Comme si un appel: un voyage... poétique et pittoresque.

Sidi Abdellah Abdelmalki

Le roman de SA Abdelmalki Comme si un appel:
Un voyage dans le temps et l'espace du Maroc jusqu'en France. Poétique et pittoresque.

Entretien réalisé par Khalil RAIS (L'Opinion, page culture, vendredi 16 décembre 2016)
Sidi Abdellah ABDELMALKI, auteur de plusieurs recueils de poésie, vient de publier aux éditions l'Harmattan, Collection Lettres du monde Arabe son premier roman intitulé Comme si un appel (novembre 2016). Nous avons eu cet entretien avec l'auteur :
Comme si un appel est un roman qui renferme des textes sincères et touchants : s'agit-il d'un roman autobiographique ?
Je crois qu'il faut souligner d'abord que la vie d'une personne ne peut être contenue dans un ou plusieurs livres. A partir de là, toute tentative purement autobiographique, pour ainsi dire, est vouée à l'échec, c'est-dire-dire à la complaisance, à la fiction, au mensonge, au codage, au silence. Mais, la vérité et la sincérité peuvent se trouver là où l'on pense d'abord qu'elles sont niées, mystifiées. D'où, si je porte un masque (la troisième personne, par exemple) demeure-t-il toujours je ? C'est pourquoi il est nécessaire de corriger son regard dans l'approche de l'expression de soi, en particulier ce qui touche à la sincérité du discours ou à la fidélité aux (des) mots. Ainsi, les faits racontés, provoqués ou subis, seront peu révélateurs s'ils ne touchent pas à la profondeur de l'être. En revanche, appréhender la quête du je permet de construire le profil d'un être qui se révèle à lui-même, dans un élan d'ouverture à l'autre, tout en sachant que la sincérité, c'est-à-dire la coïncidence d'avec soi, est à la fois mouvante et indicible. Il est difficile donc de soutenir que ce que je écrit est moi dans toute sa vérité. L'écriture deviendrait alors comme ce marbre froid sur lequel on s'acharne pour en révéler l'image modèle.
Votre roman nous introduit dans des lieus divers et différents : est-ce une invitation à la découverte des paysages marocains à travers le personnage d'Abdou ?
Sans doute, un regard étranger (celui d'un Français, par exemple) relèverait dans ces textes dits sincères et touchants une empreinte d'exotisme. L'idée de faire connaître certains endroits du Maroc est fort présente, en particulier la région de Midelt-Tafilalt. C'est pourquoi la description, oscillant entre objectivité et expressivité, est une véritable pause dans le mouvement spatial du personnage. Non seulement l'espace est mis en valeur, mais également l'atmosphère qui s'y dégage revêt une dimension sociologique et historique, laquelle permet au lecteur de s'informer et de comprendre la vie et les hommes de cette région-là. Le lecteur est ainsi invité à une véritable découverte comme s'il entrait dans ces espaces pour la première fois. En fait, l'intention du narrateur est de faire revivre un passé, révolu mais présent dans la mémoire des générations qui ont vécu ce temps, en dotant chaque détail, chaque instant d'une charge émotionnelle, nostalgique et intime. Il y a délibérément un investissement esthétique et poétique dans cette découverte non seulement d'une partie du Maroc, mais également de certaines villes françaises comme Bordeaux, Poitiers et Montpellier. C'est un voyage dans le temps et l'espace du Maroc jusqu'en France. Le regard du narrateur est ainsi double. Et si exotisme il y a, il faut en parler au pluriel ; c'est ici et là-bas. Cet aspect est à souligner.
Comment se fait-il que votre style d'écriture soit moderne, pointu et raffiné ?
Ce n'est pas à moi de juger du style d'écriture ; mais, c'est vrai, il y a un travail, une certaine exigence, une certaine rigueur dans l'écriture. C'est, je crois, le style qui convient au langage du cœur et des tripes. Car, pour exprimer une autre façon de parler de soi et des autres, ou tenter de relier le présent et le passé, de joindre le dit et le non-dit, tout cela nécessite un style approprié et un travail d'écriture. D'autre part, c'est tout simplement parce qu'il faut respecter l'intelligence du lecteur, ses goûts, ses attentes, et, dans une certaine mesure, lui présenter un exemple de style qu'il pourrait partager. Nous sommes loin ici d'un style vulgaire et osé, arrogant et impudique, relâché et familier, bavard et exagéré. Il faut donner plaisir à vous lire en libérant le lecteur de la présence excessive de la subjectivité de celui qui écrit. Tout doit être mesuré, l'ironie, l'humour, le comique, la satire etc. En gros, c'est une écriture de la bonne mesure (et du sourire !) qui fait participer le lecteur dans la compréhension, l'interprétation et la reconstruction du sens du texte. En tout cas, j'espère que le lecteur ne se sentira pas passif.
Pourquoi des thèmes d'actualité tels que l'amour, la jeunesse, l'immigration ?
Il faut reconnaître que la mode aujourd'hui est de parler faussement ou mal de l'amour. Lorsqu'on aborde ce thème, ce qui est souvent mis en avant, c'est le corps, le sexe, l'adultère, l'amour libre… Bref, c'est le monde de la débauche et de la perversion qui impose ses valeurs au monde de la création. Certains diront que c'est ce qui se vend le plus aujourd'hui, et que les hommes ont besoin de ce genre de divertissement qui les libère des entraves de la société et de la religion. Les écrivains, qui vivent de leur plume ou qui cherchent la renommée, avec la complicité des éditeurs, cultivent à merveille ce bassin d'inspiration. J'ai donc voulu aborder ce thème sérieux qu'est l'amour sous un autre angle, dans sa pureté, sa pudeur, son humanité, avec des mots sincères, intimes, touchants qui prennent en compte la vérité du sentiment et de la sensibilité de l'être. Je ne parle pas de l'amour en termes de jouissance ni de plaisir mais en termes d'accord, de complémentarité, de communion, d'harmonie, de coïncidence d'avec l'autre. C'est plus la beauté de la relation amoureuse qui est posée que celle de son utilité et de son usage.
Quant au thème de la jeunesse, il est clair que les préoccupations de celle-ci ont changé aujourd'hui. Le monde virtuel (ou fictif) a fait son intrusion dans le monde réel à travers le développement de l'internet et des réseaux sociaux ; par conséquent, de nouveaux rapports avec le réel se sont installés. En revanche, la jeunesse, chantée dans ce roman, vit de et pour l'aventure réelle, effective, non fictive ni virtuelle. Elle est animée par le désir de découvrir, de voyager, d'aller à la rencontre de l'autre ; elle se prend en charge et est généreuse dans l'effort qu'elle accomplit ; elle écoute ce qui l'entoure et s'écoute elle-même. Elle est porteuse de rêves humains et universels. Bref à travers ce roman, c'est un appel que j'adresse à la jeunesse dans l'espoir de réhabiliter l'esprit d'aventure, garant de la réussite et de l'épanouissement de l'être.
Enfin, le thème de l'immigration est également traité sous l'angle de la précarité des conditions sociales et historiques des populations maghrébines de manière générale, y compris celles des étudiants. Bien sûr, il s'agit, dans ce roman, de jeter un nouveau regard sur les motivations de l'immigration et de soulever les enjeux qui accompagnent les questions d'intégration, de travail, de vie des maghrébins en France, à travers les personnages d'Ahmed et de Zohra. C'est toute la dimension humaine des immigrés qui est interpellée ainsi.
Pensez-vous que l'alternance des chapitres et des lettres fait l'originalité de votre œuvre ?
L'originalité de cette œuvre tient sans doute de cette alternance des chapitres et des lettres. Un lien secret est tissé entre eux. C'est une construction en écho qui fait communiquer les deux formes et qui permet au lecteur de rechercher, de construire un sens, une interprétation. Rien n'est donné de manière explicite et exhaustive. Le non-dit, le silence, la suggestion sollicitent l'activité et l'intelligence du lecteur, amené d'une façon ou d'une autre à s'interroger, à analyser, à méditer. Le lecteur paresseux sera rebuté par cette forme qui ne lui livre pas facilement la clé d'entrée dans la discrétion du texte. Cependant, cette alternance des chapitres et des lettres donne non seulement une certaine dynamique au mouvement du texte, mais en même temps une certaine clôture. Certains verront par exemple que chaque chapitre est à lui seul un roman en lui-même, ou que les lettres relancent le récit et lui donnent de la vigueur, ou encore que le récit éclaire les lettres. Toujours est-il que le lecteur est invité à y mettre du sien pour se retrouver lui-même.
Votre originalité tient également de votre grande ouverture d'esprit. Partagez-vous ce jugement?
Si l'on veut. Laisser une marge d'interprétation au lecteur relève de cette ouverture d'esprit. Il s'agit en fait de partager, de construire ensemble un sens, une vérité. Le souffle qui anime l'œuvre est profondément humain, c'est-à-dire qu'il s'inscrit dans l'espace de la diversité ou, en d'autres termes, d'une universalité différentielle. Les lettres avec leur non-dit, le récit de l'aventure d'Abdou en France, ses amitiés, tout cela retrace en filigrane cette ouverture d'esprit, ce dialogue des cultures, ce partage qui rapproche de l'autre. Bien entendu, la spécificité des uns et des autres est soulignée, mais jamais elle n'est érigée en tant que citadelle imprenable et interdite à l'autre. C'est ce qui explique la volonté de faire parler le langage de l'amour, de l'amitié et de la proximité. Aucune place n'est permise, en revanche, aux jugements catégoriques et exclusifs. C'est là peut-être le message de cette œuvre, si message il y a. La voix qui parle est celle d'un homme de lettres non celle d'un politicien partisan et partial ni celle d'un clerc au service d'une institution ou d'une idéologie. C'est la voix de la liberté et des grands espaces d'où est issu le personnage d'Abdou.
Du même auteur :
Cimetière rêveur (poésie), l'Harmattan, 2010.
Palmes et blessures (poésie), l'Harmattan, 2009.
Conte à rebours (poésie), Imprimerie Fédala, 2005.
Rue du Maure qui trompe suivi de L'oiseau de mer (poésie), Imprimerie Fédala 2002.
Lien: www.lopinion.ma/def.asp?codelangue=23&info=1085&date_ar=2016-12-21%2018:16:00


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