LA FAMILLE ESCLAVE A BOURBON, PRINCIPALE SOURCE DU PEUPLEMENT DE L'ILE ?
Colloque international du 350ème anniversaire du Peuplement de La Réunion 31 mai 2013 ; Saint-Paul de La Réunion Organisé par le Conseil Régional de La Réunion

Gilles GERARD

Durant près de deux siècles, la question du peuplement de l'île fut le souci principal du pouvoir colonial. Passées les premières décennies de l'occupation de cet espace, sa mise en valeur par la transition d'une société d'habitation à une société de plantation a impliqué des mouvements migratoires importants vers Bourbon. Dans une société divisée par le statut différent de ses habitants, Libre et Esclave, le choix fut en permanence de privilégier un peuplement par des apports extérieurs au détriment d'une croissance naturelle reposant sur les naissances.
Cela concernera les Blancs ou Libres dont les arrivées furent longtemps celles d'hommes originaires essentiellement de l'Europe et plus particulièrement de la France. Des quelques femmes Libres arrivées sur l'île découleront très vite de multiples unions dont la descendance féminine sera alors à son tour, dès les débuts de la puberté, unie à ces colons venus souvent de l'extérieur.
Le développement de cette partie de la population se fera progressivement au sein du groupe des Créoles Libres.
L'autre partie de la population, celle dite esclave, est l'objet de cette communication. Si sa genèse fait uniquement appel à des apports extérieurs, Malgaches, Africains et Indiens, sa consolidation et son développement vont en permanence et jusque vers 1835, être réalisé grâce à deux sources distinctes. La Traite, légale jusqu'en 1817, puis illégale durant près de deux décennies, est la source privilégiée de façon quasi ininterrompue par les pouvoirs économiques et politiques. A ce peuplement exogène, va se confronter en permanence un peuplement directement issu des familles d'esclaves établies, telles qu'elles voudront et pourront se constituer, cela à travers des formes d'organisations spécifiques. Celles-ci, hormis durant les premières décennies de la colonisation, seront systématiquement niées et dévalorisées par les pouvoirs esclavagistes.

La créolisation d'un peuple
Une des grandes questions qui se posent au système esclavagiste, en particulier dans les sociétés de plantation, est celle de la reproduction des esclaves. Il ne s'agit pas de la reproduction sociale de ce groupe mais bien entendu de sa reproduction en tant que force de travail. Deux options sont dès lors possibles : soit le recours à la Traite pour renouveler le "cheptel" soit la reproduction biologique.
"Un de mes étonnements, écrivait en 1764 le gouverneur de la Martinique, Fénélon, a toujours été que la population de cette espèce n'ait pas produit, depuis que les colonies sont fondées, non pas de quoi se passer absolument des envois de la côte d'Afrique, mais au moins de quoi former un fond, dont la reproduction continuelle n'exposerait pas à être toujours à la merci de ces envois."
La non croissance naturelle de la population servile a longtemps été explicitée par un fort taux de mortalité chez les esclaves, en raison soit de l'inadaptation au climat soit par les effets désastreux d'épidémies. D'après les études de H.S. Klein, pour la Traite transatlantique, c'est la méconnaissance que :
"L'âge et le rapport inégal entre les sexes de ces Africains constituaient le facteur déterminant de la croissance négative de la force de travail servile … lorsque les arrivées nouvelles d'Africains déportés par la Traite cessèrent d'influencer la répartition par sexe et par âge de la population résidente, il devint possible pour la population esclave de commencer à augmenter par croît naturel."
Pour O. Patterson, de nombreuses sociétés à esclaves ont compté sur un accroissement naturel des populations serviles pour se maintenir et se développer. Celles ayant recours régulièrement à la Traite devaient donc, soit avoir choisi pour des raisons économiques de privilégier cette forme de maintien de la main d'œuvre servile, soit être confrontées à un problème d'impossibilité de la population esclave à se reproduire biologiquement.
"Dans toutes les sociétés où l'institution [l'esclavage] persista plus que le temps de deux ou trois générations, la naissance devint la seule source véritablement importante d'esclaves."
Aux Etats-Unis, selon O. Pétré-Grenouilleau:
"entre cette période [1820] et le début de la guerre de Sécession, la population servile fut multipliée par trois, essentiellement par accroissement naturel."
A Bourbon, dès la fin du 17ème siècle, on enregistre de nombreuses naissances d'enfants dits créoles, c'est-à-dire nés sur l'île. Cela est concomitant avec l'utilisation du terme d'esclave pour désigner les premières victimes de la Traite.
Les parents sont, à cette époque, principalement des Malgaches. Jacques Lamboutique, fils de deux Malgaches, baptisé en 1672 à Bourbon, épousera en 1692 Marianne Lahératchy, créole née en 1679 dont les deux ascendants étaient également malgaches. Ce premier couple d'esclaves créoles aura une nombreuse descendance : treize enfants. Si lors du baptême de leur premier enfant le 6 février 1694, il n'est pas fait mention de leur statut d'esclave, cela n'est plus le cas, dès le 29 août 1697 lors de la naissance de leur fils Jean. Ils sont dits : "tous deux noirs et esclaves de Monsieur Launay."
En 1735, on relèvera une dizaine d'enfants créoles de la troisième génération issus de ce premier couple. A cette époque, plus de 22% de la population de Bourbon est née sur l'île.
Les unions religieuses nombreuses et les baptêmes systématiques des enfants durant la Période de la Compagnie des Indes nous fournissent la preuve de l'existence et de la fertilité des couples esclaves.
H. Gerbeau signale que :
"Les registres paroissiaux de Saint-Paul montrent par exemple que, de 1735 à 1756, 80 à 100 % des enfants esclaves qui naissent sont de père connus et que près de la moitié des naissances serviles du quartier sont légitimes, c'est-à-dire se produisent dans des foyers d'esclaves mariés."
Cela indique bien la présence forte de familles d'esclaves, comprenant donc des enfants créoles et des parents. Cela ne dit rien sur le fonctionnement de ces familles mais démontrent leur existence. Les mariages privilégiant l'endogamie d'habitation, c'est donc sur le même espace que vivent les membres de ces familles. Le nombre important d'enfants "illégitimes", plus de 50%, indique l'existence de familles d'esclaves "maron", c'est-à-dire non reconnues par les pouvoirs politiques et religieux.
A l'accroissement naturel de la population créole correspond un accroissement artificiel de la popu-lation esclave par l'arrivée, à la même période, de très nombreux esclaves malgaches et africains. Ceux-ci, composant également des familles et générant des enfants créoles, il est impossible de calculer le moindre taux de croissance naturelle de la population esclave dans son ensemble. Seul, le suivi des familles pourrait permettre "d'isoler" la composante créole mais l'état des archives, en particulier les recensements après 1735, ne le permet pas de façon sérieuse. On ne peut que constater l'accroissement de la population créole sur le plan quantitatif : de 113 en 1690 à 119 en 1704, puis 538 en 1714 et à 1503 en 1735 et 8420 en 1765. En 1848, ils seront plus de 40 000.
Dans la première moitié du XVIIIème siècle, la Traite organisée par la Compagnie des Indes, depuis Madagascar vers les Mascareignes, demandait aux capitaines négriers de :
"longer la côte du 20° au 26° pour trouver le choix de nègres et de négresses … bien faits et de corporance, qui indique de la force et de l'âge."
S'il est difficile, voire inutile, de chiffrer avec précision les esclaves traités depuis Madagascar, selon le sexe, on constatera cependant la diversité des "cargaisons". Des bateaux tels que l'Athalante, en 1735, ramène :
"48 testes d'esclaves noirs et négresses traittés de Madasgacar" répartis en "23 noirs pièces d'Inde, 11 négresses, 11 négrillons et 3 négrittes.", soit 70 % d'esclaves masculins.
La même année, la frégate L'Astrée introduit 117 esclaves dont 54 femmes, deux ayant un enfant "à la mamelle", soit plus de 46 % d'éléments féminins.
Quelques années plus tôt, en 1729, "la vente et la distribution de Noirs de Madagascar de la seconde traite du vaisseau La Sirenne" concernent 348 esclaves dont 231 seront affectés à Saint-Paul. Cette Traite comprend 56 % d'esclaves féminines.
En 1735, on dénombre 1601 Créoles parmi les7171 esclaves, soit 22.3%. Parmi eux, l'équilibre du sex-ratio est quasiment obtenu tant chez les adultes (145 hommes et 148 femmes) que chez les enfants de moins de 15 ans (633 garçons et 675 filles).
On recense également 3839 esclaves malgaches, soit plus de 53% des esclaves, dont 1405 hommes, 1681 femmes, 462 garçons et 291 filles. Globalement on recense 1867 éléments masculins contre 1972 éléments féminins C'est donc essentiellement dans le groupe des Africains et des Indiens, 10.3%.et 6.5%, que l'on note un déséquilibre important du sex-ratio au profit des hommes. Toutes origines confondues, on recense 3444 hommes et 3199 femmes.
En 1779, cet équilibre semble largement rompu puisqu'on estime à 14369 le nombre d'esclaves masculins et à 9259 celui des femmes. L'âge et l'appartenance ethnique ne sont pas précisés dans les archives mais l'accroissement considérable de la Traite en est une des principales raisons.
Par la suite, on enregistrera globalement entre 60 et 65 % d'esclaves masculins. La poursuite de la Traite, après 1817, se caractérise par la jeunesse des esclaves importés et par un sex ratio toujours déséquilibré. Lors des saisies en 1827 sur l'Oiseau ou en 1830 à Etang-Salé, près de la moitié des esclaves est âgée entre 7 et 14 ans.
Avant l'abolition, l'analyse des propriétés permet d'affirmer que parmi les esclaves non-natifs, plus de 15% sont arrivés après 1817. Si on inclut ceux nés entre1810 et 1817, dont on peut douter que l'intégralité soit arrivée enfant ou ""à la mamelle", ils représentent près de 40% de ces esclaves, avec une présence importante sur la côte Est, allant de Saint-Denis à Sainte-Rose. Ces esclaves victimes de la Traite illégale, montrent la persistance du choix des maîtres de privilégier la déportation de jeunes adultes, en majorité masculin. On peut relever la relative importance parmi ces esclaves victimes de la Traite illégale d'un groupe de jeunes Malais, dont une majorité de femmes, sur la commune de Saint-Denis
Cette persistance de la Traite devenue illégale sera longtemps tolérée à partir d'arguments sur la faible fécondité des femmes esclaves.
Le déni des pouvoirs politiques, économiques et religieux
Tout au long de l'histoire de Bourbon, les rapports entre maîtres et esclaves furent marqués très souvent par la dévalorisation de ces derniers, leurs identifications à du bétail et l'assimilation de leurs comportements à ces derniers. Cela apparaît dans le registre des relations familiales par la dénonciation très fréquente du libertinage des femmes et de l'absence de sens familial chez les hommes. Une des conséquences de cette approche est la mise en avant de l'idée que les esclaves ne peuvent avoir des relations familiales et que les femmes refusent d'enfanter.
"L'obstacle qui s'oppose ici aux mariages des esclaves …est tout entier dans la répugnance invincible que les noirs, et surtout les négresses, éprouvent pour tout ce qui contrarie la spontanéité de leurs caprices, et pour tout ce qui leur impose des devoirs ou des sacrifices."
Selon Barbaroux,
"Les mœurs des Noirs sont une […] cause très active de dépopulation.", il n'y a aucun inconvénient
"de briser les liens de famille qui, chez les esclaves, sont d'ailleurs à peine compris."
Selon Schoelcher, "l'enfant sorte de bétail doué de la parole, peut être détaché de la famille à un certain âge comme le poulain et le veau.".
Dans un mémoire de 1785, la pratique de l'avortement est avancée comme explication à une faible natalité :
"La principale cause est que la plupart des femmes détruisent leur fruit ne voulant pas mettre au monde des enfants aussi malheureux qu'elles." Aucune donnée ne confirme cette assertion, bien au contraire. La fréquence des décès des jeunes enfants, dès lors que les maîtres seront vraiment obligés de les signaler, indique une forte fécondité chez toutes les femmes, quelques soient leurs origines.
Les travaux de statisticiens comme P.P. Thomas ou Betting de Lancastel seront au service d'approches économiques.. C'est ainsi qu'au lendemain de l'interdiction de la Traite en 1817, l'argumentation de ceux réclamant la poursuite ou la reprise de la Traite vont s'appuyer sur des données volontairement erronées sur les naissances au sein du groupe des esclaves. Pour les années 1818 et 1819, Thomas donnera pour l'ensemble de l'île un nombre de 423 naissances. Une recherche effectuée sur deux tiers de la population esclave permet d'affirmer qu'en 1847 avaient survécu 778 esclaves créoles nés ces années-là. Survécu car la mortalité des esclaves, très importante tant chez les enfants que chez les adultes créoles, touchera sur les communes étudiées 30% des personnes nées durant ces deux années. Le chiffre des naissances peut être donc estimé à 1600 et les données de Thomas devraient dès lors être multipliées par 4.
Les chiffres de Betting de Lancastel pour les années 1823 à 1825 font état de 830 naissances sur l'île.
Pour la même période, l'étude des recensements en 1847 sur les deux tiers des propriétés nous indiquent que 1542 esclaves créoles nés durant ces trois années, sont encore vivants, ce qui correspond à peu près à une réalité de 3300 naissances pour ces années. La sous estimation du nombre des naissances est donc réelle puisqu'il convient de multiplier le nombre fourni par ce statisticien par 4 également.
Cette présentation biaisée du nombre des naissances correspond à deux motifs. Le premier tient à la mortalité infantile qui incitait les maîtres à retarder, puis "oublier" les déclarations de naissances. Cela est lié à la seconde raison, l'impôt par tête dû par les propriétaires d'esclaves.
Un autre statisticien, Moreau de Jonnès se basera lui aussi sur les chiffres fournis par l'administration coloniale pour tirer des conclusions sur la situation particulière de Bourbon au regard des autres colonies françaises. Relevant un fort déficit des naissances sur les décès dans les années 1832-1838 ainsi qu'un décalage entre la fécondité des femmes blanches et des femmes esclaves, à savoir 128 enfants pour 100 femmes chez les premières et seulement 88 enfants pour les secondes, il analyse les causes de cette faible natalité en présentant quatre causes. Les registres étant mieux tenus depuis 1830, la correction à apporter à ses données se situe à 1,5. Outre la différence numérique entre hommes et femmes esclaves, il relève :
"Les obstacles qui s'opposent partout au mariage des nègres, et qui empêchent les moeurs et les habitudes de famille de se former, se transmettre et se propager.
Un concubinage passager et stérile si grand qu'il n'y a nulle part de filles publiques, et si général, qu'il reproduit, sous l'empire des lois de l'Europe, la polygamie africaine.
Les avortements facilités par le climat, provoqués par des travaux pénibles, et multipliés bien plus encore par des pratiques coupables qui tiennent lieu de l'infanticide, et qui dispensent de l'exposition des enfants, crimes des sociétés civilisées entièrement inconnus aux esclaves des colonies."
Il convient de souligner que la fécondité des femmes Libres concernait également les affranchies d'avant 1848. L'étude démographique de ces personnes nées esclaves montre leur forte fécondité avant l'affranchissement. Si cela s'explique dans certains par des relations affectives avec le maître qui affranchit sa concubine et ses propres enfants - on peut estimer dans ce cas que les conditions de vie de ces derniers étaient moins dures que pour les autres esclaves - le nombre important de femmes anciennes esclaves qui vont-elles-mêmes affranchir leur parenté, enfants mais également ascendants et germains, démontre que l'importance de la famille concernait bien le monde esclave.
Un autre voyageur, Auguste Billiard, est systématiquement cité comme référence dans les travaux universitaires. Proche de la famille Desbassayns, ses analyses semblent être le reflet des approches des grands propriétaires-sucriers, en partie liés aux négociants de Nantes ou de Bordeaux. La question du lien entre Traite illégale et faible natalité est récurrente dans ses lettres. Il dénonce l'interdiction de la Traite, souhaitant qu'on favorise plutôt la "reproduction naturelle" en excluant de l'impôt sur les esclaves les jeunes enfants.
Il fournit, lui aussi, des estimations de la population, 60000 esclaves en 1820 tout en précisant que les recensements n'en comptabilisent que 51000 et les rôles de contributions aux alentours de 56000. Il soutient également que même avec un sex ratio équilibré, la population esclave ne pourra se développer. La seule solution efficace apparaît comme étant de ne plus pénaliser les propriétaires ayant recours à la traite. Après 1848, les pouvoirs locaux privilégieront encore la venue de "bras" extérieurs à l'île, par le recours à l'engagisme des Indiens et à la Traite et à l'esclavage déguisé de milliers d'Africains, Malgaches, Comoriens ou Polynésiens jusqu'à la fin du 19ème siècle.
La famille esclave, une réalité constante
La reconstitution des familles d'esclaves atteste de leur nombre important et de la fécondité des femmes esclaves. Quelle que soit l'époque durant la période de l'esclavage à Bourbon, qu'elles soient "légalisées" comme souvent durant la période de la Compagnie des Indes ou qu'elles soient "maron" comme durant la période allant de la Révolution à 1848, ces familles apparaissent comme une des formes de résistance utilisées par les esclaves pour retrouver leur humanité. Au lendemain de l'abolition de 1848, des milliers de familles issues de l'esclavage vont apparaître au grand jour. Les très nombreuses reconnaissances d'enfants de tout âge, nés avant 1848, confirment l'ancienneté et la constance de ces unions, parfois sur quatre générations. Ce sont elles qui constituent le socle de la société réunionnaise d'aujourd'hui.
On constate que parmi les milliers d'esclaves victimes de la Traite illégale après 1817, très nombreux sont ceux qui seront exclus de la parenté pour des raisons essentiellement démographiques, étant donné le déséquilibre du sex ratio.
On peut estimer, a minima, que 80% de la population servile en 1848 vivaient, ou avaient vécu, au sein d'une structure familiale sur l'île. De nombreuses "dynasties" d'esclaves, permettant de remonter au premier temps de la colonisation, soulignent l'ancienneté et la durabilité de ces familles. Selon les propriétés, parfois selon les espaces géographiques, on constate des variantes dans l'importance de ces familles mais globalement, elles sont la forme d'organisation privée choisie par la très grande majorité des esclaves. Ces familles esclaves apparaissent dans le marronage, dans les révoltes individuelles mais également dans les révoltes collectives comme celle de Saint-Leu en 1811. Elie, un des chefs de l'insurrection, était issu d'une fratrie de huit enfants dont quatre seront décapités en 1812. De Gilles, un autre responsable, on connait également les deux parents et la sœur, tous emprisonnés à Saint-Denis. La famille esclave n'était nullement un facteur de soumission à la loi du maître.
Les reconstitutions de familles esclaves indiquent également la présence ancienne de structures familiales chez les esclaves, une fécondité élevée ainsi qu'une mortalité infantile conséquente, de même que chez les Libres.
Les naissances étant le fruit d'unions d'esclaves de toutes origines, calculer un taux de natalité ou de mortalité n'a pas de sens. L'argument principal utilisé par les sources officielles, et souvent repris sans trop de vérifications des sources par certains historiens, pour nier l'importance de la famille esclave, ou pour la qualifier d'illusion, d'embryon, de "création" du maître ou du prêtre, se base sur les taux de croissance démographique, en particulier le taux de natalité et celui de fécondité. Outre le fait que les chiffres de la population esclave totale ou des femmes en âge de procréer ne sont pas connus ou sont manifestement faux pour calculer certains taux, leur utilisation, pour les calculs de croissance, ne sont pas pertinents. Quelles que soient les précautions prises, la plupart des analyses vont s'appuyer sur les données fournies par les propriétaires et les responsables coloniaux. Pour des raisons diverses, ces chiffres sont faux. Que ce soit la Traite illégale et ses estimations variables, y compris sur les dates, ou que ce soit les recensements et les déclarations de naissances ou de décès, la véracité des données ne peut qu'être systématiquement mise en cause vu les intérêts économiques liés aux déclarations du nombre d'esclaves. Dissimuler les entrées d'esclaves illégales pendant l'interdiction de la Traite, minorer les naissances pour des raisons d'impôts, déclarer l'ensemble des esclaves pour préparer l'abolition et l'indemnisation ou au contraire, négliger les déclarations de naissances en raison de la forte mortalité infantile, telles ont été les pratiques des uns et des autres. Tenir compte de tous ces "biais", rend illusoire des analyses de la population basées sur le concept de croissance naturelle. Car s'y ajoute la question essentielle de "l'artificialité" de cette société sur le plan démo
graphique. Si cela était possible, l'étude sur une zone relativement importante et sur l'équivalent de trois générations permettrait d'estimer le taux de croissance naturelle du groupe esclave. La qualité des sources manuscrites, recensements et état civil des esclaves, ne permet pas d'avoir une vue sérieuse de ce mouvement démographique.
Cette problématique de la famille esclave et de son rôle démographique ne se pose pas qu'à Bourbon. Dans les autres îles des Mascareignes mais également dans l'espace des Caraïbes ou en Amérique, on constatera, après les abolitions, le même phénomène de regroupement des familles disséminées par les maîtres sur diverses propriétés, la même recherche des membres de la famille, la même indication de l'ancestralité.
Sur l'île de France, selon V.Teelock :
"La vie communautaire existait déjà, dans des formes auxquelles on ne s'attendait pas […] dans leurs doléances, les esclaves parlaient de leurs "époux" ou "épouses" bien qu'ils n'étaient pas légalement mariés."
Aux Caraïbes, A. Gauthier souligne l'importance accordée par les esclaves à leurs familles :
"l'énergie à maintenir leurs liens malgré les séparations pendant l'esclavage puis à se retrouver après l'abolition."
Enfin, aux Etats-Unis, selon E. Génovese :
"les esclaves organisèrent remarquablement la vie de famille et, lorsque les conditions le permettaient, favorisèrent autant que possible la famille nucléaire."
La question de la viabilité de cette population
Pour les propriétaires et le pouvoir colonial, le souci du développement démographique interne de la population esclave n'apparaît que rarement et leurs conclusions insistent en général sur l'impossibilité de s'y limiter pour permettre l'accroissement des productions. En définitive, seule la Traite peut remplir cette fonction.
Cependant, l'équilibre du sex ratio et la pyramide des âges constatés en 1735 impliquent, en théorie, une viabilité de cette population grâce à ses capacités de reproduction interne. En 1848, cet équilibre concerne toujours les esclaves créoles : sur environ 42 000 esclaves créoles, on peut estimer à 13200 le nombre d'hommes adultes, à 12700 celui des femmes, à 8000 celui des garçons de moins de 15 ans et à 8100 celui des filles du même âge. Il apparaît que les nombreux décès de femmes en couche expliquent le léger déséquilibre du sex ratio chez les adultes alors qu'en général on observera une très légère majorité de filles parmi les jeunes. Si les naissances étaient nombreuses dès le début de l'esclavage, la forte mortalité infantile, qui s'étendra quasiment jusqu'à la fin de la première moitié du XXème siècle, ne pouvait permettre un accroissement de la population esclave aussi spectaculaire que celui entraîné par le recours à la Traite. Toutefois le fait que le groupe créole passe de 119 en 1704 à 1503 en 1735 puis à 8420 en 1767 et près de 42 000 en 1848 démontre une capacité de renouvellement des générations assez conséquente. Certes, le pourcentage d'esclaves créoles diminuera parfois par rapport à l'ensemble de la population servile mais cela ne démontre pas que ce groupe ne possède pas la capacité, ou qu'il refuse par une démarche de résistance, de se reproduire biologiquement et socialement. Son augmentation naturelle démontre donc une forte vivacité, certes en corrélation avec l'arrivée de nouveaux parents potentiels.
Toutefois les conditions de vie inhérentes à l'esclavage, malnutrition, grossesses non protégées, travaux très durs, santé non prise en compte, c'est-à-dire une utilisation des corps au maximum de leurs capacités et au minimum des dépenses pour la survie, faussent cette capacité à se maintenir démographiquement.
Cette croissance exponentielle, à laquelle ont contribué les esclaves victimes de la Traite, nous amène à poser la question de la viabilité démographique de la société des esclaves. Au moment où cette société avait suffisamment de ressources internes pour se maintenir et croître, si la Traite avait été abolie, éventuellement l'esclavage, le monde des esclaves aurait-il périclité comme semblaient le craindre certains propriétaires ?
Pour l'historien cependant, la question doit être étudiée. Dans les sociétés d'origines, les populations non soumises à l'esclavage ne disparaissaient pas. La fertilité des femmes permettait le renouvellement des générations. Il est certain qu'en n'étant plus astreint à l'esclavage, la mortalité des jeunes enfants auraient été à peu près similaire à celle des Libres et le renouvellement des générations indiscutable. Les choix économiques impliqués par la volonté de perpétuer le système d'exploitation coloniale se porteront donc sur l'amplification de la Traite dans la seconde moitié du 18 siècle puis par le recours à la Traite illégale, et après l'abolition, par l'arrivée massive de travailleurs engagés. Il convient d'approfondir les études sur le peuplement après 1848 afin de discerner ce qui relèvera dès lors d'un contrat et ce qui perpétuera une forme d'esclavagisme.


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