Une tenue de festayre. Corps en fêtes (de Bayonne)

Frédéric DUHART

Ces trois petits textes montèrent à Paris pour raconter une tenue des fêtes de Bayonne et une gourde de peau prêtées aux commissaires de l'exposition Couleurs sur corps. Quand les couleurs habillent le corps (CNRS, Nivea et Mairie de Paris), Jardins du Trocadéro, 24/10 au 09/11/2008. Ils parlent d'un temps aujourd'hui révolu où la fête bayonnaise se vivait pleinement jusqu'au petit matin.
HABIT DE FETE… Cette tenue fatiguée par une nuit au cœur de la liesse populaire nous donne déjà assez de matière pour esquisser une réflexion sur les fêtes de Bayonne ou plutôt sur ceux et celles qui les font car elles n'existent que dans l'action.
A Bayonne, en effet, la fête se vit, elle ne se donne pas à voir. C'est pour cela que vous n'entendrez jamais un festayre qualifier ses habits blancs et rouges de "déguisement". Cette tenue n'appartient véritablement qu'à une seule tradition: celle des fêtes de Bayonne contemporaines. Les premiers qui la portèrent ici l'empruntèrent au folklore des Sanfermines pour affirmer une expérience de ces mythiques festivités pamplonaises: faire la fête est un art qui passe par une initiation. Dans les années 1990, ceux qui agirent pour que la tenue blanche devînt la norme incontournable qu'elle est aujourd'hui le firent en espérant que sa blancheur inviterait à "la tenue morale". L'adoption d'un costume unique apparut aussi comme un moyen de gommer les différences au sein de la fête, de créer une éphémère communauté festayre vêtue de blanc et rouge où les différences sociales et les rapports de domination étaient suspendus.
L'ambiance étrange qui se ressent dans certaines rues, à certains moments rappelle que le propos était moins utopiste qu'il pourrait le paraître. Mais il y a habit blanc et habit blanc. La chemise que voici n'est pas de grande marque, elle n'est pas même de coton… Elle n'a pas été achetée, elle est un trophée ramené d'une course qui fut localement fameuse en son temps… Dans la blancheur de la nuit chaque tenue raconte un peu celui qui la porte, qu'il le veuille ou non…
LA FETE… TACHE A TACHE Cette chemise à la blancheur devenue douteuse après une nuit dans la fête nous invite à penser la tache et la relativité de la souillure. Après quelques bousculades qui la baptisèrent de vin rosé, après le frottement de la gourde de peau…Elle fut indéniablement maculée dans l'action de la fête.
Pourtant elle ne devint sale que sur le chemin du retour… En effet, la nature des taches qu'elle portait comme son degré de salissure restèrent totalement dans la norme acceptée au sein du groupe de festayres dans lequel évolua celui qui la portait. Le seuil de tolérance dépassé, la tache se fait stigmate d'un comportement excessif, déviant même. Bien sûr, les degrés d'acceptation de la tache varient considérablement d'un groupe à l'autre et rappellent que la fête est fondamentalement diversité dans son unité.
Par ses taches ou ses autocollants pareils à celui que cette chemise se vit apposer dans une peña altermondialiste, chaque tenue des fêtes raconte un itinéraire individuel. Avant d'être souillure, la tache est dans la rue bayonnaise un reste d'action fossilisé. Trace laissée par une chute durant la course de vaches, marques de rouge à lèvres… elle peut se faire trophée fièrement exhibé; reste de vomi, sang coulé lors d'une rixe… elle peut marquer durant toute une nuit celui qui franchit les limites acceptées par le plus grand nombre.
XAHAKOA Quand Bayonne festoie, Bayonne boit… Dans une culture festive où les sociabilités éthyliques jouent un rôle essentiel, une gourde de peau ("xahako" en basque, "guite" en gascon) a gagné une fonction pratique et une valeur symbolique importantes.
Peinte sur les affiches officielles, photographiée dans des mains de stars, chantée sur des airs connus de tous… la gourde est même devenue un véritable emblème de l'art de faire la fête à la bayonnaise.
Porté en bandoulière sur une tenue blanche, un xahako pareil à celui-ci fait littéralement couleur locale. Il présuppose en outre l'acquisition d'un certain degré dans la pratique de la fête par deux détails qui ne sont évidemment perceptibles qu'à des personnes déjà initiées: il s'agit d'un Las tres zetas fabriqué à Pampelune et le grain de son cuir indique une gourde en usage depuis plusieurs années. La chose sera vite vérifiée au moment de boire: un buveur rompu à l'usage du xahako ne se tache pas en buvant. Pour le novice qui ne sait pas encore adapter sa pression sur la gourde à sa capacité d'absorption, en revanche, les marques d'apprentissage sur la chemise sont presque assurées. Elles sont les témoins d'un boire associé à une certaine idée de la fête car l'intérieur goudronné de la gourde ne peut accueillir que certains types de boissons (vin, sangria) auxquelles il ne manque pas de conférer une subtile saveur bitumée… qu'il faut aussi apprendre à supporter sinon à apprécier!


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