Histoire et Discours dans Les terres entourées de larmes de Josaphat-Robert Large

Hugues Saint-Fort

Un des textes du Colloque de Fordham University tenu autour de l'oeuvre de Josaphat-Robert Large, en avril 2006. Cette présentation a été faite par le professeur de linguistique Hugues Saint-Fort.

Je partirai de la distinction célèbre opérée par le linguiste français Émile Benveniste dans son livre publié en 1966 : Problèmes de linguistique générale, distinction entre deux catégories, deux systèmes d'énonciation dans la production linguistique : l'histoire et le discours.
Selon Benveniste, l'histoire correspond à un mode d'énonciation narrative qui se présente comme dissociée de la situation d'énonciation (c'est-à-dire le Je-Tu-Ici-Maintenant), l'énonciation étant définie comme la mise en fonctionnement de la langue par un acte individuel d'utilisation. L'énonciation se réfère à l'acte de produire un énoncé. Dans le régime d'énonciation historique, le sujet qui énonce, qui parle, s'efface. Voici ce que dit Benveniste : « Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu'ils apparaissent à l'horizon de l'histoire. Personne ne parle ici ; les événements semblent se raconter eux-mêmes. Le temps fondamental est l'aoriste, qui est le temps de l'événement hors de la personne du narrateur. » (p.241)
Benveniste indique qu'il existe des indices formels de l'histoire :
- la 3ème personne ;
- le système temporel (passé simple, parfois imparfait, plus-que-parfait et passé antérieur) ;
- le système des adverbes : là, comme ce jour-là, la veille, le lendemain…
Je signale cependant que les linguistes qui ont réutilisé ces deux concepts de Benveniste ont préféré au terme «histoire » celui de « récit ». Dans ma communication, j'utiliserai ces deux concepts alternativement.
Le deuxième plan d'énonciation introduit par Benveniste est le « discours ». Je m'arrête ici pour signaler que le mot « discours » utilisé en linguistique ne se réfère pas à son sens premier, celui d'allocution prononcée devant un public. Il désigne un ensemble d'énoncés dans lesquels l'auteur ou le locuteur intervient en disant « je », exprime ses idées, ses opinions, ses sentiments.
Selon Benveniste, le « discours » relèverait de toute énonciation écrite ou orale qui est rapportée à sa situation d'énonciation (c'est-à-dire le « je-ici-maintenant ») et qui en porte donc un certain nombre de traces, comme les modalisateurs. (Arrivé, Gadet, Galmiche définissent les modalisateurs comme « les éléments de la manifestation linguistique qui marquent les différents aspects de la modalisation. Des adverbes tels que peut-être, sans doute, etc. des incises telles que à mon avis… sont des modalisateurs).
Voici ce que dit Benveniste à propos du « discours » : « Il faut entendre discours dans sa plus large extension : toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l'intention d'influencer l'autre de quelque manière. C'est d'abord la diversité des discours oraux de toute nature et de tout niveau, de la conversation triviale à la harangue la plus ornée. Mais c'est aussi la masse des écrits qui reproduisent des discours oraux ou qui en empruntent le tour et les fins : correspondance, mémoires, théâtre, ouvrages didactiques, bref tous les genres où quelqu'un s'adresse à quelqu'un, s'énonce comme locuteur et organise ce qu'il dit dans la catégorie de la personne. » (Op. cit. pp. 241-242).
Comme pour le récit, Benveniste indique qu'il existe des indices formels du discours. Ce sont :
- Moi, ici, maintenant, qui en constituent le cadre essentiel
- la 1ère et la 2ème personne
- tous les temps (sauf l'aoriste), mais surtout le présent, le futur, le passé composé
- les adverbes et des expressions telles que aujourd'hui, hier, demain…
Précisons que dans un récit littéraire, on trouve aussi du discours :
1. le discours des personnages
2. le discours de l'auteur/narrateur : il commente le récit (cf. Stendhal dans Le Rouge et le Noir) ; il peut s'adresser au lecteur.
Évidemment, dans les textes littéraires, on peut rencontrer des « formes mixtes » : par exemple, des récits à la première personne conduits au passé simple, comme des mémoires, de l'autobiographie, certains romans ; on rencontre aussi quelques récits condu

Hugues Saint-Fort

Hugues Saint-Fort a obtenu un doctorat en linguistique à Paris III- Sorbonne. Il enseigne la linguistique à la City College de New York et à Kingsborough Community College. Il est rédacteur à Haitian Time, un hebdomadaire haitiano-americain publié à New York.

Arrivé. M, F. Gadet, M. Galmiche (1986) : La Grammaire d'aujourd'hui. Guide alphabétique de linguistique française. Flammarion, Paris.
Benveniste Émile (1966) : Problèmes de linguistique générale. Gallimard, Paris.
Large Josaphat-Robert (1990) : Les sentiers de l'enfer. L'Harmattan, Paris.
Large Josaphat-Robert (1996) : Les Récoltes de la folie. L'Harmattan, Paris.
Large Josaphat-Robert (2002) : Les Terres entourées de larmes. L'Harmattan, Paris.


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