Les soldats de Napoléon en Espagne et au Portugal

Jean-Claude Lorblanchès

Du 22 novembre 1807 au 4 juin 1814, huit cent mille soldats de l'armée impériale ont combattu en Espagne, au Portugal, et dans le sud-ouest de la France. Un tiers d'entre eux étaient des conscrits, un tiers des volontaires, un tiers des étrangers. Deux sur cinq sont morts, tués au combat, des suites de blessures, ou de maladies.

Ces soldats n'étaient pas des saints. Ce n'était pas non plus des brutes sanguinaires. Seulement des hommes ordinaires, précipités, bien malgré eux, dans des situations extraordinaires. Prématurément mûris par les souffrances physiques et morales qu'ils ont dû surmonter, ils ont eu des comportements parfois déconcertants. Vivant comme des mécréants, ils pouvaient être d'une crédulité étonnante. Messagers de la Révolution, ils restaient conservateurs dans l'âme. Inépuisables marcheurs, ils auraient été volontiers casaniers. Épris de gloire, ils étaient conscients de la vanité des honneurs.
Inébranlables au combat, d'une solidarité sans faille envers leurs camarades, ils ont fait preuve, dans l'adversité, d'un loyalisme exemplaire. Leurs chefs ont été honorés : les maréchaux n'ont-ils pas leurs boulevards ? Les combattants de 14-18, ceux de 39-45, ont leurs monuments. Pour les soldats d'Espagne, il n'y a rien. Ce sont des oubliés de l'histoire.
Pendant près de sept ans, ces soldats ont vécu des expériences hors du commun. Tellement invraisemblables, qu'elles sont difficiles à imaginer. De retour dans leurs foyers, les survivants se sont parfois murés dans un silence qui en disait long sur les épreuves qu'ils venaient de subir. Ressassant leurs souvenirs, nombreux sont toutefois ceux qui ont cherché à entretenir l'exaltation qu'ils avaient connue sous les armes. Certains ont rédigé leurs mémoires.
Quel crédit peut-on accorder à ces témoignages ? Faisant la part belle aux anecdotes, ils doivent être considérés avec précaution, car les faits qu'ils rapportent sont souvent enjolivés. Ce n'est pas une raison pour se laisser aller à un scepticisme systématique : en les confrontant entre eux, on peut juger de leur véracité. Ces témoignages sont des compléments précieux aux documents d'archives. La touche humaine qu'ils apportent permet de mieux appréhender ce qu'a été le quotidien du soldat en campagne.
Un milieu hostile
Heurtés, d'emblée, par la pléthore du clergé et la richesse des établissements religieux, les Français se méprennent sur la profondeur et la qualité des liens qui unissent les ecclésiastiques au peuple, dont ils sont issus, et dont ils partagent les misères autant que les passions.
Les hommes d'église prêchent la haine de Napoléon. N'incarne-t-il pas la Révolution ? N'est-il pas cet Antéchrist qui a chassé les moines de leurs monastères, obligé les prêtres à apostasier, profané les lieux de culte, proscrit la religion ? Confondant le nationalisme et le religieux, la doctrine qu'ils propagent n'est pas sans rappeler l'âpreté de la croisade contre les Maures.
Partout présents, les prêtres enflamment les fidèles par leurs prêches dirigés contre l'envahisseur hérétique. Bannis de leurs couvents, les moines se font les porte-parole et les messagers de la résistance. Renseignant sans vergogne les bandes de guérilla, ils en prennent parfois le commandement.
Parfaitement intégrés à la population, sur laquelle ils exercent un contrôle sans failles, "confondant la cause du Christ avec celle des Bourbons", les membres du clergé seront les principaux adversaires des Français. Ennemis parfaitement identifiés, ils seront honnis et combattus sans pitié.
De leur côté, les soldats choquent les âmes pieuses par l'étalage de leur incrédulité, de leur impiété. Se moquant des cérémonies religieuses, ils les parodient de manière bouffonne. Sur l'air des cantiques, ils adaptent des chansons grivoises. Pour eux, ce n'est que de la provocation. Pour les populations, c'est une offense impardonnable, un blasphème inexpiable.
Sec, la mine patibulaire, le regard sombre, impénétrable, l'Espagnol surprend les Français par son attitude hiératique et figée. Triste et taciturne, il leur semble fier, méprisant, imbu de sa personne, convaincu de la justesse de la cause qu'il défend, prêt à tout sacrifier pour elle. Pour les soldats impériaux, c'est un militant, qui, sous une apparente indifférence, est un exalté et un fanatique auquel on ne peut accorder aucune confiance.
Assumant les tâches les plus ingrates, les femmes du peuple leur semblent reléguées à un rôle purement utilitaire. Ils apprendront à ne pas trop se fier à ces apparences d'humilité et de servilité, car elles joueront un rôle important dans la guérilla.
Les paysages sont rudes, les écarts de température surprenants, les conditions de vie épouvantables. Le climat est sec, mais la façade océanique est très humide. Partout, de violents orages peuvent provoquer des inondations catastrophiques. Dans l'intérieur, la chaleur est étouffante en été, mais les hivers peuvent être extrêmement rigoureux. Dense dans les zones humides, la végétation est clairsemée, voire inexistante, sur les vastes étendues arides des plateaux centraux. L'Espagne est le pays des extrêmes : "Neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer".
C'est dans le cadre sévère, étrangement sauvage, de la meseta centrale, que se dérouleront les principales batailles. Les défilés, qui en défendent l'accès, sont creusés dans les escarpements dominant les dépressions. Passages obligés, ils seront de véritables pièges pour les convois logistiques et les petits détachements de l'armée impériale.
Les zones les plus difficiles d'accès serviront de sanctuaires. Après chacune de leurs défaites, les armées espagnoles viendront s'y reconstituer. Elles offriront à la guérilla des bases arrières sûres et protégées, à partir desquelles les bandes pourront, avec une grande impunité, exécuter des coups de main sur les voies de communication.
Isolés, bâtis en pisé, poussiéreux, crayeux, les villages "ressemblent à des ruines de terre". De couleur jaunâtre, on les remarque à peine, car ils s'intègrent au terrain, uniforme, nu, faiblement vallonné. Seules les tours carrées des églises signalent leur présence, des églises qui ressemblent plus à des forteresses qu'à des sanctuaires, avec leurs murs épais, percés d'étroites meurtrières, et leurs contreforts massifs. Dans les rues étroites, au tracé souvent capricieux, dans les maisons à l'agencement compliqué, les partisans trouveront des refuges plus confortables que ceux des sierras.
Recrues et vétérans
Pour combler ses pertes et se renforcer, la Grande Armée a dû, dès l'été 1807, faire appel à des contingents de plus en plus importants de soldats d'origine étrangère. En novembre 1808, quarante-sept mille d'entre eux servent déjà dans la Péninsule. Originaires de pays conquis, alliés ou vassaux de la France, ils appartiennent à une quinzaine de nations. Il y a de tout parmi eux, et le pire y côtoie le meilleur.
Deux divisions italiennes, une division polonaise, et une division allemande, constituent le gros des effectifs. Le royaume de Westphalie est représenté par un régiment de chevau-légers, et la principauté de Berg par un escadron. Un bataillon irlandais se distinguera dans l'armée du Portugal.
Les Suisses sont des mercenaires, qui ont été recrutés par l'Espagne. Leur contrat stipulant qu'ils ne peuvent pas se battre entre eux, presque tous rallieront l'armée de la Junte.
Grenadiers et cavaliers polonais ont une terrible réputation de courage, mais leurs débordements ne sont pas moins célèbres. D'un dévouement exemplaire à la France au cours des campagnes menées en Europe du nord, ils déserteront en grand nombre en Espagne, préférant rejoindre les rangs de l'armée anglaise, dont la solde et les conditions de vie leur paraissent plus intéressantes. Peu motivés, les chasseurs hanovriens seront, eux aussi, nombreux à déserter.
Devenus Français par annexion, Piémontais, Belges et Toscans forment sept régiments.
Communiquer pose des problèmes au sein d'une armée dans laquelle tant de langues et de dialectes sont parlés. Langue de travail, le français s'impose comme langue de communication européenne.
Fin 1807, les premières unités qui franchissent la Bidassoa sont en majorité composées de jeunes recrues. Hâtivement recrutés, sous-équipés, mal instruits, ces conscrits n'ont été ni préparés aux combats qu'ils vont livrer, ni entraînés au rythme de marche démentiel qui leur est imposé. Sans vêtements chauds, ils manquent de chaussures. Presque tous souffrent de la gale.
Au-delà de Salamanque, les fantassins, qui n'ont ni linge ni vêtements de rechange, et dont les chaussures ont trop souvent été aspirées dans des torrents de boue, commencent à marcher à la débandade. Retardés par l'état des chemins sur lesquels leurs chariots ne cessent de s'embourber, les artilleurs arrivent toujours en retard aux bivouacs où ils ne trouvent plus rien. Les soldats commencent à se servir sur les habitants. Exaspérés par les pillages à répétition, ceux-ci s'en prennent à leur tour aux traînards, qu'ils assassinent sauvagement.
Au Portugal, c'est encore pire. Junot écrit à sa femme : "Une fois dans l'Estrémadure portugaise, tous les habitants que l'on rencontrait étaient autant d'ennemis. En Espagne, on pouvait au moins espérer une neutralité passive, mais en Portugal, chaque regard cherchait une victime et chaque parole était une trahison. Sans cesse les guides étaient surpris conduisant par de mauvaises routes. Chaque paysan devenait un assassin égorgeant son hôte dans le sommeil."
Á l'occasion de cette folle équipée, Espagnols et Portugais découvrent, avec étonnement, des soldats d'une apparence souvent pitoyable. Est-ce là cette Grande Armée qui, d'Austerlitz à Friedland, vient d'étriller, de manière insolente, tous les appareils militaires de l'Europe continentale ? Durant l'été 1808, la capitulation de Dupont, à Bailén, puis celle de Junot, à Cintra, vont étayer cette première impression : l'armée impériale n'est plus invincible.
C'est un leurre, car, quelques mois plus tard, les corps d'armée qui déferlent sur la Péninsule dans le sillage de Napoléon, ont une tout autre allure. Venus restaurer une situation militaire fortement compromise, ils sont formés de vétérans qui viennent de s'illustrer sur les champs de bataille d'Allemagne, d'Autriche, de Prusse et de Pologne.
Ce ne sont plus de jeunes recrues imberbes. Portant les cheveux longs, liés en queue de cheval par un ruban noir, avec une tresse de chaque côté du visage, pour protéger cou et oreilles des coups de sabre, ces vétérans arborent de longs favoris, taillés "en crosse de pistolet", et d'énormes moustaches "à la gauloise". Conscients de leur force, se croyant invulnérables, les "grognards" n'ont peur de rien. Qui oserait leur résister ?
La bataille
Sans être totalement stéréotypées, les trente-huit batailles majeures, que les Impériaux vont livrer, se dérouleront de manière similaire. Il suffit d'évoquer la première d'entre elles, Medina de Rioseco, pour donner une idée des procédés tactiques mis en œuvre.
Le 14 juillet 1808 au petit matin, le maréchal Bessières a disposé son corps d'armée en avant de Palacios de Campos. Une division d'infanterie s'est déployée sur chacune des ailes. Il se tient lui-même au centre, avec la cavalerie et la réserve. Á sept heures du matin, renseigné sur le dispositif adverse par des reconnaissances de cavalerie, il lance ses premières colonnes de fantassins à l'assaut des lignes espagnoles. Les grenadiers et fusiliers progressent sous le couvert des nuages de poussière que soulèvent les cavaliers de l'avant-garde sur le sol crayeux et sec.
Deux heures plus tard, l'artillerie prend position sur un mamelon qui vient d'être conquis de vive force. Les batteries de huit pièces se mettent en place dans le tohu-bohu des ordres hurlés, des chevaux hennissant, des cadavres piétinés, des blessés à l'abandon, des aides de camp caracolant d'une autorité à l'autre, tout cela dans une confusion apparente, mais avec la redoutable efficacité d'une mécanique bien huilée.
Les canons de six pouces commencent par tirer des boulets pleins sur les Espagnols. Après avoir été culbutés sans ménagement, ces derniers tentent de reformer les rangs. La portée des projectiles n'excède pas douze cents mètres, mais ils ne sont guère efficaces au-delà de six cents mètres. C'est à cette distance que les artilleurs des deux camps se livrent un combat de duel. Les batteries cherchent à se neutraliser mutuellement, et les premiers dégâts que causent les boulets sont parmi les artilleurs.
Que ce soit en tir direct ou en ricochant, les boulets font mouche dans le fatras des pièces, des munitions entassées auprès d'elles, des caissons d'approvisionnement, des soldats qui s'affairent, des chevaux affolés. Le bruit est infernal, la visibilité incertaine.
Les boulets pleins, qui sont de la grosseur d'une boule de pétanque pour une pièce de quatre, arrachent les membres, perforent les troncs des hommes et ceux des chevaux. Les ricochets, aux parcours incertains, multiplient les risques. Faisant des écarts désordonnés pour tenter de les éviter, les chevaux ajoutent à la confusion.
Les bouches à feu dégagent d'épaisses volutes d'une fumée noire et âcre. S'élevant au-dessus des emplacements de batteries, dispersée par le vent, cette fumée se répand sur tout le champ de bataille. Avec la poussière, que les projectiles soulèvent en heurtant le sol sec et friable, et celle que provoque le piétinement de milliers de chevaux, elle forme des nuages qui occultent les évolutions des troupes.
Profitant de ce couvert, fantassins et cavaliers cherchent à se positionner pour prendre sur l'adversaire l'avantage qui décidera du sort du corps à corps final. Car c'est au contact que se fera la décision. Et ce contact sera celui des armes blanches : baïonnettes des fantassins, sabres et lances des cavaliers.
Les lances, qui équipent les chasseurs et les hussards de la cavalerie légère, sont redoutables, bien que difficiles à manier. Elles piquent et coupent en même temps. Leur puissance est décuplée par la force d'inertie du cavalier dressé sur son cheval au galop. Les blessures qu'elles provoquent sont profondes, souvent mortelles.
La baïonnette des fantassins ne fait que piquer, mais elle est d'un maniement plus facile, et donc d'une plus grande précision. Si la victime du coup n'est pas touchée en un point vital, elle a plus de chances de survivre que si elle reçoit un coup de lance.
Le sabre des dragons et des cuirassiers peut piquer lui aussi, mais les cavaliers ont appris à le manier pour couper, fendre les visages, faire éclater les têtes, démembrer, ouvrir les poitrines, éventrer… Droit ou incurvé, il est assez court, ce qui oblige le sabreur à se pencher et à se découvrir pour porter son coup.
Formés en rectangles, les dragons s'avancent vers l'ennemi à faible allure, chevaux serrés flanc contre flanc, cavaliers parfaitement droits, bien alignés, imperturbables, totalement concentrés sur ce qu'ils font.
Les automatismes acquis à l'instruction subliment l'exaltation extraordinaire qui les saisit : la charge est, pour le cavalier, sa raison d'être ; elle excite son imaginaire, comme le fait l'assaut en ligne pour le fantassin. Rien ne saurait arrêter cet impétueux mouvement vers l'avant, cette furia française qui transporte les cavaliers ! Rien, si ce n'est un carré d'infanterie.
Il est midi quand les lignes espagnoles commencent à céder. Le général Cuesta a beau payer de sa personne, allant jusqu'à se jeter dans la mêlée en brandissant l'étendard de l'un de ses régiments, rien ne peut plus endiguer le mouvement de panique qui submerge ses rangs.
En début d'après-midi, il fait très chaud, l'eau manque, les troupes sont épuisées, les chevaux meurent par dizaines. La poursuite de l'ennemi s'avère démentielle. Le contact est vite rompu. Les vainqueurs se répandent alors dans la ville. Incendiant des maisons, profanant les églises, brutalisant la population, il la mettent à sac.
L'assaut d'une place forte est généralement la phase ultime d'un siège. Le combat est d'une autre nature. Quand, le 17 octobre 1811, les troupes de Suchet donnent l'assaut à la forteresse de Sagunto : "La brèche fut aussitôt couverte d'hommes exaltés par l'enthousiasme et par la fureur. Ils répondaient par des coups de fusil à chaque coup de canon, replaçaient les sacs à terre renversés et par une obstination inouïe, pendant cinq ou six heures sans relâche, debout sur le rempart, sous le feu non interrompu de quatre pièces de 24 battant de plein fouet, ils se succédaient à l'envi, remplaçaient les morts, réparaient avec ardeur les effets du boulet et poussant de grands cris, nous provoquaient à monter jusqu'à eux pour combattre de plus près."
Le siège de Saragosse aura été le plus terrible de cette guerre. Les Espagnols renforcent les défenses, non seulement du mur d'enceinte, des bastions et des redoutes, mais aussi des rues, des venelles et des maisons. Chaussés d'espadrilles, ils se déplacent sans faire de bruit. La plupart des maisons étant en briques et à plusieurs niveaux, ils démolissent les escaliers, et les remplacent par des échelles qu'ils retirent quand les Français se présentent. Du haut des étages, ils ouvrent le feu, et, par des trous ouverts dans les planchers, ils lancent toutes sortes de projectiles sur les agresseurs. Ayant recouvert les murs d'un mélange de résine et de goudron, ils les enflamment avec des fagots. La combustion est lente, le feu ne peut pas être éteint, et la fumée dégagée est particulièrement âcre et épaisse.
À peine les Français se sont-ils enfoncés dans le labyrinthe des rues étroites qu'ils sont assaillis de toutes parts par des Espagnols en furie. On les fusille depuis les fenêtres, les balcons, les toits des maisons. On les égorge dans les patios et les courettes : "C'était comme un volcan par les explosions continuelles qui avaient lieu. On entendait les cris des vainqueurs et des vaincus ; ici la victoire, là le désordre et la fuite ; amis et ennemis combattaient tous pêle-mêle et sans ordre. Chacun se défendait là où il était attaqué et attaquait là où il rencontrait l'ennemi ; le hasard seul présidait à ce chaos. Les rues étaient jonchées de cadavres ; les cris que l'on entendait du milieu des flammes et de la fumée ajoutaient encore à l'horreur de cette scène de désolation et le tocsin, qui sonnait de toutes parts, semblait annoncer l'agonie de Saragosse."
Les damnés de la guerre
Chaque régiment dispose d'un caisson d'ambulance à quatre chevaux, qui peut transporter six blessés. Malheur toutefois à ces derniers ! Dès qu'ils sont trop nombreux, ils ont peu d'espoir d'être évacués. Mieux vaudrait qu'ils aient été tués, car le sursis qui leur est accordé n'est qu'une période d'intenses souffrances, avec, de toute façon, la mort au bout. Abandonnés sur le champ de bataille, souffrant atrocement de la soif, ils mettent parfois plusieurs jours à mourir.
Parmi ceux qui ont la chance d'être secourus, les plus gravement atteints surmontent rarement les épreuves qui les attendent, la moins terrible étant l'amputation, qui, seule, a des chances de les sauver de la gangrène. Les conditions d'hygiène sont détestables, et le savoir faire des chirurgiens limité.
Dans les hôpitaux, il n'y a pas d'infirmiers français, et les Espagnols massacrent blessés et malades dès que l'occasion se présente. Quand les troupes se replient, ils sont souvent abandonnés, soit parce qu'ils sont intransportables, soit parce qu'il n'y a pas assez de fourgons pour les transporter. Ceux-là sont promis à une mort certaine. Quand Joseph s'enfuit de Madrid, il laisse deux mille quatre cents blessés et malades dans les hôpitaux. On n'a pas pu les emmener, mais on a trouvé les moyens pour transporter le produit des rapines, ainsi que de belles Castillanes.
Être fait prisonnier n'est guère plus enviable. S'il est capturé par la guérilla, le soldat a peu de chance d'échapper à la mort, non sans avoir préalablement subi les pires tortures. S'il tombe entre les mains d'une armée espagnole, il aura peut-être la vie sauve, mais il devra subir brimades et vexations, avant de terminer dans d'infectes géôles. S'il est prisonnier des Anglais, il sera relégué sur les effroyables pontons de Portsmouth. S'il est blessé, il a peu de chance d'être soigné, mais la quasi certitude de mourir de faim et d'inanition.
Plus de dix mille prisonniers français seront confinés aux Baléares, sur l'ilôt espagnol de Cabrera, survivant en se nourrissant de soupes d'orties, de racines, de feuilles de trèfle et de chardons, allant même, parfois, jusqu'à s'entre-dévorer. En 1814, on ne retrouva que quelque trois mille six cents survivants, dont quelques dizaines de femmes, réduits à l'état sauvage, entièrement nus et squelettiques. Durant quatre ans, ils ont dû supporter les pires vicissitudes. Un tiers des quarante mille prisonniers internés en Angleterre ne reverront pas la France.
Une guérilla omniprésente
Tout est hostile au soldat dès qu'il sort de son cantonnement, dès qu'il quitte son bivouac, dès qu'il s'écarte de la grande unité à laquelle il appartient. Le danger vient de partout. Non seulement du terrain et des hommes, mais aussi de la nourriture, à laquelle il ne parvient pas à s'habituer ; du vin, fort et corsé, qui le rend fou ; de l'eau, de mauvaise qualité ; des poux, qui transmettent le typhus ; des moustiques, vecteurs du paludisme ; de la fièvre jaune, qui réapparaît fin 1810...
Mais le plus grand danger, c'est le guérillero. Ce n'est pas la bataille avec un grand "B" qui est le quotidien du soldat, mais la guérilla, cette "petite guerre" dont les tactiques se révèlent sournoises, déconcertantes. Ce n'est plus une lutte à la loyale dans laquelle le plus fort prend l'avantage. Il s'agit moins d'être malin que fourbe pour gagner, moins de savoir se battre que de savoir surprendre. Agissant de manière le plus souvent impulsive, les chefs de bande ont rarement de véritables plans d'action. Ils improvisent.
La guérilla use les soldats impériaux, les démoralise, alors qu'elle-même se régénère des succès qu'elle obtient. Les chefs de l'armée, qui la méprise au lieu d'essayer de comprendre ses procédés pour mieux les contrer, se révèlent incapables de la réduire.
Peuple guerrier dont les ancêtres ibères passaient déjà, à l'époque romaine, pour les plus belliqueux des barbares, les Espagnols utilisent, d'instinct, la guérilla pour lutter contre l'invasion et l'ingérence étrangères. Cette petite guerre leur convient parfaitement. S'accommodant des occupations habituelles des partisans, notamment des paysans qui peuvent continuer à cultiver leurs champs, elle leur épargne la rigueur de la discipline de l'armée régulière, dont la hiérarchie est peu estimée.
Les guérilleros ne sont pas tous des hidalgos. On trouve dans leurs rangs de faux mendiants, dont les hordes avaient l'habitude d'assiéger les cloîtres ; des muletiers, authentiques héros de romans picaresques ; des contrebandiers réduits au chômage par la guerre et le blocus ; des bandits de grand chemin, qui, autrefois, menaçaient le voyageur l'escopette à la main. Déserteurs et repris de justice pillent allégrement pour leur compte. Certains se forgeront une renommée par les atrocités auxquelles ils se livreront, aussi bien sur la population que sur les occupants.
L'objectif de la guérilla est de gêner les déplacements des unités impériales, de perturber leurs approvisionnements, de saper leur moral. S'emparant des isolés, des blessés et des malades, les guérilleros les torturent. Non seulement pour obtenir des renseignements, mais aussi et surtout pour les faire souffrir le plus possible, avant de les mettre à mort. Ils détruisent les dépôts de vivres. Ils attaquent les postes et détachements isolés. Ils harcèlent les lignes de communication. Ils interceptent les courriers. Leurs coups sont exécutés en souplesse, par surprise, du fort au faible, sans faire de quartiers : la guérilla ne capture pas de prisonniers, sauf parfois des femmes, qui sont nombreuses dans le sillage des armées napoléoniennes.
Pillages et cruautés
Les exactions de la guérilla entraînent des ripostes musclées de l'armée impériale. Cet enchaînement de l'action et de la répression ne fait qu'accroître la xénophobie des populations. Le combat change d'âme. À l'origine de toute la cruauté, de toute la sauvagerie de cette guerre barbare, il y a l'attitude impitoyable de la guérilla. Mais le comportement des troupes impériales y concourt aussi.
Des guerres révolutionnaires à celles de l'Empire, les soldats ont appris le chapardage. Il est bien toléré par les grands chefs, qui y participent à leur manière, et même par l'Empereur, pour qui "la guerre doit nourrir la guerre". Le soldat ne se contente pas de vider les caves. Il se sert en vivres. Il ouvre les coffres et les armoires. Il brise le mobilier, les portes et les fenêtres, pour alimenter les feux de bivouac.
La bataille terminée, que ce soit dans l'euphorie de la victoire, ou dans la douleur de la défaite, il met un certain temps à surmonter l'extraordinaire excitation du combat. Tout lui paraît possible ; tout lui semble permis. Ses repères moraux s'estompent. Livré à ses pires instincts, il se comporte comme une bête. La population subit ces débordements qu'elle ne comprend pas.
"La prise de Cordoue n'avait pas coûté dix hommes", pourtant la ville fut pillée et saccagée pendant trois jours, sans raison valable, si ce n'est le comportement méditerranéen de ses habitants, qui excitèrent les soldats par leurs gesticulations, leur jactance, leur arrogance. Civils massacrés, maisons forcées, femmes mises à mal, vont provoquer une réaction à froid des montagnards andalous, qui se vengeront en massacrant les soldats français isolés.
Les maréchaux eux-mêmes se servent libéralement, aussi bien dans les musées que dans les palais. Certains ont du goût pour les œuvres d'art, tel Murat pour le Corrège, ou Soult pour les Murillo et les Rubens. On vole les toiles de Raphaël à l'Escorial ; ailleurs, celles des maîtres flamands et italiens.
Les soldats se rabattent sur les bijoux, l'or et l'argenterie, facilement monnayables. Ciboires, calices, statues en or sont transformés en lingots, avant d'être expédiés à Bayonne ou à Perpignan. À Cuenca, les églises sont passées au peigne fin, et les calices vendus dans les rues. Les soldats torturent les prêtres pour leur faire avouer où sont cachés les trésors. Le vol et la concussion se répandent à tous les niveaux de la hiérarchie.
Mais le vol est un moindre mal comparé à la cruauté qui se généralise, d'un côté comme de l'autre. Écartèlements, mutilations, strangulations lentes et graduées, tout est employé par les Espagnols à l'encontre des Français, "excepté ce qui, par une mort prompte, délivre de la vie".
Le commissaire des guerres Vosgien est scié en morceaux. Un autre commissaire, qui voyage avec sa femme et leur jeune enfant, est capturé par les guérilleros : "Après avoir traité cette dame avec la dernière indignité, en présence de son mari, les scélérats, pour prolonger l'agonie de leurs victimes, les enterrèrent vivantes, la tête hors de terre, en exposant au milieu d'elles leur enfant éventré."
Le général René est jeté dans une cuve d'huile bouillante. Le long des routes, des cadavres se dressent dans des poses grotesques, nus et mutilés, parfois cloués sur les portes, les organes sexuels enfoncés dans la bouche. Á quelques kilomètres de Tarazone, Marbot trouve sur la route "un jeune officier du 10e de chasseurs à cheval, encore revêtu de son uniforme, cloué par les mains et les pieds à la porte d'une grange ! Ce malheureux avait la tête en bas et l'on avait allumé un petit feu dessous."
Le capitaine Marcel a vu des soldats "criblés de coups de lance, mutilés, empalés vifs, crucifiés ou sciés entre deux planches. On en retrouve égorgés, avec les parties génitales dans la bouche, d'autres qui n'ont plus d'yeux ou de langue, le nez, les oreilles et les ongles arrachés. Un caporal de la garnison de Zamora est trouvé pendu par les pieds dans la boutique d'un boucher de la ville, fendu comme un cochon et entièrement vidé."
Les Espagnols qui servent dans les rangs français ont droit aux traitements les plus horribles. L'un d'eux ayant été pris, "on lui écorcha entièrement la tête, on lui coupa la langue, un de ses yeux fut arraché et son orbite vidée pour y introduire une cartouche. On mit le feu à cet œil chargé comme un pistolet et l'explosion de la poudre fit sauter le crâne de l'infortuné prisonnier."
Les femmes, qui préparent les repas des soldats, les empoisonnent. L'une d'elles tue ainsi sept cuirassiers. D'autres, les attirant à l'écart pour se prostituer, les poignardent durant leurs ébats. À Manzanarès, deux cents soldats français sont torturés et massacrés, ongles et yeux arrachés, membres découpés et donnés en pâture aux cochons.
Les réactions françaises sont parfois terribles. Bessières fait raser Torquemada où l'Empereur a été brûlé en effigie. Devant Valence qui résiste, les soldats de Moncey dévastent les orangeraies et les oliveraies qui sont la richesse de la province. Caulaincourt ordonne le pillage systématique des églises de Cuenca. À Medina de Rioseco, une femme est violée par quarante soldats et les religieuses de la ville sont rassemblées dans l'église de Santa Cruz pour être livrées à la soldatesque. Au bivouac d'Alcazar, plus de trois cents femmes sont violées et soixante-neuf notables exécutés.
Les moissons prêtes à être récoltées sont incendiées. Les bibliothèques sont dispersées, leurs livres brûlés. À Burgos, les tombeaux du Cid et de Chimène sont saccagés par des dragons qui cherchent de l'argenterie. Dans le monastère de las Huelgas, reconverti en écuries, ceux des anciens rois sont forcés. Dépités de ne pas trouver de trésors, les soldats exhument les cadavres et les traînent dans la poussière.
À Tamames, une trentaine d'hommes du 15e Chasseurs sont capturés par les Espagnols ; leurs camarades, impuissants, les voient jetés vivants dans des brasiers. Un peu plus tard, victorieux à Alba de Tormes, les cavaliers refuseront la reddition de quinze cents Espagnols qu'ils passeront au fil de l'épée ou égorgeront au cri de Tamames !
Les habitants fuient les villes mises à sac et dévastées. Se répandant dans les rues, les soldats visitent les maisons qu'ils se disputent. Des cantinières s'installent, inscrivant sur leur porte les noms des meilleurs restaurants de Paris. Le commandement ne sévit pas : "il faut laisser aux soldats une compensation, puisqu'on ne leur fait aucune distribution", déclare l'Empereur. Quand le soldat est puni, c'est souvent mal à propos. Il ne comprend pas que le pillage soit autorisé un jour et interdit le lendemain.
Tous les Français ne se comportent pas de la sorte, loin de là ! Il n'y a pas que "cruelles représailles et sanglantes répressions" chez les Impériaux. Nombreux sont les chefs qui, investis d'une responsabilité territoriale, s'attachent à remettre de l'ordre, dans le meilleur sens du terme, à administrer leur circonscription avec impartialité, à développer l'enseignement et l'éducation des jeunes, en un mot, à diffuser la civilisation française, et à tenter, de bonne foi, de moderniser l'Espagne.
Pour l'honneur malgré tout
Lorsque Napoléon quitte l'Espagne, en janvier 1809, après seulement deux mois et demi de présence, il laisse la péninsule dans une situation qui lui paraît claire, mais qui est pleine d'ambiguïté pour ses troupes. Très vite, il s'avère que les soldats ne sont plus en phase avec le haut commandement. La guerre des maréchaux n'est pas la leur. Des graffiti, qui en disent long, sont gribouillés sur les murs des cantonnements : "Espagne, fortune des généraux, ruine des officiers, mort du soldat."
Après les rudes campagnes qu'ils mènent depuis une quinzaine d'années, les chefs de l'armée estiment qu'il est temps de toucher les dividendes des sacrifices qu'ils ont consentis. Ayant fait le plein de batailles, de blessures, d'héroïsme, ils sont fatigués. En remerciement des services rendus, ils ne se contentent plus d'honneurs. Ou alors, ce sont ceux-là qui leur font tourner la tête. Á quoi bon la noblesse d'Empire, si l'on ne peut pas profiter de la vie de château qu'elle laissait espérer ? Á quoi bon les rentes juteuses, si l'on ne peut pas vivre dans le luxe et l'oisiveté ?
L'Empereur n'a-t-il pas libéralement distribué des royaumes à ses frères et sœurs ? Il ne pourra pas faire moins que de concéder à ses maréchaux les conquêtes qu'ils vont faire dans cette péninsule qu'il jugent, à tort, affaiblie. C'est du moins ce que pensent les intéressés. Chacun tente de s'assurer son propre domaine. Soult ambitionne de s'établir roi à Porto. Chassé par les Anglais, il se crée, en Andalousie, une principauté à sa dévotion. Suchet lui-même régit l'Aragon, la Catalogne et les provinces du Levant, avec une grande indépendance.
Ce comportement petit-bourgeois des maréchaux surprend. On les a connu plus entreprenants, plus intrépides. Á Sainte-Hélène, Napoléon confiera amèrement à Las Cases : "Ils avaient bu à la coupe des jouissances et désormais ils ne demandaient que du repos, ils l'eussent acheté à tout prix." Les maréchaux ont perdu l'habitude d'agir dans l'intérêt commun. Sans esprit d'entraide, se jalousant les uns les autres, réticents à se prêter assistance, ils n'hésitent même plus à se faire tort, quand l'occasion se présente.
Pourtant, au combat, rien n'a changé. Du lieutenant au général, la place du chef est toujours devant : trente-trois généraux laisseront leur vie dans cette guerre. Perclus de fatigue par la marche d'approche, affamé, assoiffé, le soldat est transfiguré dès que le premier coup de canon est tiré. Ce n'est pas la haine de l'ennemi qui le motive, ni l'esprit de revanche qui le pousse, c'est simplement l'honneur : il doit tenir sa place.
S'il doit mourir, que ce soit dans le rang, aux côtés de ses camarades ! La bataille engagée, il ne se pose plus de questions. Il n'a pas le choix : il ne peut être que brave ou lâche, jamais indifférent. Or, la lâcheté, c'est la honte, l'infamie. Il sera donc brave. Pour l'honneur. Et quand il ne peut plus supporter ses souffrances, quand il arrive au bout du rouleau, il se tire une balle dans la tête : "Je suis un brave homme, vous m'avez vu au feu. Je ne veux pas déserter, mais ceci est trop fort pour moi." "Foutu métier !" jure Napoléon lui-même, en glissant sur le verglas, lors de l'épique franchissement de la sierra de Guadarrama.
L'Empereur exerce sur ses soldats un ascendant extraordinaire. Au combat, ils sont subjugués par son audace. Au bivouac, ils sont séduits par la façon directe, familière, dont il s'adresse à eux. Napoléon, qui a compris l'importance qu'ils attachaient à la reconnaissance publique, sait les mettre en valeur, flatter leur ego.
Ce ne sont pas de grands idéaux patriotiques qui motivent le soldat. Mais l'épopée que l'armée impériale s'est elle-même forgée, avec ses symboles et ses légendes. Il se sent personnellement l'héritier, le dépositaire, de cette gloire qui rejaillit sur lui. Il en est le continuateur. Il doit rester fidèle à cette gloire, que le vieux briscard estime avoir acquise ; et que la jeune recrue ambitionne d'acquérir à son tour. Au combat, bien sûr !
Bugeaud, le futur pacificateur de l'Algérie, s'interroge :"Quand cesserons-nous de tourmenter le monde ? Ah ! sans le patriotisme, que je serais las du premier de tous les métiers... Il faut aimer la gloire, car nous n'avons que cela, et nous l'achetons bien cher."
Surtout en Espagne. Cette guerre, qui n'en finit pas, est de plus en plus débilitante. Pour qui se bat-on ? Pour le roi Joseph, pour lequel le soldat n'a aucune estime ? Á quoi bon se battre, d'ailleurs, puisque l'Empereur n'est pas là ? Certainement pas pour les maréchaux, qui n'ont ni son aura ni son charisme. L'étendard de la gloire est en berne.
Certes, l'esprit de corps subsiste, mais le but poursuivi devient de plus en plus flou. Le soldat n'a plus de repères. L'égoïsme des chefs, qui privilégient leurs intérêts personnels, déteint sur lui. L'Empereur lui-même n'a-t-il pas oublié ses soldats d'Espagne ? Ils se sentent abandonnés, orphelins, déboussolés. La déprime se développe, la foi s'amenuise. Ils se démobilisent.
Les soldats des armées d'Espagne et du Portugal ont souffert. Bien au-delà de tout ce que l'on peut imaginer. Par avance, ils avaient accepté la tourmente, les souffrances, les blessures, la mort même. Pour la gloire d'être vainqueurs, pour l'aigle de leur régiment, pour l'Empereur.
Quand ils repassent les Pyrénées, que reste-t-il de leurs espérances ? Un rêve évanoui, une grande amertume, un gâchis dont ils ne se sentent pas responsables, mais victimes. Pourtant, ils ne manifestent aucune acrimonie envers le "Petit Caporal". Ils conservent admiration, estime et respect à "Ce grand capitaine, ce grand homme qui fit le bien et le mal, mais plus de bien que de mal."

JCL

Conférence prononcée le 11 août 2007 au Casino de Biarritz


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