Malek BENNABI, le penseur intègre.

Sidi Abdellah Abdelmalki

Souvent cité dans les débats sérieux et graves qui ont suivi la guerre du Golf et les mouvements du Printemps arabe, Malek BENNABI (1905-1973, penseur algérien) demeure inconnu de la jeunesse arabe et méconnu des intellectuels progressistes ou libéraux arabes. Seuls les intellectuels qui se réclament de la tendance islamiste font de temps en temps appel à ses réflexions, à ses analyses à vocation sociologique, à son regard visionnaire quant à l'avenir du monde musulman, à la libération et à la renaissance de ses peuples. Aucune promotion n'est faite à sa pensée, aucune tentative de théorisation de ses idées n'est entreprise ou relancée par ses lecteurs. A peine si quelques uns d'entre eux, ceux qui l'ont côtoyé, ses disciples, et qui sont exclusivement des Algériens, abordent sa pensée dans une discrétion qui laisse à désirer.
Pourtant l'homme a écrit, a laissé une œuvre importante, de par sa qualité et sa valeur, qui aurait pu le hisser à l'échelle du penseur arabo-musulman du XX° siècle. Il aurait pu devenir un modèle de référence dans les réflexions académiques consacrées aux problèmes de notre siècle. Pourquoi cette négligence, cette méconnaissance de l'homme et de son œuvre ? Pourquoi a-t-il été délaissé par les responsables de son propre pays alors qu'il avait rempli, pour un moment, les fonctions de Directeur de l'Enseignement Supérieur ? Est-ce parce que son champ d'investigation s'intéresse à l'Islam et aux pays musulmans de manière générale ? Ou est-ce parce qu'il n'a pas suivi le chemin des Orientalistes qui président toujours à la définition des enjeux de la réflexion des intellectuels arabes ? Ou encore parce qu'il ne puise ses idées et sa méthode que dans son patrimoine culturel et civilisationnel divers et ouvert ? Ou enfin, faut-il pour être connu, diffusé, étudié recevoir ses lettres de noblesse de la part du Tribunal de la connaissance et de la culture, des valeurs et des idées, qui siège en Occident et qui est relié par l'institution de la Censure dans les pays colonisés ?
Peut-être que notre homme a-t-il tout simplement échappé très tôt au processus d'acculturation que faisait subir le Colonisateur aux enfants des Indigènes, et, dans ce cas, il ne devait jouir d'aucune faveur ni de relation privilégiée lui permettant de promouvoir ou d'élargir son audience. Peut-être était-il prédestiné à remplir une mission consistant à déconstruire le système de pensée et le discours démagogique du Maître colonisateur tout en utilisant les propres armes de ce dernier, et dans cet autre cas, on devait passer sous silence toute référence, toute allusion à sa pensée et œuvrer à la noyer dans les bruits du monde, surtout que les voix des acculturés se comptent par centaines. Qui sait ?
Toujours est-il que le statut de l'homme, son parcours, son œuvre, mérite que l'on s'y penche afin d'interroger ce qui, dans sa pensée, peut interpeler un lecteur du XXI° siècle ouvert aux problématiques du monde contemporain. L'approche sera donc libre de tout a priori méthodologique comme elle sera désintéressée de tout gain idéologique. La quête de la vérité et de la connaissance est la seule motivation valable en ces temps du déclin des idées et de la perte des valeurs.
J'ai découvert Malek BENNABI au début des années quatre-vingt, à Montpellier, à travers son œuvre Le Phénomène coranique, rédigée en 1946 dans la langue française que l'auteur maîtrise parfaitement, et publiée par la Fédération Internationale Islamique des Organisations d'Etudiants (I.I.F.S.O.) en 1980. J'avoue qu'à l'époque l'auteur et son œuvre m'était complètement inconnus. C'est grâce à mes relations amicales avec des étudiants maghrébins que je m'étais procuré un exemplaire du livre en question. Bien sûr, on ne pouvait pas le trouver en vente dans les librairies. Son édition était, si l'on peut dire, privée, restreinte. Plus tard, certains éditeurs spécialistes de l'édition musulmane francophone ont pris le relai de l'I.I.F.S.O. pour rendre l'œuvre accessible à un large public.
J'avoue que j'étais comme charmé lorsque j'ai commencé la lecture de cette œuvre. Je ne m'attendais pas à me retrouver devant un texte écrit par un arabe avec une rigueur, une précision et une originalité insoupçonnées. Le sujet abordé représentait à lui seul un défi intellectuel pour le jeune lecteur que j'étais. Le titre Le Phénomène coranique résumait à la fois l'intérêt du texte et l'intention de l'auteur. Par phénomène je comprenais qu'il fallait m'attendre à quelque chose qui échappe à la rationalité, qui sort de l'ordinaire, qui présente un aspect unique et original. L'adjectif de relation coranique définit le référent du nom dont il est dérivé, le Coran, objet de la réflexion de l'auteur. D'où la gravité et le sérieux de la question : quelle est la preuve du miracle coranique ? Quel critère fournirait l'argument irréfutable en faveur de l'origine, transcendante, surnaturelle du Coran ?
J'avoue également que ma curiosité a été davantage suscitée par le fait que je me trouvais dans un pays non musulman et que j'allais apprendre des choses, jusque-là ignorées, sur ma religion et sur le Coran. C'était comme si j'étais un néophyte de la religion. C'était comme si je découvrais l'Islam pour la première fois. Pourtant ce sentiment s'accompagnait du risque de voir mes croyances, mes idées reçues bousculées, ébranlées. En tout cas, les conditions étaient propices pour cultiver ce désir d'apprendre enfoui en moi, cette quête de la vérité dans une langue autre que celle du Coran. Et j'étais disposé, prédisposé à suivre l'appel, à répondre à cette invitation d'un intellectuel musulman, à lire dans une langue profane ce que je croyais maîtriser dans ma langue maternelle.
Dés les premières pages, l'auteur souligne l'essentiel du travail entrepris ("Le souci d'une méthode analytique dans l'étude du phénomène coranique."), et ce pour quoi il l'a réalisé : "Pratiquement, cette méthode voudrait embrasser un objet double : procurer, d'une part, aux jeunes Musulmans algériens une occasion de méditer la religion et suggérer, d'autre part, une réforme opportune dans l'esprit de l'exégèse classique." (p.9) La motivation de l'auteur se trouve, en fait, non seulement dans la situation critique de l'évolution culturelle dans les pays arabes, mais surtout dans la main mise des Orientalistes sur la formation intellectuelle des universitaires arabo-musulmans : "On pourrait encore s'en rendre compte au nombre et à la nature des thèses de doctorat que les intellectuels syriens et égyptiens présentent annuellement devant la seule Faculté de Paris." (p. 10) Le constat qu'il fait est donc grave et lourd de signification : "L'orientalisme pénètre profondément toute la vie intellectuelle des pays musulmans en déterminant, à un degré important, leur orientation historique." (p.10) En d'autre termes, cette influence orientaliste sur l'esprit religieux des jeunes étudiants participe à un "sourd labeur de sape contre l'Islam" et à une "subordination de la pensée de certains leaders de la culture arabe moderne vis-à-vis des maîtres occidentaux." (p. 11)
N'y-a-t-il rien de plus choquant que le fait de recevoir un enseignement religieux en dehors de l'exégèse musulmane ? Personnellement, je ne pouvais admettre qu'un non musulman puisse m'apprendre ma propre religion ; c'est un défi à ma raison et à ma raison d'être. Mais, l'emprise de l'Occident sur les esprits était telle -elle l'est toujours malheureusement- que les idées les plus extravagantes jouissaient des complaisances de certains docteurs arabes (TAHA Hussein, par exemple). L'espace universitaire servait ainsi de relai aux thèses et hypothèses des Orientalistes, et ceux des universitaires qui y adhéraient pouvaient, par conséquent, signer leur entrée dans le monde de la modernité, de la tolérance et des Lumières.
D'où, pour Malek BENNABI, la nécessité et l'urgence d'agir et de réagir pour contrecarrer ce travail de sape contre l'Islam, contre le Coran et contre le Prophète Mohammad, et afin que s'ouvre une alternative à la jeunesse universitaire dans l'approche du miracle coranique, fondée non plus sur un argument stylistique mais sur une méthode rationnelle et adéquate : "La méthode suivie ici consiste à lier le cas particulier de l'Islam au phénomène religieux en général, à situer son Prophète comme le maillon ultime dans la chaîne du mouvement prophétique et à placer la doctrine coranique comme l'aboutissement du courant de la pensée monothéiste. Enfin, elle consiste à déduire du Coran, examiné du point de vue phénoménologique, un critère d'authenticité pour l'Islam comme religion révélée. Tels sont les éléments de la méthode que nous voudrions mettre à la disposition du jeune intellectuel algérien, pour l'aider à établir la base rationnelle de sa foi religieuse." (p.14) Telle est donc la méthode que prône l'auteur dans son traitement du problème de l'exégèse coranique.
Me considérant parmi les destinataires de cette œuvre, j'avoue qu'à après lecture et relecture, ma foi s'est retrouvée affermie, renforcée et éclairée ; je me sentais désormais doté d'arguments pour parler de ma foi, de la justifier, de répondre à toute objection concernant sa véracité, sa validité, son authenticité. La réflexion sur des bases rationnelles a des effets insoupçonnés sur notre conviction qui devient épurée de tout préjugé ou de toute influence superstitieuse et mythologique. L'angle de vue qui risquait de se rétrécir, à cause de l'influence néfaste de l'Orientalisme sur la culture arabe et sur l'Islam, s'était élargi grâce aux outils d'analyse et de méthode pertinents et adéquats développés par l'auteur de cet ouvrage exceptionnel. De nouveaux champs de recherche et d'étude s'étaient ouverts devant la pensée et l'esprit en quête de la connaissance vraie et du savoir construit.
Les parties, les chapitres de l'ouvrage vont ainsi mettre en évidence, au fur et à mesure de leur progression, les résultats de l'examen comparatif des systèmes physique et métaphysique dans leur rapport à la religion, l'examen du mouvement prophétique, fait particulier du monothéisme, l'examen des sources scripturaires de l'Islam, l'examen de la personne du Prophète Mohammad, de sa conviction personnelle, de la position du moi mohammadien dans le phénomène du''wahy'', l'examen du rapport Coran-Bible, point culminant dans cette étude qui met en regard la version massorétique et la version coranique du récit de Joseph, enfin l'examen de l'impersonnalité et l'indépendance du phénomène coranique par rapport au moi mohammadien.
Bref, l'examen critique des différentes questions abordées aboutit à mettre en valeur, de manière indéniable, la vérité coranique dans l'essence de la révélation monothéiste, l'authenticité du Coran et la transcendance de son Message. Ce passage tiré de l'ouvrage résume dans une large mesure l'attitude de tout chercheur honnête qui a lu et relu le Coran, peu importent ses intentions diverses et ses préjugés d'intellectuel : "Devant un tel gigantesque panorama, un philosophe comme Thomas Carlyle ne peut pas contenir son émotion et un cri d'admiration part du fond de son être :''c'est un écho, s'écrie-t-il en parlant du Coran, jailli du cœur même de la nature''*. Dans ce cri du philosophe, il y a plus que la sèche pensée de l'historien, quelque chose comme la confession spontanée d'une haute conscience humaine saisie de vertige devant la grandeur du phénomène coranique. L'esprit humain demeure en effet confondu devant l'étendue et la profondeur du Coran : monument solitaire, avec une architecture et des proportions qui défient la puissance créatrice de l'homme." (pp. 108-109)
Sidi Abdellah ABDELMALKI
Rabat, le 31-07-2016
*Thomas Carlyle, Le livre des Héros.
Parmi les œuvres de Malek BENNABI :
Le Phénomène Coranique, I.I.F.S.O., 1980.
Mémoires d'un témoin de siècle, Editions ANEP, Collection Patrimoine, 2006.
Vocation de l'Islam, Editions ANEP, Collection Patrimoine, 2006.
Mushkilat al-thaqafah, Editions Dar Fikr Damas, (traduction arabe), 2009.


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