LE QATAR, NOUVEL HÉRAUT DU PATRIMOINE EN TERRE ARABE

Lorraine Engel-Larchez

" À quoi joue le Qatar ?" En avril 2013, le Courrier international s'affolait déjà des velléités d'hégémonie de la pétromonarchie : sport, immobilier, industrie, luxe, culture… Aucun secteur n'échappe désormais aux investissements massifs des Qataris. Par sa stratégie de rayonnement international depuis une dizaine d'années, le micro-Émirat, jadis si discret, a réussi à s'imposer sur l'échiquier géopolitique du Golfe. Mais qu'en est-il de sa politique culturelle ?

La légitimation identitaire d'une communauté en déclin
Déchirée entre un courant progressiste et une tendance conservatrice, la société qatarie est aujourd'hui en voie de disparition, représentant moins de 15% de la population, un pourcentage qui équivaut à la part d'expatriés occidentaux. Les 70% restants sont constitués par une population émigrée et non qualifiée issue du Bangladesh, du Pakistan, de l'Inde et des Philippines. Malgré ce contexte d'inégalité socioéconomique, le Qatar est passé entre les mailles des Printemps arabes, observant d'un œil circonspect les soulèvements vite étouffés chez son voisin bahreïni. De plus, les Qataris, d'origine bédouine, sont détenteurs d'une culture orale transmise de générations en générations, qui se caractérise par très peu de vestiges matériels. Dans un article sur le Qatar en 2012, l'Independent ironisait sur la possibilité de "créer de la culture là où il n'y en a pas" [1]. À cela, un conservateur qatari interrogé en 2013 par Le Monde répond : "Pour la plupart des gens ici, les deux grands artistes du XXè siècle sont italiens et se nomment Ferrari et Maserati !" [2]. Voilà donc une décennie que les riches commanditaires qataris ont mis leur intelligence au service de l'invention d'un "patrimoine à l'occidentale" - et d'un héritage matériel - en présentant le résultat des récentes fouilles dans des musées flambants neufs encore peu fréquentés par les autochtones…
De l'UNESCO à la guerre en Syrie : l'ambivalence du Qatar
En 2014, le Qatar se faisait déjà le héraut de la conservation du patrimoine en terre arabe : "La pétromonarchie du Golfe, toujours à l'affût des évènements médiatiques et qui dépense sans compter pour promouvoir ses entreprises et son image, accueillait la 38è session du Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO, […] du 15 au 25 juin 2014" à Doha [3]. Après avoir fait inscrire la fauconnerie en 2012 sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, le Qatar a ajouté, avec ses voisins d'Oman et des Émirats arabes unis, les majlis, espaces traditionnels de réunion de la communauté, ayant un rôle prépondérant dans le transfert du patrimoine oral, comme la poésie nabati [4]. En 2015, c'est au tour du café arabe, "symbole de générosité" de rejoindre la Liste [5]. Sur les terres du Qatar, un seul site archéologique classé au patrimoine mondial toutefois, Al Zubarah, ville côtière fortifiée du Golfe devenue centre de la pêche perlière au XVIIIè siècle et qui sera abandonnée en 1811 [6]. En effet, avec les destructions massives perpétrées par l'État islamique entre mai et octobre 2015 à Palmyre, fameuse cité de la reine Zénobie au IIIè siècle, la question de la préservation du patrimoine matériel dans le monde arabe s'est révélée plus que jamais d'actualité. La guerre en Syrie, qui fêtait tristement ses cinq ans cette année, a d'ailleurs fait l'objet d'une exposition du 15 au 30 mars 2016 au sein du village culturel Katara à Doha, dans le cadre des Journées internationales de la Francophonie. Le photographe franco-syrien Ammar Abd Rabbo (1966-) y a livré un témoignage poignant dévoilant la destruction de la citadelle d'Alep du XIIIe siècle et la vie quotidienne des habitants sous les décombres [7]. Derrière la beauté de cette action culturelle en faveur de la paix en Syrie se cache toutefois les véritables raisons - économiques - du conflit : l'existence d'un projet de gazoduc qatari soutenu par les États-Unis qui transporterait le gaz vers l'Europe via Homs en contournant l'Irak au détriment de l'axe pétrolier Russie-Iran-Irak-Syrie.
Le Qatar, pionnier du "patrimoine durable" dans le Golfe
Le Qatar le sait : "La modernité se définit comme un progrès décisif de la conscience de soi" [8]. Érigeant d'abord des musées dont l'architecture est inspirée de symboles arabes - la mosquée Ibn Tulun au Caire (879) pour le musée d'Art islamique de Pei ou la rose des sables pour le Musée national de Nouvel -, le Qatar franchit aujourd'hui un pas supplémentaire dans la quête de ses propres racines, en capitalisant sur son architecture locale. La restauration récente de quatre maisons traditionnelles a donné lieu à l'ouverture de musées au cœur de Msheireb [9], quartier commercial historique de Doha. "Rooted in the past while looking to the future", le nouveau complexe muséal est certifié par le label international Leadership in Energy and Environmental Design. Conscient d'être le premier pollueur au monde [10], le Qatar a ouvert en 2013 la plus grande centrale d'énergie solaire du pays. Il lui tient donc à cœur de donner naissance à une nouvelle forme durable du patrimoine. Avec une biosphère vernaculaire préservée, tels les falaises blanches de la péninsule de Ras Brouq ou l'île de la pourpre (Jazirat Bin Ghanam) fréquentée par les pêcheurs de perles dès le 2e millénaire av. J.C., la pétromonarchie fait désormais partie des destinations vertes.
Entre crise économique et sociale, les nouveaux défis du Qatar
En raison de la chute du cours mondial du baril de pétrole, le Qatar a été contraint de supprimer 240 postes au sein de l'Autorité des musées du Qatar, entreprise privée depuis 2014 [11]. Pourtant, début 2016, la presse soupçonnait Doha d'être l'auteur de la transaction privée de 300 millions de dollars pour l'achat de la toile Quand te maries-tu ? par Gauguin (1892). Alors que le marché moyen-oriental est habituellement détenu par les maisons de ventes internationales - Sotheby's s'est installé à Doha en 2009, Christie's à Dubaï en mai 2006 puis Bonham's en 2008 - depuis le 6 mars 2016, les ventes aux enchères s'ouvrent à la concurrence avec l'ouverture de la société Al Bahie [12]. Pas de souci économique majeur donc du côté de l'art et de l'image …
Dans le même temps, le Qatar se voit confronté à un tournant décisif de son histoire sociale. Harcelé par des ONG de défense des droits de l'homme telle Amnesty International dénonçant les quelques 1400 ouvriers qui ont déjà trouvé la mort sur les chantiers de la Coupe du monde 2022 [13], Doha se serait enfin décidée à "abolir" le 30 octobre 2015 le système archaïque de la kafala, assimilé à de l'esclavage moderne, empêchant les ouvriers étrangers de changer d'emploi ou de quitter le pays sans l'autorisation de leur patron. Depuis, la capitale qatarie a transformé la Bin Jelmood House en musée de l'histoire de l'esclavage dans le monde arabe, une manière de réécrire cet aspect tabou de son histoire [14]… Prisonnières de la tradition islamique, les femmes qataries cherchent quant à elles à s'émanciper par la création artistique. Les princesses font bien figure d'exception - question d'image -, ainsi, la Sheikha Mozah [15], mère de l'actuel émir Tamim, préside la fondation du Qatar dédiée à l'éducation et la famille, tandis que sa fille, Sheikha al-Mayassa [16], préside l'Autorité des musées du Qatar. D'ailleurs, avec un meilleur niveau d'éducation, les Qataries sont aujourd'hui 68 % à ne pas être mariées [17]… Faut-il y voir un espoir d'émancipation [18] ?
N'oublions pas qu'à travers le cas du Qatar, ce sont les notions de progrès, de modernité et du rôle de l'art dans le développement social qui sont à redéfinir au cœur d'un référentiel non-occidental. Si la modernité en Occident est synonyme de démocratie, d'égalité des droits entre hommes et femmes et de lutte contre l'arbitraire et la corruption, la modernité à laquelle le Qatar aspire se veut propre au monde arabe. Pour autant, cette heureuse émancipation de l'Occident en tant que "modèle type du progrès" [19] ne l'affranchit pas du respect des droits de l'Homme. Car "L'histoire est […] par l'expérience, le moyen de tout perfectionnement" (Lamartine, Antar, 1864).

Lorraine Engel-Larchez

[1] Tahira YAQOOB, "Can billion-dollar investments put Qatar on the cultural map ?", The Independent, samedi 20 octobre 2012.
[2] "Moi Qatar, maître du monde … MQMM ?", Le Monde, mars 2013, Dossiers & Documents (p. 1-10), n° 428, rubrique "Promouvoir la culture islamique", article "Le musée-phare des arts islamiques", p. 10.
[3] Jean-Christophe CASTELAIN, "UNESCO : 1007 sites inscrits au Patrimoine mondial", Le Journal des arts, 4 juillet-4 septembre 2014, n° 417.
[4] "Le Majlis, un espace culturel et social", site Internet officiel de l'UNESCO, Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, URL : http://www.unesco.org/culture/ich/fr/RL/le-majlis-un-espace-culturel-et-social-01076, consulté le 13 avril 2016.
[5] "Le café arabe, symbole de générosité", site Internet officiel de l'UNESCO, Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, URL : http://www.unesco.org/culture/ich/fr/RL/le-cafe-arabe-un-symbole-de-generosite-01074, consulté le 13 avril 2016.
[6] Cf. 37è comité du Patrimoine mondial de l'UNESCO à Phnom Penh (Cambodge), 22 juin 2013.
[7] Patricia GENDREY, "Alep, à elles, eux, paix", Qatar Actu (Actualité, culture et guide des expatriés francophones du Qatar), 15 mars 2016, consulté le 2 avril 2016.
[8] Selon le philosophe français du courant démocrate-chrétien Étienne Borne (1907-1993).
[9] Msheireb Downtown Doha, URL : http://www.msheireb.com/en-us/projects/msheirebdowntowndoha.aspx, consulté le 13 avril 2016.
[10] Suivi des Émirats arabes unis et du Bahreïn, selon le programme 2011 des Nations unies pour le Développement, in Nabil ENNASRI, L'Énigme du Qatar, Paris, Iris et Armand Colin, 2013, 199 p.
[11] Nathalie EGGS, "Le Qatar doit couper ses budgets culture", Le Journal des arts, 14 mars 2016.
[12] Nathalie EGGS, "Le Qatar inaugure sa première maison de ventes aux enchères régionale", Le Journal des arts, 31 mars 2016.
[13] Selon le rapport de la confédération syndicale internationale en 2014.
[14] Tom FINN, "Qatar slavery museum aims to address modern exploitation", Reuters, 18 novembre 2015.
[15] Seconde femme du précédent émir Sheikh Hamad al-Thani, épousée en 1977 pour sceller la paix avec le clan d'opposants réformistes des al-Missned, présidente de la Fondation du Qatar depuis 1995, vice-présidente du Conseil suprême des Affaires familiales depuis 2002, présidente de la Fondation arabe pour la démocratie, envoyée spéciale de l'UNESCO pour l'éducation et l'enseignement supérieur en 2003, instigatrice en 2008 du Centre de Doha pour la liberté de presse, co-présidente en 2011 de l'Alliance des civilisations à Doha aux côtés de Ban Ki-Moon, Secrétaire général des Nations unies.
[16] Née en 1982, elle est détentrice d'une licence en littérature à l'université Duke de Caroline du Nord puis Columbia de New York avant de décrocher son master à Science Po Paris. Surnommée la "culture queen" par les Britanniques en raison de ses achats aux prix exorbitants sur le marché de l'art, elle a été sacrée parmi les cent femmes les plus influentes au monde par le magazine Forbes en 2012.
[17] Les femmes représentent aujourd'hui jusqu'à 80% des effectifs dans certaines filières à l'université de Doha, selon Mehdi LAZAR, Le Qatar aujourd'hui, la singulière trajectoire d'un riche Émirat, Paris, Michalon, 2013, 238 p.
[18] Selon Mehdi LAZAR dans Le Qatar aujourd'hui, la singulière trajectoire d'un riche Émirat (Paris, Michalon, 2013, 238 p.), le taux d'emploi des femmes au Qatar était de 27 % en 2001 et de 36 % en 2008.
[19] À ce sujet, le philosophe égyptien Hassan Hanafi (1937-) affirmait en 1991 dans son Introduction à la science de l'occidentalisme : "L'occidentalisme, en tant que science, vise précisément à renverser la tendance. L'Occident n'est plus la source du savoir, il devient objet du savoir. Celui-ci doit cesser d'être le modèle suprême, le modèle indiscuté et indiscutable du savoir."
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