De la débâcle française de Sedan au désastre espagnol à Cuba - La nation en crise

Jean-Claude Lorblanchès

La France à Sedan, en 1870, et l'Espagne à Cuba, en 1898, se sont laissées surprendre par des désastres militaires qui ont ébranlé leur structure politique. Les causes de ces catastrophes, remarquables tant par la soudaineté de leur déclenchement que par l'ampleur de leurs conséquences, présentent de nombreuses similitudes. Les deux pays vont toutefois réagir de manière différente.

Les faits
Français et Espagnols ont souffert des inconséquences de leur gouvernement, du manque de préparation de leurs forces armées, de l'incompétence de leur haut commandement militaire, de l'apathie de leurs opinions publiques.
Emile Ollivier, qui présidait le gouvernement de Napoléon III, déclarait le 30 juin 1870 : "Á aucune autre époque le maintien de la paix en Europe n'a été plus assuré." Le 6 juillet, le maréchal Lebœuf, ministre de la défense, assurait l'Empereur que l'on pouvait sans crainte se lancer dans la guerre. Face à la Prusse, la France impériale, diplomatiquement isolée, ne pouvait compter sur aucune alliance. C'est pourtant elle qui, le 19 juillet, prenait l'initiative de la déclaration de guerre.
Trois semaines plus tard, le 6 août, l'armée française subissait deux défaites majeures, à Frœschwiller et à Forbach. Le 12 août, Napoléon III remettait le commandement en chef de l'armée du Rhin au maréchal Bazaine. Souffrant d'un calcul dans la vessie, très affaibli, n'étant plus que l'ombre de lui-même, ne se sentant pas capable d'exercer ses responsabilités à la tête des armées, l'Empereur venait pratiquement d'abdiquer. Éloigné de Paris, il n'assurait plus le pouvoir civil : l'impératrice Eugénie exerçait en effet la régence.
Le 30 août, censé se porter au secours de Bazaine assiégé dans Metz, Mac-Mahon se laissait stupidement enfermer dans Sedan. Le 1er septembre au matin, les Prussiens attaquaient. Blessé, le général remettait son commandement à un de ses seconds. Celui-ci devait l'abandonner à son tour à un troisième général qui n'était arrivé sur le terrain que la veille. Désorganisées, les unités françaises ne savaient plus à quel saint se vouer. Le 2 septembre, l'Empereur, qui était présent mais n'exerçait pas de commandement, intervenait pour mettre fin au massacre de l'armée. Il se constituait prisonnier. Deux jours plus tard, l'Empire était déchu. La III° République était proclamée à Paris.
Le 19 septembre commençait l'investissement de la capitale. Le 27 octobre, Bazaine capitulait à Metz. Les garnisons de l'est se rendaient les unes après les autres. Gambetta échouait dans ses tentatives d'organiser la résistance en province. Le 26 février 1871, Bismarck et Thiers signaient les préliminaires de paix à Versailles. La France était vaincue. Le 9 juin, l'Alsace-Lorraine était incorporée dans l'Empire allemand.
Mal préparés pour entrer en campagne, les Français manquaient de soldats, de munitions, d'approvisionnements, et d'une artillerie capable de contrer l'artillerie prussienne. Mal organisée, l'armée était mal commandée. Les généraux étaient certes courageux (entre le 4 août et le 2 septembre, seize seront tués, et quarante-cinq blessés). Encore fallait-il qu'ils soient capables. L'objectif politique de la guerre ne leur avait pas été précisé, alors qu'il était parfaitement clair pour Moltke, le commandant en chef prussien.
Á Cuba, l'abolition de l'esclavage, en 1870, n'avait pas mis fin à sa pratique. La colonie comptait un peu plus de deux millions d'habitants, dont près de la moitié étaient des Noirs et des métis. En novembre 1876, une révolte des esclaves avait conduit la métropole à dépêcher dans l'île un corps expéditionnaire de vingt-cinq mille hommes pour rétablir l'ordre. La situation restait confuse. Des Noirs libres, des métis et même des créoles soutenaient la rébellion. Un accord, conclu en 1878, prévoyait une amnistie et l'affranchissement des esclaves. Ne satisfaisant pas les planteurs, il n'avait pas été appliqué. Relancée en 1881 sous forme de guérilla, l'insurrection avait pris une ampleur telle qu'en 1895 l'Espagne avait dû envoyer des troupes supplémentaires.
Comme cela avait été le cas en France en 1870, la finalité politique de l'intervention armée restait floue, imprécise. Ni la reine mère Marie Christine, régente depuis 1885, ni son gouvernement ne donneront d'instructions claires aux commandants en chef qui se succéderont, si ce n'est de mater la rébellion. Cela, les militaires pouvaient le faire : les effectifs des forces armées espagnoles atteindront deux cent mille hommes, soutenus sur place par quatre-vingt mille miliciens. Les insurgés ne seront quant à eux jamais plus de cinquante mille.
Si l'Espagne n'avait pas de politique bien arrêtée concernant l'avenir de Cuba, il n'en était pas de même pour les Américains. Á plusieurs reprises, les États-Unis avaient affiché leurs intentions : en 1848, 1851 et 1856, ils avaient proposé d'acheter l'île. En 1895, face à la recrudescence des troubles, ils avaient signifié qu'ils ne laisseraient pas le désordre s'installer à leur porte. En avril 1896, ils venaient de faire une nouvelle offre d'achat, encore une fois rejetée par Madrid.
Á défaut de recevoir de leur gouvernement des orientations politiques précises, les commandants en chef du corps expéditionnaire espagnol concentreront leur action sur l'éradication de l'insurrection. Trois d'entre eux se succéderont à la tête des troupes en quelques mois. Les deux premiers quitteront l'île sur un constat d'échec. Le troisième mènera une politique de la terre brûlée qui ne fera que renforcer la détermination des rebelles, et incitera les Américains à intervenir directement dans le conflit pour limiter les dégâts.
Ils étaient d'autant plus encouragés à le faire que, en juin 1896, les planteurs s'étaient adressés directement au président Cleveland pour demander aux Américains d'annexer leur île. Les créoles doutaient, de plus en plus, de la détermination de l'Espagne à trouver au conflit une solution qui préserverait leurs intérêts économiques. Ils craignaient que, en cas de victoire, les insurgés ne mènent à bien la redistribution des terres qui faisait partie de leur programme. Ils estimaient que seule une intervention américaine pouvait assurer leur sauvegarde.
L'idée d'une prise en charge du problème cubain par les États-Unis faisait aussi son chemin à Madrid. Deux options étaient couramment envisagées. Soit les Américains intervenaient aux côtés des Espagnols, et ceux-ci n'auraient plus qu'à passer la main. Soit ils soutenaient ouvertement les insurgés, et les Espagnols se replieraient après un simple baroud d'honneur.
Fin 1897, Washington envoie à Madrid un émissaire porteur d'un message comminatoire : "L'armée américaine interviendra dans l'île si l'Espagne n'accepte pas de vendre Cuba aux États-Unis pour la somme de trois cents millions de dollars." La réponse des Espagnols étant une nouvelle fois négative, les Américains envoient un croiseur, le Maine, à la Havane, pour suivre de près l'évolution de la situation. Dans la nuit du 15 février 1898, le navire est détruit par une explosion qui cause la mort de deux cent soixante marins américains. Les Espagnols assurent qu'elle est purement accidentelle.
Réfutant cette explication, les Américains considèrent qu'il s'agit d'un acte délibéré. Le 23 avril, leur demande de réparation revêt la forme d'un véritable ultimatum. C'est la guerre. L'amiral Cervera, commandant de l'escadre des Canaries, reçoit l'ordre de faire route sur Cuba où ne sont stationnés que quelques bâtiments mineurs. Il obtempère, bien qu'il eût préféré attendre une attaque des Américains sur l'Espagne péninsulaire pour les prendre en tenailles avec la flotte de Carthagène. L'amiral connaît trop bien les faiblesses des bâtiments sous ses ordres pour ne pas se faire d'illusions sur les chances de succès de sa mission aux Caraïbes.
L'escadre est nettement surclassée par le nombre, le tonnage et l'armement de la flotte américaine. Non seulement les navires espagnols sont vieux, mais ils souffrent d'un manque d'entretien, de graves déficiences d'approvisionnements, et de défauts rédhibitoires de fonctionnement de leur artillerie. Ils ne font pas le poids face à des bâtiments américains modernes, cuirassés, rapides, dotés d'excellents canons. Cervera rejoint Santiago de Cuba, au sud-ouest de l'île, le 19 mai. Huit jours plus tard, une escadre américaine commence à établir un blocus devant l'embouchure du port. Des troupes sont débarquées pour réaliser l'encerclement terrestre.
Le dimanche 3 juillet, sur ordre du capitaine général Blanco, commandant en chef des forces espagnoles à Cuba, Cervera effectue une sortie pour forcer le blocus. La bataille se déclenche à neuf heures du matin, à l'initiative des Espagnols qui espèrent bénéficier d'un effet de surprise à l'heure habituelle des offices religieux. C'est un massacre, une véritable exécution. En quelques heures, la flotte espagnole est détruite. Trois cent vingt cinq hommes périssent au combat. Quelque mille six cents sont faits prisonniers. Les Américains ne perdent qu'un officier et ne déplorent que neuf blessés.
L'humiliation des Espagnols est à la hauteur de ce bilan. Ils craignaient d'être défaits à terre par des troupes américaines venues soutenir les insurgés. Mais ils ne s'attendaient pas à un tel désastre naval. En une seule journée, ils viennent de perdre la guerre dans des circonstances particulièrement déshonorantes. Le traité de paix qu'ils signent, le 10 décembre 1898, déclare Cuba indépendante. Une indépendance toute relative, car il est précisé que l'île restera occupée par les États-Unis tant qu'elle ne se sera pas dotée d'un gouvernement stable. Le départ des soldats américains, en 1903, sera assorti d'un amendement les autorisant à intervenir dans l'île si leurs intérêts sont menacés. Les Philippines et Porto-Rico deviennent des protectorats américains.
Le désastre du 3 juillet traumatise l'Espagne. La destruction de leur flotte laisse les Espagnols profondément meurtris, désemparés. Comment leur marine, dont ils étaient si fiers, a-t-elle pu être à ce point ridiculisée ? Ils cherchent des responsables. Non pas parmi ceux qui armaient les bâtiments : ils n'ont pas démérité. Mais sont mis en cause, sont accusés ceux qui étaient chargés de la mise sur pied et de l'entretien de la flotte, et ceux qui, tout en connaissant ses faiblesses, ont décidé de son engagement.
Construits en bois, mus par d'antiques machines à vapeur, par ailleurs chichement dotées en combustible, les navires espagnols n'avaient qu'une artillerie rudimentaire. Les Américains disposaient quant à eux de puissants bâtiments cuirassés, armés de canons de forts calibres et à longue portée.
Près de la moitié des deux cent mille hommes du corps expéditionnaire sont morts, la majeure partie d'entre eux en dehors des combats : dysenterie, malaria, fièvre jaune ont décimé les unités. Les soldats n'étaient pas entraînés pour ce type de conflit. Ils ont dû affronter un ennemi insaisissable qu'on ne leur avait pas appris à combattre. Leur armement, leurs équipements n'étaient pas adaptés à la mission qu'ils avaient reçue. L'intendance fonctionnait mal. Le service de santé était déficient.
Les Espagnols ont le sentiment d'avoir été trompés. Les militaires reprochent aux politiques de les avoir entraînés dans une aventure coloniale mal conçue, mal préparée, sans leur donner les directives et les moyens de remplir correctement leur mission. Ils s'estiment trahis par des décideurs politiques incompétents, voire irresponsables. Dans ces circonstances difficiles, l'Espagne s'est trouvée isolée sur le plan diplomatique. Comme la France l'avait été en 1870.
Les réactions
En Espagne, comme cela avait été le cas en France, le choc psychologique a été considérable. Désastre pour l'une, débâcle pour l'autre, la défaite militaire et ses conséquences politiques ont été mortifiantes. Les Français ont perdu l'Alsace-Lorraine. Les Espagnols ont dû abandonner ce qui leur restait de l'empire colonial que depuis cinq siècles ils avaient édifié aux Amériques.
Les Français vont se mobiliser en tant que nation dans un dessein de "revanche". Gambetta a tracé la voie lors de l'enterrement du maire de Strasbourg, au printemps 1871 : "Il faut que les républicains s'unissent étroitement dans la pensée d'une revanche qui sera la protestation du droit et de la justice contre la force et l'infamie."
Ce sera le leitmotiv d'un nationalisme à la française, jacobin, cocardier. Il s'agira de renforcer la cohésion nationale, et de se doter de moyens capables d'affronter la redoutable armée prussienne pour reconquérir, le moment venu, l'Alsace et la Lorraine. Cette idée de "revanche" ne revêt pas seulement un caractère guerrier : elle manifeste l'ambition de retrouver la position prééminente qu'avait la France en Europe et dans le monde.
Pour les Français, l'exaltation du sentiment patriotique repose sur le concept d'un État-nation. Le partage d'intérêts et d'idéaux communs exige une grande cohésion. Il faut donc, en premier lieu, renforcer l'unité nationale. Intellectuels, romanciers et poètes vont spontanément concourir à cet effort. L'école et l'armée joueront, quant à elles, un rôle essentiel dans le façonnement du sentiment national.
Les Espagnols vont réagir de manière différente. Recherchant dans l'approfondissement des cultures populaires et l'exaltation des particularismes régionaux les fondements de leur génie national, ils vont tolérer, et même favoriser l'émergence de nationalismes séparatistes.
La République française est une, indivisible. Centralisatrice, elle ne peut pas tolérer les singularités régionales. Le français sera imposé comme seule langue de communication. Á l'école, il sera interdit d'utiliser les langues et dialectes locaux. Paris, capitale, sera le centre de toutes les activités du pays. Se tournant résolument vers l'extérieur, la France aura retrouvé, à l'aube du XX° siècle, une place éminente en Europe. Son rayonnement s'étendra sur le monde entier, et elle se sera résolument lancée dans l'aventure coloniale. L'Espagne va au contraire se replier sur elle-même. Coupée du monde, elle restera en marge de l'Europe, et elle renoncera à toute ambition coloniale.
Au lendemain du désastre de 1898, il n'y a chez les Espagnols ni esprit de revanche ni haine à l'égard du vainqueur. Seulement une grande tristesse, une profonde amertume. Mais aussi la volonté de surmonter l'épreuve, et le désir de retrouver l'esprit d'entreprendre de l'époque des conquêtes. Le constat que dressent " ceux de 98 ", mouvance d'écrivains et d'universitaires qui se proposent de régénérer l'Espagne, est terrible : corruption généralisée, immoralité des classes dirigeantes, rôle débilitant de l'Église, faiblesse endémique de l'armée, dégradation des mœurs, analphabétisme. L'Espagne n'est plus qu'un pays de second ordre, et elle est diplomatiquement isolée.
En 1871, la France s'est, elle aussi, trouvée isolée en Europe. Mais elle n'a pas renoncé à sa position de grande puissance. Si elle a subi un revers, celui-ci est resté d'ordre militaire. Son drame a été l'amputation territoriale qu'elle a dû consentir. Mais ce sera aussi sa force, car l'idée de revanche assurera le support idéologique de son redressement. Elle va connaître des moments difficiles, et l'affermissement de la République prendra du temps. Mais il s'effectuera dans l'unité, dans la cohésion nationale.
Héritière d'un passé historique complexe, marqué par des alternances de confrontations et de cohabitations entre des entités politiques aux caractères fortement affirmés, l'Espagne va suivre une voie différente. Recherchant dans la célébration des particularismes des provinces qui la composent les ressources d'un renouveau politique, elle va réveiller des nationalismes qui, à terme, menaceront sa pérennité en tant qu'État.
La "régénération" qu'elle entreprend de réaliser est ambitieuse dans la mesure où elle concerne l'ensemble des domaines dans lesquels elle a accumulé les retards depuis plus d'un siècle, qu'ils soient d'ordre politique, économique, social, culturel, diplomatique... Sous l'impulsion de "ceux de 98", les Espagnols vont rechercher en eux-mêmes les moyens de sortir du marasme qui est, selon eux, la cause première du désastre de Cuba. Ce repli généralisé, cette espèce d'introspection collective, sera une façon d'aborder le problème d'un renouveau politique sans équivalent en France. Cela débouchera sur le régionalisme, présenté comme étant la véritable réalité de l'Espagne, le fondement même de son unité. Le pays traversera une profonde crise de conscience nationale, les partisans de la Régénération s'avouant incapables de définir l'essence d'une nation espagnole.
Les Espagnols rejoindront les Français dans la quête quasiment obsédante de ce qu'est la nation. Pour tous, c'est certes une langue et une culture propres, une forte cohésion sociale, une conscience collective marquée. Pour les Français, ces caractéristiques seront celles de la France éternelle, qu'elle soit un royaume, un empire ou une république. Il n'en sera pas de même pour les Espagnols.
En Espagne, après 1898, il n'y a pas eu la réaction nationaliste qu'a connue la France au lendemain de la débâcle de Sedan. Le sursaut patriotique n'a pas été de même nature. Dans l'adversité, les Espagnols n'ont pas manifesté la même cohésion que les Français. Sabino Arana Goiri, chantre de la nation basque, fondateur du Parti Nationaliste Basque, a été un des tous premiers responsables politiques étrangers à adresser au Président des États-Unis un télégramme de félicitations.
En 1870, la France est un État-nation. En 1898, l'Espagne n'est qu'un État regroupant un certain nombre de régions. En quelque sorte, une "nation de nations". Les descendants d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon ont administré, avec plus ou moins de difficultés et de succès, un État espagnol dont l'unité se maintenait vaille que vaille à la fin du XIX° siècle. Les "régénérationistes de 98" ont ouvert la boîte de Pandore des séparatismes, remettant en question l'unité nationale du pays.
Les vocables de particularisme, régionalisme, séparatisme, nationalisme vont progressivement apparaître en Espagne pour définir des situations politiques qui seront la concrétisation de mouvements initiés dans les années de l'immédiat après-1898. En France, on ne retiendra que ceux de particularisme et de régionalisme, le premier s'apparentant à une forme de folklore, le second devant déboucher, dans le courant des années 1970, sur une réforme de l'État ne touchant pas à l'intégrité de la Nation.
En Espagne, les premiers mouvements politiques ouvertement nationalistes se manifesteront d'abord en Catalogne, puis au Pays Basque, et un peu plus tard en Galice. Ces trois provinces sont des communautés humaines que leur dimension géographique, leur cohésion sociale et leur passé historique peuvent qualifier pour exister en tant que nation. C'est à ce titre qu'elles s'arrogeront le droit de revendiquer le plein exercice de leur souveraineté, ou du moins qu'elles réclameront que leur soit reconnue une autonomie complète à l'intérieur de l'État espagnol.
Les zélateurs de "98" n'ont pas été les premiers à poser le problème de l'identité nationale espagnole. Mais les idées qu'ils ont émises ont provoqué des remises en question, voire esquissé des solutions pour tenter de résoudre la question lancinante de l'unité de l'État dans le respect des particularismes. Une quête qui, chez les Espagnols, prend parfois l'allure d'un questionnement métaphysique. Entre 1979 et 1983, dix-sept communautés autonomes seront constituées. Survenue quelque quatre-vingt ans après le désastre de Cuba, la création des autonomies n'a toutefois pas mis fin au problème des nationalismes.
Après 1870, la France sera, elle aussi, confrontée à des tendances centrifuges, voire à des dérives ethniques. Mais le régionalisme à la française n'aura pas la virulence du séparatisme à l'espagnole. Recherchant le support des langues régionales, il se cantonnera dans la sphère culturelle, n'empiétant que rarement dans le domaine politique. La création des régions répondra à une nécessité de découpage administratif conçu comme une responsabilité d'État, et non pas à des revendications politiques séparatistes.
La débâcle de Sedan a donné naissance à la III° République. S'appliquant à tous dans la plus parfaite égalité, la loi républicaine condamne tout privilège et tout particularisme : elle récuse l'existence de frontières internes et ne reconnaît qu'une seule nation. Á la différence de l'Espagne hésitante sur la conduite à tenir, la France a agi avec un volontarisme d'une redoutable efficacité, mais prenant parfois l'allure d'un autoritarisme excessif.
L'école a joué un rôle essentiel dans le façonnement et la consolidation de l'identité nationale. En imposant l'usage du français, à l'exclusion de toute autre langue, elle a renforcé la cohésion nationale. En enseignant l'histoire comme une mythologie, elle a développé le patriotisme. Un élément déterminant dans la construction de l'identité nationale sera, en 1889, l'établissement du service militaire obligatoire. S'affranchissant des barrières sociales et des préjugés ethniques, il va concourir au rapprochement de jeunes hommes issus d'horizons différents, favoriser la mixité des cultures régionales et forger un esprit patriotique commun.
En conclusion
En septembre 1914, sur la Marne, la France évitera de justesse une nouvelle débâcle. Celle de 1940 sera encore plus tragique que celle de 1870. Mais l'unité nationale sera chaque fois préservée, et la nation française trouvera en elle-même la capacité de rebondir.
L'Espagne oscillera entre libéralisme et conservatisme. Elle sera royaliste, républicaine, anarchiste, fasciste. Elle subira une abominable guerre civile. L'État espagnol survivra toutefois à toutes ces péripéties.
La France est une, l'Espagne est multiple. Leur héritage historique est foncièrement différent. Il serait vain de vouloir déterminer lequel des deux pays a choisi la meilleure voie pour assurer sa pérennité.
Sans doute serait-il plus intéressant de chercher à évaluer l'impact qu'a pu avoir, au lendemain des crises de 1870 et de 1898, l'essor des nationalismes séparatistes espagnols sur les populations basques et catalanes françaises. Cela dépasse le cadre de ce bref exposé.

Colloque "Les années 1870-1871 dans le Sud-Ouest atlantique".
Société des Sciences Lettres et Arts, Bayonne, novembre 2011


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