Ecoles et jeunes issus de l'immigration … ou comment ne pas transformer les différences socioculturelles en handicaps scolaires

Altay Manço

Altay A. Manço,
Docteur en Psychologie
Directeur scientifique de l'Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations (I.R.F.A.M. - Liège)

L'inégalité de réussite scolaire est une réalité qui accable nombre de jeunes d'origine étrangère. Selon ses origines, un élève n'a en effet pas toujours les mêmes possibilités qu'un autre de s'insérer dans la vie scolaire. Dans une société où les conditions de vie sont si différentes, la réussite des uns et l'échec des autres sont, bien entendu, inscrits dans la logique des rapports de sociaux. L'école ne peut entièrement compenser ces inégalités sociales parce qu'elle n'a pas totalement prise ni sur les stratégies de scolarisation des familles ni sur le rôle politique qui lui est globalement conféré, bien qu'elle se soit définie, durant toute son histoire, comme l'agent de la réduction des diversités et des inégalités. De fait, l'école suppose transmettre des savoirs universels et neutres, les mêmes pour tous. Or, la pluralité socioculturelle qui caractérise tout groupe humain et, particulièrement, les sociétés réceptrices d'immigration, implique des différences entre les modèles culturels transmis par l'éducation familiale et ceux émis par l'enseignement. Parfois, ces modèles différents s'excluent l'un l'autre, causant une crise d'identité auprès des jeunes : toute indifférence aux différences est créatrice d'inégalité de réussite.
Dans la lutte contre le décrochage scolaire, une des alternatives positives semble alors être la remise en question des a priori culturels et méthodologiques du monde de l'enseignement. Une des issues possibles est en effet la différenciation de l'instruction et de l'accueil, dans laquelle les actions positives à l'égard des élèves en difficulté peuvent jouer un rôle prépondérant. On suppose donc une pédagogie active, ouverte sur l'extérieur, mobilisant et intégrant, dans le cadre scolaire, les intérêts et l'expérience quotidienne des élèves de toute origine. Il s'agit d'une démarche qui opte pour la construction d'une continuité entre différents lieux d'éducation des jeunes, entre l'école et la famille, entre l'école et le milieu, etc. On notera tout particulièrement l'importance des rapports soutenus avec les familles afin de conjuguer les influences éducatives plutôt que de les opposer. Il en va de même pour les rapports entre le monde scolaire et le monde des associations locales.
Dans ce cadre général, l'optique interculturelle est bien plus qu'un simple contenu d'enseignement ou qu'une méthode plus ou moins "nouvelle". Elle est avant tout une (self) discipline de communication qui permet d'activer les ressources critiques et auto-critiques de l'individu. Elle permet un dépassement (toujours négocié et toujours provisoire) des antagonismes que les systèmes de référents culturels divergents ne manquent pas dresser entre les personnes et les groupes particuliers. Au niveau des pratiques quotidiennes, certaines stratégies peuvent ainsi se révéler intéressantes : face à des difficultés de gestion d'intérêts et d'attentes différentes, il ne sera pas inutile d'entamer, d'abord, l'exploration de ce qui est commun aux différents membres d'un groupe (classe, ensemble de parents,...), porteurs d'identités diversifiées. Il s'agit de constituer un capital de confiance au groupe avant de s'attaquer à une négociation où tout montre que les attentes culturellement marquées seront très différentes. Des divergences profondes ne manqueront en effet pas de se poser. Si tout n'est pas négociable entre les parties, et si chacun a ses limites éthiques propres, la négociation permet aux positions de se clarifier, aux malentendus de se lever et à des accords partiels de voir le jour, même s'ils sont toujours provisoires. Cette démarche permet donc de faire avancer le débat en socialisant mutuellement les uns et les autres. Se présente alors à l'individu un horizon plus large, où un choix, une synthèse originale entre des éléments jusqu'alors incompatibles, deviennent possibles.
Ici, le rôle de médiation que peuvent jouer certains acteurs sociaux (issus des communautés) se révèle très utile ; ce travail prend tout son sens lorsqu'il s'agit d'aménager des zones de rencontre entre deux tendances contradictoires, d'expliciter les règles de la confrontation, etc. L'option "inter-culturelle", synthèse du possible et du souhaitable, permet à tout le moins de favoriser une compréhension mutuelle et engage à un dialogue qui marque le premier pas d'un processus démocratique. L'enjeu essentiel d'une telle approche qui conjugue "égalité" et "diversité" est la qualité de l'éducation dans ses multiples contextes.


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