Une assiette de haricots

Norbert Belange

En mémoire de Lulu

Je me souviens que Papa m’avait emmené à ORAN. Nous étions tous les deux. Entre Hommes. J’allais sur mes dix ans.
Il fallait arriver tôt à Oran pour faire toutes les courses prévues. Courir d’un grossiste à l’autre.
Je me souviens des immenses magasins des Hatchuel et Benattar( Je sais aujourd’hui que c’étaient de vieilles familles juives tangéroises) contenus dans l’immensité d’Oran.
Dans la torpeur de midi, nous avions regagné le quartier juif. Papa y avait ses habitudes dans une gargote. Menu invariable. C’était un plat de haricots secs, de pommes de terre et de viande servis ensemble. Du pain. Du vin pour papa. Au dessert, une orange, une Thomson.
Le luxe, à mes yeux, ne résidait pas dans ce plat fumant- moins goûteux que celui de maman- mais dans le fait que nous étions SERVIS ! Que nous étions entre hommes. Autant de choses considérables.
Dans la chaleur féculente qui emplissait la gargote, un mendiant entra. Il s’installa à une table et appela le garçon.
Le garçon se pencha pour enregistrer la commande et d’une voix tonituante lança à l’adresse du cuisinier perdu dans son antre.
- UNE TOBSI LOUBIA, FLUSS MAKECH !!! ( une assiette de haricots mais le client n’a pas d’argent)
Et la réponse fusa.
- Ils sont brûûlés !!!
Le pauvre hère s’en alla. Papa m’expliqua la scène et son humour grinçant.
Je venais de découvrir la misère.

Norbert Bel Ange. Janvier 2003.


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