Investissement de Bayonne en février 1814
L'armée de Wellington franchit l'Adour sur un pont de bateaux

Jean-Claude Lorblanchès

Conférence à Anglet (UTLA), le 11 février 2014
Visites guidées sur l'Adour ("Bayonne-1814") les 22 et 23 février 2014

Wellington conforté dans ses choix
Qui aurait pu imaginer qu'après avoir confisqué aux Bourbons espagnols le trône de Madrid, installé son frère à Madrid et s'être cru maître de la Péninsule, Napoléon aurait à subir l'humiliation de voir des armées anglaises, espagnoles et portugaises franchir les Pyrénées et repousser l'armée impériale au-delà de l'Adour ? Le 21 juin 1813, la défaite de Vitoria avait été le signe prémonitoire d'un inexorable reflux que le maréchal Soult n'était pas parvenu à stopper. Le 13 décembre, il s'était laissé surprendre à Saint-Pierre-d'Irube, et Bayonne n'avait été préservée que parce que Wellington avait jugé qu'il avait mieux à faire en poursuivant Soult qu'à tenter de réduire une place dont il estimait les défenses redoutables.
Wellington s'attachera avec obstination à mener à son terme une stratégie dont il doutera, de moins en moins, du succès final au fur et à mesure des échecs que subira l'Empereur sur le front de l'Est. Pour mener à bien ses entreprises, il a besoin d'un soutien politique sans faille de son gouvernement, de la mise à sa disposition de moyens financiers conséquents et renouvelables, et d'être reconnu comme le commandant en chef de l'ensemble des troupes britanniques, portugaises et espagnoles qui sont mises à sa disposition. Il va obtenir satisfaction dans ces différents domaines, grâce notamment à la compréhension de Lord Bathurst, secrétaire d'État à la Guerre, ainsi qu'au soutien indéfectible de ses deux frères Wellesley : Richard, l'aîné, qui est secrétaire d'État aux Affaires Étrangères, et Henry, le cadet, qui est ambassadeur en Espagne auprès de la junte de Cadiz.
Le 21 décembre 1813, ayant appris que Londres envisageait de rappeler ses troupes pour les déployer en Hollande, il écrit à Bathurst : "Dans une guerre où chaque jour se présente une crise dont l'issue peut affecter le monde pendant des années, le changement de théâtre d'opérations de l'armée britannique la mettrait entièrement hors de combat pendant au moins quatre mois, même s'il s'agissait de la Hollande, et elle ne serait plus la même que ce qu'elle est aujourd'hui. " Wellington estime que si l'armée était rappelée, les Espagnols et les Portugais ne feraient pas le poids face aux Français, si ceux-ci manifestaient l'intention de reconquérir la péninsule. Mais il pense aussi que Napoléon ferait la paix avec l'Espagne, ce qui lui permettrait de récupérer au moins cent mille hommes des armées de Soult et de Suchet.
Si son armée est, comme il le demande, maintenue dans le midi de la France, il précise qu'il aura besoin de moyens supplémentaires, notamment financiers. non seulement pour les forces, mais aussi pour la marine. Le 9 janvier, rendant compte à Bathurst que les Français ont rassemblé d'importantes forces sur le gave d'Oloron, il évoque le sort qu'il réserve à Bayonne : "L'ennemi a considérablement réduit ses forces à Bayonne, place avec laquelle il ne maintient qu'une fragile ligne de communications sur la rive droite de l'Adour. Je ne doute pas de pouvoir m'emparer du camp retranché de Bayonne, opération pour laquelle, compte tenu de l'état actuel du temps, je ne suis pas préparé. " Que le temps s'améliore, et qu'on lui donne les moyens financiers qu'il réclame, et il passera à l'action ! Le 16 janvier, l'argent commence à arriver…
Un rapport de forces favorable aux Alliés
Le rapport des forces est nettement défavorable pour Soult. Les ponctions successives opérées par l'Empereur ont considérablement affaibli son armée, non seulement sur le plan numérique, mais aussi qualitatif : plus de la moitié des soldats sont de jeunes conscrits, sans réelle formation ni expérience du feu. Par ailleurs, il manque de liquidités pour procéder aux réquisitions, ce qui lui met à dos les populations. Son autorité n'est pas ouvertement contestée, mais de nombreux officiers lui reprochent d'avoir lancé prématurément et sans préparation sérieuse la tentative de secours de Pampelune, puis, d'une manière générale, d'avoir mal géré les combats de la Rhune, de la Nivelle, et plus récemment de Bassussary et de Saint-Pierre-d'Irube. Il manque à l'armée de Soult la foi en la réussite et la confiance en ses chefs.
Après avoir franchi sans difficultés majeures la Bidassoa, la Nivelle et la Nive, Wellington pensait être en mesure de talonner l'armée impériale sans lui laisser le temps de reconstituer ses forces, qu'elle se replie sur Bordeaux ou sur Toulouse. Les ports de Pasajes et de Saint-Jean-de-Luz permettaient de réceptionner et de distribuer les approvisionnements nécessaires à la poursuite des opérations.
Début janvier 1814, il s'avérait toutefois que l'acheminement de la logistique allait poser des problèmes de plus en plus sérieux. Les conditions météorologiques prévalant depuis le début de l'automne restaient détestables. Des pluies incessantes avaient rendu les routes et les chemins difficilement praticables pour les charrois, parfois même inutilisables. Les problèmes que les armées alliées avaient connus lors de leur progression dans le Labourd n'étaient rien à côté de ce qui les attendait au-delà. Aux difficultés du roulage sur d'improbables chemins allaient s'ajouter celles du franchissement des nombreux gaves : il fallait s'attendre à ce que les ponts soient détruits par les Français, et les gués rendus impraticables en raison des crues hivernales.
"Le mois de janvier s'était écoulé sans événements importants : des pluies continuelles avaient fait déborder la Nive, l'Adour, les deux gaves de Pau et d'Oloron. L'armée anglaise semblait hésiter de s'avancer dans un Pays inondé qui lui offrait peu de ressources, ayant d'ailleurs devant elle les landes, territoire pauvre et inculte, où elle se serait exposée à périr de faim et de misère. Cependant cette armée grossissait à vue d'œil, par l'approche successive de sa cavalerie et des réserves espagnoles. Au contraire le départ de deux divisions venait d'affaiblir l'armée du maréchal Soult. L'approche du danger et le besoin de s'entourer de troupes aguerries avaient déterminé Napoléon à détacher de ses forces du midi douze mille hommes d'élite commandés par le général Leval, qui, le 25 janvier, s'était dirigé en toute hâte de l'Adour vers la Loire. Ces troupes ne furent remplacées que par des conscrits, ou par des soldats novices. "
Voulant garantir ses communications avec le littoral par où lui parvenait l'essentiel de ses approvisionnements, Wellington choisit de s'assurer de l'Adour pour en faciliter l'acheminement, à la fois par le fleuve lui-même, jusqu'à Dax et Peyrehorade, et par la route de Toulouse qui empruntait sa rive droite. Il importait toutefois de neutraliser la menace majeure que constituerait la présence sur ses arrières du camp retranché de Bayonne : il lui faudrait soit réduire la place soit la contourner.
De son côté, Soult espérait qu'en interdisant aux Alliés l'usage du port de Bayonne et de la voie fluviale de l'Adour, il parviendrait à les repousser vers le piémont pyrénéen où ils éprouveraient non seulement de grosses difficultés matérielles pour acheminer leur logistique, mais où leurs lignes de communications seraient très vulnérables à des actions de harcèlement d'une guérilla qu'il se proposait de mettre en place. Wellington serait, en outre, obligé d'immobiliser des effectifs importants pour assurer le blocus du camp retranché de Bayonne. Le maréchal escomptait gagner ainsi le temps qui lui était nécessaire pour rallier Toulouse, où il pensait être rejoint par l'armée de Suchet qui se retirait de Catalogne.
Depuis la défaite de Saint-Pierre-d'Irube, le 13 décembre 1813, le souci le plus immédiat de Soult était de protéger la voie fluviale de l'Adour qui assurait les approvisionnements de Bayonne à partir des dépôts de Dax et de Peyrehorade. C'est à cet effet qu'il avait déployé le corps d'armée de Drouet d'Erlon le long de l'Adour, et qu'il demandait à Clauzel de tenir ferme entre la Bidouze et le gave d'Oloron. Reille était toujours à Bayonne. Quant a lui, il avait établi son PC à Peyrehorade.
À la mi-janvier 1814, la situation du maréchal se compliquait dramatiquement. Pour faire face à l'invasion qui menaçait le nord et l'est de la France, l'Empereur rappelait les deux divisions Leval et Boyer (10 000 hommes), ainsi que 3 500 cavaliers de la division Treillhard et de la brigade Sparre. Soult ne disposait plus désormais que de 32 000 fantassins, 3 000 cavaliers et une cinquantaine de canons.
Wellington alignait de son côté 74 000 hommes : 38 000 Anglais, 20 000 Portugais et 16 000 Espagnols. Au début du mois de février, ayant reçu de Londres la confirmation que son soutien logistique et financier était maintenu, et que le gouvernement lui renouvelait sa confiance, Wellington prenait fermement la décision qu'il mûrissait depuis le début de l'année : franchir l'Adour en aval de Bayonne, et assurer l'investissement de la place en la contournant par le nord. L'enjeu était de taille, et le risque considérable : la citadelle disposait de troupes suffisantes pour rejeter rive gauche des troupes alliées qui chercheraient à créer une tête de pont sur la rive droite, et Soult pourrait soutenir cette action en rappelant des unités d'Orthez et de Peyrehorade sur cette même rive.
En fait, compte tenu des derniers prélèvements de troupes effectués par Napoléon courant janvier, Soult n'était plus en mesure de mener deux opérations en même temps. S'il dégarnissait son armée sur le front des gaves pour revenir soutenir Bayonne, il risquait de se faire contourner sur sa gauche, compromettant ainsi sa jonction avec Suchet. Toutefois, même s'il parvenait à contrer un franchissement de l'Adour par les Alliés à hauteur de Bayonne, il ne pourrait pas empêcher Wellington de débarquer plus au nord.
Bénéficiant d'un avantage numérique de près de trois contre un sur Soult dont l'armée perdait de sa consistance au fil des semaines, Wellington pouvait, quant à lui, mener simultanément deux opérations majeures. S'il devait être arrêté sur les gaves, il pouvait malgré tout pouvoir poursuivre directement sur Bordeaux ou Toulouse, selon la direction que Soult prendrait. Prudent, il n'écartait aucune des deux hypothèses.
"Arrivé à Garris le 21 février, Wellington ordonna à la division légère et à la sixième division de quitter le blocus de Bayonne, et au général Freyre de rapprocher ses cantonnements vers Irún, afin d'être préparé à pousser en avant dès que la gauche de l'armée passerait l'Adour. " Cela, Thouvenot, commandant militaire de Bayonne, l'ignorait, et il ne se rendra compte que tardivement de l'allégement du blocus de la place consécutif au retrait des deux divisions.
Le 28 février, Wellington écrira au duc d'Angoulême : "J'ai l'honneur de faire savoir à votre Altesse Royale que nous avons battu l'ennemi hier près d'Orthez, et qu'il est en pleine retraite sur Bordeaux, où je le poursuis. " Soult a-t-il envisagé de se retirer en direction de Bordeaux ? Pas vraiment, car, dès qu'il a pris son commandement, il a sollicité le concours de Suchet, alors dans une situation plus confortable que la sienne en Catalogne, pour qu'à eux deux ils constituent une force capable non seulement de s'opposer à Wellington, mais aussi de soutenir la Grande Armée engagée aux frontières du nord de la France. Suchet n'a pas répondu à ses avances. Un lourd contentieux oppose les deux maréchaux, et Suchet ne veut pas servir sous les ordres de Soult. Par ailleurs, celui-ci n'ignore pas que Bordeaux est acquis aux royalistes. Wellington non plus. Après la bataille d'Orthez, il enverra deux divisions anglo-portugaises sur Bordeaux. Beresford, qu'il placera à leur tête, s'emparera de la ville, le 12 mars, sans rencontrer de résistance.
Après un automne particulièrement pluvieux, les vents de sud-ouest sont passés au nord. Début février, un froid vif a fait son apparition. L'approvisionnement des troupes impériales continue à être assuré de manière satisfaisante par les routes de Toulouse et de Bordeaux. Les soldats disposent d'un peu plus d'un mois de réserves de vivres. Quant à la population de Bayonne, bien que réduite (près d'un tiers des habitants ont quitté la ville dans les semaines qui ont suivi la bataille de Saint-Pierre-d'Irube), sa situation alimentaire n'a pas cessé de se détériorer. Presque tous les arbres ont été abattus, non seulement pour dégager les vues et les champs de tir, mais aussi pour faire face à la pénurie de bois de chauffage.
Le 14 février, faisant mine de prendre au sérieux une menace qui se dessine sur son flanc droit, Wellington retire donc les divisions Alten et Clinton du front de Bayonne pour les redéployer dans le cadre d'une nouvelle offensive en direction de Saint-Palais. Soult n'est pas surpris par ce mouvement auquel il répond en amorçant lui-même un repli sur Orthez qu'il subodore être le prochain objectif de l'Anglais. Pour cela il décide de rappeler à Dax et Peyrehorade les divisions Maransin et Darmagnac qui étaient engagées dans la protection de l'Adour et les liaisons avec Bayonne. Le camp retranché est désormais livré à lui-même.
Profitant du remaniement du dispositif français, Reille quitte Bayonne pour rejoindre Soult, mettant ainsi un terme à une situation embarrassante. Le maréchal l'avait choisi pour être le gouverneur militaire de Bayonne. Or, Thouvenot, commandant de division qui s'était fort bien comporté à Saint-Pierre-d'Irube où il avait été blessé, avait été formellement désigné par l'Empereur pour occuper ce poste. Soult, qui n'en voulait pas, avait maintenu Reille, mais celui-ci ne se satisfaisait pas de cette situation ambiguë : on ne savait plus très bien qui avait le commandement réel. Le 18 février, c'est de sa propre initiative qu'il rejoint le maréchal.
Ancien ingénieur géographe de l'armée royale, rallié à la Révolution, Pierre Thouvenot (1757-1817) a participé à l'expédition de Saint-Domingue. Artilleur, il s'est notamment battu à Erfurt, en 1806, et il a été blessé au siège de Kolberg. En Espagne, où il occupait le poste de gouverneur militaire de Viscaye juste avant le repli français, il a révélé d'excellentes qualités de pacificateur. Il vient de se distinguer à Saint-Pierre-d'Irube, où il a d'ailleurs été blessé une nouvelle fois.
Reille avait une expérience, des compétences et un sens de la manœuvre et du commandement qui feront défaut à Thouvenot dans la situation de crise que va connaître Bayonne. Le 15 février, pour remédier au retrait des divisions Maransin et Darmagnac, le général est conduit à resserrer son objectif : il abandonne, sans combat, les avant-postes positionnés à Anglet, de l'océan à l'Aritxague, et des hauteurs de Parme au cap Saint Martin. Les Alliés ont dorénavant accès à l'Adour en aval de Bayonne. Ils s'empressent d'occuper le plateau de Plaisance et Cinq-Cantons.
Anglet en février 1814
La route d'Espagne traversant en écharpe le sud de son territoire, Anglet n'avait pas cessé de voir passer des troupes depuis le mois d'octobre 1807. La commune avait beaucoup souffert de ce transit incessant, dans les deux sens, notamment parce qu'elle était mise à contribution pour assurer le logement des soldats. Après les troupes impériales ce sera, à partir du mois de novembre 1813 celles des Alliés qui, cette fois, s'étendront jusqu'à l'Adour. Lors d'une réunion du conseil municipal, le 6 décembre 1814, le Maire déclarera que "tous les bois de la commune et ceux des particuliers ont considérablement souffert, que notamment la forêt de Blancpignon a été dévastée pour la plus grande partie, et que cette dévastation a mis les habitants dans le cas d'être privés pour toujours du chauffage si nécessaire surtout à des habitants qui subsistent en pratiquant le Blanchissage. " Causées essentiellement par l'armée alliée, ces déprédations sont liées aux opérations de franchissement de l'Adour et à l'utilisation du pont pour l'acheminement des renforts et de la logistique.
Comment cela se passait-il ? Le Maire en donne une idée : "le 11 novembre 1813, écrit-il, "la troupe française […] arriva dans la commune d'Anglet vers les neuf heures du soir et s'y logea militairement, de manière qu'il y avait au moins une compagnie d'infanterie par maison ; la majeure partie des habitants et propriétaires furent obligés de se réfugier au Boucau les uns au Nord et les autres au Sud, emportant avec eux ce qu'ils pouvaient de leur mobilier, le reste fut perdu pour eux." En 1812, la commune comptait quelque deux mille habitants et trois cent cinquante maisons. Plusieurs des Angloys qui s'étaient réfugiés au nord de l'Adour ne devaient jamais revenir.
Outre le pignada de Blancpignon, le vignoble de Chiberta a lui aussi subi des dégâts. Les étendues de sable situées sur la rive gauche de l'Adour faisaient partie d'Anglet. Lorsque, en 1578, avec le secours d'une forte crue, Louis de Foix ouvrit au fleuve une nouvelle embouchure, perpendiculaire à la côte, ce domaine se restreignit fortement. Toutefois, l'Adour ne se cantonna pas longtemps au cours que l'on voulait lui imposer. Durant les deux siècles qui vont suivre, il va, à plusieurs reprises, en modifier le tracé. Ses divagations en direction du sud vont l'amener jusqu'à la Chambre d'Amour, au pied du cap Saint-Martin. Perdant de sa force en étalant son cours, le fleuve musardait, soumis, comme les courants de baïnes, aux caprices de la houle et du vent. Il n'offrait souvent plus un chenal navigable indispensable aux bateaux à quille, mais plusieurs passages plus ou moins temporaires.
La zone comprise entre la route allant de nos jours de Cinq-Cantons au Brise-Lames, que nous appelons maintenant Chiberta, a connu les errances du fleuve à son embouchure. Les paysans d'Anglet n'avaient pas les moyens de le contenir, mais, dès le début du XVIIIème siècle, ils ont appris à assécher les cuvettes qu'il abandonnait en se retirant, puis à enrichir le sable chargé d'alluvions avec le varech ramassé sur les plages ; ils ont planté du oyat, autrement dit du gourbet, pour stabiliser les dunes, puis de la vigne qu'ils ont protégée par des palissades. En 1814, il devait y avoir près d'une centaine de lopins de vigne le long de la rive gauche de l'Adour, de Blancpignon à la Chambre d'Amour. En 1859, le vignoble recouvrait une trentaine d'hectares.
Sur les cartes du XVIIIème siècle, le pignada de Blancpignon est généralement appelé "Bois de Bayonne". Cette zone était en effet indivise avec Bayonne. La forêt n'avait pas l'allure qu'elle a de nos jours : elle était plus discontinue, les bosquets de pins maritimes alternant avec des zones de broussailles et des plaques de sable pur. La résine était exploitée, et la chasse à la tourterelle largement pratiquée. Les chênes avaient pratiquement disparu, la forêt étant outrageusement exploitée pour fournir Bayonne en bois de chauffage. Sur le plateau, des fermes dispersées se livraient à une agriculture de subsistance, cultivant souvent des primeurs qui, tels les petits pois et les asperges, alimentaient les marchés de la ville voisine. Les noms actuels des différents quartiers et de plusieurs rues de la commune sont ceux des propriétaires de ces fermes ou des moulins (on en comptait sept en 1828).
Un camp retranché livré à lui-même
Les treize mille hommes de la garnison du camp retranché s'étant repliés derrière les ouvrages de défense, celui-ci est dorénavant livré à lui-même. Sous les ordres de Thouvenot, le lieutenant général Abbé est à la tête de quatre brigades d'infanterie formées chacune de cinq bataillons. La brigade Delorme est déployée sur le front de Mousserolles. Le front d'Espagne est couvert par la brigade Gougeon de la Nive à la route de Saint-Jean-de-Luz, la brigade Beuret assure la continuité jusqu'à l'Adour. Sur le front de France, la brigade Maucomble est disposée autour de la citadelle. Le général Sol est commandant d'armes de la place.
Le général Berge commande l'artillerie. Répartis sur les trois fronts, avec une réserve maintenue à l'arsenal, ses quelque deux cent quatre-vingt canons sont bien approvisionnés, et ils seraient capables de soutenir un long siège. Les éléments du génie sont aux ordres du général Garbé. Depuis le mois de juillet 1813, disposant d'une main d'œuvre de deux mille cinq cents à trois mille travailleurs réquisitionnés, ainsi que de quelques centaines de soldats, ils ont réalisé un travail considérable pour la mise à niveau de l'appareil de défense du camp retranché.
Au sud de l'Adour, les principaux ouvrages sont ceux de Camp-de-Pradts et du fort de Beyris. Disposés dans les intervalles, des bastions et des redoutes sont largement pourvus en artillerie. Les communications entre eux ne sont toutefois pas suffisamment protégées, et les courtines ne sont pas toutes palissadées. Au nord de l'Adour, les redoutes qui constituent les défenses avancées de la citadelle ne sont encore, à la mi-février, qu'à l'état embryonnaire : l'ennemi n'était pas attendu de ce côté-là. Elles ne seront réellement renforcées qu'après l'investissement de la citadelle. Une batterie est disposée au Boucau, en mesure d'intervenir sur l'embouchure.
Le 20 février, Thouvenot dispose d'un effectif théorique de quelque treize mille soldats et huit cents marins. Les moyens maritimes mis à sa disposition pour la défense de l'Adour sont sous les ordres du capitaine de frégate Depoge. Le rôle principal est dévolu à la corvette Sapho, que commande le lieutenant de vaisseau Ripaud de Montaudevert (60 ans). Elle est armée de dix-huit caronades de 24 et de deux canons de retraite.
La station navale aligne vingt-quatre chaloupes canonnières, qui sont réparties en quatre divisions, respectivement aux ordres de Bourgeois, Nebourel/Pillet, Ponvert et Durathié. Chacune de ces canonnières est armée d'une pièce de 18 ou de 24, sur pivot ou à coulisse. La première division est au Boucau avec la mouche n°8, bâtiment stationnaire de la Barre armé de quatre pièces de 4, de six pierriers et de six espingoles.
En dépit de l'abandon d'Anglet, la place de Bayonne n'est cependant pas encore totalement bloquée : les routes de Bordeaux et de Toulouse restent ouvertes, et un accès à la mer est toujours possible de nuit, les Anglais n'étant jamais parvenu, depuis 1808, à interdire totalement le trafic maritime, en dépit de la croisière qu'ils maintiennent au large. La rive gauche de l'Adour, du ruisseau de l'Aritxague jusqu'à l'océan, échappe désormais au contrôle des Français qui ont replié leurs avant-postes après l'abandon d'Anglet. Sur la rive droite, un bataillon d'infanterie de ligne et une batterie d'artillerie sont positionnés à l'ouest du Boucau, ainsi qu'un petit bâtiment stationnaire à la Barre, la mouche n°8, qui est commandée par le lieutenant de vaisseau Jean Bourgeois.
L'Adour en aval de Bayonne
La végétation qui recouvre actuellement la dune de Blancpignon dissimule sa configuration réelle : il s'agit bien d'une dune de sable formée par le vent. Son sommet, qui était à cette époque-là dégagé, était l'observatoire offrant les meilleures vues sur le cours inférieur du fleuve et la barre. Une autre dune caractéristique, celle du Pressoir, se trouvait à quelques centaines de mètres dans son ouest-sud-ouest, à la limite des vignes.
Á moins d'un nautique du littoral, un brusque affaissement du fond sous-marin cause un phénomène de barre. La houle rebondit sur ce changement de pente qui provoque un déferlement d'autant plus puissant qu'elle est forte. Quand l'océan est calme, ce qui est rare, il n'y a pratiquement pas de barre. Elle est d'autant plus puissante et dangereuse que la houle vient de loin, et que les vagues sont hautes. Lorsque la vitesse du vent se conjugue avec de forts coefficients de marée, elle devient très dangereuse. C'est notamment le cas à l'époque des solstices.
Dans les années 1810 et 1811, les divagations de l'Adour avaient déplacé son embouchure vers le sud. Des pieux avaient été plantés en pilotis, sur une distance d'environ cent quatre-vingt mètres, pour fixer la rive droite du fleuve, à hauteur de l'aciérie actuelle. Des accumulations de sable s'étaient rapidement formées dans ce secteur, rejetant les courants vers le sud. En 1812, un pilotis d'une quarantaine de mètres avait été réalisé sur la rive gauche pour tenter de corriger cette déviation. Il en était résulté l'ouverture de nouvelles passes, dont la principale se situait, en février 1814, à quelque 2 500 mètres au sud-ouest de son emplacement habituel.
S'infléchissant dans cette direction à partir de ce qui est de nos jours la capitainerie, au-delà de laquelle s'interrompait la digue censée le maintenir, l'Adour se déversait dans l'océan par d'éphémères chenaux que les courants de baïnes modifiaient sans cesse au gré des marées, de la houle et des tempêtes. Le franchissement de la barre restait périlleux, et la passe la plus praticable était peu profonde, avec guère plus de 4,5 mètres à marée basse. Les pilotes du port savaient la trouver, ce qui n'était pas le cas pour les capitaines qui ne pouvaient pas bénéficier de leurs services, d'autant plus que les balises avaient été déposées par les Français. Toute la zone de l'embouchure était dissimulée aux vues du camp retranché par le masque du mouvement de terrain allant de la dune de Blancpignon à celle du Pressoir.
Un plan ambitieux
Au début du mois de février, au moment même où il relançait l'offensive sur les gaves, Wellington faisait activer les préparatifs du franchissement de l'Adour. Le 7 février, il écrivait à l'amiral Penrose : "En examinant les moyens de poursuivre nos opérations et d'avoir une communication à travers l'Adour, il m'a paru que le plus praticable, et celui qui nous procurera le plus d'avantages, est de jeter un pont au-dessous de Bayonne. La conséquence de cette mesure sera de faire immédiatement usage d'un port, et d'avoir une meilleure voie de communication avec lui de ce côté, et également bonne de l'autre. "
Soult ne pensait pas que son adversaire ait l'audace de tenter un franchissement du fleuve en aval de Bayonne pour contourner la place par le nord. Il n'était pas dans son habitude de prendre des risques inconsidérés. Il s'attendait plutôt à le voir franchir l'Adour, dont il avait atteint la rive gauche le 13 décembre, assez loin en amont. L'offensive des Alliés vers la Bidouze et le gave d'Oloron était pour lui un indice qui le confortait dans cette opinion. Il ne se doutait pas que, par sa présence ostensible dans cette zone, Wellington était en train de le leurrer par une manœuvre de diversion.
L'idée de l'Anglais était simple, et sa détermination totale. C'est en ces termes qu'il l'exposera à Bathurst : "Le sentiment que j'avais des difficultés qu'allait devoir affronter l'aile droite de l'armée pour franchir autant de rivières m'avaient conduit à traverser l'Adour en aval de Bayonne, quelles que puissent être les difficultés d'une telle opération ; et j'étais d'autant plus incité à adopter ce plan que, quelle que soit la manière dont j'aurais à me porter au-devant de l'ennemi, il était évident que je pourrais compter sur des communications avec l'Espagne et ses ports, ainsi que sur Saint-Jean-de-Luz, que la seule voie qui soit praticable en hiver : les grandes routes allant et venant de Bayonne. De plus j'espérais que l'établissement d'un pont en aval de Bayonne me permettrait d'utiliser l'Adour comme port."
Pour Vidal de la Blache, c'était bien le parti le plus sûr "puisque l'armée française se tenait en amont de la place, et le plus profitable aux opérations offensives, puisque l'établissement des Anglais sur la rive droite permettrait d'employer, pour la communication de l'armée, la route relativement bonne de Bayonne à Peyrehorade, à condition de resserrer l'investissement de la citadelle… après avoir occupé sur la rive gauche Anglet, Arcangues, le pont d'Urdains et Villefranque, dont la possession était nécessaire pour commander les débouchés des camps retranchés. "
L'aile droite et le centre de l'armée de Wellington sont engagés sur les gaves, et ils se préparent à livrer la bataille d'Orthez qui, le 27 février, se soldera par une nouvelle défaite de Soult. C'est à l'aile gauche, qui est aux ordres du lieutenant-général Hope, que le commandant-en-chef allié a confié le blocus du camp retranché de Bayonne. Formé de seulement deux divisions, ce corps d'armée est toutefois solidement structuré. La 5ème, positionnée de Mouguerre à Bassussary, couvre la rive droite de la Nive. C'est à la 1ère division que Hope confie les opérations de franchissement de l'Adour, et il va lui-même les diriger. Il dispose pour cela de cinq brigades d'infanterie, respectivement commandées par les majors-généraux Howard (deux bataillons de Gardes et une compagnie de tireurs d'élite), Stopford (un bataillon de Coldstream, trois bataillons de Gardes et une compagnie de tireurs d'élite), Hinuber (trois bataillons allemands de la King's German Legion), Almer (trois régiments d'infanterie de ligne), et par le colonel Busch (deux bataillons d'infanterie légère de la King's German Legion). La division est appuyée par une brigade d'artillerie des Gardes, aux ordres du colonel Maitland. Par ailleurs, les Espagnols de Freyre, qui avaient été renvoyés outre-Bidassoa après les exactions qu'ils avaient commises sur le territoire français, ont été rappelés, et ils vont constituer une réserve d'intervention à Bidart.
L'opération de franchissement de l'Adour devait bénéficier de l'offensive que Wellington allait déclencher sur l'aile gauche de Soult, le franchissement des gaves étant censé polariser l'attention des Français en faisant diversion. " Les mouvements de l'aile droite de l'armée étaient conçus pour distraire l'attention de l'ennemi des préparatifs menés à Saint-Jean-de-Luz et à Pasajes pour le franchissement de l'Adour, et pour l'inciter à déplacer ses forces sur son aile gauche, objectifs qui ont été atteints avec succès. " Le 14 février, Wellington, qui était à Hasparren, recommandait à Hope de tenir fermement les hauts d'Anglet ; il l'autorisait à pousser des avant-postes vers l'Adour, tout en soulignant que "il était souhaitable que les hommes se tiennent le plus possible à l'écart du fleuve". Il ne fallait surtout pas montrer un quelconque intérêt pour la rive gauche ! Le 20 février, il rendait compte à Bathurst : "Depuis le 14, l'ennemi a considérablement réduit ses forces à Bayonne, et il s'est retiré de la rive droite de l'Adour en amont de la ville… Je laisse Hope décider du franchissement de l'Adour dès que le temps le permettra. "
Wellington quittait donc ostensiblement Saint-Jean-de-Luz pour rejoindre Garris d'où il allait diriger le franchissement de la Bidouze par son aile droite. Dans ce secteur, le 17 février, l'armée impériale était repoussée sur la rive droite du gave de Mauléon. La nuit suivante, elle subissait le même sort sur le gave d'Oloron. Sauveterre était occupée, et Orthez était désormais menacée.
Marquant une pause sur ce front, Wellington revenait à Saint-Jean-de-Luz pour mettre la dernière main à l'opération de franchissement de l'Adour. Les moyens ayant été rassemblés, son déclenchement ne dépendait plus que des conditions météo, essentiellement marines : comment en effet surmonter les difficultés de la barre et de la navigation dans l'estuaire, aux chenaux mouvants, sans l'aide de pilotes qualifiés ?
"Lors de mon retour à Saint-Jean-de-Luz, le 19, je trouvais les conditions météorologiques si défavorables en mer et si incertaines que je me déterminais à pousser mes opérations sur mon aile droite, bien que j'eusse encore le gave d'Oloron, le gave de Pau et l'Adour à franchir. Je retournais donc à Garris le 21, et je donnais l'ordre à la 6ème division et à la division légère d'abandonner le blocus de Bayonne, et au général Don Manuel Freyre de clore les cantonnements de son corps du côté d'Irún, et de se tenir prêt à se mettre en route dès que l'aile gauche de l'armée franchirait l'Adour. "
Mal renseignés, les Français n'ont recueilli aucune information fiable sur les préparatifs des Alliés. Ils n'ont pas envisagé l'éventualité d'un franchissement de l'Adour en aval de Bayonne, l'établissement d'un pont flottant leur paraissant impossible dans ce secteur, eu égard non seulement à la force du courant en cet endroit où le lit du fleuve se rétrécit, mais aussi aux difficultés à surmonter pour franchir la barre et pénétrer dans le fleuve par un chenal improbable, qui plus est non balisé et peu profond.
Dès les tout premiers jours de février, les Anglais ont acheminé trente-quatre pontons à Socoa et dans la baie de Saint-Jean-de-Luz. Ce n'est pas passé inaperçu, et Soult en a vraisemblablement été informé. Mais les Alliés ont laissé entendre qu'ils étaient destinés à l'aile droite de leur armée pour favoriser le franchissement des gaves au cas où les ponts auraient été détruits par les Français. Des unités du génie ont effectivement mis en condition des matériels de franchissement qui, avec une forte colonne d'artillerie largement pourvue en munitions, prennent, le 14 février, la direction de Saint-Palais.
Outre les pontons, Wellington a fait rassembler une cinquantaine de chasse-marées de 15 à 30 tonneaux, ainsi qu'un brigantin armé et plusieurs chaloupes canonnières. Des rumeurs selon lesquelles ces bâtiments sont destinées à soutenir le franchissement de l'Adour près de son embouchure ont commencé à circuler. Thouvenot n'a pas réagi à ces bruits, les jugeant sans doute peu dignes d'être pris en considération.
Le commandant en chef a établi son quartier-général à Saint-Jean-de-Luz, mais il dispose d'un poste de commandement avancé installé au nord de Bidart, à Chaya, près du carrefour actuel de la route de Biarritz et de la N 10. Il se montre surtout présent sur le front des gaves vers lequel il fait de fréquente allers et retours : il ne veut surtout pas donner l'impression aux Français qu'il se prépare à un franchissement de l'Adour, et qui plus est en aval de Bayonne.
Les Alliés prennent position sur la rive gauche de l'Adour
Le 22 février, en liaison étroite avec l'amiral Penrose, qui commande les moyens maritimes, et en dépit des réticences qu'il émet, Hope déclenche l'opération de franchissement de l'Adour. La flottille chargée d'acheminer les éléments du pont de bateaux se prépare à quitter Socoa. Le lendemain matin, elle doit normalement franchir la barre et retrouver les troupes d'Hope au-devant de la dune de Blancpignon. La mission de ces dernières est, dans un premier temps, de traverser l'Adour pour s'assurer d'une tête de pont sur la rive droite. Subodorant des conditions météo difficiles, le général n'a pas caché à l'amiral que "si les circonstances me favorisent, je me porterai demain matin en avant. Je sais qu'en passant outre à la coopération navale, j'encours une grave responsabilité, mais le but est important, et vous jugerez s'il y a lieu ou non de me renforcer." Selon lui, le danger principal viendrait d'une réaction française sur la rive droite : elle menacerait directement la sécurité du pont. Pour se prévenir contre cette éventualité, il veut pouvoir déployer le plutôt possible son artillerie et ses lance-roquettes sur les deux rives.
Dans l'après-midi, les canons de 18 et les lanceurs de roquettes rejoignent Bidart où la 1ère division les attend. L'ensemble de ces forces prend la direction d'Anglet à la tombée de la nuit. Á hauteur de Parme, les Anglo-Portugais prennent sur la gauche le chemin des vignes qui court plein nord en direction de l'Adour. La nuit est noire, sans lune. La progression se poursuit en silence pour éviter d'alerter les avant-postes français. Deux bataillons d'infanterie légère de la Légion Allemande assurent la couverture face au camp retranché. Après avoir marqué un temps d'arrêt à hauteur de Cinq-Cantons, les troupes reprennent leur progression à une heure du matin. De strictes consignes de silence ont été données : il s'agit d'éviter à tout prix de donner l'éveil aux avant-postes français. Depuis quatre jours, les Alliés se sont d'ailleurs abstenus de se manifester dans toute cette zone du littoral pour dissimiler aux Impériaux leurs véritables intentions.
La zone boisée du Chiberta que nous connaissons s'étendait jusqu'à l'Aritxague : c'était le Bois de Bayonne. Les pins dominaient, mais il y avait aussi plusieurs autres essences, et tous ces arbres n'étaient pas très hauts car ils étaient régulièrement exploités pour fournir le bois de chauffage des Bayonnais. Courant plein nord à la limite de la forêt, un chemin desservait les vignes qui avaient été plantées dans les sables modelés depuis plus de deux siècles par les divagations de l'Adour. Il était étroit, et pas du tout adapté au passage de lourds charrois. Après s'être enlisés dans les fondrières des parties hautes, les six lourds canons de 18 livres, ainsi que les dix-huit pontons et les six bateaux à rames amarrés sur des porte charges, s'engluaient dans les sables. Les hommes étaient en permanence sollicités pour aider les chevaux à franchir ces mauvais pas. Un canon faillit même être abandonné. Les fantassins progressaient sur des sentiers qui serpentaient au milieu des vignes. Au lever du jour, les éléments de tête avaient atteint la rive gauche du fleuve sur laquelle l'ensemble du détachement se regroupait progressivement à proximité du brise-lames actuel, au pied de la dune de Blancpignon.
Dans la journée du 22 février, poursuivant le resserrement de son dispositif, Thouvenot rappelait le bataillon du 119ème de ligne et la batterie qui avaient été déployés au Boucau. Le soir même, il ne restait en place que deux compagnies d'infanterie et les artilleurs. C'étaient les seules unités terrestres du camp retranché à avoir des vues sur la rive gauche du fleuve et sur la barre. Pendant la nuit, les Français n'avaient rien remarqué d'anormal.
Le mercredi matin 23 février, alors que se levait dans un ciel pur un soleil un peu palot, mais tout de même annonciateur d'une belle journée d'hiver, ils observaient avec étonnement une masse d'ennemis surgis du néant et occupés à mettre de lourdes pièces en batterie sur la rive gauche. Le lieutenant de vaisseau Bourgeois proposait alors aux deux commandants d'unité de mener une action commune pour s'opposer à ce qu'il devinait être une tentative de franchissement. Mais la situation évoluant très vite, fantassins et artilleurs continueront à se replier sur la citadelle, comme ils en avaient reçu l'ordre, sans engager le combat.
La mer restait forte, avec une puissante houle de nord-ouest produisant des déferlantes dont les embruns, rabattus par un vent de sud-ouest soutenu, occultaient la ligne de côte. Il n'était pas nécessaire d'être marin pour se rendre compte que l'embouchure du fleuve n'était pas accessible. La barre était infranchissable. Hope et ses officiers avaient beau scruter l'horizon : aucune voile n'était visible, les marins n'étaient pas au rendez-vous.
Hope "qu'aucun événement imprévu ne saurait déstabiliser, se résolut, avec une témérité certaine, à tenter d'effectuer le franchissement avec ses moyens propres". Il décidait donc, poussé il est vrai par ses officiers qui voulaient en découdre, de profiter de l'effet de surprise de la mise en place nocturne pour aller, sans plus attendre, établir une tête de pont sur la rive opposée.
Tête de pont sur la rive droite
Le soir-même, dans un message adressé à Sir George Murray, le major-général de Wellington, Hope résumera succinctement mais clairement les événements de la journée : "Le 23, les pontons s'enfoncèrent dans le sable et nous ne pûmes les monter qu'à dix heures du matin. Ce jour-là nous ne pûmes faire marcher que cinq petits bateaux, et ils ne pouvaient prendre chacun que six ou huit hommes… La batterie de la garnison s'enfuit sans tirer un coup de canon et emmena ses pièces… Les fusées furent d'un bon effet sur les chaloupes canonnières… Le courant de marée fut très fort dans la journée… pas de flottille en vue."
La traversée fut difficile toute la matinée en raison du flux descendant. Une des barques avait été détériorée au cours de la progression de nuit, et la première rotation ne put déposer sur la rive droite qu'une trentaine de soldats. Un filin fut toutefois rapidement tendu au travers du fleuve dont la largeur, à cet endroit, ne dépassait pas 300 mètres. Il allait servir à haler les 18 pontons transformés en radeaux. En milieu d'après-midi, quelque six cents hommes, Gardes et Coldstream de la brigade Stopford, auront déjà franchi le fleuve.
Les opérations de franchissement ne seront perturbées que par le harcèlement intermittent de la mouche n°8 et des six chaloupes canonnières du lieutenant de vaisseau Bourgeois. Selon celui-ci : "Le 23 février 1814, à sept heures et demie du matin, l'action était engagée sur toute la ligne et continua jusqu'à cinq heures dix-sept minutes du soir. Durant ce temps j'écrivis trois fois au capitaine de frégate Depoge, commandant d'armes : 1° à sept heures quarante-cinq minutes, pour l'informer que l'attaque sur tout le front de notre ligne de défense n'était à d'autres fins que pour cacher les manœuvres d'une forte colonne se dirigeant sur l'embouchure de l'Adour ; 2° à onze heures, pour le prévenir que l'ennemi opérait le passage sous le moyen de deux petites embarcations, dont une à quille et l'autre plate. Qu'ayant eu quatre bateaux de ma division coulés, un cinquième ouvert par la commotion de sa pièce, il m'était impossible de rien entreprendre, vu que tous les équipages avaient abandonné leurs postes pour rentrer dans la place ; 3° à deux heures et demie, je fis connaître que l'ennemi couronnait les hauteurs des dunes de l'embouchure et y avait près de 2,000 hommes. "
Ce n'est que bien tardivement, aux environs de 4 heures 30 de l'après-midi, que le général Maucomble, commandant d'armes de la citadelle, reçoit l'ordre de se porter au contact des troupes débarquées sur la rive droite. La mission qu'il reçoit de Thouvenot a essentiellement un caractère d'évaluation et de reconnaissance. Deux bataillons sont dépêchés en direction des quelque six cents hommes de la brigade Stopford qui ont traversé. Formés en ligne de combat, et appuyés par deux pièces d'artillerie à cheval qui ont pris position sur la rive gauche, ainsi que par des lance roquettes qui sont passés rive droite ("lancées au milieu des colonnes, ces roquettes enflammées brûlaient jusqu'aux habits des soldats, qui, étonnés de cette espèce de feu grégeois, lâchaient le pied. "), les Alliés ne cèdent pas de terrain. Désarçonnés par la fermeté de cette résistance, et la nuit tombant, les Français n'insistent pas et ils rejoignent la citadelle. S'ajoutant au retrait sans combat des fantassins et des artilleurs en début de matinée, manquant d'audace et de détermination, menée trop tardivement et avec des effectifs insuffisants, cette action avortée laisse le champ libre aux Alliés, alors qu'elle aurait dû, et pu, stopper net l'établissement de la tête de pont et rejeter l'ennemi sur la rive gauche.
Bourgeois raconte la suite : "Á cinq heures, je reçus l'ordre pour avoir à rentrer dans la place. Les deux bateaux canonniers qui me restaient passèrent heureusement. Il n'en fut pas de même de la mouche n°8, sous mon commandement. Á cinq heures et demie, étant sous le travers de la dune de Blancpignon, l'ennemi nous envoya dix-sept fusées. L'une d'elles perça la mouche à six pouces en arrière de son étrave, et je coulais par le travers de l'abbaye de St-Bernard, sous le feu des batteries ennemies. La nuit nous sauva : le bâtiment fut vuidé (sic), la voie d'eau aveuglée, et à six heures précises du 24 au matin, je mouillai en rade de Bayonne."
Le commandant Clerc commentera avec raison et perspicacité : "(Thouvenot) disposait de quatre brigades ; réduisant au strict nécessaire la garnison du secteur de Mousserolles; il pouvait, le 23 au soir, appeler à Saint-Esprit les 31ème et 34ème légers et le 65ème de ligne. Ces trois bataillons suffisaient pour garder les ouvrages en avant de la citadelle et à Saint-Etienne ; dès lors, la brigade Maucomble, libre de ses mouvements et suivie de quelques batteries, eût été en mesure, le lendemain matin, d'écraser Stopford, de le jeter dans le fleuve et d'enlever au général anglais tout espoir de passage. Certes il n'y eut, point complaisance, mais affolement ou incurie. "
De son côté, rendant compte à Lord Bathurst, Wellington résumera en ces termes les combats du 23 février : "Le lieutenant-général Sir John Hope, de concert avec le vice-amiral Penrose, profitait de l'occasion qui se présentait, le 23 février, de franchir l'Adour en aval de Bayonne, et il prenait possession des deux rives de la rivière à son embouchure."
Très satisfait de l'initiative de Hope, Wellington précise : "L'ennemi, pensant que les moyens de franchissement dont disposait le général Hope, c'est-à-dire les radeaux et les pontons, ne lui avaient pas permis de faire traverser beaucoup d'éléments dans le courant de la journée du 23, attaquait dans la soirée le corps de débarquement. Ce dernier était constitué de 600 hommes de la 2ème brigade des Gardes, sous le commandement du major-général Stopford, qui repoussait immédiatement l'ennemi. La Rocket brigade fut largement utilisée à cette occasion. Trois des canonnières ennemies furent détruites, et une frégate, mouillée dans l'Adour, fut considérablement endommagée par une batterie de canons de 18 ; elle fut obligée de remonter le courant jusqu'au voisinage du pont.
Le franchissement des troupes se poursuivra le 24 février. La 2ème brigade des Gardes, les deux brigades de la King's German Legion, les brigades Hinuber et Bush, passeront rive droite dans la matinée. Puis ce sera le tour de la 1ère brigade des Gardes dans l'après-midi. Le 25 février, la journée sera très belle, et les troupes continueront à franchir, la construction du pont de bateaux étant en même temps menée bon train.
Le calvaire de la Sapho
Á la mi-février 1814, la base marine de Bayonne ne disposait plus que d'une corvette, la Sapho, et la mouche n°8. Quatre autres bâtiments étaient au mouillage, mais ils étaient désarmés, et donc inutilisables. Il y avait aussi quelques navires de commerce mouillés devant les allées Boufflers ou au port de Mousserolles.
Mise à flot à Bordeaux en 1808, la Sapho était une corvette commandée par le lieutenant de vaisseau Ripaud de Montaudevert. Né le 25 mai 1755 à Saffré, Loire-Atlantique, il avait embarqué, à 11 ans, comme mousse, sur le Palmier, un voilier en partance pour Saint-Domingue. Il retournera plusieurs fois aux Antilles. En 1773, alors âgé de 18 ans, il ralliait l'Île de France (Maurice). Après sept années de navigation sur des bâtiments commerciaux, il rejoignait, en 1782, l'escadre de Suffren, qui opérait dans l'océan Indien. Il y servait comme lieutenant de vaisseau. En raison d'une déflation des effectifs, il devait toutefois quitter la marine deux ans plus tard. Installé à l'Île Bourbon (La Réunion), il se faisait planteur, jusqu'en août 1793.
Devenu corsaire, il allait désormais s'en prendre aux Anglais, écumant l'océan Indien à leur poursuite, notamment dans le détroit de la Sonde et sur la côte de Malabar. En 1797, il se liait d'amitié avec le sultan de Mysore. Ce n'est toutefois qu'en 1805, à 50 ans, qu'il obtenait une lettre de course à son nom. Il armait alors le Volcan, un bâtiment doté d'un équipage de 148 hommes. Quand les Anglais s'empareront de l'Île de France, en décembre 1810, il rentrera en France. En janvier 1812, il prenait le commandement de la Sapho.
La corvette était armée de dix-huit caronades de 24 (canons de marine courts) et de 2 canons de retraite de 12. Son équipage était formé de quelque 140 marins. Le bâtiment avait rallié le port de Bayonne, en janvier 1813, pour s'avitailler. C'est sans succès qu'il avait tenté de forcer le blocus de la croisière anglaise le 7 mars. Il avait renouvelé sa tentative le 29 mai. Mais son tirant d'eau s'était révélé trop important pour l'état de la passe. Il aurait fallu débarquer une partie de l'artillerie de bord et des approvisionnements, ce que le commandant avait renoncé à faire, préférant attendre que s'ouvre un chenal plus profond.
Selon un rapport du commandant, cité par Charles Juncar, outre la centaine d'hommes d'équipage, le bâtiment comptait "sept chats qui ne parvenaient pas à détruire les souris et les rats qui infestaient la corvette par suite de son long stationnement dans la rade. Un beau jour, l'équipage fut mis à terre, les écoutilles et les sabords fermés, et l'on fit brûler du souffre. Le lendemain on trouva le cadavre de huit cent soixante-sept de ces rongeurs."
La Sapho était mouillée au bout de la jetée des Allées-Marines. En cas d'attaque ennemie, sa mission était de protéger les ouvrages avancés du camp retranché dans le secteur de l'Aritxague. Wellington, qui avait noté la présence de la corvette lors d'une reconnaissance effectuée à la mi-février, avait instamment demandé à Hope de la détruire d'entrée de jeu lors du franchissement de l'Adour.
C'est en ces termes que Joseph Pellot décrit le combat que le bâtiment dut subir le 23 février : "Au point du jour, on s'aperçut que l'ennemi établissait des batteries en face du banc Saint-Bernard, et au pied de la dune de Blanc-Pignon. La Sapho commence son feu, et le dirige sur les travailleurs. Malheureusement pour la corvette, qui était affourchée (mouillée sur deux ancres dont les lignes de mouillage sont disposées en V), la marée descendait : la force du courant ne lui permettant pas de présenter son travers pour faire jouer sa batterie, elle ne put se servir que de ses canons de retraite, qui produisirent peu d'effet.
Vers les huit heures, l'ennemi ayant achevé d'établir ses batteries, et voyant la position fâcheuse où se trouvait La Sapho, il lui envoie des boulets, des obus et des fusées à la Congrève, qui la traversent dans toute sa longueur, démontent ses canons de retraite, et menacent de la couler ou de l'incendier. Les chaloupes canonnières qui étaient embossées à l'arsenal, lèvent l'ancre et volent au secours de La Sapho; mais la marée descendant encore, il fallait attendre le retour du flot pour mettre la corvette à l'abri des batteries qui la foudroyaient, sans qu'elle pût faire usage de ses forces.
Le commandant Ripaud soutenait la valeur de ses malheureux matelots, dont le sang ruisselait sur le pont du vaisseau : les boulets brisent la mâture, les manœuvres et le bordage…. Une vingtaine d'hommes de La Sapho furent mis hors de combat… Après une défense des plus vives, la corvette, privée de son commandant, blessé à mort dans l'action, et presque démâtée, ne put être préservée d'une ruine totale qu'en se faisant remorquer, à trois heures après-midi, jusqu'au mouillage qui est en face de l'arsenal, sous la protection immédiate du canon de la citadelle."
Le bras emporté par un boulet, le commandant de la Sapho n'allait pas survivre à sa blessure. Un de ses fils, François-Benjamin, enseigne de vaisseau servant dans les rangs des marins de la Garde, était mort deux ans plus tôt, à la bataille de Bautzen.
La batterie anglaise qui tirait sur la Sapho était installée près de la maison forestière de Redon. Le martyre de la corvette a duré plus de cinq heures. Il est étonnant qu'elle n'ait pas été coulée.
Franchissement de la barre
Au début de l'après-midi du 24 février, l'escadre de l'amiral Penrose apparut au large, encadrant la flottille chargée d'acheminer le matériel de l'estacade et du pont. La marée était descendante, et le vent était passé à l'ouest. Sa direction facilitait l'approche vent arrière de la passe, mais sa force renforçait la puissance des vagues qui déferlaient sur la barre. Mais le ciel se chargeait rapidement, et le vent forcissait signalant l'approche d'un grain menaçant. La barre était marquée d'une ligne ininterrompue de brisants.
La balise occidentale signalant la principale passe de l'embouchure ayant été retirée par les Français, l'amiral Penrose chargea un pilote de la remplacer. Un mouchoir fixé sur une hampe de hallebarde indiqua bientôt le cap à prendre pour rallier le chenal praticable du fleuve.
Vers la fin de l'après-midi, le vent faiblissant et la houle se calmant un peu, les chasse-marées purent enfin s'engager dans la passe sans trop de risques. L'ayant franchie vent arrière, c'est avec le vent par le travers qu'ils remontaient, en une file ininterrompue, le chenal aux eaux apaisées qui débouchait sur le fleuve proprement dit. Sur chaque bateau il y avait un pontonnier qui indiquait au capitaine l'emplacement à rejoindre. Ceux qui étaient destinés à l'établissement de l'estacade naviguaient en tête, avec les canonnières chargées de la protection. Ceux qui étaient prévus pour la construction du pont étaient dirigés sur les positions qui leur avaient été attribuées par les concepteurs du projet. Les travaux pouvaient commencer immédiatement.
Le mardi 15 mars, la "Gazette de la Cour"(britannique) publiait le contenu d'une lettre du contre-amiral Penrose, que le Bureau de l'Amirauté venait de lui transmettre. Datée du 25 février, "à bord de la Porcupine", elle contient, en quelques phrases, l'essentiel des informations qui ont été relatées par ailleurs avec des enjolivures superfétatoires. Par sa concision et son caractère d'authenticité, elle mérite d'être citée dans son intégralité :
"Une brise qui s'éleva dans la nuit du 23 fut la première qui se fut présentée depuis que les dispositions avaient été faites pour que les vaisseaux puissent arriver à l'embouchure de l'Adour ; et le lendemain matin de grand matin, nous étions devant la barre avec les bâtiments et canots rassemblés pour ce service. Les chaloupes des vaisseaux de guerre furent envoyées directement vers la barre, avec deux bateaux plats, pour chercher un passage à travers le ressac ; parce qu'on voyait alors, depuis les vaisseaux, les troupes anglaises passant au nord de la rivière, mais ayant grand besoin des embarcations destinées à leur assistance.
Un bateau de construction espagnole, choisi comme offrant le plus de sécurité pour l'opération, et sur lequel était le capitaine O'Reilly, ayant avec lui le meilleur pilote, chavira en essayant d'entrer, mais le capitaine se sauva à la côte. Le lieutenant Debenham, sur un cutter à six rames, parvint à gagner la plage ; les autres revinrent pour attendre le résultat de la marée suivante, étant à peine possible qu'un sur cinquante pût passer alors.
Un pilote fut envoyé pour débarquer au sud-ouest de la rivière, et aller à pied jusqu'à l'Adour afin de faire un signal concerté en-deçà de la barre pour guider les vaisseaux vers les parties les plus sûres. En dehors de la barre, il ne paraissait y avoir aucun intervalle, on ne voyait qu'un ressac continu sur un grand espace. Des récompenses furent offertes aux bâtiments qui arriveraient les premier, second, troisième, etc.
Le lieutenant Collins, lieutenant de pavillon du contre-amiral Penrose, fut envoyé aussi pour essayer de débarquer pour aller à pied à l'armée ; et le contre-amiral, vers le même temps, fut informé par Sir J. Hope du progrès fait par les troupes et de la grande utilité dont seraient les canots, s'ils pouvaient arriver.
La marée étant enfin parvenue à une hauteur convenable, et tous les vaisseaux à portée de faire la tentative, plusieurs s'approchèrent de la barre, mais s'en éloignèrent encore, jusqu'à ce qu'à la fin le lieutenant Cheyne (de la corvette le Woodlark) traversa les brisants sur un bateau espagnol avec cinq matelots anglais, et remonta rapidement la rivière. Un canot de prise, montés par des marins d'un transport, passa ensuite, et fut suivi d'une chaloupe canonnière commandée par le lieutenant Cheshyre, qui est le premier à avoir arboré le pavillon britannique sur l'Adour. Les autres canots et bâtiments passèrent successivement, avec un succès extraordinaire, le zèle et la science des officiers surmontant toutes les difficultés de la navigation."
La frégate Porcupine, qui portait la marque de l'amiral Penrose, un brick et cinq canonnières, encadraient et protégeaient l'ensemble des quarante-huit chasse-marée dédiés à la construction du pont. Un chasse-marée s'était échoué, et un autre avait coulé ; refusant de tenter l'opération, les patrons de douze autres étaient retournés à Saint-Jean-de-Luz. Ce furent donc trente-quatre chasse-marée qui entrèrent dans l'Adour, mais ils ne seront que vingt-cinq à être employés pour le pont. Quatre seront maintenus en réserve, et cinq mis à la disposition du commissariat.
Le 24 février à 18 h 30, Penrose informait Hope. :"Je reviens juste de la barre de l'Adour après avoir vu que tout le matériel (du moins je le crois) pour le pont et pour l'estacade l'avait franchie. Mais, à mon grand regret, j'ai constaté que la hauteur d'eau ne permettrait pas le passage de nos vaisseaux de guerre, même les plus petits." Il lui signalait que, "le vent ne nous aurait pas permis de nous approcher de la barre une heure plus tôt", et que le soir venu, le passage de la barre était de nouveau impraticable. Dressant le bilan de l'opération, il mentionnait la perte de "un capitaine, un médecin et quatorze hommes ; le capitaine O'Reilly et deux autres marins ont été blessés. Trois bateaux de transport, avec leur équipage, ont aussi souffert."Il lui confiait : "Avoir passé tout le matériel du pont et de l'estacade a dépassé mes espérances. Le vent ne nous aurait pas permis de nous approcher de la barre une heure plus tôt." Il ajoutait que, compte tenu de la profondeur de la passe : "Il m'a été impossible de faire passer le plus petit vaisseau de guerre".
Selon Batty : "Un chasse-marée espagnol avait presque franchi les brisants quand on aperçut une vague énorme s'approchant de lui. Juste avant de l'atteindre, sa crête se soulève et s'enroule au-dessus du pont sur lequel elle retombe, portant au bateau un coup fatal qui l'entraîne vers le fond. Un moment plus tard, des morceaux du vaisseau fracassé remontent à la surface. Des marins s'accrochent à ces débris. Quelques uns dérivent vers le rivage, jusqu'à avoir pied. La marée étant montante, on pense pouvoir les sauver en leur jetant des cordes. Mais une autre terrible vague vient se briser sur la plage, et dans son reflux elle les emporte tous à jamais."
Pour Morel, "L'ennemi fut merveilleusement secondé par la position de la barre, rejetée à 664 toises dans le sud-ouest de l'alignement du pilotis sud : la mer, avant d'entrer dans la rivière, épuisait toutes ses forces contre une haie de bancs de sables et contre 664 toises de côte. Le pont du Boucau n'eût pas tenu huit jours sans ce déplacement extraordinaire et accidentel de la barre. "
Construction du pont de bateaux
Dans son numéro de décembre 1898, la Revue du Génie militaire donne une description du pont de bateaux jeté sur l'Adour. Elle fait le point des informations essentielles recueillies à cette époque-là sur le sujet. Aucun élément nouveau n'est venu la mettre en question.
"Le 8 février 1814, Wellington ordonna la construction d'un pont flottant sur l'Adour, entre Bayonne et la mer, ainsi qu'une estacade qui devait protéger ce pont contre les tentatives de destruction des Français. Le point de passage choisi se trouvait à 4 km en aval du pont de bois reliant la ville à la citadelle et à 2,4 km de l'embouchure de l'Adour. Cet emplacement permettait de donner un refuge à deux ou trois cents bateaux ancrés en aval du pont […]
On se décida à utiliser des bateaux d'un genre particulier, dits "chasse-marée", très communs sur les bords de la baie de Biscaye. Ces bateaux jaugeant de 20 à 40 tonnes, avaient généralement 15 m de long et de 3,6 m à 4,5 m de large sur le bau. On en réunit 48 dans le port de Socoa, après les avoir réquisitionnés à Saint-Jean-de-Luz et à Pasajes, et les avoir chargés chacun de 48 planches de 0,075 x 0,3 x 3,6 m, de 2 scies, 2 haches, 2 paquets de cordes, d'une traverse de 25 x 25 cm d'équarrissage, entaillée pour le passage des câbles.
En raison de la difficulté de se procurer rapidement dans le voisinage de Saint-Jean-de-Luz un nombre suffisant de poutrelles pour constituer le tablier du pont, on remplaça ces dernières par 5 câbles de 0,1 m de diamètre, espacés de 0,75 m et maintenus sur les chasse-marées dans les entailles pratiquées sur les traverses en bois. Cette disposition permit d'espacer les bateaux de 12 m d'axe en axe et eut en outre l'avantage d'être élastique et de subir ainsi facilement les effets de la marée et des vagues […]
Cette élasticité devait aussi permettre d'avoir le temps de mettre à l'abri les bateaux ancrés en aval du pont, si celui-ci était heurté par des brûlots ou des béliers qui auraient réussi à franchir l'estacade.
"Le pont aboutissait à deux culées en maçonnerie de 4,2 m de hauteur et de même épaisseur. Sur la rive gauche, la culée s'appuyait contre le sable sur toute sa hauteur, mais sur la rive droite, le sol était en contre-bas de 3,6 m et recouvert à marée haute par 2,1 m d'eau sur 4,2 m de largeur.
L'ancrage des câbles nécessita des dispositions spéciales. Du côté où le sol était fortement plus bas que le sommet de la culée, on suspendit à chacun des 5 câbles un canon de 18 livres, noyé dans la boue et, pour prévenir leur usure sur la maçonnerie à vive arête de la culée, on les entoura de peaux de bœuf durcies. Sur la rive gauche, ils furent attachés chacun à un palan actionnés par des cabestan. Ces derniers, solidement ancrés dans le sol, étaient en outre rattachés à une sorte d'échafaudage en bois enfoncé de 0,9 m dans le rivage. En outre, sur les cordes reliant les palans aux cabestans, on avait placé des sacs à terre."
Dans les consignes données à Hope, Wellington n'avaient pas omis d'évoquer la mise en place d'une estacade, barrage mis en place en travers du fleuve, car il considérait que la menace principale qui pèserait sur le pont ne viendrait pas de la mer, mais de l'amont du fleuve : en premier lieu de la Sapho, mais aussi des bâtiments désarmés ou d'autres engins flottants transformés en béliers et en brûlots que les Français laisseraient dériver au fil du courant (il y avait aussi des bateaux marchands susceptibles d'être réquisitionnés par le commandant d'armes). Dès le 11 février, il avait écrit à Penrose : "Il est éminemment souhaitable de se débarrasser de ces navires car le seul danger que je vois pour le pont ne peut venir que de gros bateaux en feu."
Le colonel Sturgeon et le major Todd, concepteurs du pont, avaient fait le nécessaire : "L'estacade protégeant le pont était formée de deux lignes de mâts de 15 à 30 m de long et de 0,8 à 0,6 m de diamètre, distants de 7,2 mètres. Ces mâts, disposés en quinconce, étaient reliés deux à deux par des chaînes enfoncées de 0,45 m dans l'eau au moyen de sacs à terre. En outre, deux câbles de 0,1 m de diamètre, fortement tendus en travers de la rivière, reliaient les extrémités des mâts dans chacune des deux lignes. Dans la première ligne, le centre de chaque mât était ancré en amont, et dans la seconde, il l'était en aval pour résister à la marée.
Quatre canonnières et une batterie de 5 canons de campagne de 18 livres complétaient la protection du pont. De plus, de légers bateaux naviguaient constamment en amont de l'ensemble pour jeter le grappin sur les engins de destruction lancés par l'ennemi, pour les empêcher d'atteindre l'estacade".
Le 27 février, l'amiral répondait à Wellington qui lui avait demandé s'il serait possible d'utiliser le port de circonstance, qu'il comptait aménager en aval du pont, pour y réceptionner l'artillerie de siège et les dépôts logistiques de Pasajes: "L'état de la barre de l'Adour est tel qu'il n'est pas possible de compter la pratiquer en toute occasion. Des bateaux transportant le train de batterie de siège ne sauraient la franchir que dans les circonstances les plus favorables, et je crains que la barre ne soit à présent moins profonde qu'habituellement. Il faudra attendre la prochaine lune (le 6 mars) pour qu'un bâtiment important puisse tenter de passer cette abominable barre. La meilleure façon serait, si votre Seigneurie souhaite que son artillerie passe par là, de la transférer sur des vaisseaux du plus faible tirant d'eau possible. Le 24 février, quand nous l'avons franchie, aucun bâtiment de 8 pieds de tirant n'aurait même été capable de tenir dans les brisants […] Je ne doute pas que nous trouvions des pilotes pour guider les transports logistiques, mais toutefois pas pour prendre les risques que nous avons courus ce jour-là."
Dans la matinée du 27 février, le pont était ouvert au passage de la cavalerie et de l'artillerie. L'avant-veille, Wellington avait demandé à Hope de charger le colonel Delancey de rechercher l'endroit le plus favorable (the most convenient landing place), en aval du pont, afin d'ouvrir, sur la rive droite, une route qui rejoigne le fleuve en amont de Bayonne, pour que la logistique puisse être à nouveau transférée sur des embarcations. Très satisfait de la manière dont Hope avait conduit l'opération, le Duc écrivait à Bathurst : "Les bateaux destinés à l'établissement du pont n'ont pu entrer que le 24, quand l'opération, difficile et dangereuse à cette époque de l'année fut exécutée avec un degré de bravoure et de dextérité rarement égalé."
Le 12 mai 1814, une semaine après la levée du blocus, le pont sera démantelé et la liberté de navigation sur l'Adour restaurée.
Investissement de la place
Sur la rive droite de l'Adour, la zone de dunes qui s'étend du littoral vers la voie ferrée actuelle est en fait le prolongement de celles de Chiberta, Au nord et à l'est du Boucau, au-delà de l'écran d'une forêt clairsemée, le terrain devient plus accidenté, avec des thalwegs encaissés dont le plus remarquable est celui du ruisseau du Moulin Esbouc qui s'écoule plein ouest vers l'Adour. À l'opposé, au point le plus bas de la N10, entre le centre commercial de Tarnos et Saint-Etienne, le ruisseau du Moulin de Pey se dirige quant à lui vers l'est. Ce compartiment de terrain, entre l'Adour et l'autoroute, conserve sans doute, en partie, l'aspect sauvage, broussailleux, mouvementé qu'il avait en 1814.
Les Alliés vont, dans un premier temps, le contourner par le nord en suivant des chemins de nos jours disparus. C'est ainsi qu'ils vont progresser vers Matignon, avant de redescendre sur Ségur. S'ils se tiennent à bonne distance de la citadelle, c'est parce qu'ils pensent, à tort, que celle-ci est protégée par des postes avancés, jusqu'aux hauteurs de Sainsontan et de Saint-Etienne. Il ne semble pas qu'ils se soient avancés au-delà de l'ancien couvent de Saint-Bernard (verrerie).
"Le général Hope a investi la citadelle le 25, et le général Freyre a fait mouvement, selon les ordres donnés, avec la 4ème armée espagnole. Le 27, l'établissement du pont étant terminé, le général Hope jugea opportun d'investir la citadelle plus étroitement qu'il ne l'avait fait le 25 ; il attaqua le village de Saint-Etienne, qu'il conquit en prenant un canon et faisant quelques prisonniers. Ses avant-postes sont maintenant à moins de 900 yards des défenses avancées de la place. "
L'aberration qu'ont été les ordres donnés à La Sapho, la mollesse des réactions des troupes de la garnison, l'évacuation prématurée de la batterie du Boucau ont facilité l'audacieuse opération des Alliés. La passivité des défenseurs a de quoi surprendre. Comment l'expliquer ? Sans doute étaient-ils convaincus que le franchissement du fleuve n'avait aucune chance de réussite, et que l'ennemi ne se livrait qu'à des reconnaissances. Repliée derrière les ouvrages de défense du camp retranché, la garnison pouvait tenir quelques mois. Un statu quo était même envisageable, les Alliés paraissant se soucier avant tout de la poursuite de l'armée de Soult.
Wellington estime, avec raison, qu'avec le succès du franchissement il vient de conforter son avantage : "Bayonne, Saint-Jean-Pied-de-Port et Navarrenx sont investis. Ayant franchi l'Adour, l'armée contrôle maintenant toutes les grandes voies de communication au travers de la rivière, après avoir battu l'ennemi et s'être emparée de ses magasins. J'ai donné l'ordre de pousser vers l'avant aux Espagnols du général Freyre, à la cavalerie lourde et à l'artillerie anglaises, ainsi qu'à l'artillerie portugaise. "
Selon le capitaine Batty, "Manœuvrant magistralement, le marquis de Wellington avait coupé les lignes de communications du maréchal Soult avec Bayonne, et cette place clé du sud de la France avait été investie par Sir John Hope le 25 février. L'achèvement du grand pont sur l'Adour, en aval de Bayonne, permettait non seulement aux troupes de circuler entre les deux rives pour les besoins du blocus, mais aussi de pouvoir librement accéder aux grandes routes de la rive droite du fleuve, permettant ainsi d'assurer les approvisionnements de l'armée bien plus facilement que par les mauvaises routes qui, au sud, devaient franchir les gaves et les autres affluents de l'Adour dont tous les ponts d'une certaine importance avaient été détruits. "
En tout cas, l'édification du pont et son maintien en dépit des caprices du fleuve et de l'intensité des franchissements étonnera les Bayonnais : "Bientôt le pont est établi, et tout le corps du lieutenant-général Hope passe, au grand étonnement des habitants stupéfaits. Ils accourent de toutes parts pour se convaincre, par leurs propres yeux, d'un événement qu'on jugeait impossible. "
Dès le début du mois de mars, un trafic intense de chasse-marée allait permettre de transférer de Pasajes au port de circonstance établi sur l'Adour les énormes quantités de matériels et d'équipements que Londres livraient dorénavant à Wellington. Des navires de haute mer parvenaient aussi à décharger directement de la poudre et des armements. Le 13 avril, la veille de la sortie de la citadelle, les derniers éléments de l'ensemble du parc d'artillerie de siège commandé par le Duc avaient rejoint Bayonne. Depuis le début de son engagement dans la guerre d'Espagne, jamais l'armée britannique n'avait disposé de tels moyens : 26 canons de 24, 92 obusiers de 8 pouces, 12 mortiers de 12 pouces, 20 mortiers de 4 pouces, soit un total de 70 pièces.
Laissant à Hope l'entière responsabilité du blocus de Bayonne, Wellington pouvait dorénavant se consacrer quasi exclusivement à la poursuite de Soult qui retraitait toujours vers Toulouse. Le général avait-il reçu la mission de précipiter la reddition de la place, ou pouvait-il se contenter d'assurer l'herméticité de l'investissement ? On peut aussi se demander comment Thouvenot concevait la sienne : s'agissait-il de fixer un corps d'armée ennemi pour soulager la pression que subissait Soult, ou attendait-il une occasion favorable pour effectuer une sortie en vue de couper les lignes de communications ennemis sur la rive droite de l'Adour ? Selon les comportements qu'ils vont adopter l'un et l'autre, il semble bien qu'aucun des deux n'était enclin à l'épreuve de force. Sans doute attendaient-ils que la situation se dénoue d'elle-même, tout en étant sans illusion sur son issue. Considérée sous cette angle, la sortie du 14 avril sera avant tout un baroud d'honneur, sans véritable finalité ni tactique ni stratégique.
Jean-Claude Lorblanchès
23 février 2014
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