L'ultime lien

Jeanne HYVRARD

J'avais acheté ce miroir à Menton
Dans le bazar
D'une ruelle écartée
Un jour de Toussaint
Où tout ou presque était fermé
C'était un magasin à prix unique
Tous les objets étaient à un euro
Autant dire rien d'autre
Que le prix du transport
Et du conditionnement
La glace rectangulaire
Etait bordée de jaune
Un plastique soleil d'or
Et le revers d'un rouge industriel
Agrémenté d'anses bleu roi
Ou vert camion Propreté de Paris
Malcommodes
Mais savamment agencées
Il était d'une laideur pathétique
Mais dans les autres bacs
Les voisins pires encore
Avec leurs moulures mordorées
Et leurs arabesques baroques
De deux maux choisissant le moindre
J'optai pour le design populaire
Remerciant dans mon coeur
La grande et prolifique machinerie
La corne d'abondance mécanique
Et démocratique
C'étaient mes dernières vacances
Ma patronne
La marâtre
Allait enfin me rendre ma liberté
Après quarante années de services
Exécutés et validés
Durant lesquels
Loyale
Je ne m'étais pas ménagée
Et en échange de quoi elle m'avait tout juste
A peine plutôt
Tolérée
Au bout de tant d'humiliation
Je ne pouvais plus ni marcher ni manger
Et descendue à l'Hotel Balmoral
Dans cette chambre minuscule
Avec vue sur les toits
J'avais bien besoin de cette vanité
Objet usuel
Pour ne pas me cacher la vérité
En voie de clochardisation
J'étais de surcroît
Presque paralysée
Quand vint le moment de remonter vers le Nord
Achever mon travail de bagnarde
Ma valise étant pleine
Entre bouilloire et manuscrit
Au lyrisme refroidi
La place manquait
Pour remporter chez moi
Mon acquisition bien vilaine
Je ne niais pas le fait
Je devais me résoudre à la séparation
Je ne le pus
Non à cause de l'esprit de mon visage
Enfermé dans le volatile mystère
Du reflet de l'image
Mais parce que cet objet vulgaire
Et bon marché
Action de grâce contre vents et marées
M'avait maintenue reliée
A la société

Jeanne Hyvrard le 12 Mai 2006


Imprimer cet article