Les oeuvres en langues natives sont-elles censurées?
Alger, capitale de la culture arabe

Meslem SEDDIK MAHI

Quelle place sera réservée aux langues natives et au patrimoine oral d'une manière générale dans le programme officiel des manifestations prévues à l'occasion du grand rendez-vous culturel de l'année 2007, "Alger: capitale de la culture arabe" ?

C'est la question que l'on est en droit de se poser après le rejet signifié, il y a quelques jours seulement, à un jeune artiste de la ville de Sidi Bel-Abbès qui se proposait de monter spécialement pour ledit événement un plateau de contes pour enfants dans la pure tradition de la halqa.
Président fondateur de la coopérative théâtrale "Machaho", assistant- réalisateur de plusieurs films et téléfilms dont "Femme Taxi" de Belkacem Hadjadj, auteur et traducteur de pièces de théâtre et de contes pour enfants, Mahi Seddik Meslem ne s'attendait nullement à une telle fin de non-recevoir au seul motif que la langue utilisée dans son projet, à savoir l'arabe dialectal ou "ed darija", ne correspondait pas aux canons académiques imposés par les organisateurs. Ne s'avouant pas pour autant vaincu et voulant certainement avoir beaucoup plus de détails sur les critères de sélection retenus, il n'hésitera pas à téléphoner à différents services et organismes concernés de près ou de loin par la préparation de l'événement. Peine perdue: un membre du comité d'organisation lui expliquera, "de manière abrupte", que "le choix se portera exclusivement sur les œuvres écrites et/ou représentées en langue arabe classique". Exit donc tous les travaux qui n'entrent pas dans cette fameuse grille d'analyse et de sélection qui rappelle une époque que l'on croyait révolue à jamais… L'argumentaire développé par les censeurs est d'autant plus révoltant que parmi les œuvres proposées, certaines écrites à l'origine par des auteurs français (Daniel Leduc…) ont été traduites en arabe dialectal par le jeune Mahi Seddik Meslem et publiées en France aux éditions l'Harmattan. Il s'agit entre autres, de Pierre de la lune, Le miroir de l'eau (Collection "Contes des quatre vents") et La clef du bonheur et autres contes (Collection "La légende des mondes").
Le pire dans l'histoire est que le jeune Mahi n'est pas à sa première malheureuse expérience dans son rapport avec certaines institutions officielles de la culture. Dans le cadre de l'Année de l'Algérie en France, il a essuyé en effet un échec semblable en proposant, en arabe dialectal, une lecture mise en espace des "Nuits de septembre" de Bachir Hadj Ali, "le poète des mémoires clairières", pour retracer "le récit d'un homme en face de l'horreur et de la bêtise humaine". Le mot est lâché. Pour faire face à cette autre grande bêtise de l'inculture, il ne reste plus dès lors qu'à renvoyer ces incorrigibles censeurs de nos langues natives aux travaux de certains de nos éminents sociolinguistes, à l'exemple de Abdou Elimam auteur de "Le maghribi, alias ed-darija", une étude sur le maghribi, langue vernaculaire "à la fois majoritaire dans le corps social et minorée par l'institution étatique" qui, dès le IXe siècle, était déjà dotée d'un système graphique singulier ("al-Xatt al-maghribi"), (…) et qui a fait la gloire de Carthage et que le prince numide, Massinissa, pratiquait en toutes circonstances, langue qui a été bien vivace avant l'arrivée de l'Islam en terre du Maghreb…"

A. Abbad


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