La bataille de Saint-Pierre-d'Irube
13 décembre 1813

Jean-Claude Lorblanchès

Choisi par l'Empereur pour prendre le commandement des armées repliées d'Espagne après la calamiteuse défaite de Vitoria, le 21 juin, le maréchal Soult livre un combat retardateur depuis que les Alliés ont franchi la Bidassoa le 7 octobre dernier. Wellington, à la tête d'unités anglaises, espagnoles et portugaises, le repousse inexorablement vers Bayonne.
Depuis le début de la matinée du 13 décembre 1813, une bataille à l'issue incertaine oppose le corps d'armée du général Drouet d'Erlon à celui du général anglais Hill. Les Français tentent de reprendre le contrôle de la rive droite de la Nive qu'ils ont malencontreusement abandonné aux Alliés, le 9 décembre. L'enjeu est la reconquête de Villefranque et de Mouguerre, et la maîtrise de la route de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port.
De violents combats, souvent menés jusqu'au corps à la baïonnette, se sont déroulés durant toute la matinée de ce lundi 13 décembre. Ils se sont avérés plutôt favorables aux Français. Pour la première fois depuis qu'il a pris son commandement, Soult peut envisager la victoire.
Mais à la guerre, rien n'est jamais assuré. En début d'après-midi, un événement majeur va précipiter un retournement du rapport de force, jusqu'alors favorable aux Français, en faveur des Alliés.

L'épilogue d'une guerre d'Espagne mal engagée
Le 25 mars 1802, en signant la Paix d'Amiens, Bonaparte, Premier consul, avait cru mettre un terme à la guerre avec l'Angleterre. Moins d'un an plus tard, les Anglais reprenaient les hostilités. Napoléon, Empereur en 1805, envisageait d'envahir le Royaume-Uni pour réduire une fois pour toutes cet ennemi qui dressait et soutenait les nations continentales contre la France. Il avait toutefois dû abandonner ce projet, la marine française, quasiment anéantie à Trafalgar le 21 octobre 1805, se révélant incapable d'assurer le franchissement de la Manche par la Grande Armée rassemblée à Boulogne.
Se retournant contre les puissances continentales, qui venaient d'entrer dans la troisième coalition, une nouvelle fois financée par l'Angleterre, Napoléon écrasait les Autrichiens à Austerlitz, le 2 décembre 1805. Le 14 octobre 1806, c'était au tour des Prussiens, à Iéna, puis des Russes, à Friedland, le 17 juin 1807.
Avec ses quelques cent trente départements, l'Empire était alors à l'apogée de son extension. Mais les Britannique restaient toujours hors d'atteinte. Napoléon crût pouvoir les réduire en les frappant là où ils étaient le plus vulnérables : en ruinant leur commerce extérieur. Le 21 novembre 1806, il décrétait un blocus interdisant toute relation entre les nations continentales et les Îles britanniques.
Encore fallait-il que soit assurée l'étanchéité des côtes. Devenu un véritable protectorat britannique, le Portugal rejetait l'ultimatum que Napoléon lui signifiait le 28 juillet 1807. Le 22 octobre, la France lui déclarait la guerre. Quatre jours plus tôt, Junot avait franchi la Bidassoa à la tête d'un corps expéditionnaire qui faisait son entrée à Lisbonne le 30 novembre.
Les Anglais ayant le contrôle de la voie maritime, le soutien de Junot ne pouvait être assuré que par voie terrestre. Sous le prétexte fallacieux de protéger celle-ci, des unités de l'armée impériale commençaient à pénétrer en Espagne dès le 25 décembre 1807.
Mis devant un fait accompli, les Espagnols ne tardaient pas à soupçonner les Français de velléités de conquête. Les Bourbons espagnols donnaient alors le spectacle d'une monarchie en pleine déliquescence. En mars 1808, la mésentente qui régnait entre le roi Charles IV et son fils Ferdinand prenait une allure dramatique. Le vieux roi abdiquait en faveur de son fils. Mais il ne tardait pas à regretter son geste. Tous deux sollicitaient alors l'arbitrage de Napoléon.
L'Empereur n'avait que du mépris pour ces Bourbons d'Espagne qui donnaient le spectacle pitoyable d'une famille dégénérée. Il avait perdu toute confiance en ses alliés espagnols quand ses services avaient découvert, dans les archives prussiennes de Postdam, une lettre dans laquelle, à la veille de Iéna, Charles IV se déclarait prêt à soutenir Frédéric-Guillaume si la Prusse était attaquée par la France.
Napoléon va habillement profiter de la conjoncture pour retourner la situation à son avantage. Tout en laissant entendre au vieux roi et à son fils qu'il les recevra sur le territoire espagnol, il les attire hors de chez eux, à Bayonne, où Savary est chargé de les amener, de gré ou de force. Ferdinand arrive le 20 avril 1808, Charles IV, dix jours plus tard.
Le 2 mai, des émeutiers s'en prennent aux soldats impériaux stationnés à Madrid. Les victimes sont nombreuses. Le lendemain, Murat réprime durement le soulèvement populaire. Le 5 mai, Napoléon est en train de regarder manœuvrer un régiment sur le glacis de Lachepaillet, lorsque surgit un aide-de-camp porteur d'une dépêche de son beau-frère. Elle relate les événements madrilènes.
Réagissant avec sa fulgurance habituelle, il rejoint immédiatement le palais des gouverneurs où est hébergé Charles IV. Il le somme de s'expliquer sur ce qui vient de se passer à Madrid. Le roi laisse entendre que son fils y est certainement pour quelque chose. Convoqué à son tour, Ferdinand nie toute participation à cette affaire. Pressé par l'Empereur, il se résout toutefois à rendre la couronne à son père. Il ne sait pas que ce dernier a renoncé à ses droits à la couronne en faveur de Napoléon. Exit les Bourbons, les Bonaparte s'approprient le trône d'Espagne. Napoléon envoie son frère aîné, Joseph, régner à Madrid.
Menée avec une adresse machiavélique par l'Empereur, cette chausse-trappe va s'avérer être un faux pas qui, à terme, entraînera la chute de l'Empire aussi sûrement que l'inutile campagne de Russie. Ces événements sont le prélude d'une guerre sans merci, inexpiable, qui va ensanglanter l'Espagne, la plupart des Espagnols refusant de reconnaître la légitimité de Joseph.
Les débuts de la guerre seront catastrophiques, marqués par la honteuse capitulation en rase campagne du général Dupont, le 19 juillet 1808, à Bailén. Le 30 août, Junot capitulait à son tour au Portugal, battu par Wellesley, le futur duc de Wellington.
Le 4 novembre, Napoléon franchissait la Bidassoa avec le renfort d'une centaine de milliers de soldats aguerris. Organiser la conquête du pays, il ne pourra pas la mener à son terme : deux mois et demi plus tard, il devait rentrer à Paris où on complotait contre lui.
Stabilisée dans les années 1809 et 1810, la situation des Français commencera à se détériorer à partir de mars 1811. Ne soutenant pas son frère, négligeant de nommer un commandant en chef de ses armées en Espagne, se désintéressant des problèmes de la Péninsule, l'Empereur prélèvera des effectifs de plus en plus importants, d'abord pour constituer la grande Armée qu'il lancera sur la Russie en juin 1812, puis pour contenir l'offensive des armées coalisées. Au fil des mois, perdant les meilleurs de ses soldats et de ses officiers, l'armée d'Espagne va se trouver considérablement affaiblie.
C'est dans un état de déliquescence, de négligence et de lassitude que les Impériaux vont se laisser surprendre, en mai 1813, par l'offensive de printemps de Wellington, fraîchement investi du commandement en chef des armées anglaises, espagnoles et portugaises. Moins d'un mois plus tard, le 21 juin, la défaite humiliante de Vitoria, au Pays basque espagnol, les contraindra à un retrait précipité d'Espagne.
Soult et Wellington : des personnalités contrastées
Le 1er juillet 1813, dès qu'il est informé de la défaite de Vitoria et du retour de ses armées sur le territoire national, Napoléon, alors à Dresde, destitue Joseph et nomme Soult commandant en chef. Au mois d'août, c'est dans la hâte et l'improvisation que le maréchal va vainement tenter de secourir Pampelune et San Sebastian. Les alliés franchissent la Bidassoa le 7 octobre 1813.
Les combats de la Rhune et la bataille de la Nivelle sont livrés le 10 novembre. Á la mi-novembre, Wellington porte son aile gauche au-delà de Saint-Jean-de-Luz, jusqu'au plateau d'Ilbarritz. Articulé autour de la redoute de Mendibista, son centre passe par Arbonne, Arcangues et Arrauntz. Sa droite est déployée de Cambo à Espelette ; elle couvre Larressore et Itxassou.
Le 16 novembre, renonçant à défendre l'Ursuya, Soult abandonne des positions sur la rive gauche de la Nive, à hauteur de Cambo.
Il pleut sans discontinuer depuis le 11 novembre. Seules la route d'Espagne et celle de Saint-Jean-Pied-de-Port restent praticables pour les voitures. Le franchissement des gués est problématique, car le courant est fort.
Napoléon, Soult et Wellington sont tous les trois nés en 1769 : ils ont quarante-quatre ans. Soult est l'aîné, et Napoléon le plus jeune.
Wellington connaît bien les Français qu'il a battus pour la première fois, au Portugal, en août 1808, alors qu'il n'était encore que le général Wellesley. Dans les années qui ont suivi, il s'est montré très précautionneux, trop selon ses officiers. Á partir du début de 1812, les prélèvements que l'Empereur effectue sur ses armées d'Espagne vont considérablement les affaiblir. Tirant avantage de cette situation, Wellington remporte, aux Arapiles, le 22 juillet 1812, une victoire qui le consacre comme un des grands chefs militaires de son temps.
Mais il a d'autres cordes à son arc. Formé à la politique autant qu'au métier des armes, il réussit à convaincre Londres de sa capacité à gérer les moyens qui sont mis à sa disposition, et que régulièrement on envisage de lui retirer. Le gouvernement britannique voudrait en effet se désengager de la Péninsule. Défendant bec et ongles sa stratégie de l'ouverture d'un second front dans le sud de la France pour prendre Napoléon à revers, Wellington a fini par obtenir le blanc-seing qu'il souhaitait.
L'Empereur a compris le danger qui le menaçait. Le 11 décembre 1813, deux jours avant la bataille dont nous célébrons le bicentenaire, il signe à Valençay un traité de paix et d'amitié avec Ferdinand VII, le reconnaissant comme roi d'Espagne, et lui garantissant que le territoire espagnol lui serait rendu dans ses limites de 1807. Le traité restera toutefois dans un premier temps secret, et Ferdinand ne quittera sa prison dorée de Valençay que le 3 mars. Mais la guerre d'Espagne était bien formellement finie.
De Soult, l'armée d'Espagne a retenu qu'au printemps de 1809 il a eu la tentation de se faire proclamer roi du Portugal, et qu'en Andalousie il s'est comporté en vice-roi, menant une véritable vie de cour, jaloux de ses prérogatives auto-conférées, et peu soucieux de prêter assistance à ses confrères maréchaux en difficulté.
Excellent organisateur, c'est un chef exigeant qui a un fort ascendant sur la troupe. Arrogant, il n'a pas que des amis, mais il se préoccupe peu des appréciations de son entourage. Porté par la passion du pouvoir et l'attrait des richesses, il est réputé mener sa carrière en louvoyant au gré des opportunités. Il se révélera aussi fin politique que bon stratège.
Il n'empêche que c'est à la va-vite qu'il a monté la catastrophique expédition de Pampelune moins de quinze jours après sa prise de commandement à Saint-Jean-Pied-de-Port. Il s'est laissé surprendre, le 7 octobre, quand les Alliés ont franchi la Bidassoa à Hendaye. Á la Rhune, il a dû s'incliner devant Wellington qui, depuis son entrée en France a pris de l'assurance et se révèle meilleur concepteur et plus habile tacticien que le maréchal. Ce sera encore le cas sur la Nivelle, ainsi que ces trois derniers jours devant Arcangues et Bassussary.
Soult n'a certainement rien perdu de ses qualités intrinsèques de guerrier. C'est toute l'armée d'Espagne qui s'est trouvé amoindrie par la perte d'un trop grand nombre de ses soldats les plus aguerris, de ses cadres les plus dynamiques, de ses généraux les plus expérimentés. Que Napoléon en ait eu besoin ailleurs est indéniable, mais ne change rien au problème.
Près de la moitié des hommes de troupe sont des conscrits ayant seulement quelques mois, voire quelques semaines de service. Comment faire la guerre avec de jeunes recrues ?
De plus en plus de Français désertent : entre le 1er octobre et le 16 décembre 1813, deux mille neuf cent quatre-vingt-trois hommes, qui n'étaient ni prisonniers ni hospitalisés, ont été rayés des comptes "pour longue absence", autrement dit désertion.
Évoquant les Basques, Soult constate amèrement que "la plupart d'entre eux désertent (…), aucun département ne compte autant de réfractaires (…), beaucoup se joignent à des bandes de contrebandiers, de malfaiteurs, ou même d'insurgés espagnols qui ont longtemps commis des excès dans les montagnes".
Le préfet des Basses-Pyrénées a suggéré au maréchal de suspendre la levée de la classe 1815, ou du moins d'incorporer les jeunes recrues dans des unités dites franches de chasseurs ou éclaireurs basques, suggestion qui sera en partie retenue quand le général Harispe recevra, en janvier 1814, la mission de constituer des unités spéciales chargées de harceler les Alliés.
Au cœur de l'armée alliée se trouvent les Anglais. Ce sont des soldats professionnels, très expérimentés et soumis à une discipline draconienne lors qu'ils sont engagés au combat. Nombre d'entre eux ont débarqué au Portugal en août 1808. Ils ont combattu les Français sur la plupart des champs de bataille de la Péninsule, sans revoir la mer avant de pouvoir la contempler de nouveau, cinq ans plus tard, du haut des montagnes du Pays basque. Wellington peut aussi compter sur les Portugais, qui se sont révélés être des soldats exceptionnels.
Par contre, les Espagnols lui posent de sérieux problèmes. Ceux qui sont issus des unités de guérilla ont pris de mauvaises habitudes, et ils restent peu fiables. Dès la mi-octobre, à Sare, puis à Ascain, ils se sont livrés au pillage, violant et tuant plusieurs personnes. Début novembre, les bataillons d'Espoz y Mina, en partie mutinés, se sont comportés de la même manière du côté d'Hélette. Le 12 novembre, pour mettre immédiatement un terme à ces excès, Wellington a renvoyé tous les Espagnols, soit plus de vingt mille, dans leur pays, à l'exception de la division Morillo. N'hésitant pas à s'affaiblir numériquement, il s'est assuré, par contre, la reconnaissance des populations locales. Ceux qui proviennent de l'armée régulière sont certes de bons combattants, mais la cohabitation avec les Anglais est difficile, très difficile même. Y compris au niveau du haut commandement. Les Espagnols souffrent d'un sentiment de discrimination qui, il faut bien le dire, est étayé par la suffisance que les Britanniques manifestent à leur égard. Les Espagnols ne participeront pas à la bataille du 13 décembre.
L'automne a été exécrable. Il a plu sans discontinuer, comme cela arrive parfois au pied des Pyrénées. Il a même neigé dès la fin octobre sur le relief. Les ruisseaux, les gaves, les rivières, l'Adour ont souvent débordé. Les ponts sont rares, et les gués sont devenus infranchissables. Les chemins sont boueux, impraticables. D'après les informations que recueille l'état-major de Wellington, il sera très difficile de progresser dans le piémont en raison du nombre considérable de coupures à franchir. Les Alliés doivent impérativement se porter sur la rive droite de l'Adour pour s'assurer de meilleures conditions de déplacement.
Soult à, lui aussi, a besoin de s'assurer du contrôle de l'Adour, car ses dépôts se trouvent à Peyrehorade, et il reçoit sa logistique par le fleuve.
Wellington est, quant à lui, ravitaillé principalement par la voie maritime, particulièrement sûre, car la Royal Navy a la maîtrise des mers depuis Trafalgar. Sa logistique est débarquée à Pasajes et à Saint-Jean-de-Luz. Mais il a besoin de Bayonne pour s'assurer un accès direct à la rive droite de l'Adour. Pour les deux adversaires, l'enjeu est clair : conquérir ou neutraliser la place de Bayonne, et s'assurer du contrôle de l'Adour. La bataille du 13 décembre s'inscrit dans cette problématique.
Combats confus à Bassusary et Arcangues
Les alliés ont franchi la Bidassoa le 7 octobre. Les combats de la Rhune et la bataille de la Nivelle ont été livrés le 10 novembre. Á la mi-novembre, Wellington a porté son aile gauche au-delà de Saint-Jean-de-Luz, jusqu'au plateau d'Ilbarritz. Articulé autour de la redoute de Mendibista, son centre passe par Arbonne, Arcangues et Arrauntz. Sa droite est déployée de Cambo à Espelette ; elle couvre Larressore et Itxassou.
Le 16 novembre, renonçant à défendre l'Ursuya, Soult abandonne des positions sur la rive gauche de la Nive, à hauteur de Cambo.
Il pleut sans discontinuer depuis le 11 novembre. Seules la route d'Espagne et celle de Saint-Jean-Pied-de-Port restent praticables pour les voitures. Le franchissement des gués est problématique, car le courant est fort.
Le 8 décembre, le temps se remet enfin au beau. Les gués sont de nouveau franchissables. Deux canonnières françaises, qui patrouillent sur la Nive, aperçoivent des éléments de reconnaissance ennemis à proximité du confluent du ruisseau de Hillans. C'est le premier indice d'une présence alliée à l'est de la Nive, et à proximité de l'Adour.
Le 9 décembre au matin, prenant les Français par surprise, Hill, qui commande la droite alliée, franchit la Nive sur des pontons, à hauteur d'Ustaritz, ainsi que de part et d'autre de Cambo. Il dépêche une brigade à Urcuray pour l'éclairer vers Louhossoa et Hasparren. Laissant des éléments sur la Nive, en protection du pont de bateaux qui vient d'être établi, il s'avance, avec le reste de ses forces, sur les hauteurs de Lurmenthoa, point culminant (cote 173) sur la route de Saint-Jean-Pied-de-Port, où il installe sont PC. Il charge la division Stewart de s'assurer de Villefranque et de Mouguerre.
Au milieu de l'après-midi, la division Darmagnac, qui s'était repliée d'Ustaritz à Villefranque, est chassée du bourg par la brigade portugaise d'Ashworth dévalant de Leyhola et Mendiburua. Empêtrées dans de mauvais chemins, très étalées, les colonnes ennemies n'ont pu que difficilement coordonner leur avance. Si elles avaient été contre-attaquées par Darmagnac, elles auraient sans doute étaient dispersées. Mais il ne l'a pas fait.
La brigade Byng, qui appartient elle aussi à la division Stewart, aborde Mouguerre par Curutchague. Ne rencontrant pas de résistance sérieuse, elle s'avance jusqu'à l'église, et elle poursuit vers Aguerria. Le 3ème régiment d'infanterie, dit le "Third Foot", ou encore "The Buffs", prend position à l'extrémité ouest de la dorsale, sur la hauteur de Pourtouhiria, où se trouve la Croix.
Á la tombée de la nuit, l'aile gauche de Wellington s'est rétablie sur un front allant d'Ilbarritz à Barroilhet. Les villages d'Arcangues et de Bassussary ont été âprement disputés durant toute la journée.
Les deux ailes de l'armée alliée sont séparées par la Nive. Soult pourrait en profiter pour attaquer Hill, relativement isolé, et le ramener sur la rive gauche, avant qu'il ne consolide ses position entre Nive et Adour.
Il choisit toutefois d'attaquer le centre de Wellington, les combats de la journée lui laissant espérer qu'avec le renfort du corps d'armée de Drouet d'Erlon il doit pouvoir prendre l'avantage, ce qui devrait inciter Wellington à rappeler Hill. Cela va s'avérer être un mauvais choix.
Pendant la nuit, le maréchal fait jeter un pont de bateaux sur la Nive, à quelque deux cent cinquante mètres en aval du confluent du Hillans, et en amont de la demeure qu'avait occupé Caroline, la sœur de Napoléon, lorsque ce dernier avait séjourné à Marracq en 1808.
Le 10 décembre au petit jour, la pluie, qui est tombée toute la nuit, cesse enfin. Le temps s'éclaircit, la journée s'annonce belle, ensoleillée. Soult rappelle les trois divisions de Drouet d'Erlon, qui étaient passées la veille sur la rive droite de la Nive pour s'opposer à l'avancée de Hill. Revenues sur la rive gauche en empruntant le nouveau pont de bateaux, elles sont dirigées sur Bassussary.
Soult devrait alors attaquer immédiatement en direction d'Arcangues, avant que Wellington ne puisse renforcer son centre. Il ne le fait pas. La journée va se passer en hésitations et tergiversations, sans que se fasse jour une idée de manœuvre cohérente, d'un côté comme de l'autre d'ailleurs.
Engagés tardivement, les combats vont durer toute la journée. La situation restera confuse, marquée par un enchevêtrement des unités, avec, de part et d'autre, des avancées et des replis, sans que l'on puisse discerner ce que cherchent les uns et les autres. Le soir venu, aucun des adversaires n'a pris l'avantage.
La seule nouvelle importante de la journée sera la défection de la brigade allemande, quelque 1 500 hommes qui appartenaient à la réserve de Vilatte. Elle cesse le combat, sans toutefois rejoindre l'ennemi, qui la laisse franchir ses lignes pour aller s'embarquer à Pasajes afin de rejoindre l'Allemagne. Par mesure de précaution, les Espagnols qui servent dans l'infanterie et la cavalerie française sont désarmés. Ces unités appartenant à la division de réserve de Villate, celle-ci se trouve réduite à une brigade française. Le général lui-même ayant été blessé, elle sera dissoute le 16 décembre. Soult ne dispose plus que de quelque 44 000 hommes, dont la moitié sont des conscrits. Wellington peut lui opposer 75 à 80 000 soldats aguerris.
Le 11 décembre, dès que les brouillards, épais et tenaces, se dissipent, les Français lancent une contre-attaque. Menée une nouvelle fois sans conviction, elle échoue. Ils récidivent en début d'après-midi, sans plus de succès. Le soir, la ligne de contact s'est de nouveau stabilisée d'Ilbarritz à Chapelet.
Soult espérait contraindre Wellington à ramener son aile droite sur la rive gauche de la Nive pour renforcer son centre. Mal coordonnées, et manquant de vigueur, les contre-attaques françaises n'ont servi à rien. Wellington n'a pas modifié son dispositif. Hill est toujours sur la rive droite de la Nive.
La cavalerie impériale a dû être engagée, à partir de Mousserolles, pour s'opposer aux incursions de celle de Hill qui poussait de nouvelles reconnaissances jusqu'à l'Adour. Sur l'aile droite, les cavaliers anglais sont entrés à Hasparren, repoussant ceux de Pierre Soult, le frère du maréchal, qui se sont repliés vers Bonloc. Beresford a, quant à lui, entrepris de jeter un nouveau pont sur la Nive, entre Arrauntz et Villefranque, à hauteur de Portuberria.
Exposées aux tourmentes de neige, de grêle et de pluie d'un hiver particulièrement précoce et sévère, les armées des deux camps vivent au jour le jour. Les Anglais sont toutefois les mieux lotis. Ils reçoivent régulièrement du ravitaillement du Royaume Uni et d'Espagne, et ils paient cash les marchandises qu'ils se procurent en France. Les Français, qui ne disposent pas de suffisamment de liquidités, signent des réquisitions, au grand dam des habitants qui redoutent de ne jamais être payés. Depuis la bataille de la Nivelle, le soldat de l'armée impériale, qui n'était déjà soldé qu'avec retard et de manière très irrégulière, ne reçoit plus qu'une demie ration de pain.
Le problème du fourrage pour les chevaux est un casse-tête permanent pour le commandement. Foin et paille font cruellement défaut. Des unités de cavalerie doivent être retirées de la zone des combats pour aller pâturer là où il reste encore de l'herbe. Mais le problème concerne aussi les montures du service du train des équipages.
Le 17 octobre, Soult écrit à Clark : "Nos troupes ont commis des excès. Je suis loin de les excuser ; mon cœur en a été navré et j'en ai témoigné mon extrême mécontentement en prenant toutes les mesures de répression qui sont en mon pouvoir (…) Il est fâcheux de reconnaître que le manque de fourrages a été le prétexte pour la troupe pour s'introduire dans les maisons ; la pénurie que nous éprouvons sous ce rapport est telle que si elle continue il ne sera plus possible de tenir des chevaux en ligne, et le service des subsistances en souffrira beaucoup."
Les chaussées des deux seules routes carrossables, celle d'Espagne et celle de Saint-Jean-Pied-de-Port, sont en très mauvais état. Quant aux chemins, tous sont boueux, défoncés. Les débordements des ruisseaux provoquent des inondations qui gênent les communications et les approvisionnements, notamment les mouvements de l'artillerie.
La misère et les réquisitions frappent lourdement les populations. Outre l'entretien des routes et des chemins, elles sont requises pour les transports, la fourniture de vivres et de fourrage, ainsi que pour le cantonnement des troupes.
Il n'est pas rare de voir une compagnie ou un escadron arriver, à la tombée de la nuit, dans une maison que ses occupants habituels doivent précipitamment quitter en n'emportant que de maigres bagages et provisions. Leurs logis confisqués, leurs pauvres biens livrés à la rapacité des soldats, les habitants en sont réduits à aller chercher un refuge précaire dans les bois ou dans les villes qui, comme Bayonne, sont encombrées de ces malheureux. Le plus souvent, ils ne retrouveront à leur retour qu'une maison saccagée et pillée. Sans illusions, ils savent qu'après le départ des soldats impériaux il faudra qu'ils assurent le soutien des alliés.
Le capitaine Marcel se fait l'écho des relations difficiles que l'armée impériale entretient avec les gens du pays. Replié à Cambo, il note, le 12 novembre 1813 : "Nos soldats ne faisaient nullement attention qu'ils étaient dans un village français ; les habitants s'étaient sauvés à l'approche de l'ennemi et le soldat n'épargna pas plus leurs maisons que celles de l'Espagne que nous venions de quitter. Le temps était froid et pluvieux, j'en conviens, et les hommes avaient absolument besoin de se réchauffer, mais ils auraient dû souffrir plutôt que de faire du mal à leurs compatriotes déjà éprouvés par le fléau de la guerre ; mais les dangers et les privations avaient endurci leurs cœurs et ni les représentations, ni les menaces des officiers ne purent empêcher la dévastation."
Les Alliés franchissent la Nive
Il a encore plu à verse durant toute la nuit du 11 au 12 décembre, et le froid est assez vif. Dans la matinée du dimanche 12, les renseignements que reçoit Soult confortent ses propres observations : Hill, qui est resté sur la rive droite de la Nive, se prépare à attaquer les défenses de Mousserolles que le maréchal a imprudemment dégarnies en engageant le corps de Drouet d'Erlon sur la rive gauche. Contrairement à ce qu'il espérait, Wellington n'a pas rappelé Hill pour renforcer son centre attaqué à Bassussary et Arcangues.
Soult doit rapidement trouver le moyen de rejeter l'aile droite alliée derrière la Nive s'il veut, comme il le souhaite, retrouver la liberté de ses communications avec Saint-Jean-de-Port, et empêcher l'ennemi d'atteindre l'Adour, voie fluviale par laquelle il reçoit désormais l'essentiel de ses approvisionnements, en provenance de ses dépôts de Peyrehorade.
En fin d'après-midi du 12 décembre, Hill a déployé la division Stewart sur une ligne courant de Villefranque à Mouguerre. En deuxième échelon, la division Le Cor constitue sa réserve. Sur son aile gauche, la brigade Pringle occupe les hauteurs de Larraldia et Xalduenea. Sa mission est de protéger le pont de bateaux qui a été établi à Portuberria.
La brigade Byng est à l'aile droite. Son infanterie légère couvre le versant nord du vallon du Portou. Un régiment particulièrement réputé, le 3ème Foot, tient les hauteurs d'Aguerria et de Parthouhiria. Le reste de la brigade est disposé sur le versant nord-est du vallon du Portou, au-dessus du lac d'Escoute Pluye. Cette brigade a pour mission de s'opposer à toute tentative française de débordement par le nord, c'est-à-dire par la dorsale de Mouguerre.
C'est au centre, sur la route de Saint-Jean-Pied-de-Port, que Hill s'attend à voir arriver les Français, et c'est donc là où il veut être le plus fort. Il dispose le gros de ses forces à cheval sur la route, au-delà de Losté, avec la mission d'interdire cet axe. La brigade portugaise Ashworth, en pointe du dispositif, prend position à hauteur d'Harretche et de Croutz. Elle a des avant-postes à Hiriberty. En deuxième échelon, la brigade Barnes est déployée d'Harrichuri à Gélos. Elle dispose de 12 pièces d'artillerie. Devant elle, le terrain est en partie boisé, et les parcelles de terre cultivées sont délimitées par des haies épaisses et difficiles à franchir. Sur sa gauche, le versant du ruisseau de Larregain est couvert de broussailles et de rochers épars.
Hill a installé son poste de commandement à Horlopo, à 750 m à l'est de Losté, et 500 m en avant d'Arripidia. Les Portugais de Le Cor sont sur la route elle-même, au sud d'Elori Mendi. En couverture, ils se tiennent prêts à faire face à d'éventuelles interventions de la division Pâris et de la cavalerie légère du général Pierre Soult, le frère du maréchal. Ils sont en mesure d'intervenir très rapidement, soit pour soutenir le centre de Stewart, en direction de Losté, soit sur l'aile droite, à Mouguerre, au profit de Byng. Hill a, par ailleurs, mis en place des détachements de protection sur les hauteurs nord-est de Villefranque (redoute de la cote 84), ainsi qu'au centre du village, pour surveiller le franchissement de la Nive.
La route normale, en tout cas la seule carrossable, de Bayonne à St Jean-Pied-de-Port passait par Hasparren et Mendionde. Elle suivait à peu près le tracé de la route impériale que nous appelons de nos jours route des Cimes. Cette ancienne voie romaine suit la ligne de crête. Sans se soucier de contourner les mouvements de terrain, elle offre des vues saisissantes sur la montagne basque. D'un point de vue militaire, on peut dire qu'elle commande le terrain. Dans la zone qui nous concerne, deux points sont particulièrement remarquables : la cote 176, située immédiatement au nord de Lurminthoa, et la cote 144, à Elori Mendi.
La route de Bayonne à Mouguerre, Bidache et Briscous passait au sud du quartier d'Ametzondo. Mais elle ne suivait pas le tracé de la route actuelle qui, laissant Hitce sur la gauche, franchit le Portou et l'autoroute en amont du lac d'Escoute Pluye. Á partir des Muraillottes, près du centre actuel de St Pierre-d'Irube, elle descendait sur la gauche, en direction d'Alminodoritz, franchissait le petit ruisseau d'Ourrouty près de sa source, puis le Portou en aval du lac. Elle s'élevait ensuite vers la Croix par Durdeyte.
La route de Villefranque ne sera ouverte que dans les années 1820. En 1813, il y avait deux chemins, partant eux aussi des Muraillottes. L'un passait par Errekartea, Kurutz et Gélos ; l'autre, plus au sud, par Errepeatou, Silhouague, Lapregain. Les deux chemins se rejoignaient en finale pour former le chemin d'Eyharazu, qui débouche au centre du village.
Les autres voies n'étaient que de modestes chemins qui, en cette fin d'automne 1813, ne pouvaient être empruntés par les caissons d'artillerie et des fourgons logistiques qu'au prix d'importants travaux du ressort des sapeurs du génie. La bataille sera essentiellement un combat d'infanterie pour la conquête du terrain, l'artillerie assurant le soutien des fantassins en utilisant la route des cimes comme main courante.
Hill s'impose face à Drouet d'Erlon
La route de Saint-Jean-Pied-de-Port ne pouvant être sécurisée que si Hill est repoussé sur la rive gauche de la Nive, Soult doit le forcer à se retirer avant que Wellington ait le temps de le secourir. Il décide de l'attaquer immédiatement à partir de Mousserolles.javascript:
Le 12 décembre au soir, Drouet d'Erlon reçoit l'ordre de repasser rive droite de la Nive, en empruntant le pont de bateaux pour la troisième fois en trois jours, et de se porter en avant du camp retranché de Mousserolles, sur le plateau du Basté, avec les divisions Abbé, Darmagnac, Darricau et Foy. Maintenue en alerte à Marracq, la division Maransin, du corps d'armée de Clauzel, se tiendra prête à franchir la rivière pour le soutenir, en cas de besoin. Il en sera de même pour la division Boyer du corps d'armée de Reille. Drouet d'Erlon peut ainsi compter sur six divisions.
Il aurait été souhaitable que les Français bénéficient de l'effet de surprise. Ce ne sera pas le cas. La nuit tombée, les alliés avaient constaté que les feux de bivouac étaient bien moins nombreux que la veille devant Arcangues et Bassussary. Par contre, ils avaient été allumés un peu partout sur le plateau de Saint-Pierre. Hill pouvait présumer que les Français se préparaient à l'attaquer.
Or, il ne disposait que de quelque 13 500 hommes, les 8 800 de la division Stewart, et les 4 700 de la division Le Cor. Les effectifs des grandes unités étaient variables. En général, une brigade était formée d'environ 2 000 hommes, et une division de 5 000 hommes.
Hill rappelait immédiatement la brigade qu'il avait envoyée à Urcuray, le 10, en soutien de Morillo. Par ailleurs, il savait pouvoir compter sur une intervention du corps d'armée de Beresford, à condition, bien sûr, que la situation devant Arcangues et Bassussary le permette. Wellington avait lui-même observé à la lorgnette, juste avant que la nuit ne tombe, le début du franchissement de la Nive par les unités impériales. Il n'avait toutefois pas pu évaluer l'ampleur du transfert de forces que Soult était en train d'opérer.
Il mettra d'ailleurs un certain temps à le réaliser, car les avant-postes que Soult avait laissés face à Hope se manifesteront, le 13 au matin, sur toute la ligne des contacts, par des fusillades et canonnades qui pouvaient être le signe précurseur d'une contre-attaque, alors qu'il ne s'agira que de diversion. Quand Wellington se rendra compte de cela, et qu'on l'informera que Drouet d'Erlon débouchait de Quiéta, il aura la très mauvaise surprise d'apprendre que, au cours de la nuit, les eaux de la rivière, grossies des pluies diluviennes des derniers jours, avaient emporté le pont de bateaux de Villefranque.
Le lundi 13 décembre, au lever du jour, le temps paraît encore incertain : "le brouillard s'abaissa et les troupes françaises, tantôt perdues dans la brume, tantôt reparaissant en masses épaisses, semblaient de gros nuages précurseurs de la tempête".
Dès six heures et demie, abandonnant leurs bivouacs, les unités du corps d'armée de Drouet d'Erlon ont commencé à se regrouper sur leur base de départ située en avant du Limpou, sur le replat du Basté et de Grand Lissague. Devenu plus tard la villa Quiéta, il reste de ce domaine, situé près du passage actuel sur l'autoroute, une petite chapelle blanche. Les Français sont deux fois plus nombreux que les troupes anglo-portugaises de Hill, un avantage numérique qui va leur être, dans un premier temps, profitable.
La division Abbé marche en tête. Elle a comme objectif les hauteurs d'Elori Mendi et d'Arrapidia qui commandent la route des cimes. La brigade Gruardet, qui la suit de près, progresse en deuxième échelon. La division Foy est en troisième position. Elle doit se tenir en mesure d'intervenir soit au profit d'Abbé, soit de la brigade Chassé. Cette dernière, détachée de la division Darmagnac, constitue l'aile gauche de Drouet d'Erlon, et son objectif est la conquête de la longue dorsale de Mouguerre. Sur l'aile droite, la division Darricau doit marcher sur Villefranque. Drouet d'Erlon dispose en outre de la brigade de cavalerie Sparre, dont les dragons ne seront guère employés, eu égard à la nature du terrain.
Arrivé à Ourouspoure, Abbé poursuit sur l'axe de la route principale. Darricau s'engage dans la descente vers Uhartea, et Chassé bifurque vers Alminodoritz. Le ruisseau de Hillans marque la limite entre l'aile droite et le centre ; le ruisseau de Portou celle entre le centre et l'aile gauche.
Vers huit heures et demie, les brouillards enfin dissipés, le soleil fait son apparition. Débouchant d'Alminoritz, Chassé franchit le ruisseau de Portou à hauteur d'un moulin situé en aval du lac d'Escoute Pluye. Le général hollandais David Hendrick Chassé, qui est affublé du surnom de "Général Baïonnette", vient de s'illustrer lors des combats du col de Maya. Attaquant le replat de la Croix en le débordant par Durdeyte et Masaba, il déstabilise le 3ème d'infanterie anglais qui tente de résister en s'accrochant à la redoute de circonstance aménagée à hauteur du monument actuel. En dépit des renforts dépêchés Byng, il est contraint de l'abandonner, et il est impitoyablement repoussé vers le bourg. Il réussit toutefois à se rétablir autour de l'église.
La route de Villefranque n'existait pas : elle n'a été ouverte que dans les années 1820. Darricau a dû contourner la zone marécageuse qui s'étend, de Uhartea au-delà de Errepialux, sur près d'un kilomètre. De quel côté est-il passé ? On ne le sait pas avec précision. Sans doute des deux côtés. Sur sa droite, vers l'ouest, il a pu s'appuyer sur le relief faiblement ondulé des landes de Duboscoa pour se diriger vers la colline de Xalduena. Mais auparavant, il lui fallait franchir le ruisseau de Hillans, ce qui n'était pas facile eu égard aux inondations. Sur sa gauche, il pouvait peut-être plus facilement traverser le ruisseau de Laregain, puis l'Eyhrattoko Erreka, qui est le cours supérieur du Hillans, en suivant le bas du versant occidental de Silhouague, en direction cette fois de Larraldia. Mais il y avait là deux retenues d'eau qui alimentaient des moulins.
Quoiqu'il en soit, Pringle l'attendait sur les hauteurs, de Larraldia à Xalduena. Il va lui opposer une résistance pugnace, et Darricau ne pourra pas poursuivre plus avant, et donc rallier Villefranque qui était son objectif initial.
Au centre, les fantassins d'Abbé ont progressé en colonnes jusqu'en avant d'Oyarzabal. Ils ont commencé leur déploiement en prenant contact avec les avant-postes anglo-portugais à hauteur d'Hiriberty. Après les avoir bousculés, ils ont repris leur progression en avançant de part et d'autre de la route. Seize pièces de l'artillerie du général Tirlet assurent leur soutien, au plus près des unités de pointe. La portée utile des canons ne dépasse pas mille mètres. Tirant en tir direct, à boulets ou à mitraille, dans les intervalles de l'infanterie qu'ils appuient, ils sont donc au plus près de celle-ci.
Abbé ne prend pas le temps de réduire un régiment portugais qu'il laisse sur sa gauche. Repliés dans un petit bois, qui se trouvait au sud de la salle de sports actuelle, les Portugais parviendront à s'y maintenir jusqu'à la fin des combats, constituant une menace pour les communications du centre et de l'aile gauche avec l'arrière.
Coiffant dans la foulée Harretche et Croutz, les soldats donnent le meilleur d'eux-mêmes. Mais ils sont épuisés par les marches et contre marches des quatre derniers jours, sous la pluie et dans la boue. La nuit précédente a été très courte, marquée par une arrivée tardive au bivouac. Ils ont peu dormi et pratiquement rien mangé. Ils accusent le coup en escaladant le relief redressé de la cote de Losté. Les vieux grognards ont l'habitude de cette rude vie en campagne rude où l'imprévu est de règle. Mais les jeunes conscrits, à peine formés, n'ont pas la même contenance, et l'inquiétude de ce qui les attend les ronge.
Un peu avant midi, une violente contre-attaque les surprend à hauteur d'Etcheverry et de Heyder. Pour mener cette action, Stewart a engagé une partie de la brigade Barnes en soutien des Portugais de Ashworth, affaiblissant ainsi son aile gauche. Les Français tentent d'en profiter pour pousser leur avantage sur le versant sud du mouvement de terrain. Effectuant un débordement en passant au-dessus de Silhouague, ils parviennent à se rétablir sur les hauteurs, devant Gélos et Harrichuri. Mais ils n'iront pas plus loin. Bien que menaçant directement Losté, ils ne réussiront pas à forcer le passage.
Menés jusqu'au corps à corps à la baïonnette, les combats ont été rudes, marqués de conquêtes, d'abandons et de reprises de positions. Le général Barnes, ainsi que presque tous les officiers de son état-major et de celui du général Stewart ont été blessés. Du côté français, le général Maucomble a été mis hors de combat, et deux aides de camp d'Abbé ont été tués à ses côtés.
C'est à ce moment-là, et à cet endroit que se noue le sort de la bataille.
Hill a installé son PC à Horlopo, "à proximité des batteries". Il y a, à ce sujet, une ambiguïté, car, selon les textes, ce ne serait pas du Horlopo d'aujourd'hui qu'il s'agirait, mais plutôt d'Arripidia, cote 142, aussi appelé Elori Lepo. Que ce soit de là, ou même d'Elori Mendi, cote 144, que le général ait observé les combats à la lorgnette, est anecdotique. Par contre, les emplacements de batterie étaient plus vraisemblablement sur l'ensellement se trouvant immédiatement au-dessus du départ du sentier de découverte, qui est à un kilomètre, à vol d'oiseau, de Mispiracoitz, lui-même situé au cœur de la zone des combats.
Le général suit de près l'évolution de l'avancée de la division Abbé, grâce aux compte rendus que lui transmettent Ashworth et Barnes par des aide-de-camp ou des estafettes, et à ses propres observations. Il pense avoir la situation bien en main. Mais il reste à l'affût.
Lorsqu'il décèle un vacillement parmi les troupes de son aile gauche, et qu'il voit la brigade Barnes céder du terrain, il demande à Le Cor de se rapprocher d'Elori Mendi.
Au même moment, Byng lui rend compte qu'il doit faire face à de sérieuses difficultés sur la dorsale de Mouguerre. Après s'être emparé de Parthouhiria, Chassé, que la division Foy est venue soutenir a, en effet, repoussé le 3ème d'infanterie sur Aguerria, puis l'église. Les Français, qui ont maintenant la situation bien en main, sont sur le point de se saisir de Curutchague. La droite de Hill est sérieusement menacée ; elle est en voie d'être tournée.
Il est près de 13 heures, et il y a vraiment péril en la demeure. La situation de Hill vient subitement de se détériorer, à la fois sur son centre et sur son aile droite. Á gauche, Pringle tient bon face à Darricau, et il ne peut pas le rappeler car il doit protéger le pont sur la Nive. De toute façon, il est trop loin pour venir rapidement soutenir Stewart.
Or, il y a urgence. Hill doit engager sa réserve. Et tout de suite. La décision qu'il va prendre est cohérente, normale. Mais elle revêt une dimension exceptionnelle, car il ne va pas se contenter de tenter de colmater des brèches en envoyant un ou deux régiment en première ligne : il engage, d'un seul coup, la totalité de la division Le Cor : une brigade sur Mouguerre, et le reste sur Losté. Ces 4 800 hommes sont immédiatement lancés dans la bataille pour mener une contre attaque générale. Le général ne conserve aucune réserve. C'est très risqué.
Est-il au courant, à ce moment-là, que le pont de bateaux de Villefranque venait d'être remis en état, et que Wellington est en train de le franchir avec deux divisions de renfort ? On ne le sait pas. En tout cas, Wellington, qui a demandé à Beresford de franchir la Nive à Cambo et à Arrauntz avec deux autres divisions, dispose maintenant de plus de 30 000 hommes entre la Nive et l'Adour.
La brigade Buchan, de la division Le Cor, court, au sens littéral du terme, en suivant les hauts, par Arantchet et Curutchague, renforcer Byng. Elle dégage le carrefour et reprend le quartier de l'église de Mouguerre. En dépit du soutien de la division Foy, Chassé est contraint de se replier vers la Croix. Les quelques éléments français qui se tenaient sur le versant sud de la dorsale sont refoulés vers Bidégaïna et Elissondobo.
Au-dessus de Hitze, Byng parvient même à s'emparer de la cote 64. Maransin, qui vient d'arriver de Marracq, tente de récupérer cette position. Il échoue.
Au centre, sur toute la ligne de Gélos à Losté, de féroces combats se déroulent autour des rares maisons dont les murs qui tiennent encore debout sont les seuls abris derrière lesquels les combattants trouvent d'éphémères répits. Elles changent plusieurs fois de main. Les hauteurs sont balayées par l'artillerie anglaise, qui a repris ses tirs meurtriers depuis Horlopo. Les affrontements se poursuivent, à la baïonnette, sur les pentes abruptes, dans les broussailles et les taillis.
Le renversement de situation a été rapide. Les réactions du commandement français ont été particulièrement lentes. On peut le constater, sans trouver des arguments valables pour l'expliquer, et à fortiori le justifier.
Si Abbé avait été immédiatement renforcé quand a été déclenchée la contre attaque anglo-portugaise, il aurait certainement pu porter le coup de grâce au centre de Stewart, libérant ainsi le passage de Losté et l'accès à Elori Mendi. Les officiers de son état-major venaient, en effet, d'observer que les batteries anglaises en place à Horlopo paraissaient se prépare à décrocher. Á l'issue de leur contre-attaque initiale, les soldats d'Ashworth et de Barnes, perturbés par l'hécatombe qui touchait leurs chefs, semblaient avoir perdu de leur mordant. Deux commandants de régiment anglais seront d'ailleurs chassés de l'armée pour avoir fait preuve de lâcheté.
Lorsque Drouet d'Erlon engage la brigade Gruardet qui marchait en deuxième échelon, elle se télescope avec la division Abbé qui a déjà amorcé son repli. C'est une belle pagaïe. Un grand nombre de blessés encombrent la route étroite. Parmi eux, se sont glissés des soldats valides qui fuient la ligne de contact.
La brigade Gruardet est formée, en majorité, de jeunes soldats qui, pour la plupart, vont au feu pour la première fois. Remontant à contre-courant, ils tentent bien de se frayer un passage en milieu de la masse de ceux qui décrochent. Très vite, leurs rangs sont désorganisés. Les ordres et les injonctions des officiers deviennent inaudibles dans le fatras de la canonnade. Déstabilisés par la panique de ceux qui décampent, ils rompent les rangs et refluent avec eux. Les exhortations d'Abbé et de Drouet d'Erlon, qui tentent de les reprendre en main, ne changent rien : ils refusent de monter à l'assaut.
Abbé a-t-il trop tardé pour demander de l'aide ? Ou bien est-ce Drouet d'Erlon qui n'a pas réagi assez vite ? S'il avait immédiatement engagé la brigade Gruardet, les Français auraient sans doute pu reprendre l'avantage. Quant à Soult, qui se trouvait du côté d'Oyarzabal, il n'a pas été suffisamment "présent", comportement récurrent qui contrastait avec celui de Wellington, toujours là dans les moments difficiles.
Étant parvenu à remettre de l'ordre dans sa division, Abbé mène un combat retardateur. Rétrogradant par Croutz, Hiriberty et Oyarzabal, il rejoint Quiéta.
Sur la droite française, l'action de Darricau a manqué de mordant. L'inondation qui recouvrait les barthes de Duboscoa ne lui a certes pas facilité la tâche, mais tout de même... N'ayant pas dépassé Xalduena et Laraldia, il n'a pas pu empêcher le rétablissement du pont de bateaux de Villefranque. Sans doute n'aurait-il pas réussi, à lui seul, à contenir les deux divisions qui allaient le franchir, avec Wellington en personne. Mais il aurait pu les retarder, ce qui aurait peut-être changé le cours de la bataille et influé sur son issue.
Des positions qu'il avait atteintes, Darricau pouvait suivre les mouvements de troupes sur la croupe de Gélos. Il semble que, craignant de ne pas pouvoir atteindre Ourouspoure, il ait amorcé son repli de son propre chef, dès qu'il est apparu que Drouet d'Erlon était en difficulté.
En fin d'après-midi, les Impériaux sont de retour à leur point de départ de Quiéta et du Basté. Poursuivant leur repli derrière les défenses du camp avancé de Mouserolles, abasourdis par ce qui vient de se passer, ils n'arrivent pas à comprendre qu'après avoir été si proches de la victoire ils aient fini par être si sévèrement battus.
L'inexorable défaite
Soult maintiendra les trois divisions de Drouet d'Erlon devant Mousserolles, sur la rive droite de la Nive. Deux autres divisions seront dirigées vers Marracq, sur la rive gauche.
Il franchira l'Adour, dans la nuit du 15 au 16 décembre, avec la division Foy qu'il déploiera sur la rive droite du fleuve, jusqu'au confluent du Gave de Pau. Puis il s'arrêtera à Biaudos, avant de rallier Peyrehorade, où il installera son quartier général le 20 décembre.
C'est moins son départ que celui de son épouse, le 16 décembre au petit matin, qui frappera les Bayonnais. La maréchal n'avait-il pas déclaré, à plusieurs reprises, que Bayonne était imprenable, et que sa femme et ses deux enfants ne quitteraient jamais la place ?
Les habitants de Mouguerre, comme ceux de Saint-Pierre-d'Irube et de Villefranque, ont cherché se mettre à l'abri, ce qui n'a pas été facile. Ils n'étaient pas directement visés par les combats, mais malheur à ceux qui n'ont fui pas assez tôt, tentant l'impossible pour sauver leurs biens. Dans leur grande majorité, ils étaient de condition modeste. Dans ces communes essentiellement rurales, rares étaient les paysans propriétaires de leur ferme : il s'agissait principalement de métayers ou de fermiers vivant sur de petites exploitations qui appartenaient à des bourgeois de Bayonne, ou même parfois à des Landais.
Les terres agricoles, souvent gorgées d'eau, ont été généralement préservées, car impraticables. Nous étions en hiver et, de toute façon, elles n'étaient pas ensemencées. Le blé commençait tout juste à pousser. Les jardins, ainsi que les pommiers et les vignes éparses ont été davantage touchés. Et, bien sûr, les habitations, dont certaines avaient été hâtivement fortifiées. C'est autour d'elles que se sont déroulés les combats les plus meurtriers. Presque toutes ont été détruites. Le cheptel a été décimé.
Quelques habitants ont sans doute participé aux combats. Il s'agit des gardes nationaux, dont les formations avaient été mises sur pied sous le Consulat. C'est ainsi que Saint-Pierre-d'Irube disposait d'une compagnie composée d'un capitaine, un lieutenant, un sous-lieutenant, un sergent-major, quatre sergents, huit caporaux et soixante-sept fusiliers.
Les communes de St Pierre-d'Irube, Mouguerre et Villefranque, et tout particulièrement les deux premières, qui avaient déjà souffert, depuis 1807, du stationnement de troupes allant ou revenant d'Espagne, ont été littéralement saignées par la bataille du 13 décembre. Dans la zone où se sont déroulés les combats les plus durs, pratiquement toutes les fermes ont été détruites. Tout autour, les habitations ont souvent été endommagées.
Les réquisitions, qui ont frappé tout le monde, ont été extrêmement contraignantes. Elles concernaient notamment le bétail, le fourrage pour les chevaux, la paille pour le couchage des soldats. Une partie de ces derniers étaient logés dans des habitations réquisitionnées, ou simplement occupées quand les habitants avaient fui. Il en découlait des destructions, notamment du mobilier servant à alimenter les feux de bivouac, et bien sûr des vols et des pillages. Redoutant d'être molestés, les habitants préféraient souvent s'enfuir, abandonnant tous leurs biens. Après la fin des hostilités, les élus solliciteront des allocations pour dommages de guerre. Elles ne seront pas satisfaites.
D'une extrême violence, la bataille de Saint-Pierre-d'Irube a été particulièrement meurtrière. Soult a privilégié une attaque frontale, sans véritable préparation, sans couverture suffisante face à la rive gauche de la Nive, sur un terrain dont l'étroitesse ne lui permettait pas de manœuvrer.
Massées à la queue leu leu sur l'étroite dorsale de la route des Cimes, les divisions Abbé, Foy, puis Maransin, ont manqué d'espace pour se déployer. Compte tenu du front étroit sur lequel il s'est battu, Soult n'a d'ailleurs pu engager que la moitié de ses forces.
Á la tombée de la nuit, parcourant à cheval la zone de Losté à Gélos et Harretche, Wellington dira qu'il n'avait encore jamais vu autant de morts sur un champ de bataille. Elle n'a pas été la plus meurtrière de cette guerre, mais la densité des morts et des mourants était exceptionnelle, les combats s'étant déroulés sur un espace de terrain réduit, tant à Losté qu'à Mouguerre.
Au milieu de l'après-midi, quand il a rencontré Hill, Wellington, qui approuvait pleinement la décision audacieuse qu'il avait prise en engageant toute sa réserve, lui a simplement dit : "Hill, this day is yours".
Le 23 février 1814, les alliés franchiront l'Adour là où les Français ne les attendaient pas, en aval de Bayonne, tout prés de l'embouchure. Cette action leur permettra de réaliser l'investissement complet de la place. Attendant que soient livrés les moyens nécessaires pour les opérations de siège, Wellington chargera Hope du blocus de la place.
Soult poursuivra sa retraite en direction de Toulouse, menant un combat retardateur, sans jamais parvenir à s'imposer face à un Wellington au mieux de ses capacités de commandant en chef. La Bidouze franchie, les combats se dérouleront en Béarn, avec la bataille d'Orthez. D'Aire-sur-Adour, les armées pénétreront en Bigorre, livrant bataille à Vic et à Tarbes. Puis ce sera la marche sur Toulouse où, le 10 avril 1814, dimanche de Pâques, sera livrée la dernière grande bataille de la campagne.
Enfin, pas vraiment, car, le 14 avril, la garnison de la citadelle de Bayonne effectuera une sortie mémorable. Sans doute était-elle inutile, mais l'honneur était sauf.
Napoléon avait abdiqué le 6 avril.

Jean-Claude Lorblanchès
Mouguerre
13 décembre 2013


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