission qu'il confie à l'armée du Nord.
Le prélèvement effectué sur l'armée du Midi affaiblit considérablement les forces avec lesquelles Joseph est censé stopper Wellington, le véritable ennemi, qui arrive du Sud. L'Empereur pense-t-il vraiment qu'il suffit de rendre le trône aux Bourbons pour retourner la situation en Espagne ? Peut-il raisonnablement imaginer que Ferdinand soit capable de neutraliser les Anglais, alors que ses armées n'y parviennent pas ?
Qu'il ne tienne pas Joseph informé de ses intentions peut se concevoir : sans illusions sur ses capacités à régner autant qu'à commander, il le considère comme une marionnette qu'il peut manipuler à sa guise. Qu'il lui conserve son affection fraternelle ne signifie pas qu'il ait confiance en lui. Il estime que la gestion de l'affaire d'Espagne est, plus que jamais, de son seul ressort. Mais il a de moins en moins de temps à lui consacrer, et sa politique est de plus en plus faite d'expédients. De toute façon, le 21 juin 1813, la terrible défaite de Vitoria remet tout en cause, en consacrant l'échec définitif de sa tentative de main mise sur l'Espagne.
En novembre 1813, alors que Joseph a été limogé depuis plus de quatre mois, et que les alliés commencent à déborder en Pays basque français, l'Empereur se résigne à remettre Ferdinand VII en selle. Le reconnaissant comme roi d'Espagne par le traité de Valençay, signé le 11 décembre 1813, il lui restitue le royaume tel qu'il était avant les abdications de Bayonne en 1808. Mais il est trop tard pour rappeler l'armée d'Espagne, que Wellington a repoussée dans le Pays basque français, et qu'il va poursuivre jusqu'à Toulouse.
L'échec est manifeste. Napoléon le reconnaît : "Cette malheureuse guerre d'Espagne m'a perdu... Elle a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France... Toutes les circonstances de mes désastres viennent se rattacher à ce nœud fatal ; (cette guerre) a divisé mes forces, multiplié mes efforts, détruit ma moralité en Europe, compliqué mes embarras, ouvert une école aux soldats anglais. Les événements ont prouvé que j'avais fait une grande faute dans le choix de mes moyens... L'immoralité dut se montrer par trop patente, l'injustice par trop cynique et le tout demeure fort vilain puisque j'ai succombé..."
C'est à Sainte-Hélène que Napoléon dresse ce constat, alors que tout revirement de fortune lui apparaît désormais impensable. S'il reste sibyllin sur les raisons profondes de son incapacité à maîtriser la situation, alors qu'il exerçait un pouvoir sans partage, il avoue cependant : "J'embarquai fort mal cette affaire, je le confesse... Je dédaignais les voies tortueuses et communes, je me trouvais si puissant !... J'osais frapper de très haut. Je voulus agir comme la Providence qui remédie aux maux des mortels par des moyens à son gré, parfois violents, et sans s'inquiéter d'aucun jugement."
Tout est dit dans ces quelques mots. L'Empereur a pêché autant par excès de confiance en lui-même, que par négligence. Homme de guerre, c'est en campagne qu'il s'est toujours révélé être le meilleur. Les affaires d'Espagne l'ennuyaient, car il ne voyait dans la Péninsule aucun adversaire à sa taille. Il n'y a d'ailleurs livré personnellement aucune bataille, en dehors de l'accrochage de Somosierra. La situation lui paraissait tellement facile à gérer, du moins à ses débuts, qu'il a baissé sa garde, et qu'il s'est laissé surprendre. C'est dans ses choix politiques qu'il a commis ses erreurs.
Peut-être que, s'il avait joué la carte des Bourbons, soit en laissant Charles IV et Godoy en place, soit en imposant Ferdinand, s'il avait confié le trône au bouillant et entreprenant Murat, au lieu du terne et timoré Joseph, s'il s'était contenté de nommer un vice-roi, comme en Italie, s'il avait confié à un de ses maréchaux le commandement en chef, s'il avait accordé plus de crédit à Wellington et à ses soldats, s'il avait montré plus d'estime et de considération pour les Espagnols, si encore... Oui, peut-être qu'alors l'affaire d'Espagne n'aurait pas pris un tour aussi dramatique. Mais il est vain, et il serait en tout cas présomptueux, de tenter de re-écrire l'Histoire.
L'étude des erreurs qu'a commises Napoléon en Espagne, l'analyse de leur dénouement tragique, pourrait, et devrait même, donner à réfléchir à ceux qui s'imaginent être au-dessus des contingences humaines, du fait du pouvoir dont il sont investis.

Jean-Claude Lorblanchès


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