"Younes Benkirane ou la recherche de l'universel"

Par : Hinde Taarji

Ses amis lui ont donné le surnom affectueux de "Younes la tendresse". En effet, il en déborde. Pas seulement envers les êtres qui lui sont chers mais à l'égard de l'humanité en général. Younes Benkirane appartient à la race, quasi éteinte, des grands romantiques. Il croit en la bonté, en la générosité, en l'amitié. Surtout il croit en l'homme et il rêve d'universalité, une quête qui l'habite et guide ses pas dans la vie.

La très grande majorité des Marocains qui optent pour l'émigration y sont portés par des raisons économiques. Ce ne fut pas le cas de cet auteur en vers qui développe des logiciels en même temps qu'il écrit des poèmes. Si Younes Benkirane est parti, ou plutôt reparti, c'est par besoin de vivre dans un monde ouvert, de s'enrichir au contact de l'autre, de s'abreuver à la diversité humaine. Car, plus qu'un départ, il s'est agi, le concernant, d'un retour.
Le manque de l'ailleurs
Le départ définitif du Maroc survient fin 80. Mais c'est dix ans plus tôt, en 1975, à 18 ans que, bac en poche, Younes Benkirane fait pour la première fois cap sur la France. Il part à Toulouse pour poursuivre ses études universitaires. En 1986, diplômé en économie et gestion, il réintègre le bercail quand d'autres de ses camarades choisissent de rester définitivement dans l'Hexagone. Ce retour au pays après une décennie d'absence se déroule sans encombre. A peine arrivé, le jeune homme est recruté comme journaliste par le défunt magazine Kalima. Il y passe quatre ans, quatre années intenses passées à vivre une "très belle aventure" journalistique. Mais cette expérience, pour riche et passionnante qu'elle ait été, ne fixe pas le jeune homme dans le pays. L'appel de la France, ou plus précisément d'un monde moins clos, moins replié sur lui-même, vibre à ses oreilles. Il a envie de "retrouver une forme d'anonymat, de redevenir un inconnu", de "ressortir de cette forme d'emprisonnement vécue au Maroc".
Par "emprisonnement", Younes Benkirane entend le fait d'évoluer dans un univers pauvre en termes de diversité humaine. Il veut, confie-t-il, pouvoir croiser dans la rue des gens de toutes les couleurs et de toutes les races. "Quand je rentre dans un café, je me sens bien quand il y a des hommes et des femmes, des noirs et des blancs, des riches et des pauvres. Il me manque cette mixité sociale au Maroc".
Au-delà toutefois de ce besoin-là, c'est autre chose, d'encore plus viscéral qui le tenaille et qu'il explique comme une "forme d'exil intérieur". Un sentiment qui fait de lui quelqu'un qui "vit toujours avec le manque de l'ailleurs". Au Maroc, la France lui manque, et en France, le Maroc lui manque. Assis entre deux chaises, notre homme est en constante quête, une quête qu'il définit comme celle de l'universel.
"Qu'il est terrible l'exil !"
Le retour en France n'est pas facile pour le trentenaire d'alors. Il faut tout reprendre à zéro, trouver des moyens de subsistance en même que s'atteler à la préparation d'un doctorat. Pendant deux ans, Younes vit d'expédients, donnant des cours de français, de math et d'informatique tout en étudiant. Mais, progressivement, l'horizon s'éclaircit. De l'informatique, abordé en autodidacte, il va faire son métier, qui plus est "un métier qu'il a la chance d'aimer". Dans le même temps, il renoue avec une amante exigeante, une amante rencontrée lors de ses années toulousaines et qui depuis, ne l'a plus jamais quitté ; l'écriture. Younes Benkirane a commencé à écrire quand il était étudiant. Un étudiant très engagé dans le combat militant pour un Maroc démocratique. Un engagement prenant qui lui a laissé un goût d'inachevé, le sentiment d'une déperdition d'énergie dans des combats inutiles. D'où le désir "que l'action militante se fasse davantage dans la culture que dans la confrontation humaine". C'est ainsi que l'écriture lui apparait comme le moyen de construire sur la durée. Et de la poésie, il fait sa truelle.
Auteur d'un premier recueil en 2015, "Bouquet de fleurs d'orangers" suivi de "Pudeurs vertes au gré des chants", Younes Benkirane récidive en 2017 avec un "réquisiprose" intitulé "Mon pays, mon blues". A travers des vers cris, il y dit toute la brûlure de l'exil.
"Qu'il est terrible l'exil ; non celui qui est de quitter sa terre pour un autre pays - cet exil-là fut surmonté.
Non, l'exil dont il s'agit ici est autrement plus sournois. Plus féroce que la solitude, plus vif que la chair à vif.
C'est le retour de l'exil."

Par : Hinde Taarji

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