Le Testament de Ramanétaka

ALI MADI DJOUMOI

Le mariage d'une jeune reine est une affaire géopolitique

Le testament de Ramanétaka
Les luttes entre les fractions rivales à Madagascar avaient jeté leur dévolue sur l'archipel des Comores à la première moitié du XIXe siècle. Des chefs, chassés chez eux, élisaient refuge sur les petites îles de l'archipel comorien où ils se sont imposés contre leurs hôtes. A Mohéli, Ramanétaka a usurpé le pouvoir et régla sa succession en faveur de sa fille.
.Djoumbé Soudy, l'héritière de son père, Ramanétaka
Ce beau frère de Radama s'était exilé à Anjouan où il a été accueilli par le sultan Abdallah ben Allaoui en 1828. Mais il conspira contre le sultan en faveur du prince Saïd Ali. Le sultan l'expulsa de son île et trouva refuge à Mohéli où, en 1830, aida son hôte à repousser une attaque du sultan Abdallah ben Allaoui pour refus de sa suzeraineté. Après la victoire sur les Anjouanais, Ramanétaka chassa son hôte du pouvoir et se fit sultan de l'île. Mais les Mohéliens étaient très mécontents. Pour les apaiser, il s'est converti à l'islam et s'est engagé à ce que lui et ses compagnons Hovas élèvent leurs enfants dans l'islam. Et Il se fit appeler le sultan Abdel Rahmane. Les tensions sont retombées mais l'ex-sultan de Mohéli et ses partisans ne décoléraient pas.
En décembre 1835, ils ont participé à une large coalition des Comoriens des quatre îles, organisée et conduite par le sultan Abdallah ben Allaoui contre le sultan Abdel Rahmane. Celui-ci a bénéficié du mauvais temps pour mettre en déroute ses adversaires comoriens. Il a éliminé ses principaux adversaires, parmi lesquels les ancien sultans de Mohéli, celui de Mayotte, Boina Combo ; et enferma le sultan Abdallah ben Allaoui dans son cachot où il le laissa mourir de faim en 1836. Le sultan Abdel Rahman voulait affermir sa domination et celle de sa race. Il s'appliqua à éloigner des affaires les Mohéliens et n'admit aux charges et au nombre de ses guerriers que ses compagnons au nombre de soixante dix Hovas et Africains1.
Avant le crépuscule de sa vie, il fit jurer à tout le peuple qu'après sa mort, l'île entière ne reconnaisse pour souveraine que ses deux filles, DJoumbé Soudy et Djoumbé Salama. Il rassembla ses chefs et leur fit promettre, sous la loi du serment, de ne plus jamais donner ses filles en mariage à des Arabes : "Si vous ne pouvez trouver pour Jomby Soudy un parti convenable parmi les Hovas, menez la chez les Blancs ; ils en feront ce qu'ils voudront. Et si vous venez à être attaqués, que mes filles se refugient à Mayotte." Il n'en était cependant pas rassuré, si bien qu'avant d'expirer il mit ses deux filles sous la tutelle de la France.
2. Le mariage de Djoumbé Fatima
Le sultan Abdel Rahman est éteint en 1842 laissant une veuve et deux petites orphelines. Djoumbé Soudy, l'aînée, qui avait entre cinq et six ans, est désignée pour lui succéder. La veuve, Raova, aidée par les chefs notables, assurait la régence dans la continuité de la politique de son défunt mari. Le gouvernement français a rétribué madame Drouet, une hova, pour l'éducation française et chrétienne des deux princesses. La régente est décédée après s'être remariée à un Arabe d'Anjouan à qui s'opposaient les chefs hovas. La jeune reine était au centre des rivalités entre les différentes factions.
Le gouvernement français a dépêché une délégation à laquelle a pris part le préfet apostolique de Madagascar pour le couronnement de Djoumbé Fatima le 23 mai 1849. M. Février-Despontes, chargé de présider la cérémonie, lui a même apporté "des magnifiques cadeaux". Le gouverneur français à Mayotte, M. Passot, entretenait une correspondance suivie tout avec la jeune reine qu'avec madame Drouet, et traitait la première comme sa pupille.
Les autochtones étaient exclus du pouvoir et refoulés dans les villages autour de la capitale2. Les anciens compagnons de Ramanétaka formaient l'entourage de la jeune reine et détenaient en réalité la véritable souveraineté de l'île. Djoumbé Fatima se plaignait d'ailleurs de l'hégémonie des deux ministres, son oncle Ratsivandy et Abdallah Moussalim. Le gouverneur français de Mayotte qui veillait à sa protection envoya un bateau de guerre à Mohéli et les deux ministres oppresseurs sont déportés3. Les notables mohéliens tenaient à garder le contrôle sur Djoumbé Fatima. Ils étaient inquiets et jaloux de l'influence croissante de l'institutrice sur la jeune reine ; si bien qu'en 1851 ils l'expulsèrent de l'île aux dépens de la jeune reine.
Le mariage de la reine était une préoccupation de tout son entourage fait de Français et des Hovas. Chaque camp voulait garder son influence à travers le futur premier homme de l'île. La poussée chrétienne sur l'île inspira à l'Imam de Mascate un dessein de mariage avec la jeune reine. Mais la France y déjoua en 1847. M. Passot avait conçu le dessein de ménager l'union de la jeune reine de Mohéli et de l'héritier présomptif du trône hova à Tana, Rakoto-Saina pour préserver à tout jamais cette île de l'influence arabe. La jeune reine a d'ailleurs gardé ses liens avec son cousin et a envoyé une délégation à son couronnement sous le titre de Radama II. La France aurait également souhaité l'union de Saïd Omar et de Djoumbé Fatima.
Après que l'Imam de Mascate ait renoncé à toute prétention sur la reine de Mohéli, son neveu, Saïdy-Hamady-Makadara, venu dans l'île pour se faire fortune, exprime le désir de marier la jeune reine. Il fait la demande. Mais il est éconduit fort lestement par les chefs Hovas qui avaient une méfiance à l'endroit des Arabes. Il ne se découragea pas, multiplia les contacts et arrosa les chefs mohéliens ; jusqu'à ce que sa demande soit pour la troisième fois acceptée sous condition. La reine n'était cependant pas consentante, mais les chefs lui imposaient Saïdy-Hamady-Makadara. Un pacte d'alliance est soumis au prétendant avant la consommation de l'union. Il visait à assurer la primauté de la reine sur le roi, l'indépendance de l'île, la prépondérance des Hovas dans l'entourage de la reine, le respect de leurs coutumes et le règlement de la succession en faveur de Djoumbé Salama4.
Aussitôt ces conditions jurées par Hamady, le mariage est célébré à l'arabe en juin 1852. Mais le roi agit contre le pacte. Il s'impose à sa femme qui vit complètement recluse à la manière des femmes arabes. L'islam se renforce contre les Hovas et l'influence catholique. La reine aime son homme, tourne le dos aux coutumes hova et chrétienne. Quand les chefs mohéliens, excédés des exactions du roi, proposent à la reine de se séparer de son époux, elle refusa. Mais ils ne s'arrêtent pas là, de sorte qu'en 1860, ils le chassent et célèbrent son expulsion. Il trouve refuge à la Grande Comore où il décède en 1864.
Ils ont enfin chassé les Arabes pour dominer Mohéli et perpétuer le souvenir du pouvoir des Hovas et des Français. Les Hovas ont d'ailleurs joué les supplétifs des Français pour prendre possession de l'île en 1886 et mettre un terme à l'influence arabe.
Bibliographie
Alfred Gervey, "Essai sur l'archipel des Comores", éd. Maisonneuve, Paris, 1870.
P. R. Langlois, "Jomby Soudy, scènes et récits des îles Comores", éd ; Albanel, Paris, 1872.
Edmond Légéret, "Étude sur les îles Comores", Imprimerie.G. Comprager, 1897.
Emile Vienne, "Notice sur Mayotte et les Comores", Imprimerie Alcan-levy, Paris, 1900.
"Histoire de Djoumbé Fatima, reine de Mohéli (1836-1878)" sur le blog de comcom_style.
Vinson Auguste, voyage à Madagascar au couronnement de Radama II, éd. Roret, Paris, 1865.

djalim


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