Quarante ans d'immigration en Wallonie (1960-2000) : bilan et perspectives d'intégration des communautés maghrébines, turques et africaines subsahariennes

Altay Manço

Introduction et présentation des populations
Les objectifs de la présente contribution sont, d'une part, d'identifier les obstacles à l'intégration sur le marché du travail des jeunes étrangers et d'origine étrangère des deux sexes en Wallonie et, plus globalement, en Belgique et, d'autre part, de présenter les actions entreprises par les acteurs locaux et/ou régionaux, ainsi que les politiques publiques appelées à contribuer au dépassement de ces obstacles. Les populations de référence sont principalement les Maghrébins, les Turcs et les Africains subsahariens immigrés ou issus de l'immigration.
Ces trois populations constituent l'essentiel des flux vers la Belgique depuis 1960, ainsi que l'essentiel de l'immigration extra-européenne dans ce pays. Les Turcs et les Maghrébins font partie de la dernière vague de travailleurs migrants recrutés avant 1974, date à laquelle toute immigration massive fut, en principe, stoppée. Les Africains subsahariens (appelés dorénavant "Africains") sont présents en Belgique à la faveur de voies migratoires plus hétérogènes. Ces différentes populations présentent des ressemblances et des différences dans leurs rapports au marché de l'emploi belge dont l'analyse est utile pour apprécier les stratégies globales que les immigrés mettent en œuvre pour s'insérer, mais aussi les entraves diverses à cette insertion (Manço, 2001).
· Sur base des chiffres qui précisent le nombre de personnes ayant la nationalité marocaine, algérienne et tunisienne (150000 individus dans l'ensemble de la Belgique) et en fonction de ce qui caractérise l'acquisition de la nationalité belge par ces personnes et leurs descendants, on peut estimer à près de 225000 le nombre des personnes d'origine maghrébine présentes en Belgique, soit un quart de la population d'origine étrangère totale qui représente, elle-même, plus d'une personne sur dix vivant dans le Royaume (Targosz et Manço, 2000). Le ratio hommes/femmes de cette population est relativement équilibré. Ce groupe est d'installation relativement récente et globalement très jeune : 50 % de l'effectif a en effet moins de 25 ans. La population maghrébine de Belgique est pour plus de moitié installée à Bruxelles (Kesteloot, 1990). Pour 1998, on évalue à 35000 le nombre de Maghrébins ou de personnes d'origine maghrébine présentes en Wallonie. Selon la synthèse réalisée par Targosz et Manço (2000) à propos de la situation professionnelle des Marocains en Wallonie, le taux d'activité des jeunes de 19 à 35 ans est de 64 % (dans la population marocaine adulte globale de Belgique ce taux est de 71 % ; 22 % des travailleurs sont des femmes). Parmi les actifs marocains, 71 % sont occupés. Ces données d'enquête correspondent à la situation dans la population marocaine globale d'après le recensement belge de 1991 : le taux de chômage est donc important et stable sur une décennie. Plus de 70 % des travailleurs marocains de Belgique sont non-qualifiés ; cette valeur est de 65 % pour les travailleuses marocaines.
· Dès 1961, on rencontre une présence de travailleurs immigrés turcs en Belgique (Morelli, 1992), annonciateurs de mouvements de main-d'œuvre beaucoup plus amples qui ne cesseront de gagner de l'importance jusqu'en 1974. A partir de 1975, la croissance numérique de la population turque de Belgique sera relayée par l'arrivée des femmes, les regroupements familiaux et la natalité. Ainsi, forte d'une certaine poussée naturelle, le nombre de ressortissants turcs de Belgique culminera à plus de 88000 unités au début des années 1990, avant de connaître une résorption, toujours en cours, par l'effet des naturalisations. Cependant, l'expérience montre que les personnes naturalisées continuent, pour la grande majorité d'entre elles, à maintenir leur mode de vie habituel et des liens très serrés avec la communauté immigrée turque ; ils continuent à fréquenter leurs réseaux culturels d'origine, etc. Ils continuent également à avoir des relations privilégiées avec la Turquie, ainsi que des difficultés spécifiques à accéder à l'emploi en Belgique (Manço U., 2000). La moitié de la communauté turque de Belgique est installée en Flandre, le quart est concentré dans les quartiers défavorisés du Nord de Bruxelles. Le quart restant vit en Wallonie (30000 personnes). Le processus d'assimilation - notamment linguistique - des familles turques est plus lent que celle des familles maghrébines. Un grand effort de scolarisation est ainsi à mettre à l'actif des familles maghrébines (Feld et Manço, 2000) : alors que le niveau de scolarisation des pères de jeunes maghrébins est à peine meilleur que celui des parents turcs, les étudiants issus des familles maghrébines semblent avoir comblé en grande partie le "fossé" de scolarisation qui les séparait de la plupart des groupes immigrés (européens) en Belgique. Cette situation a une incidence évidente sur l'efficacité de l'insertion à l'emploi : 37 % de la population active turque souffre en effet du chômage ; la situation étant encore plus préoccupante en Wallonie (40 %), région traversant une crise de l'emploi. Ces faits poussent à considérer l'originalité de la position turque, forte d'une vie communautaire vivace, qui, malgré un déficit de scolarité, tente une insertion communautaire laborieuse par le truchement, notamment, d'une activité commerciale et associative
de plus en plus importante (Manço, 2000).
· Selon l'Institut National de Statistiques, le nombre d'Africains installés en Wallonie est de 7000 en 1990. Depuis cette date, l'augmentation du nombre d'Africains en Belgique et en Wallonie connaît un ralentissement sous l'effet de plusieurs facteurs dont des naturalisations. Actuellement, on compte en Wallonie 7500 personnes ressortissantes d'un pays de l'Afrique noire, naturalisées ou non. Ces personnes sont 26000 dans l'ensemble du pays. Mais un processus de régularisation de clandestins (actuellement en cours) pourrait doubler ce chiffre (Gatugu, Manço et Amoranitis, 2001). La population africaine résidant en Wallonie ressort de presque tous les pays africains. Elle comprend plus d'une trentaine de nationalités. Les ressortissants de la République Démocratique du Congo, du Rwanda et du Burundi représentent cependant plus de 60 % des ressortissants des pays africains depuis plusieurs décennies. Les raisons d'arrivée en Belgique sont diverses (études, stages, asile politiques, mission, etc.) ; on compte peu de travailleurs immigrés parmi cette population. Ainsi à la différence d'autres populations étrangères, on constate que très peu d'Africains apparaissent dans les statistiques du chômage. Ceci constitue une vue biaisée de la réalité professionnelle de ces personnes qui rencontrent, au contraire, beaucoup de difficultés face à l'emploi malgré un niveau de formation très élevé : la moitié des adultes sont en effet diplômés d'études supérieures ! De fait, les personnes de la catégorie "Hors Union Européenne" ont de fait d'énormes difficultés administratives pour obtenir un emploi ou pour faire reconnaître leurs diplômes s'ils ne sont pas scolarisés au niveau du secondaire en Belgique ou s'ils ne font pas partie des travailleurs immigrés avant 1974. Certaines situations paradoxales excluent notamment les Africains des emplois subventionnés parce qu'ils n'ont pas droit aux indemnités de chômage. On assiste à un grand gaspillage de compétences et d'expériences auprès de ce public obligé de se sous-employer dans des secteurs comme le nettoyage ou la restauration. Dans ces circonstances, l'auto-emploi est parfois la seule issue économique. Les indépendants africains résidant en Wallonie sont ainsi au nombre de 200 environ. Les Congolais et les Camerounais représentent 60 % de cet effectif. C'est le secteur du commerce de détail qui draine la moitié de ces indépendants. D'autres sont dans un processus de surqualification : 70 % de la population africaine de Wallonie est inscrite dans un programme de formation …
Les obstacles spécifiques à l'insertion professionnelle des jeunes issus de migrants
Dans les pays industrialisés, les difficultés économiques liées à la mutation du monde et des modalités du travail concernent potentiellement la plupart des actifs (Rea, 1997). Mais les travailleurs issus de l'immigration dans ces pays connaissent des difficultés supplémentaires dues à leur qualité de personne étrangère ou d'origine étrangère (Feld et Biren, 1994). Ces obstacles à l'emploi sont de nature diverse, même s'il faut noter que ces difficultés ne sont pas absolues et ne touchent pas l'ensemble des demandeurs d'emploi étrangers avec la même intensité.
Les principaux obstacles à l'emploi des étrangers sont contextuels et liés aux aspects historique, économique, social et géographique de la réalité migratoire belge et wallonne. Comme dans d'autres états européens, l'immigration de travailleurs dans ce pays s'est essentiellement orientée, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, vers le recrutement d'une main-d'œuvre non-qualifiée et fraîchement déruralisée, essentiellement occupée dans les secteurs des charbonnages et de la sidérurgie. Or, les transformations radicales intervenues dans ces secteurs dès les années'70, ont gravement hypothéqué l'insertion professionnelle des générations issues de migrants, localisées pour la plupart dans des régions - telle que le Hainaut belge, par exemple (Francq, 1996) - lourdement touchées par ces mutations socio-économiques (Morelli, 1992). Cette situation a conduit à un manque d'adéquation entre les qualifications (par exemple linguistiques) des travailleurs issus de l'immigration (qualifications pour une part acquises en Belgique) et les attentes changeantes du marché de l'emploi. Parallèlement, certaines qualifications acquises à l'étranger se sont également avérées difficilement valorisables dans le pays d'adoption.
On relève également une complexification des situations juridiques de séjour et d'emploi. Mais c'est plutôt d'un manque général d'intégration dans la société belge dont il faudrait parler : en effet, la faiblesse des réseaux de contacts et d'information (pertinents eu égard au monde de l'emploi) des personnes issues de l'immigration constitue un réel handicap pour leur accès au travail dans la région d'accueil. Les travailleurs rencontrent des difficultés diverses, en fonction des causes particulières de leur immigration (migration économique, regroupement familial, asile politique, etc.) (Berry, 1987).
Un autre facteur semble également avoir de l'importance : il s'agit de la discrimination ethnique à l'encontre des travailleurs issus de couches récentes de l'immigration. Une recherche (Castellain-Kinet et Es Safi, 1997) a en effet montré qu'en Belgique, à l'instar des pays limitrophes, un grand nombre d'employeurs appliquent une politique discriminatoire de non-embauche envers les demandeurs d'emploi membres des minorités d'immigration (l'étude en question a concerné les chercheurs d'emploi belges d'origine marocaine). Une autre recherche (Brion et Manço, 1999), confirme le même constat se basant sur les données du dernier recensement général de la population (1991) ; elle montre que pour un niveau scolaire identique (uniquement les diplômes obtenus en Belgique), les travailleurs de nationalité turque et marocaine sont plus massivement au chômage que les travailleurs belges ou issus d'autres pays européens. Martens (1997), enfin, montre, quant à lui, la quasi-fermeture de l'emploi public aux personnes naturalisées.
Enfin, d'autres obstacles à l'accès à l'emploi sont de nature psychosociologique. Certaines études (Manço, 1998) montrent effectivement que les jeunes d'origine étrangère, issus de familles elles-mêmes fragilisées face à l'emploi, ont de grandes difficultés à se projeter dans le monde du travail. L'absence de modèles parentaux valorisants et/ou la peur de trahir les siens par la réussite de l'insertion professionnelle sont des réalités relevées par une vaste littérature clinique (Manço, 1999). La perception négative dont sont l'objet certaines communautés issues de l'immigration peut créer, au sein de celles-ci, un positionnement identitaire de type réactif, occasionnant un important stress acculturatif (Berry, 1987), un pessimisme angoissé (Sayad, 1991) et une attitude anticipatrice de rejet (Bourhis et Leyens, 1994). En même temps, le statut de chômeur en terre d'exil est profondément paradoxal pour les immigrants, ayant dû émigrer pour des raisons économiques (Sayad, 1991). Divers chercheurs (Aycan, 1999) ont ainsi pu mesurer l'effet du chômage prolongé, du manque de perspectives d'avancement professionnel et du sous-emploi (emploi en dessous des qualifications réelles des travailleurs) sur le degré d'intégration générale et le bien-être psychosocial des immigrants.
Les pratiques d'insertion générales et spécifiques
De nombreuses institutions oeuvrent, en Wallonie, dans le domaine de la lutte contre la discrimination économique et de l'aide à l'intégration socioprofessionnelle des personnes issues de minorités ethniques ou immigrées. Deux grands groupes sont perceptibles : les initiatives générales et les initiatives spécifiques.
Les initiatives générales sont celles qui concernent l'ensemble de la population en difficulté face à l'emploi. Ces initiatives se déclinent en termes de politiques de formation professionnelle et de transition école-emploi, politiques de résorption du chômage (emploi subventionnés, limitation des coûts fiscaux pour certaines catégories peu qualifiées par exemple, etc.), ainsi qu'en termes d'accompagnement à la recherche active d'emploi (ateliers de recherche d'emploi, services d'information décentralisés, services en ligne, etc.). Des programmes et aides concernent aussi les personnes désireuses de créer leur propre entreprise. Ces initiatives sont portées par des institutions publiques telles que le FOREM (Office wallon pour l'emploi et la formation) ou associatives telles que les organismes d'insertion socioprofessionnels (OISP) : ateliers de formation par le travail, réseau d'alphabétisation, Union des Classes Moyennes, etc.
Toutefois, diverses observations comme celles signalées plus haut montrent l'inadaptation et/ou l'insuffisance de l'offre d'accompagnement en matière d'insertion socioprofessionnelle pour des personnes d'origine étrangère qui vient des difficultés spécifiques pour accéder à l'emploi. De fait, la plupart des actions réalisées actuellement dans ce domaine visent uniquement des objectifs d'insertion dans des cadres établis : une assimilation plus ou moins affirmée du travailleur d'origine étrangère au sein d'un marché de l'emploi considéré comme homogène et restrictif dans le traitement qu'il réserve à la différence culturelle. On note également une faible fréquentation des programmes généralistes par des jeunes défavorisés ou d'origine étrangère, et en particulier des femmes. Ainsi, des initiatives pilotes concernent de plus en plus une approche spécifique de la personne issue de l'immigration en difficulté face à l'emploi, même si elles sont minoritaires et bénéficient de peu de moyens.
Par exemple, une initiative réalisée par le FOREM (1998-2001), dans le Hainaut (projet "SYMBIOSE" dans le cadre du Fonds Social Européen), a ainsi permis une double prise de conscience aux chercheurs d'emploi participants : d'une part, à propos de leur place et possibilités sur le marché de l'emploi - ce qui est synonyme, pour la plupart d'entre eux, d'une nouvelle motivation et d'une nouvelle confiance - et, d'autre part, à propos des possibilités offertes par les organismes d'aide à l'emploi, en matière de systématisation des démarches de recherche de travail - ce qui était, pour, la plupart des participants, largement inconnu. Un des apports essentiels de l'approche fut aussi la (re)dynamisation des réseaux de solidarité et d'information des chercheurs d'emploi d'origine étrangère. Les participants ont été amenés à rencontrer des personnes de leur entourage pouvant faire valoir une expérience de "réussite professionnelle", ainsi que d'autres ressources, plus institutionnelles. On observe ainsi un effet d'entraînement. Il en résulte de nouveaux projets de formation et possibilités d'emploi pour la plupart des participants à l'initiative citée. Il est également important de constater que certains participants, en situation de discrimination sur le marché du travail, se sont utilement orientés vers des stratégies de valorisation de leurs compétences spécifiques et interculturelles. Ils tentent donc d'employer leurs valeurs propres au service d'intérêts communs. Cette attitude conduit peu à peu à lever les blocages et autres préjugés mutuels que nourrissent chercheurs d'emploi "allochtones" et employeurs autochtones. Il s'agit d'une stratégie de positionnement utile sur le marché de l'emploi du pays d'accueil qui se pose en alternative à une insertion normative et laborieuse. Cette initiative a également permis aux professionnels de l'insertion économique de se rendre compte des difficultés et ressources particulières des personnes d'origine étrangère sur le marché de l'emploi et d'y adapter leurs outils et démarche de soutien.
Ainsi, l'hypothèse selon laquelle la différence culturelle peut être créatrice de richesse au sein des entreprises est une idée qui commence à être étayée par de résultats de recherches et d'actions. Dans ce domaine, L'Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (IRFAM), basé à Liège, tente de contribuer au développement et à la transposition d'expériences innovantes dans des pratiques d'aide et d'accompagnement des personnes issues de l'immigration en difficulté d'emploi et ainsi de contribuer à la formation et à la sensibilisation d'agents (enseignants, travailleurs sociaux, formateurs divers, animateurs de quartier, agents de proximité, médiateurs, cadres d'associations communautaires, etc.) qui travaillent avec ce public.
A l'inverse de la tendance majoritaire, l'objectif innovateur est ici de tenter une valorisation de la différence culturelle sur le champ de l'emploi. Cela se traduit non pas par des actions générales d'insertion mais par une aide au positionnement stratégique sur le marché du travail. Ainsi, l'IRFAM propose, la mise au point d'un programme de formation continuée des "conseillers" en matière d'emploi à une méthodologie de "Valorisation Identitaire et Professionnelle" (V.I.P.) des travailleurs issus des migrations. Cette valorisation de l'originalité socioculturelle passe, premièrement, par une action de dynamisation identitaire (évaluation des potentialités personnelles, familiales, communautaires, etc.). Elle doit déboucher sur la définition de projets de réalisation professionnelle. Deuxièmement, les opportunités du marché de l'emploi et des dispositifs d'aide à l'insertion sociale et professionnelle, d'aide à la création d'entreprises, etc. doivent être envisagés systématiquement afin de pouvoir les instrumentaliser dans le cadre de projets personnels (synergie avec les programmes d'insertion généralistes …). Le développement des réseaux d'information et de solidarité est ici un point important pour l'action "V.I.P." qui doit elle-même se situer dans le cadre d'un partenariat local impliquant divers opérateurs en matière d'insertion socioprofessionnelle et d'animation locale.
Cette démarche vise la transmission aux professionnels du secteur d'insertion socioprofessionnelle et aux travailleurs sociaux des structures de proximité (maisons de jeunes, par exemple) d'une méthodologie d'accompagnement des chercheurs d'emploi. Il s'agit de sensibiliser les conseillers emploi au travail avec des personnes porteuses de cultures différentes et d'articuler avantageusement ces différences au marché de l'emploi. Le principe est de permettre aux chercheurs d'emploi étrangers et d'origine étrangère le développement d'une attitude positive et offensive qui vise à mobiliser et à valoriser, sur un marché du travail encombré, ce qui leur paraît être original, pertinent et source de distinction dans l'ensemble de leurs caractéristiques personnelles. L'action consiste à accompagner l'éclosion d'initiatives professionnelles et de projets personnels. Il s'agit de mettre en œuvre une intervention participative et interactive de mise en condition sociopsychologique : il est non seulement possible, mais également efficient de valoriser son identité culturelle comme argument de distinction sur le marché du travail ou certains de ses segments (import/export, action sociale, actions interculturelles, coopération au développement, commerce de divers produits, métiers des langues, tourisme, transports, etc.). Un des effets de cette initiative est, par ailleurs, de contribuer au développement d'une culture au sein des organismes d'aide à l'insertion - et plus généralement au-delà - qui valorise l'identité et les projets des usagers d'origine diverse.
Vers une politique spécifique d'insertion professionnelle des personnes d'origine étrangère ?
Afin de dépasser le niveau des initiatives pilotes locales et la phase de l'expérimentation, un cadre institutionnel est nécessaire. Ainsi, les instruments majeurs de la Région wallonne (échelon fédératif francophone au sud de la Belgique) en matière de politique d'intégration des personnes étrangères et d'origine étrangère sont les 7 "Centres Régionaux d'Intégration" (CRI), créés et agréés suite au décret du 4 juillet 1996, concernant l'intégration des personnes issues de l'immigration, développent des activités de coordination, d'impulsion, d'encadrement et d'évaluation des projets et dispositifs locaux d'intégration sociale et professionnelle destinées aux communautés immigrées en Wallonie.
Dès 1997, les CRI ont défini, en commun, une politique d'actions régionales en faveur de l'insertion socioprofessionnelle des personnes étrangères ou d'origine étrangère. Les projets d'action des CRI s'inscrivent, dans leur ensemble, et jusqu'à l'an 2003, d'abord, dans le programme "PIC-EMPLOI" du Fond Social Européen (sous-programmes INTEGRA et NOW) et, en suite, dans le programme EQUAL du même fonds. Ces actions développées en synergie tant avec des organismes publics (FOREM) que des centres de recherches privés (IRFAM) visent la mise en oeuvre de systèmes de formation, d'orientation, de conseil et d'emploi ad hoc.
Les actions à développer dans ce cadre général tentent de réussir l'intégration socioprofessionnelle de personnes défavorisées dans les communautés urbaines wallonnes. Le concept d'intégration socioprofessionnelle est admis ici sous son sens le plus global, en tant que notion transversale et multidimensionnelle qui peut impliquer l'ensemble des facettes de la vie sociale et économique des personnes issues de l'immigration, installées dans les régions industrielles de la Wallonie. Ces actions se présentent dans un esprit de "recherche-développement" et se situent dans le cadre d'initiatives de "seconde ligne", à savoir des activités de coordination, de soutien, de mobilisation et d'évaluation de projets et dispositifs locaux de développement social, de formation et d'accompagnement des personnes d'origine étrangère. Le travail des CRI concerne donc quasi exclusivement les institutions, les associations et les travailleurs socioculturels de "première ligne", actifs dans le domaine de l'accueil et de l'insertion socioprofessionnelle des groupes issus de l'immigration. Ces actions répondent à trois priorités politiques : l'insertion socioprofessionnelle du public d'origine étrangère ; la formation des professionnels en contact avec ce public ; l'accompagnement de dispositifs locaux visant l'intégration de ce même public. Les actions envisagées tirent ainsi leur inspiration de quatre postulats de base, nourris par une observation et une expérience approfondies du contexte migratoire wallon.
Premièrement, il semble absolument nécessaire de rompre avec un certain esprit d'assistanat qui a trop souvent caractérisé par le passé les politiques d'intégration des populations issues de l'immigration. Le pari de l'intégration doit à présent reposer sur une prise de conscience et une dynamisation identitaires qui doivent permettre au public concerné de valoriser ses expériences et compétences particulières (notamment liées à la culture d'origine) dans le cadre de projets d'insertion axés vers la société d'accueil. Il s'agit donc d'impliquer le public et ses multiples regroupements à la conception et à la mise en oeuvre des politiques sociales et économiques : à travers ce contexte de négociation - dont les CRI peuvent constituer un des chaînons les plus actifs -, il s'agit de permettre aux travailleurs de valoriser leurs potentialités (pédagogie du projet socioprofessionnel).
Deuxièmement, les institutions appelées faciliter l'intégration générale et socioprofessionnelle des personnes d'origine étrangère semblent peu adaptées aux besoins spécifiques des populations récemment installées en Wallonie. Une partie importante de ces institutions sont du reste en demande de services ad hoc d'information, de sensibilisation et de formation (à la transaction interculturelle, à la transversalité des pratiques professionnelles,…).
Troisièmement, la trajectoire d'insertion économique apparaît trop souvent comme un parcours d'obstacles tant les différentes institutions que traverse ce chemin semblent cloisonnées entre elles. En effet, il s'agit d'accentuer la continuité et la coordination entre les services de première accueil ou les services sociaux généraux, les institutions d'enseignement, de préformation et de formation professionnelle, le monde du travail et ses multiples structures et, enfin, l'entreprise elle-même, afin de construire collectivement l'insertion économique et la stabilité socioprofessionnelle des personnes issues de l'immigration.
Enfin, quatrièmement, et de manière corollaire par rapport aux trois premiers postulats, il apparaît nécessaire de dynamiser et de généraliser la mobilisation et la solidarité qui caractérisent certaines communautés issues de l'immigration. A titre d'exemple, une des prépositions d'action formulées par certains CRI est la mise en place d'un système de tutorat professionnel (formation et accompagnement de relais locaux dans le monde du travail) sensé répondre au manque d'introduction des individus dans le monde du travail belge - dont souffrent généralement les jeunes issus des familles immigrées assez récemment.
Chacun des CRI tente de mettre en oeuvre une série d'initiatives concrètes et coordonnées en fonction des priorités politiques et postulats sociologiques présentés. Une comparabilité et une complémentarité est organisée entre les différentes initiatives locales. Cependant, si un même esprit réunit les différents projets portés par les CRI, la figure des opérations prend une coloration différente en fonction des réalités locales. Ainsi, les régions dans lesquelles les Centres s'inscrivent ont une histoire sociale et institutionnelle différentes, elles renvoient à des réalités économiques et politiques contrastées. Les différents CRI disposent par ailleurs d'organes divers et d'un personnel sensible à l'adéquation entre la philosophie des mesures politiques générales et les attentes et besoins locaux. La bibliographie signale en fin d'article une série de publications internes à ces structures et à la Région wallonne qui peuvent documenter le lecteur avec plus de détails.
La tentative de lecture transversale des actions d'insertion socioprofessionnelle des CRI permet de développer un point de vue global sur les réalisations de ces centres. Les CRI semblent avoir bien identifié leurs rôles de dynamisation locale (coordination), institutionnelle (formation) et interculturelle (valorisation), même si tous ne développent pas encore des actions significatives dans chacun de ces champs. Si les centres définissent bien leurs rôles et objectifs, il se dégage des réalisations une impression de flou, pour une part explicable par des facteurs administratifs, extérieurs aux centres (flou du décret de 1996, etc.) et largement compréhensible eu égard à la logique d'expérimentation dans laquelle ces centres sont engagés. Ce manque de précision apparaît en particulier à travers les difficultés de positionnement des CRI par rapport aux polarités suivantes : Première ligne ou seconde ligne ? Insertion socioprofessionnelle ou intégration générale ? Travail localisé ou "transrégionalité" ? Etc. Une autre des interrogations concerne la participation des personnes et association issues de l'immigration à la vie et aux travaux de certains de ces centres. Toutefois les initiatives des CRI en matière d'emploi sont souvent l'occasion de nouvelles dynamiques et de partenariats originaux susceptible d'innover utilement certaines approches généralistes manquant de créativité face aux problématiques d'emploi spécifiques posées par les populations issus de l'immigration.
Une illustration de cette nouvelle dynamique est donnée par le projet "VITAR" (Valorisation Identitaire, Transfert, Autonomie, Réalisations" mené conjointement par l'IRFAM, le Ministère de l'Action sociale de la Région wallonne et des CRI (Gatugu, Manço et Amoranitis, 2001). Le projet VITAR est une recherche-action-formation dans le domaine de l'intégration socioéconomique des immigrés originaires de l'Afrique. L'hypothèse centrale qu'il s'agit d'éprouver est que l'insertion socioprofessionnelle d'un certain nombre d'immigrants est possible grâce à la valorisation de leurs compétences diverses dans des secteurs d'emploi comme l'action interculturelle, la coopération au développement et la création d'entreprise. Ainsi, il est envisagé par les partenaires d'identifier, à partir de recherches préliminaires, les profils des personnes africaines à valoriser dans le cadre d'activités professionnelles liées aux échanges et relations internationales et à la création d'entreprises. Le travail consiste à former, à superviser et à accompagner des stagiaires sélectionnés au sein des contextes d'emploi liés aux relations, notamment, économiques, entre la Région wallonne et des Etats ou des régions et les populations de l'Afrique noire. Par ailleurs, il est important que les modalités du fonctionnement mises en œuvre par l'ensemble des partenaires soient verbalisées et transmises vers les organismes et entreprises avec qui le projet sera mené et ce, dans un souci de dissémination des nouvelles pratiques d'insertion et de valorisation des travailleurs d'origine étrangère. L'objectif final est ainsi la création en Wallonie d'une agence de développement et de transfert de compétences.

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