Faut-il avoir peur des communautés immigrées, surtout si elles sont religieuses ?
Rencontre avec Altay Manço organisé par Diversités et Citoyenneté

"Diversités et Citoyennetés" - A. Manço, vous êtes docteur en psychologie sociale, directeur scientifique de l'IRFAM et Chargé de cours adjoint à l'Université de Liège. Vous venez de publier avec Chr. Parthoens De Zola à Atatürk : "un village musulman" en Wallonie, chez L'Harmattan, (voir la partie "Publications"). Le concept de "communauté" est souvent décrié lorsqu'il s'agit de populations issues de l'immigration. Par exemple, les personnels des services publics, les travailleurs sociaux, etc. ont parfois des difficultés à envisager une collaboration sereine avec des membres de "communautés" immigrées, qui de surcroît se définissent en référence à des identifiants religieux : associations d'entraide, foyers culturels, églises, mosquées, …).
Altay Manço - En effet, il arrive souvent que des entités communautaires immigrées proposent des activités d'encadrement pour la population et soient désireuses de reconnaissance et de coopération avec les institutions des pays dans lesquels elles évoluent. L'enjeu essentiel des tensions ou difficultés que vous signalez semble porter sur la légitimité de certains acteurs à encadrer des jeunes issus de l'immigration dans une perspective d'intégration ou de cohésion sociale. La nature des modèles et des valeurs à transmettre, la capitalisation de l'action sociale ou éducative à partir d'une institution privée ou publique, religieuse ou laïque, ethniquement identifiée ou universaliste, sont des questions qui importent aux yeux des intervenants sociaux employés ou financés par les pouvoirs publics des Etats européens sécularisés.
D&C - Si les groupes musulmans ne sont pas les seuls concernés par ces difficultés, apparemment ils semblent plus souvent que les autres être la cible d'"évitements" ou de "suspicions" de la part des professionnels d'actions socio-éducatives. Il est vrai que le climat de menace que les extrémistes font peser sur les sociétés occidentales accentue le phénomène.
A M - Oui. De plus, plusieurs pays européens, comme la Belgique, sont marqués par des tensions sociales pas si anciennes, qui ont vu leur société se fracturer violemment entre un camp "traditionnel/religieux/privé/royaliste" et un camp "moderne/séculier/public/républicain". S'agissant de groupes d'immigrants récents ou faiblement qualifiés, cette situation est également le fruit des difficultés "techniques" que rencontrent les responsables ou leaders des communautés immigrées, ceux-ci n'étant en général pas des professionnels de l'action socio-éducative. A l'origine de ces difficultés se trouve entre autres l'absence d'instances d'arbitrage et de médiation et l'absence de canaux de communication véritable entre les décideurs/acteurs locaux et les communautés immigrées. Par ailleurs, l'existence de cette offre culturelle immigrée est souvent considérée comme synonyme, voire cause de difficultés d'intégration socioculturelle : ainsi certains s'interrogent sur l'opportunité d'enseigner les langues d'origine, de diffuser des chaînes de télévision des pays de provenance, de soutenir une équipe de football "ethnique", etc. Or, une des difficultés méthodologiques récurrentes dans le travail social est justement de pouvoir évaluer de manière réaliste les effets des initiatives socio-éducatives de longue durée et de diverses natures. Le travail d'évaluation qui ne tient pas compte de l'évolution dans le temps des communautés ciblées par les actions conduit souvent à des visions limitées ou biaisées de la psychosociologie de ces communautés, visions accentuant les sentiments d'échec des politiques ou pratiques d'intégration. La lecture monochromatique des réalités liées à l'insertion et à l'intégration des populations immigrées débouche sur des constats de faillite des politiques dites d'intégration. L'absence d'une politique d'évaluation accentue ainsi le fantasme de l'Autre : on en arrive à rendre responsable des difficultés l'identité même de l'autre, c'est-à-dire ce qui fait qu'il est lui-même là où il est et au moment où l'on en parle. Elargir les analyses à la vision intime des groupes d'immigrants donnerait en revanche des résultats sensiblement différents, montrant comment, à sa façon, l'immigrant bénéficie de l'action sociale qui lui est proposée et construit à son tour sa propre "intégration" au départ de ses propres intentions.
D&C - Un des indicateurs majeurs de cette "intégration" n'est-il pas de constater que la population transplantée s'approprie son nouvel espace (comme le soutien Y. Chaib dans l'article de ce numéro) ?
A M - L'implantation par la communauté immigrée d'une structure sociale, de lieux collectifs tels que commerces et églises, l'accès à la propriété sont les signes tangibles de cette appropriation. L'occupation de l'espace s'annonce aussi dans le paysage : paysage sonore (appels à la prière, …), paysage visuel (appropriation parfois inscrite sur les murs ou les enseignes …) Oui, je pense qu'apprécier la manière avec laquelle une population immigrée investit son nouveau territoire et se laisse investir par les réalités nouvelles dont il regorge est un indicateur d'intégration majeure et, partant, un des lieux importants de la construction de la cohésion sociale entre populations différentes, au-delà de leurs diversités culturelles. Une population immigrée nombreuse et développant le projet de demeurer en communauté peut emprunter des voies inattendues d'intégration et d'appropriation de son nouvel espace sociogéographique et culturel. Il est impertinent de s'attendre à ce qu'elle suive nécessairement et exactement les chemins d'insertion qui furent ceux des populations immigrées qui l'ont précédée, comme il est illusoire d'envisager qu'elle s'assimile exactement comme le souhaiterait la population autochtone, d'autant plus que le théâtre socio-économique de cette intégration change d'époque en époque et présente un décor tantôt favorable tantôt producteur d'exclusions sociales. Je crois que cette attente doublement déplacée est source de frustrations chez certains membres des sociétés "de souche" ou membres de mouvements d'immigrations intra-européennes plus anciennes, qu'il s'agisse d'intervenants sociaux, de décideurs ou de simples citoyens. Constatant les écarts entre les trajectoires socioculturelles des immigrants, par exemple, Polonais, Italiens ou Grecs, d'une part, et Turcs, Marocains et Africains subsahariens, d'autre part, il est courant d'entendre d'aucuns déplorer que les immigrés "ne veulent pas s'intégrer" …
D&C - Il est en effet difficile pour les intervenants sociaux et décideurs européens de comprendre et/ou d'accepter comme légitimes les besoins d'intimité et d'homogénéité des groupes immigrés sans se sentir exclus eux-mêmes.
A M - Tout à fait ! mais "se retrouver entre soi, en famille …", n'est-ce pas une attente présente au sein de tout groupe, qui contribue précisément à la construction de l'identité de ce groupe ? La peur de l'homogénéité du groupe "Autre" n'a souvent d'égale que l'homogénéité ignorée du groupe propre ! Par ailleurs, le processus psychosocial de "compensation" ou de balance identitaire n'est que rarement compris par les acteurs en contact avec l'immigration. Il s'agit d'un des phénomènes fondamentaux de la psychologie interculturelle telle que mise en évidence par, entre autres, Carmel Camilleri et Geneviève Vinsonneau. Il permet à l'individu une gestion différenciée de ses identités ou appartenances : cela signifie que les conduites symboliques sont non corrélées ou qu'elles peuvent converger entre elles des aspirations opposées. Tout se passe comme si ce qui est identifié extérieurement comme un "repli identitaire" en telle matière rendait négociable ce qui peut être ressenti comme une assimilation culturelle en telle autre matière : "Oui, je suis religieux et c'est ça qui me permet de m'ouvrir aux personnes de toutes origines … je ne sais pas marcher sur une seule jambe, je dois et me retrouver en moi-même et en même temps aller vers les autres …".
D&C - Les divisions et parfois les dissensions à l'intérieur des groupes d'immigrants, les diverses façons de vivre l'islam (islams des Turcs et islams des Marocains, islams des hommes, islams des femmes, etc.), par exemple, ne sont pas toujours comprises et heurtent, dans certains cas, les observateurs extérieurs. Qu'en pensez-vous ?
A M - Il faut noter que l'homogénéité perceptible au sein de certains groupes d'immigrés autorise en quelque sorte l'hétérogénéité intériorisée de chacun des membres de ces groupes, au prix d'une apparente ambiguïté affective. Celle-ci est en effet une nouvelle source d'incompréhension possible entre des personnes issues de l'immigration et certains intervenants sociaux qui peuvent être attachés à des valeurs de cohérence rationnelle. Pour moi, la valorisation de diversités et leur accueil sincère est une des conditions premières de l'intégration. Il faut tenir compte du fait que les minorités culturelles issues de l'immigration ouvrière sont en attente d'une telle reconnaissance importante qui légitimise leur installation définitive dans le pays hôte. Ainsi, il arrive que les groupements culturels issus de l'immigration, en particulier les associations religieuses, tentent de présenter leurs culture, foi et culte aux autres habitants et les invitent à partager leurs fêtes, repas et communions. Cet élan, parfois mal compris, pourra donner lieu à des réactions de rejet - par exemple de considérer comme un acte de prosélytisme la lecture du Coran à l'ouverture d'une réunion ou d'être dérangé par l'usage lors d'une réunion de la langue d'origine … Il s'agit de concevoir des espaces connecteurs et des thématiques permettant à des parties de populations de se "frotter" les unes aux autres et de se solidariser. A leur tour, les populations d'origine étrangère et, en particulier, les associations ou les institutions religieuses, doivent poursuivre leurs efforts afin de s'ouvrir davantage aux jeunes et aux femmes, ainsi qu'à l'ensemble de la population et des structures de leur localité, dans le cadre d'activités collectives diverses. Dans certains cas, ces initiatives pourraient montrer à tous l'utilité de la morale religieuse ou du lien communautaire par rapport à des objectifs sociaux actuels comme garantir la sécurité et la sérénité de tous, réserver aux aînés une place dans la société, offrir aux jeunes des valeurs et des modèles de conduite positifs, se solidariser avec les plus démunis, se solidariser avec les régions moins développées du monde, etc.
D&C - Ne pensez-vous pas que le religieux soit une mauvaise porte d'entrée pour faciliter le contact dans un monde sécularisé européen, surtout s'agissant de l'islam … ?
A M - On peut en effet le penser. Par exemple, les alliances spontanément construites entre croyants de différentes religions en Europe ne mobilisent pas une part centrale de la population. Quant à la stratégie des associations culturelles d'immigrants de se fédérer avec d'autres structures de la même origine (attitude souvent vérifiée auprès de la population d'origine turque, par exemple, que j'ai visitée l'an dernier lors d'une petite "tournée des mosquées"), elle ne sert pas non plus toujours l'objectif de la cohésion sociale au sein de la société globale, même si ces collaborations internes à une minorité ethnique permettent aux associations locales de se raffermir. Il faut rappeler que les responsables associatifs issus de l'immigration manquent souvent de compétences linguistiques et institutionnelles pour entrer dans des rapports utiles avec les structures sociopolitiques des régions d'accueil, telles que des administrations, fondations et autres associations. Ils sont souvent disqualifiés dans ce type d'interactions …
D&C - La concentration communautaire ne s'impose-t-elle pas aux travailleurs sociaux ? Ont-ils les moyens de la dissiper ?
A M - Il me paraît plus efficace de tenter d'exploiter les potentialités que cette cohésion peut offrir et de gérer les conflits de façon à permettre à la communauté d'origine étrangère et à tous les autres habitants d'accéder progressivement à des lieux de dialogue, sans devoir rompre leur structure première. L'interculturel est, parfois, la gestion de l'homogène : bien entendu, des parcelles d'homogénéités culturelles pouvant se conjuguer. Par ailleurs, comment s'attendre à ce que l'immigrant cartographie facilement et rapidement la géographie socioculturelle de cette Europe éclatée ? Comment apprécier la mixité et l'hétérogénéité socioculturelles dans des pays comme la Belgique, par exemple, qui s'impose à elle-même la "gestion séparée par piliers" de ses intérêts les plus centraux comme la solidarité entre citoyens ou l'éducation des jeunes ? Auquel des groupes en particulier faut-il, en fait, s'intégrer ? A-t-on le choix ? Faut-il s'intégrer non à un groupe en particulier, mais au système des piliers lui-même, en tant que représentant d'un groupe spécifique ? … Avec laquelle de ses jambes faut-il marcher ? C'est la question que l'immigré pourrait se poser ! Si s'intégrer en Europe signifie prendre part à la société civile en tant que nouvelle catégorie, nous pouvons alors dire qu'au regard d'observations locales, la population immigrée, en général - et la population musulmane, en particulier - sont déjà en voie d'intégration puisqu'elles offrent, depuis des décennies, l'image d'une structuration interne au niveau local, d'un entrelacement fédéral au niveau national et transnational et, enfin, la preuve d'une capacité d'interaction avec les autres segments sociaux et philosophiques des pays européens, même si cette interaction est loin d'être indolore. Si, en revanche, s'intégrer en Europe est s'assimiler à l'un ou à l'autre, ou encore à plusieurs des groupements socio-institutionnels et philosophiques existants, alors nous pouvons également dire que cette insertion socio-institutionnelle et politique est en marche dans divers pays, même si celle-ci est plus lente, plus tardive et encore moins évidente que le premier processus d'intégration, car, contrairement à ce que l'on pourrait croire, les résistances sont fortes face à la réponse enthousiaste donnée par les personnes d'origine étrangère à l'injonction de participation sociale qui leur est adressée par les sociétés d'accueil. On voit les symptômes d'une telle volonté "d'en être", tant au niveau local qu'au niveau national, dans l'accès aux études supérieures des jeunes issus de l'immigration, dans l'engagement politique et associatif de nombreuses personnes d'origine étrangère, dans leur travail syndical, dans leurs inscriptions professionnelles de plus en plus visibles, etc.
D&C - Faut-il envisager que ces deux voies sont complémentaires et nécessaires à l'équilibre identitaire des personnes et des groupes issus de l'immigration, dans un contexte de multiculturalité ?
A M - Bien sûr ! Tant au niveau des communautés que des personnes, ces deux orientations représentent l'hétérogénéité intériorisée ou les "deux jambes pour avancer" ! L'alliance entre ces deux perspectives apparemment contradictoires permet aux personnes et aux communautés d'origine étrangère d'adopter des positions étonnantes et inattendues, souvent dérangeantes et questionnantes pour les Européens "de souche", à la mesure de la "paradoxalité" des synthèses qu'elles sont obligées de produire : sinon, comment être musulman en Europe ? Comment devenir Turc, Chinois ou Arabe et Européen ? Comment être un Européen noir ? Comment être "Soi", tout simplement, au milieu d'un champ de tensions identitaires exacerbées ? Face à une communauté fortement structurée comme certaines populations immigrées, le développement de la personne ne peut se concevoir en dehors des réseaux de solidarité, du potentiel d'énergie, de l'historicité et du sentiment de fierté que procure l'appartenance communautaire. L'intégration n'est pas un abandon des traits culturels d'origine, mais leur articulation aux exigences d'une insertion générale. Aussi, plus que jamais, la question du comment contribuer au développement des citoyens et des communautés reste-t-elle posée ! Plus que jamais, l'intégration des immigrants et de leurs descendants est déterminée, pour nombre d'entre eux, par la réussite scolaire, par l'accès à un travail valorisant et par une réelle reconnaissance socioculturelle de leur présence. La démarginalisation passe aussi par la qualité des conditions de logement et d'installation. Un contexte d'intégration équilibré offre aux communautés issues de l'immigration la possibilité de développer leur propre vie sociale et des espaces-temps d'articulation de cette vie avec la société d'accueil. Parmi ces espaces, on retrouve des "lieux de frottement" de divers types, où l'on discute des visions différentes de l'intégration des immigrants et des descendants d'immigrants de diverses origines et époques ; où l'on débat des visions différentes de l'intégration adoptées par les immigrants ou les descendants d'immigrants et les autochtones de conditions et générations diverses ; où l'on laisse libre cours à sa créativité et invente ses synthèses socioculturelles ; où l'on rencontre des "acteurs-ponts", des passeurs de culture, des médiateurs capables d'inspirer/initier des modèles de mixité praticables et valorisants … Notez en plus que les communautés d'origine turque ou maghrébine en Europe continentale comptent environ 30 % de personnes adultes exclues du marché de l'emploi. Les mêmes communautés connaissent également un taux d'accès à la propriété assez important parmi les ménages … Ces constats montrent combien le capital social et la concentration communautaire leur ont été utiles pour maîtriser leurs conditions de vie et de logement, par exemple, dans un contexte économique très défavorable aux travailleurs faiblement qualifiés : il n'est pas aisé de séparer les dimensions économiques et spirituelles de la vie des communautés immigrées qui constituent de plus en plus une part non négligeable des électorats européens.
D&C - Merci pour ces réflexions qui montrent à tout le moins qu'en dehors de la question du développement économique, d'importants chantiers persistent encore dans le domaine des diversités culturelles et religieuses pour la construction d'une société européenne interculturelle.


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