Le poète Sidi Abdellah Abdelmalki :La voix de la résistance

Sidi Abdellah Abdelmalki

Le poète marocain vient de publier son nouveau recueil aux éditions L'Harmattan, à Paris. Palmes et blessures vogue entre "souffle engagé et épanchement intimiste", comme le souligne un commentaire.
Sidi Abdellah Abdelmalki, né en 1961 à Boumia au Moyen Atlas, a fait ses études à Rabat, puis à Poitiers et Montpellier en France. Il enseigne actuellement à Rabat.

1- Palmes et blessures est paru chez l'Harmattan, pourquoi ? Les éditeurs marocains vous refusent ?
Non. On ne peut pas parler de refus, mais, tout simplement, parce que pour être édité au Maroc, il faut faire partie d'un réseau de relations personnelles ou de tendances politiques, vivre dans un système ou en faire partie. Par conséquent, j'ai préféré vivre d'abord l'expérience de l'autoédition, puis chercher par la suite un autre espace d'accueil ouvert à l'écoute d'autres voix. Et c'est grâce à l'Harmattan que Palmes et blessures est aujourd'hui publié et diffusé. En fait, j'ai souhaité rencontrer un éditeur marocain avant même la publication de mon premier recueil en 2002. Mais, comme la situation du livre au Maroc ne permet pas aux éditeurs de réaliser des ventes raisonnables, on a tendance à répéter que la poésie n'est pas rentable et que le choix de la langue, en matière de poésie, rebute le lecteur marocain ; on préfère une poésie en langue arabe. C'est un point de vue. Mais, en matière de création, de culture et de pensée, je crois que la langue ne doit pas constituer une entrave identitaire ou un enjeu politique. Le problème, peut-être, est dans l'esprit qui pense, non dans la langue qui "véhicule". Toutefois, je garde un bon souvenir d'un éditeur marocain, qui a lu le manuscrit et qui a tenu à me témoigner le plaisir de me lire, me confortant ainsi dans mon choix d'aller voir ailleurs !
2- C'est votre troisième livre, comment vous le situez?
Un peu différent des premiers recueils. C'est une nouvelle expérience sur le chemin du chant parfait où se mêlent et s'enlacent verbe, souffle et voix. Palmes et blessures traduit au niveau de la composition cette aventure en faisant coïncider vers et prose, créant ainsi de nouveaux rapports avec les êtres et les choses. C'est une sorte de mise en scène du moi dans l'espace du poème, qui inscrit la voix poétique dans la dimension de l'intellect (la mémoire), de l'universel et des dangers contemporains. Sinon, c'est la même voix tourmentée, mais vigoureuse, que l'on retrouve dans les trois recueils. L'œuvre s'inscrit dans une continuité.
3- De quoi s'agit-il ? une autobiographie poétique ?
Une autobiographie ? Non. Le "je" dans un poème n'est pas forcément une personne identifiable, un individu caractérisé ; c'est plutôt une voix, issue d'un verbe qui se fait chant dans l'espace du poème. De plus, il n'y a pas véritablement récit autobiographique au sens traditionnel. Le poème raconte-t-il une histoire ? Non. L'Histoire est projet, souffle ; elle est en puissance. Dans ce cas, c'est au lecteur que revient la tâche de construire ou de reconstituer l'histoire. D'ailleurs, on ne lit pas un poème pour comprendre ; on dit, on écoute un poème pour sentir et penser. Mais, on peut parler d'une forme d'autobiographie poétique dans la mesure où les premiers vers présentent un moi dispersé ou en train de se défaire, par opposition au moi autobiographique accompli. De plus, le "je" lyrique dans mes textes débordent les frontières d'une quelconque identification du "je" et du "moi" pour devenir anonyme, impersonnel, humain. C'est un peu complexe.
4- C'est la même voix qui se répète dans vos livres : celle de la résistance, pourquoi ?
Oui ; dans La belle résistance, titre d'un poème de l'Oiseau de mer (2005), on lit ces deux vers de la fin : "On crie la démocratie/ Je chante la solitude". Si c'était à refaire, j'écrirais les mêmes vers aujourd'hui ; la démocratie, invention humaine, un moyen destiné à servir l'organisation des hommes, se transforme en une machine à broyer l'humain au nom de valeurs bafouées : liberté, égalité, justice, droits, etc. Au lieu de libérer, la démocratie terrorise les âmes et érige des murs de séparation entre les hommes. Les peuples aspirent en fait à la justice ; on leur fait croire que la démocratie garantit et assure la justice ; or, la démocratie n'est qu'un jeu dont les règles et les dés sont troués. Les derniers événements à Gaza ont levé le voile sur la mauvaise foi et le cynisme du monde libre. L'Occident, par son agressivité (diplomatique, militaire, économique, culturelle etc.) dirigée contre les pays arabes et musulmans, trahit l'une des valeurs fondamentales de la démocratie : l'acceptation de l'autre, de la différence, de la contradiction. N'est démocrate que celui qui me ressemble. C'est la devise du Dominant. C'est un argument pour justifier la légitimité de l'esprit de résistance au sein des communautés dominées. La résistance, c'est un état d'esprit, une autre façon de penser, de vivre, d'être. La résistance est le propre de l'homme dans les temps de crise, de domination, d'occupation ; et de paix ! A-t-on tiré des leçons de l'Histoire ? Là est la question.
5- L'aspect intimiste ne fausse-t-il pas votre engagement pour une poétique de la résistance ?
Je crois que l'on ne peut pas ne pas être impliqué dans la vie ; c'est une sorte d'engagement naturel, spontané. Et c'est dans les moments d'intense présence à soi que l'on sent véritablement le destin des hommes ; on déborde sa propre subjectivité pour s'élever à cette humanité partagée ; le spectacle s'élargit, d'autres voix s'imposent, et le passage de l'intime à l'anonyme s'opère, fluide et transparent. Sur un autre plan symbolique ou métaphorique, il s'agit de la situation de l'esprit de l'intellectuel arabe, en état de crise, pour ne pas dire de faillite. Ce qui est mis en jeu, en fin de compte, c'est l'écart qui sépare l'homme de l'Histoire, le rêve de la réalité.
6- Pensez-vous que le livre, la poésie a une place dans la vie culturelle au Maroc ?
Certainement. La poésie est ancrée dans la tradition orale arabo-berbère. Mais, on oublie souvent qu'elle est faite pour être écoutée, dite par le poète lui-même ; par conséquent elle a besoin de conditions particulières pour s'accomplir, se réaliser. C'est une voix qui interpelle, interroge d'autres voix. Sans l'existence d'un espace d'écoute propre, la poésie demeure un genre mineur, marginal, loin des foules. La poésie, en fait, a besoin d'auditeurs pour conquérir des lecteurs. C'est d'ailleurs le cas pour tous les genres littéraires. Sinon comment expliquer la mévente du livre en général ?
7- La Palestine est présente dans vos écrits, Gaza en particulier, n'est-ce pas un sujet usé, dépoétisé ?
Qu'on le veuille ou non, c'est le moteur de notre Histoire, à nous arabes et musulmans. C'est pourquoi le thème est essentiel (au sens fort du mot). Se détacher de la Palestine ou y renoncer, c'est pratiquement condamner son avenir, son futur. (Je pense bien sûr aux peuples ; les politiciens, eux, construisent leur avenir autrement.) Au-delà d'un quelconque parti pris, un homme libre ne peut en aucun cas considérer que les drames qui s'y jouent ne concernent que ceux qui les subissent. D'où la responsabilité de l'intellectuel, du créateur de faire sien le combat de l'homme opprimé et de dénoncer l'agresseur. La dernière guerre contre Gaza a montré une fois encore que notre identité, notre dignité, notre liberté, notre terre sont à conquérir, mais à une seule condition : la libération de la Palestine occupée et d'Al Qods prise en otage. Le thème de la Palestine demeure donc une source d'inspiration inépuisable pour tous les créateurs ; et chacun est libre de le traiter à sa façon.

Entretien : Khalil Rais, L'Opinion 27 mars 2009 p. 6


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