"Cimetière rêveur" de Sidi Abdellah Abdelmalki

Sidi Abdellah Abdelmalki

"J'écris … car écrire est urgent."

Ce voyage dans l'univers des mots, des rythmes et des images nous dévoile la violence de la guerre, les blessures de la vie et l'authenticité de la révolte du poète. Les mots s'envolent, car dépouillés. La voix, verbe musical ou rythmé, devient chant. Et les silences font la joie de l'esprit qui pense. Concision, précision poétique et profondeur des émotions, voilà ce qui enchante dans l'écriture du poète.

1- Vous venez de publier un nouveau recueil de poésie à L'Harmattan Cimetière rêveur; quelle en est la motivation profonde ?
Parce qu'écrire est urgent, j'ai donc écrit. En fait, j'ai voulu dire, à travers ce recueil, le drame d'une nation divisée, la Nation Arabe, exprimer le tragique d'une cité, Gaza vivant sous blocus, que la séparation du mur accentue davantage. Il fallait dire assez. Etait-ce suffisant pour déclencher cette aventure dans l'univers des mots, des sons des images et des rythmes ? Je pense qu'il y a un peu de ça. Le poète semble ainsi avoir trouvé sa voie (voix) dans l'incarnation du papillon, être fragile et impuissant, faible et inoffensif, qui se retrouve face au mur. Dans un sursaut à la fois héroïque et candide, il accomplit son destin.
2- Le titre est original, s'inscrit-il dans une rivalité ou dans une rencontre poétiques?
Je ne rivalise avec personne. Il ne s'agit pas non plus, quand j'écris, d'imiter ou de dépasser un modèle. Je crois que le mot "rencontre" convient mieux aux relations entre artistes. Par conséquent, je tiens à cette originalité de l'image ou de l'oxymore. Peut-être, l'image du "cimetière" -moins "rêveur"- convient-elle bien à l'image que nous renvoient les Gouvernements arabes oubliés, effacés sur la scène mondiale, à celle des peuples dévoyés et perdus. L'image dans ce cas est banale, usée. Mais, "cimetière" associé à "rêveur" ouvre sur une nouvelle dimension, non pas celle du néant mais celle de la vie, de l'espoir. Ainsi, ceux qui sont morts, sur le champ du combat pour la liberté et la dignité, ne le sont pas en fait puisqu'ils rêvent, ou sont en train de rêver; ils vivent dans un au-delà de la mort, qui est la vraie vie. La référence est coranique, c'est clair. C'est un hymne aux martyrs de la liberté qui sont tombés à Gaza et dans toute la Palestine. L'illustration, la silhouette d'une enfant, debout, comme sortie de sous les décombres, renforce cette vision de la régénération après la mort et la destruction. "Cimetière rêveur" est une image oxymorique de l'espoir, où vie et mort s'accompagnent pour la vie.
3- Il s'en dégage une colère contenue, raisonnable. Est-ce le signe d'une défiance de la part de cette voix qui s'exprime, certes, dans un contexte mondial de tension, d'insécurité et de guerre?
La poésie procède du cri ; or le cri naît de la colère !comment ne pas exprimer alors sa colère devant les images de violence et de barbarie à visage humain qui nous parviennent du Moyen Orient et d'Asie ? En Palestine occupée, c'est ce qu'on refuse aux palestiniens : de se mettre en colère, d'être humain. Si on prend les armes pour exprimer sa colère, on est terroriste ; si on se parle pour la réguler, on est terroriste ; si on se tait pour la contenir, on est potentiellement terroriste. On ne s'en sort pas sous le régime tortionnaire des sionistes. C'est pourquoi la poésie demeure ce cri de colère qui perce, à jets de mots et d'images, les murs du silence et les voiles du sommeil qui couvrent les consciences. La colère poétique maintient l'esprit en éveil.
4- Pourquoi cet ancrage de la thématique du recueil dans le présent immédiat, c'est-à-dire celui de l'événement historique?
Le présent en question peut être un présent plein, par sa double étendue dans le passé et dans le futur. De même, un événement n'est pas isolé ; il fait ou donne suite à d'autres événements. C'est en fait ce présent immédiat qui me permet d'être présent à moi-même, d'être conscient des temps qui courent et d'appréhender l'opacité du monde. Aussi, me paraît-il difficile de concevoir une œuvre sans ancrage historique ou d'admettre qu'un écrivain ne soit pas tenté, ou affecté, par l'histoire immédiate. La coïncidence du monde présent d'avec mon présent est essentielle. C'est ce qui fait la situation historique d'un être dans le réel, c'est-à-dire sa liberté, grâce à laquelle il définit son engagement. Un écrivain devrait d'abord être un écrivain de son temps, sinon comment comprendre le passé ou anticiper le futur sans l'appréhension de son présent ?
5- Comment voyez-vous l'état de l'esprit de l'intellectuel marocain ?
C'est flou. On joue sur des cordes malheureusement monotones. Des figures d'intellectuels passent, mais ne laissent pas des traces porteuses. Elles repartent avec un cachet sous le bras. Mission accomplie. On prend les mêmes et on recommence. Certains écrivains n'hésitent pas à montrer leurs réticences à l'appellation d'intellectuel. C'est un fardeau, et c'est dangereux. Notre intellect s'est vidé de sa substance. Symptôme d'une pensée qui ne coule plus. Vous comprenez, le constat n'est pas optimiste.
6- Comment travaillez-vous ? Toujours suivant votre humeur ?
La dernière partie du recueil "Le poète et les mots" éclaire, en plus du travail sur les mots, mon attitude poétique. L'écriture vient au moment de cette coïncidence d'avec soi. J'écris dans la transparence jusqu'à me surprendre. C'est pourquoi un écrivain qui voile un réel déjà voilé, ou qui cultive le mensonge de l'écriture, fausse de ce fait sa vocation et son engagement : on écrit sur commande ; on n'est plus libre ; les mots sonnent creux. En ce qui me concerne, oui, j'écris selon mes humeurs. Quand l'humeur m'en prend, je me sens pleinement libre. Par ailleurs, quand je touche à la version finale, je fais lire mes ébauches à des amis. Souvent leurs remarques m'apportent un plus; ne serait-ce qu'un encouragement. Quand ils liront le recueil dans sa version publiée, ils s'apercevront du travail, des changements effectués. Ecrire, c'est également un travail d'écoute et d'humilité.
7- Vos projets ?
Un roman ou un récit (autobiographique ?) qui mettrait en regard, à travers l'aventure d'un étudiant marocain en France, le Maroc et la France : deux cultures différentes, deux géographies différentes, deux sociétés différentes, deux systèmes de valeurs différents. Dialogue ou rivalité ? Plutôt rencontre ? Ou bien proximité ? En attendant, je vous livre en exclusivité un extrait :
"L'avion, en provenance de Casablanca, atterrit à l'aéroport de Bordeaux-Mérignac, un lundi. Il était 13h. Il ne pensa pas tout de suite au déjeuner habituel ; de quoi reprendre des forces. D'ailleurs toute envie de manger l'avait quitté à ce moment là. Son rêve venait-il de se réaliser ? Se retrouver sur le sol de cet ailleurs à la fois attractif et répulsif ! Quelle aubaine pour un jeune campagnard ! Il se souvint de sa première tentative échouée chez le caïd de son village, Boumia. Il trouvait la question "Pourquoi veux-tu aller en France ?" insensée. L'idée que sa liberté de mouvement dépendait d'une volonté autre que la sienne le révoltait. Il ne put avoir son passeport, malgré le fameux certificat d'hébergement que lui avait envoyé un français, le patron de son cousin, vivant à Montpellier. Il ne comprenait pas le pourquoi ?
Il était 13h à Bordeaux. Personne ne l'attendait. Il était donc là sans savoir où aller ni quelle direction prendre. Mais cela ne le tourmentait pas. Il savait qu'il était né pour l'errance, un peu comme sa mère qui l'emmenait avec elle dans ses multiples voyages, à la rencontre de nouvelles connaissances ou à la recherche des personnes de sa grande famille, au nom du lien de sang, formule répétée comme pour justifier ses sorties incessantes. Non, il n'avait pas peur. Mais, seul son sac, contenant Le Bon Usage de Grevisse, des documents et quelques vêtements, le gênait. Errer sans avoir les mains dans les poches ! Le sac l'encombrait. Il se sentirait libéré, s'il trouvait la réponse au comment. Il décida de se confier, avant l'atterrissage, à son voisin dans l'avion, un marocain, probablement un enseignant universitaire. Ne pouvant l'aider, ce dernier lui livra pourtant le sésame qu'il attendait : "Pour votre sac, à la gare il y a la consigne ; il suffit de miser ; mais ne perdez pas la clé." C'était donc çà, la consigne ! Il se sentit tout d'un coup sécurisé.
Il était 13 h à Bordeaux. Le soleil ne brillait plus. Des gouttes de pluie l'attendaient à la descente. Les voyageurs, comme surpris par le mauvais temps, se dépêchèrent pour rejoindre le bus qui les attendait. Le voyage jusqu'à la gare de Bordeaux Saint-Jean n'était pas gratuit. Il fallait prendre un ticket. 15 francs. Le chauffeur du bus se chargeait lui-même d'encaisser. Le jeune homme signa sa présence sur le sol français, en dépensant les premiers francs des 3330 qu'il avait sur lui."
Khalil Rais
Sidi Abdellah Abdelmalki a publié :
Rue du Maure qui trompe suivi de l'Oiseau de mer, 2002. (Poésie)
Conte à rebours, 2005. (Poésie)
Palmes et blessures, L'Harmattan, 2009. (Poésie)
Cimetière rêveur, L'Harmattan, 2010. (Poésie)

Entretien réalisé par Khalil Raïs, L'Opinion, 1 octobre 2010


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