Napoléon à Bayonne

Jean-Claude Lorblanchès

Conférence "Souvenir Napoléonien", Bayonne (Château-Neuf, 25 octobre 2007)

Les prémisses d'une vilaine affaire
Au début du printemps 1808, l'Empire est à l'apogée de sa grandeur. Le 14 juin 1807, les Russes ont conclu, à Tilsit, une paix qui semble mettre un terme à tous les conflits en Europe continentale. Seule se dresse encore contre l'Empereur l'irréductible Angleterre. Il a dû renoncer à l'envahir, en août 1805, l'escadre de l'amiral Villeneuve n'étant pas au rendez-vous de Boulogne pour protéger le franchissement de la Grande Armée. Le 21 octobre, la flotte franco-espagnole est détruite à Trafalgar. Désormais sans marine, Napoléon est confiné au continent.
Il compte faire céder les Anglais en ruinant leur commerce extérieur. En les empêchant d'écouler sur le continent leurs produits manufacturés, et les denrées coloniales qu'ils tirent de l'outre-mer, leur économie sera asphyxiée, et ils seront défaits aussi sûrement que s'ils étaient vaincus par les armes. Le 21 novembre 1806, un décret impérial interdit l'accès des ports du continent à leurs navires, ainsi qu'à ceux qui trafiquent avec l'Angleterre. États vassaux et alliés sont sommés de faire appliquer ces mesures dans leurs ports. Le Portugal, qui est quasiment une colonie anglaise, tergiverse : il sera mis sous tutelle, démembré et partagé avec l'allié espagnol. Le 30 novembre 1807, Junot entre dans Lisbonne, et les Espagnols occupent Porto.
Depuis 1796, Charles IV s'est montré un allié fidèle. La flotte espagnole était aux côtés des Français à Trafalgar. Toutefois, quelques jours avant Iéna, les Espagnols ont eu l'outrecuidance de menacer de prendre l'Empereur à revers, avant de faire volte face quand ils ont compris que la victoire lui appartenait. Ce faux pas est imputable à Godoy, le Premier ministre, amant de la reine. Tout de même, comment faire confiance à ces Bourbons espagnols qui se déchirent entre eux ? Ferdinand, prince des Asturies et héritier de la couronne, ne vient-il pas d'être accusé d'avoir comploté contre son père ? Comment les Espagnols appliqueraient-ils les prescriptions du blocus continental, alors que l'économie du royaume dépend étroitement de l'Angleterre, et qu'ils n'ont plus les moyens maritimes d'empêcher les Anglais de mettre la main sur les richesses de leurs colonies d'Amérique ? Par ailleurs, comment soutenir le corps expéditionnaire du Portugal sans se garantir des voies de communications terrestres protégées au travers de l'Espagne ? Les Bourbons d'Espagne seront mis au pas. S'ils renâclent, ils seront chassés, comme les Bragances du Portugal.
L'Empereur va mener cette affaire d'Espagne tambour battant, en adaptant, comme d'habitude, sa conduite aux événements. Il se méfie de son ambassadeur à Madrid, François de Beauharnais, le beau-frère de Joséphine, qui met Ferdinand en avant, alors que c'est sans doute un ennemi de la France. Mais peut-il faire confiance à Charles IV, qui n'est qu'un pantin entre les mains de Godoy ? Pour que sa stratégie de blocus continental et sa politique européenne réussissent, il ne peut plus tolérer l'anarchie et le désordre qui règnent à la cour d'Espagne, nation dont l'alliance lui est indispensable.
Fin mars 1808, il écrit à son frère Louis, roi de Hollande, pour lui proposer le trône d'Espagne. Voilà qui nous éclaire un peu sur ses intentions ! Quand il quitte Saint-Cloud, le 2 avril, c'est en prétextant une visite des départements du Midi. Mais il fait pousser sur Burgos le train lourd de son état-major de campagne. On murmure même qu'il pourrait aller à Madrid. Á Bordeaux, où il s'attarde dix jours, il prend connaissance des dépêches relatant les derniers événements d'Espagne, et les surprenantes péripéties qui les accompagnent.
Arrivée à Bayonne
Le 14 avril, il est près de vingt-et-une heures quand il se présente sur les hauts de Saint-Étienne. Les acclamations de la foule, qui se presse de chaque côté de la route, se répercutent jusqu'au fleuve : "Il arrive !..." Les chevaux du carrosse impérial sont dételés, et c'est à bras d'homme que la voiture descend la rue Maubec, jonchée de rameaux de laurier et de buis. Bien que ce soit le Jeudi Saint, les cloches des églises se mettent à sonner. Les canons de la Citadelle, du Réduit, des allées Boufflers, du Château-Vieux, tirent des salves d'honneur. C'est dans un tohu-bohu assourdissant, au milieu d'une foule exaltée, que l'Empereur découvre Bayonne. Accueilli au milieu du pont par de Castellane, le préfet des Basses-Pyrénées, il ne s'attarde pas au Réduit, où un arc de triomphe a été dressé, et où le maire lui souhaite la bienvenue. C'est à cheval qu'il rejoint le palais des gouverneurs.
La ville a consenti de gros efforts financiers pour aménager cette demeure, qui fait face au Château-Vieux. Mais Napoléon refuse de s'y enfermer ! Il compte y héberger les souverains espagnols, dont il a manigancé la "convocation" à Bayonne, et il n'est pas question qu'il cohabite avec eux. Le lendemain matin, passant devant le château de Marracq, une des rares habitations situées en dehors de l'enceinte militaire, il trouve le portail ouvert. Il entre et visite les appartements. Son choix est immédiat : c'est là qu'il va résider !
Il s'y installe dès le lendemain, dimanche de Pâques, sans attendre que la demeure soit aménagée. Á midi, six jeunes filles et sept jeunes gens viennent danser devant lui une pamperruque, danse d'honneur traditionnelle réservée aux souverains en visite. Les tentes des chevau-légers polonais, qui forment son escorte habituelle, sont montées sur le Parterre, vaste espace semi-circulaire aménagé devant le perron. Sur les arrières, se trouve un parc, avec en son centre, un jardin à la française. Le camp de la Garde est installé à l'ombre des grands arbres. Sur les hauts, un pigeonnier surplombe la Nive et offre de belles vues sur les montagnes.
Napoléon occupe la partie droite du château ; quand elle arrivera, le 29 avril, Joséphine s'installera dans la partie gauche. Symétriques, les deux ailes ont un agencement identique. Un vestibule, qui est la pièce la plus grande, s'ouvre sur une salle à manger et un salon, tous deux en façade. Un cabinet de toilette, transformé en cabinet topographique pour l'Empereur, et une chambre à coucher donnent sur l'arrière. Le personnel du Palais est logé à l'étage. Les services et l'office occupent le rez-de-chaussée, partie en sous-sol. Les principaux collaborateurs de l'Empereur sont logés à proximité : Berthier, au domaine de Saint-Forcet ; Duroc, grand maréchal du Palais, dans le domaine voisin de Saint-Michel ; de Champagny, ministre des affaires étrangères, au bout du parc, à l'Argenté ; Maret, ministre secrétaire d'État, maison Cabarrus, avec son épouse, qui est dame de compagnie de l'Impératrice.
Main basse sur la couronne d'Espagne
Quatre Espagnols sont les acteurs principaux de la pièce inédite, vaudeville autant que drame, qui va se jouer à Bayonne, et dont Napoléon est l'auteur et le metteur en scène. Ferdinand, prince des Asturies, héritier de la couronne, est sous l'influence du chanoine Juan de Escoïquiz. Conspirateur patenté, cet homme d'Église cultive à dessein le ressentiment du prince pour le comportement scandaleux de sa mère. Calculatrice et autoritaire, la reine María-Luisa est une épouse frivole, qui subordonne tout à ses passions et à ses caprices. Ardente, sensuelle, nymphomane, elle choque les Espagnols par la vie dissolue qu'elle mène. Charles IV s'avère aussi incompétent que son cousin Louis XVI pour la conduite des affaires de l'État.
Inséparable des souverains, Godoy est, depuis vingt ans, l'amant de la reine. Il n'avait que vingt-cinq ans quand elle a obtenu du roi qu'il lui confie, en 1792, le poste de Premier ministre. Trois ans plus tard, le souverain lui a décerné le titre de prince de la Paix, pour avoir conclu la paix de Bâle, qui mettait fin à la guerre contre la France. Les grands d'Espagne lui reprochent sa réussite et ses manières d'intrigant. L'Église n'apprécie pas sa main mise sur les biens du clergé. La bourgeoisie supporte de plus en plus mal le poids des impôts, qu'il doit prélever pour faire face aux dépenses militaires et aux somptuosités de la vie de la cour. Le peuple est scandalisé par son impiété et par sa vie dépravée. On l'accuse d'avoir autorisé le passage des troupes françaises, et on le soupçonne d'être à la solde de Napoléon.
Le 20 février 1808, l'Empereur a désigné Murat son lieutenant-général en Espagne. De plus en plus inquiète des mouvements des troupes françaises, la cour espagnole s'est réfugiée à Aranjuez, résidence royale située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Madrid. Début mars, persuadé que Napoléon va occuper toute l'Espagne, Godoy conseille à Charles IV de se replier sur les colonies d'Amérique, comme l'ont fait les Portugais en novembre. D'abord hésitant, le roi finit, le 16 mars, par accepter d'aller embarquer à Cádiz. Mais les Espagnols ne veulent pas que la famille royale s'en aille. Ayant vent de ce qui se mijote, la population d'Aranjuez prend les devants et se soulève, le 17 mars, alors que Murat n'est plus qu'à une centaine de kilomètres de la capitale. Pourchassé, Godoy échappe de peu à la mort. Le 19 mars, Charles IV, paniqué, croit sauver les meubles en destituant son Premier ministre, puis en abdiquant en faveur de son fils. Le prince des Asturies coiffe la couronne sous le nom de Ferdinand VII.
Le mercredi 23 mars, Murat fait son entrée à Madrid. Regrettant d'avoir agi dans la précipitation, Charles IV veut réfuter son abdication. Lui et la reine chargent le grand-duc de Berg de demander à Napoléon qu'il les rétablisse dans leurs droits. Quand, le lendemain, Ferdinand VII rejoint la capitale. Murat ne se déplace pas pour l'accueillir. Toutefois, persuadé d'avoir les faveurs de l'Empereur, et entretenu dans cette illusion par son entourage, le nouveau roi demande, lui aussi, son arbitrage. C'est ainsi que, de leur propre initiative, le père et le fils vont se porter au devant de Napoléon, dont on annonce l'arrivée imminente à Burgos.
L'Empereur n'en espérait pas autant. Se gardant bien de pénétrer en Espagne, c'est à Bayonne, sur ses terres, qu'il va recevoir les Bourbons espagnols. Ces derniers donnent l'impression de venir de leur plein gré, mais c'est bien à une convocation de l'Empereur qu'ils répondent. Ferdinand quitte Madrid le 10 avril, suivi le 20 par Godoy, puis le 23 par Charles IV et la reine. Napoléon exigeant que toute la famille se réunisse à Bayonne, l'infant Francisco et sa sœur, la reine d'Étrurie, partiront, eux aussi, le 2 mai, ce qui provoquera un soulèvement populaire dans la capitale.
Ferdinand s'étonne de ne pas trouver l'Empereur à Burgos. Savary, qui est chargé de l'escorter, le convainc de continuer jusqu'à Vitoria. Comme il refuse d'aller plus loin, le duc de Rovigo se rend à Bayonne pour prendre les instructions de l'Empereur. Elles sont claires : qu'on l'arrête et qu'on le traîne de force si c'est nécessaire ! Le 16 avril, profitant du départ de Ferdinand, Charles IV réfute formellement son abdication. Deux jours plus tard, il obtient de la junte de gouvernement qu'elle le reconnaisse comme roi : tous les actes publics portant la signature de Ferdinand VII sont abrogés. Á Madrid, c'est la confusion la plus totale.
Ferdinand arrive à Bayonne le mercredi 20 avril à la mi-journée. L'Empereur, qui passe un régiment en revue sur le glacis de Lachepaillet, fait mine de ne pas le voir. Un peu plus tard, il va tout de même le saluer à la maison Dubrocq, où il loge avec son frère Carlos. Puis il le convie à dîner. Il l'accueille à Marracq en s'avançant sur le perron, mais il reste en haut des marches. Godoy arrive le lundi 25 avril. Pour éviter qu'il ne rencontre le prince des Asturies, Napoléon l'héberge à Beyris, Villa Pia.
Charles IV et María-Luisa arrivent le 30 avril. Accourus en masse le long des rues qu'emprunte le cortège, les Bayonnais sont étonnés par les voitures, les attelages et les équipages qui leur paraissent bien désuets. Ils sont intrigués par la présence d'une quarantaine de fourgons, hermétiquement fermés. Il n'en faut pas plus pour que se se répande en ville la rumeur selon laquelle le couple royal emporte tout ce que Madrid possédait de plus précieux. Ferdinand et son frère attendent leurs parents au pied de l'escalier du palais des gouverneurs, mais Charles IV ne dit bonjour qu'à Carlos. En début d'après-midi, Napoléon vient brièvement saluer les monarques dans leur appartement. Le soir, il les invite à dîner à Marracq.
Le 5 mai, alors qu'il se promène sur la route de Saint-Jean-de-Luz, l'Empereur voit surgir un cavalier couvert de poussière : c'est le capitaine Danencourt, un aide-de-camp de Murat, qui lui apporte une dépêche rendant compte des événements madrilènes du 2 mai. Napoléon questionne le messager sur les détails du soulèvement, puis il se rend directement au palais des gouverneurs, où il lit le message à Charles IV, le sommant de s'expliquer. Pour toute réponse, le roi envoie chercher Ferdinand dont il subodore la responsabilité. En présence de Napoléon, il tance vertement son fils. La reine fait mine de le souffleter ; le roi lève même sa canne sur lui.
Napoléon intervient pour mettre un terme à cette scène pénible autant que grotesque. S'adressant à Ferdinand, il lui dit : "Ce massacre ne peut être que l'œuvre d'un parti que vous ne pouvez pas désavouer, et je ne reconnaîtrai jamais pour roi d'Espagne celui qui, le premier, a rompu l'alliance qui, depuis si longtemps, l'unissait à la France, en ordonnant le meurtre de soldats français, lorsque lui-même venait me demander de sanctionner l'action impie par laquelle il voulait monter au trône. Voilà le résultat des mauvais conseils auxquels vous avez été entraîné ; vous ne devez vous en prendre qu'à eux. Je n'ai d'engagement qu'avec le roi votre père ; c'est lui que je reconnais, et je vais le reconduire à Madrid, s'il le veut."
Charles IV intervient en disant qu'il n'en est pas question. Se tournant vers Ferdinand, il lui déclare : "Tu as suivi de mauvais conseils, je n'y puis rien : tu t'en tireras comme tu pourras ; je ne veux pas m'en mêler ; va-t'en." Déstabilisé, le prince des Asturies proteste mollement, se contentant de répéter qu'il n'est pour rien dans les événements du 2 mai. Menant sa charge avec sa détermination habituelle, l'Empereur le met en demeure de rédiger sur le champ une déclaration, à l'intention de la junte de Madrid, attestant qu'il reconnaît désormais Charles IV comme le roi légitime. D'abord réticent, Ferdinand finit par s'exécuter. Il ne sait pas que Duroc et Godoy sont en train de rédiger l'acte par lequel Charles IV abdique en faveur de Napoléon.
Le 6 mai, les Bayonnais, stupéfaits, apprennent, en même temps, les nouvelles de l'insurrection madrilène et des abdications en cascades de Ferdinand VII et de Charles IV. Sous prétexte d'assurer les intérêts supérieurs de l'Empire, Napoléon réussit une belle opération en chassant un Bourbon et en le remplaçant par un membre de sa famille. Le 10 mai, tous les Bourbons espagnols auront "cédé de leur plein gré" le trône d'Espagne à Napoléon. Il ne lui reste plus qu'à désigner quelqu'un pour l'occuper. Joseph accepte finalement de quitter Naples pour aller à Madrid.
Le soi même, à Marracq, un dîner réunit, Charles IV, María-Luisa et les infants. De sévères mesures de sécurité ont été prises, car les autorités craignent que Ferdinand ne soit enlevé par les Espagnols, venus nombreux à Bayonne. Le lendemain matin, Ferdinand et ses deux frères partent pour Valençay, leur nouvelle résidence. Le jour suivant, l'Empereur reçoit Charles IV, María-Luisa, la reine d'Étrurie, et le petit infant don Francisco, pour une réception d'adieu. La musique du 1er régiment de grenadiers anime la soirée, des pages chaussés de bas de soie et de souliers de satin servent à table, Marracq est illuminé... Pour une fois, la reine María-Luisa n'est pas trop mal coiffée : Joséphine lui a envoyé son coiffeur personnel.
Charles IV étonne l'Empereur, autant par son appétit que par sa naïveté et sa bonhomie. Á neuf heures, les Espagnols partis, l'Empereur rejoint son cabinet de travail. C'est alors que sonne le tocsin : un incendie vient de se déclencher dans une maison proche du palais des gouverneurs. De suite, c'est l'effervescence. Serait-ce un attentat contre Charles IV ? L'Empereur n'est-il pas lui-même menacé ? Chasseurs et grenadiers de la Garde se mettent en protection autour de Marracq. Á minuit, l'incendie est éteint. Il avait été allumé accidentellement par un petit garçon qui était monté dans le grenier de la maison avec une chandelle allumée...
Joseph arrive le mardi 7 juin dans la soirée. Le lendemain, les premiers délégués de l'assemblée constituante espagnole, que l'Empereur a convoquée, commencent à rejoindre Bayonne. Compte tenu des difficultés de déplacement, seuls soixante-cinq représentants seront présents, le mardi 15 juin, lors de la cérémonie d'ouverture. Ils seront quatre-vingt-onze, le 8 juillet, pour adopter, à l'unanimité, la constitution préparée par l'Empereur. Inspirée des principes de la Révolution française, elle est d'une grande nouveauté pour l'Espagne. Mais elle restera sans valeur sur le plan juridique, car elle ne sera jamais appliquée.
Bayonne au quotidien
C'est pratiquement tous les jours que Napoléon parcourt les environs de Bayonne, parfois en voiture, mais le plus souvent à cheval, escorté de chevau-légers polonais et de gardes d'honneur bayonnais. Selon Jean-Baptiste Baïlac : "Jamais il n'annonçait ni l'heure ni le lieu de ses excursions, affectant même de les varier beaucoup, et de rentrer dans son palais par les chemins où il se croyait le moins attendu. Quelques fois le matin, de bonne heure, il gagnait seul, et comme à la dérobée, les allées voisines de son appartement, vêtu d'une mauvaise redingote, avec un petit trousseau de papiers sous le bras : on aurait dit un écolier allant à sa leçon.." En fin d'après-midi, il reçoit ses visiteurs de marque. Vers vingt-et-une heures trente, après le dîner, qui est toujours très bref, il se retire dans son cabinet où il travaille, avec son secrétaire, M. de Méneval, jusqu'aux environs de minuit.
S'il n'y a pas d'invités, l'Impératrice joue, avec les dames de sa suite, à des jeux de société. Elle aime les cartes, et elle les collectionne, comme elle le fait de ses gants ou de ses bas. Chaque jour, elle fait des patiences. Elle adore aussi le clavecin et la harpe. Vers onze heures du soir, elle prend le thé avec les dames du palais, et la soirée se prolonge encore pendant une heure. Quand il y a des invités, il arrive que l'on joue de l'argent, parfois même jusqu'à l'aube. Joséphine qui tient la banque.
C'est à Gênes que Napoléon a fait la connaissance de Carlotta Gazzani. Cette belle italienne, aux grands yeux noirs, est attachée à l'Impératrice en qualité de lectrice. Devenue la maîtresse de l'Empereur il y a un peu plus d'un an, elle reçoit encore parfois visite dans sa chambre de Marracq. Si Joséphine la tolère près d'elle, c'est, nous dit Constant, parce que Napoléon l'a assurée qu'il ne s'agissait que d'une "froide liaison".
Selon Mlle Avrillion, première femme de chambre de l'Impératrice, Virginie Guillebeau, "est une jeune personne d'une figure charmante, d'une rare fraîcheur, d'une taille fort élégante, et de plus, affligée, comme on dit, de dix-huit printemps". Joséphine fait parfois appel à ses services pour jouer de la harpe. Au cours de l'une de ses prestations, Napoléon la remarque. "L'ayant trouvée jolie, il résolut d'aller la voir chez elle et la fit prévenir de sa visite par Roustan. C'était un ordre. Que pouvait-elle en pareille circonstance ?..." L'affaire ne se prolongera pas très longtemps. Napoléon, qui fait surveiller le courrier des personnels attachés à sa maison, a rapidement la preuve de l'impudence, ou de l'imprudence insigne, avec laquelle sa mère lui donne, par écrit, des conseils sur la manière de faire durer et d'exploiter sa liaison. Informée de ce qui se passe, Joséphine la renvoie chez elle. Rapidement mariée, Virginie fera de nouvelles conquêtes, dont le duc de Berry, et le tsar Alexandre.
La belle madame Maret est celle des dames du palais qui est la plus proche de l'Impératrice. Sa beauté, sa vivacité d'esprit, son charme, ne laissent pas insensible un Napoléon qui trouve que son petit air boudeur lui va à merveille. Il attendra la fin du mois d'août pour en faire sa maîtresse. Á Marracq, elle n'aurait certes pas pu le recevoir, comme elle le fera à Paris, "dans un lit entouré de miroirs et surmonté d'un dais à miroirs également".
Évoquant la vie à Marracq, Mlle Avrillon raconte : "Lorsque rien ne tracassait l'Empereur, il était très familier avec les personnes de l'intérieur ; il nous parlait avec une sorte de bonhomie, d'abandon, comme s'il eût été notre égal ; mais lorsqu'il nous adressait ainsi la parole, c'était toujours pour nous faire des questions, et, pour ne lui point déplaire, il fallait lui répondre sans paraître trop embarrassé. Il nous donnait quelques fois une tape ou nous tirait l'oreille ; c'étaient autant de faveurs qu'il n'accordait pas à tout le monde, et nous pouvions juger du degré de sa bonne humeur par le plus ou le moins de mal qu'il nous faisait... Bien souvent il en faisait autant à l'Impératrice lorsque nous étions en train de l'habiller."
L'Empereur n'a pas la même intimité avec la bourgeoisie locale, qu'il affecte même de dédaigner. Il s'intéresse toutefois à l'urbanisation, et il édicte des mesures qui vont durablement marquer la physionomie de Bayonne. Le décret du 20 juillet 1808 ordonne le transfert de l'Hôtel de Ville sur son emplacement actuel, avec construction d'une salle de spectacle ; l'installation de l'hôpital militaire dans les bâtiments de l'ancien couvent des Cordeliers, sur le quai de la rive droite de la Nive ; la construction en dur du pont Mayou ; l'alignement de la rue allant du pont Mayou à la porte d'Espagne, en passant place Notre-Dame ; le renforcement du quai de la place Gramont vers les Allées-Marines ; la réparation et de l'élargissement des quais sur les deux rives de la Nive ; le comblement de la fosse aux mâts sur les allées Boufflers ; et la démolition du Château-Vieux, qui, elle, ne sera pas réalisée. S'il se soucie des problèmes soulevés par la chambre de commerce, inquiète de la détérioration des échanges avec l'Espagne et de la léthargie du port, Napoléon manifeste peu d'intérêt pour la langue, les expressions artistiques, les mœurs et traditions populaires locales, qu'elles soient basques ou gasconnes.
Jugeant indispensable que la France conserve des relations avec les Antilles et l'Amérique, grandes pourvoyeuses de denrées coloniales, il estime que Bayonne pourrait assurer une part importante de ces échanges interocéaniques, Encore faut-il que la barre de l'Adour permette le passage de bateaux d'un tonnage suffisant. C'est avec ces préoccupations en tête qu'il visite l'arsenal maritime, le 18 avril. L'établissement se trouve sur la rive droite de l'Adour, au pied de la citadelle. Un petit bâtiment amarré à un ponton intrigue l'Empereur : c'est une mouche de l'amiral Cochrane, qu'un corsaire a capturé. Ce navire, léger et rapide, sert à éclairer les escadres en mer. L'Anglais, lui dit-on, en faisait un très grand cas. Napoléon ordonne sur le champ de mettre en chantier plusieurs bâtiments de ce type. Selon son directeur, l'arsenal sera en mesure de livrer la première dans un mois. Le lieutenant de vaisseau Bourgeois, le pilote-major de la Barre, lui assurant qu'un constructeur bayonnais peut faire aussi bien et plus vite, il rend visite à ce M. Baudry, qui lui garantit que quinze jours lui suffiront.
Le 21 avril, visitant le chantier naval de M. Descande, qui doit livrer deux bâtiments corsaires de douze et dix-huit canons, il remarque un maître charpentier qui arbore la Légion d'Honneur. Durant l'expédition d'Égypte, ce Lasserre était embarqué sur le bateau à bord duquel il se trouvait. Sa participation à la bataille d'Aboukir lui a valu une hache d'honneur, transformée plus tard en Légion d'Honneur. Natif de Bayonne, il est revenu vivre au pays. Napoléon lui fait discrètement remettre vingt-cinq napoléons d'or. Le 24 avril après-midi, il se rend à Blancpignon. S'étonnant que la construction de l'épi n'ait pas été poussée plus avant, ce qui, selon lui, devrait permettre, en resserrant le cours du fleuve, d'accélérer le courant, et donc la profondeur du chenal, il donne des instructions au directeur du génie et à l'ingénieur des ponts et chaussées pour que les travaux soient repris.
Dans la nuit du 1er au 2 mai, il effectue une visite surprise à bord du corsaire Amiral Martin. Darribeau, son commandant, estime pouvoir échapper à la croisière anglaise qui patrouille au large de l'embouchure de l'Adour. S'étant assuré de sa détermination, Napoléon lui remet des dépêches pour le gouverneur des Antilles. Le lendemain, remontant à bord juste, avant que le bâtiment ne lève l'ancre, devant de très nombreux Bayonnais venus assister au spectacle, il demande au capitaine s'il est paré à appareiller : "Sire, lui répond Darribeau, j'ai tout ce qu'il me faut en abondance. Il n'y a qu'une chose qui manque à bord, essentielle cependant, et qu'il m'a été impossible de me procurer : c'est un chirurgien pour soigner les blessés en cas de combat."
L'Empereur, qui, selon son habitude, observe les environs à la lorgnette, remarque un chirurgien militaire qui se promène sur la jetée nord, au bras de sa femme. Le faisant immédiatement récupérer par un canot, il lui intime l'ordre d'embarquer, en lui donnant toutefois l'assurance qu'il s'occupera personnellement de sa jeune épouse jusqu'à son retour. Le malheureux ne peut même pas aller dire adieu à cette dernière, car la marée commande, et le bâtiment lève l'ancre. Il vient tout juste de franchir la barre, quand il est pris en chasse par une frégate anglaise, qui le gagne de vitesse et commence à le canonner. Jouant le tout pour le tout pour assurer sa mission, Darribeau jette son artillerie par dessus bord : allégé, le corsaire parvient à distancer son poursuivant.
Le 11 mai, la mouche de l'amiral Cochrane est en état de prendre la mer. Armé de seize hommes, commandé par un lieutenant de vaisseau, transportant trente-deux artilleurs d'un détachement de renfort, le bâtiment doit rallier la Guadeloupe. L'Empereur le visite de fond en comble, s'assurant que chacun sait ce qu'il doit faire, notamment en cas d'attaque par les Anglais. Faisant tirer la pièce de six allongée qui se trouve à la proue, il constate qu'elle ébranle trop fortement le bateau. Ce dernier n'ayant pas vocation à engager le combat à longue portée, il donne l'ordre de la remplacer par une caronade, un canon court de dix-huit, et de compléter les moyens de défense contre l'abordage par quelques pierriers, des mortiers de marine. Il exige que ces modifications soient immédiatement appliquées sur les bâtiments identiques dont il a lancé la construction trois semaines plus tôt.
Le samedi 14 mai, visitant le chantier naval de M. Baudry, où la première copie de la mouche de Cochrane vient d'être mise à l'eau, il renouvelle ses ordres pour qu'une caronade remplace le canon allongé prévu initialement, et il félicite Baudry pour son habileté et sa célérité. Le mardi 24 mai, lors d'une nouvelle visite à l'arsenal maritime, il ne peut que constater la lenteur, voire l'incurie, avec laquelle les ingénieurs de marine réagissent à ses ordres : les cales de deux frégates de 18 sont en place... mais on attend les plans pour commencer les travaux. Par contre, six mouches seront prêtes à prendre la mer dans une quinzaine de jours. L'Empereur insiste pour qu'on les envoie le plus rapidement possible aux Antilles.
Les Bayonnais reprochent aux soldats d'être bruyants, surtout dans les cabarets. Ils se plaignent du fracas provoqué par le passage incessant des chevaux, des caissons, et des voitures aux roues cerclées de fer, qui, par ailleurs, malmènent le pavement des rues. Ils les accusent de provoquer le "libertinage", les filles de plus en plus nombreuses, qui suivent les armées, donnant le mauvais exemple à la jeunesse locale. Il y a des rixes, parfois des vols. Malgré tout, dans l'ensemble, les soldats sont bien vus.
L'Empereur n'est vraiment à l'aise et détendu qu'au milieu d'eux. Il affectionne revues et prises d'armes. Elles se déroulent, le matin, sur le champ de manœuvre du glacis de Lachepaillet. Scrutant les visages, attentif aux décorations, il questionne les hommes, s'intéressant à leurs campagnes, à leurs blessures. Selon Jean-Baptiste Baïlac : "Là, au milieu des soldats, son visage s'épanouissait ; son regard, ses gestes, sa voix, jusqu'à ses caprices, tout avait un caractère belliqueux et imposant. Sa présence seule réchauffait les courages : une seule de ses paroles soulevait dans les cœurs tous les aiguillons de la gloire. La répugnance pour le service d'Espagne étant générale dans l'armée, la plupart des corps arrivaient mécontents ; le lendemain de la revue ils partaient gaiement pour Irún."
Le jeudi 21 avril après-midi, il visite le dépôt des matériels de l'armée. Très exigeant, il veut tout voir. Le colonel lui montre le train de pont et le pont sur chevalet, qui ont été construit, en 1794, pour l'armée des Pyrénées Occidentales. Napoléon ordonne qu'il soit remis en état dans les plus brefs délais. Il s'intéresse aux nombreux canons qui ont été pris sur les Espagnols pendant la guerre de 1793-1795. Leurs calibres n'étant pas tout à fait les mêmes que ceux de l'armée impériale, il décide d'envoyer les tubes en bronze à la fonte ; les tubes en fer seront utilisés par les gardes-côtes. Il fait accélérer la construction des affûts pour deux batteries de campagne. Plus de deux cents femmes travaillent à la cartoucherie.
Le lendemain, il s'attarde auprès du 14ème régiment d'infanterie provisoire. Ce ne sont plus les soldats aguerris qui ont remporté les magnifiques batailles de 1805 et 1806 : pour ne pas toucher aux effectifs de la Grande Armée, les régiments provisoires sont formés de jeunes recrues qui manquent d'expérience et de professionnalisme. La musique joue maladroitement "Veillons au salut de l'Empire". Napoléon sourit. Bah ! ils se formeront sur le tas.
Le 24 avril, la revue du 4ème escadron de chevau-légers polonais se déroule dans le parc du château, sur l'esplanade qui se trouve devant le camp de la Garde. Appartenant à un corps de cavalerie nouvellement créé, et formant les escortes habituelles de l'Empereur, ils sont de toutes les manifestations. Peu satisfait de leur présentation, Napoléon passe un savon au major Delatre qui commande l'unité. Nouvelle inspection le 10 mai. En dépit de leur prestance et de leurs brillants uniformes, les chevau-légers, accumulent les erreurs d'évolution, et déçoivent une nouvelle fois l'Empereur. Qu'importe qu'ils soient tous bien nés, s'ils ne savent pas exécuter les gestes les plus élémentaires du soldat ! Il ordonne que l'on reprenne leur instruction à la base.
L'après-midi, entre les Pontots et Beyris, il observe une batterie de 12 qui fait route vers l'Espagne. S'approchant, il pose au major qui commande le détachement, ainsi qu'aux artilleurs et aux soldats de l'escorte, des questions pertinentes qui dénotent son souci de savoir à qui et à quoi il a affaire. Sans doute veille-t-il à soigner sa popularité parmi la troupe, mais c'est avant tout à des sondages d'évaluation qu'il procède. Malheureusement, il ne tient pas toujours compte des observations qu'il fait.
Le 14 mai, inspectant une batterie d'artillerie à cheval qui doit partir le lendemain pour l'Espagne, il pousse le souci du détail jusqu'à faire ouvrir les caissons pour s'assurer que l'unité emporte bien toute sa dotation "guerre" en munitions. Le 18 mai, il visite les établissements militaires de la place, posant de nombreuses questions sur l'historique de leur construction, leur état actuel, et les aménagements à apporter. Il souhaite voir une extension des casernements du Château-Neuf, et il désigne même l'emplacement d'une future caserne. Par contre, le Château-Vieux ne lui plaît pas du tout, et il a déjà en tête sa démolition. Au Réduit, il constate l'insalubrité de nombreuses constructions, et il est d'accord avec le maire qui prône sa démolition.
Le lundi 30 mai, la prise d'armes est en l'honneur du millier d'hommes du 1er régiment des lanciers de la Vistule. Satisfait, il le fait défiler dans Bayonne, de la porte d'Espagne à celle de Mousserolles. Le 4 juin, c'est le tour de trois bataillons du régiment frère, le 3ème. "Les braves Polonais avaient frappé d'admiration les Bayonnais par leur aspect martial et vigoureux, mais ils n'étaient pas mécontents d'en être débarrassés, car, depuis leur arrivée ils avaient rempli la ville de bruit et de tumulte."
Le 1er juin, revue d'un régiment d'infanterie portugais, qui vient d'arriver en France. Cette unité appartient à la 1ère brigade portugaise qui rejoint la Grande Armée, en Europe du nord. Les fusiliers de la Garde, qui sont aussi sur les rangs, invitent les Portugais à partager leur repas, à Marracq, ce qui donne l'occasion à l'Empereur de repasser parmi eux. Les Portugais gagnent la Citadelle où il sont hébergés.
La cérémonie militaire la plus imposante se déroule le mardi 14 juin, sous un soleil radieux. Elle rassemble un nombre considérable de troupes : deux régiments d'infanterie de ligne, un bataillon d'infanterie portugais, un régiment de cavalerie français et un régiment de cavalerie portugais, deux régiments de lanciers polonais, une batterie d'artillerie, les grenadiers, chasseurs et fusiliers de la Garde en poste à Bayonne.
Le 24 juin, l'Empereur se fait présenter le 4ème régiment de ligne qui doit accompagner Joseph à Madrid. Le lendemain, c'est au tour du 15ème de ligne. Ces deux unité, sont composées de vétérans, ce qui le change un peu des régiments provisoires qu'il a vu passer jusqu'alors. Il s'intéresse au parcours guerrier des uns et des autres ; parfois il reconnaît des vétérans qui ont servi sous ses ordres, en Égypte, en Italie, en Allemagne ; il échange des souvenirs de bataille, distribue quelques médailles, accorde des promotions... Le 26 juin, pour le troisième jour consécutif, il passe une unité en revue, le 4ème bataillon de la Garde de Paris. Le jeudi 14 et le dimanche 17 juillet, il inspecte et fait manœuvrer sur le glacis le 14ème, puis le 44ème régiment d'infanterie de ligne. La prise d'armes du 17 juillet marque la fin de son séjour à Bayonne.
Sorties et visites
C'est à la Barre que l'Empereur effectuera le plus de visites. Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne, il y est déjà. Il embarque au ponton des allées Marines sur la péniche qui a été spécialement construite pour lui, une embarcation "blanche, avec son bel aigle aux ailes étendues, sculpté et doré sur la proue, et montée par douze capitaines au long-cours". Il se fait longuement expliquer la formation du phénomène naturel de la barre, ainsi que les solutions proposées pour en réduire les nuisances. C'est son premier contact avec le lieutenant de vaisseau Bourgeois, chef pilote de l'Adour, qu'il retrouve avec plaisir, le 17 avril, sur la jetée sud, puis à la tour des signaux où il passe deux heures en sa compagnie.
Le 14 mai, toujours avec Bourgeois, il reconnaît l'ancien lit de l'Adour. Revenant en suivant la côte, il grimpe au sommet d'une dune d'où l'on aperçoit tout le littoral, de Capbreton au cap du Figuier, et il ordonne que l'on élève à cet endroit une vigie. Puis il s'avance vers le fleuve pour inspecter la batterie de l'embouchure, qui est armée de canons de vingt-quatre. Il donne l'ordre de la renforcer par un mortier à âme allongée, selon lui plus efficace. Il revient à la Barre les 18 et 19 mai, puis le 24 mai, cette fois avec l'Impératrice, et en voiture. Le 26 mai, profitant d'une éclaircie après une matinée pluvieuse, il embarque sur sa péniche et va jusqu'au Boucau. Il s'attarde sur la jetée nord de l'Adour, avec les ingénieurs Prony et Sgazin.
Le dimanche 29 mai, il monte à bord du brick Consolateur, ancré dans l'Adour. Ce bâtiment de quatre-vingt-dix tonneaux, et d'une quarantaine d'hommes d'équipage, est armé de huit caronades de 18. Le lendemain, il assiste à son appareillage. Le Consolateur emmène le marquis de Sassenay vers son funeste destin dans le rio de la Plata.
Le dimanche suivant, il s'attarde avec Bourgeois à la tour des signaux. Ne quittant pas des yeux les voiles blanches des navires anglais qui croisent au loin, il voudrait sortir en mer pour les approcher, mais le pilote major s'y oppose : avec la brise de terre qui forcit, le retour s'avérerait difficile. Le vendredi 9 juin, l'océan est calme. Bourgeois accepte de l'emmener faire des sondages. Sur la barre, le tirant d'eau s'avère suffisant pour le passage d'une frégate. Á condition toutefois qu'elle ait préalablement déchargé son artillerie, tient à préciser le pilote major, qui ajoute qu'il ne voit pas comment elle ferait pour sortir. Napoléon réplique en disant qu'il ne quittera certainement pas Bayonne avant d'avoir tenté l'expérience !
Le lendemain, au Boucau, il fait le point de l'installation de la batterie nord de la Barre, où deux pièces de 36 de côte ont été déployées, ainsi qu'un mortier. C'est surtout celui-ci qui l'intéresse. Il fait tirer trois coups, à plus de trois mille toises en mer. Pour lui, il ne fait pas de doute qu'un boulet touchant un brick le coulerait sur le champ. Il avertit les artilleurs : la prochaine fois, ils les fera tirer sur une cible mobile. Il souhaiterait que l'on installe un four pour rougir les boulets, mais l'espace disponible n'est pas suffisant.
Le 13 juin, il galope sur la plage jusqu'à Capbreton. Suivant l'estran, il laisse l'eau recouvrir les pieds de sa monture. Son souci est de savoir s'il serait possible aux Anglais de débarquer des hommes sur cette plage, déserte et éloignée de Bayonne. Bourgeois fait remarquer que, même par mer calme, l'océan crée un violent ressac qui ferait chavirer toute embarcation tentant d'accoster. Dubitatif, Napoléon estime plus prudent de mettre en place quelques pièces d'artillerie attelée entre Bayonne et Capbreton. Arrivé dans ce dernier port, il précise l'emplacement où il veut voir installée une batterie de côte armée de pièces de 24 et de mortiers. Après avoir déjeuné dans une auberge, il rentre à Marracq.
Le 16 juin, de nouveau à la Barre, : "Il examina pendant longtemps la mer qui, très grosse, déferlait avec fureur sur le rivage. La croisière anglaise s'était mise à l'abri en prenant la haute mer." Au bout d'une heure, il retourne à Marracq, toujours à vive allure. Le problème de la barre le préoccupe, et il ne comprend pas que l'on ne puisse pas le résoudre. Il écrit à l'amiral Decrès : "Il y a sur la barre 14 pieds d'eau ; il y a 36 à 40 pieds en dehors de la barre ; le tout est donc de passer la barre. Je ne sais pas pourquoi un vaisseau de 74, qui tire 16 pieds d'eau, ne passerait pas, étant allégé par les chameaux, qui allègent de 6 à 7 pieds." Les chameaux sont des caissons à air aidant à soulever un navire.
Le 27 juin, il assiste à l'entrée dans l'Adour de la frégate La Comète. Le dernier sondage effectué par Bourgeois donnait une profondeur de quinze pieds et demi. Ce n'est pas suffisant pour le bâtiment, et son commandant a reçu l'ordre de débarquer son artillerie à Pasajes. En dépit de l'avis des officiers de marine, qui estiment que, même après cet allégement, le franchissement de la barre sera impossible, "la Comète attaqua vigoureusement la barre, donna un terrible coup de talon et entra toutes voiles dehors, au milieu de l'étonnement d'une immense population."
Le lendemain, retour au Boucau. Bourgeois lui fait remarquer que le sémaphore vient d'arborer un signal annonçant l'approche d'un navire français poursuivi par la croisière anglaise. Monté à la tour des signaux, l'Empereur scrute le large à la lorgnette. Effectivement, une frégate et deux corvettes donnent la chasse à un brick, qui semble leur échapper. Selon Bourgeois, seul Darribeau est capable d'un tel tour de force. Napoléon ne peut croire que c'est lui, car il y a moins de deux mois que le capitaine est parti pour la Martinique. Si c'est lui, c'est qu'il n'a pas rempli sa mission ! Ordonnant au bâtiment de mouiller au pied de la tour, il monte à bord, l'air furieux, pour demander des comptes au commandant de l'Amiral Martin... qui lui tend un pli cacheté, réponse du gouverneur des Antilles à la dépêche qu'il était chargée de lui remettre.
Le 5 juillet après-midi, l'Empereur revient à la Barre, cette fois avec une voiture attelée de quatre chevaux, et accompagné de l'Impératrice, de Duroc et de Madame de Montmorency-Matignon. Il veut que la voiture suive, le long de l'Adour, la crête des dunes, sur laquelle est tracé un vague sentier. Mais, au-delà de Blancpignon, après avoir manqué de s'embourber dans un marécage, elle a beaucoup de difficultés à s'arracher au sable : "L'Impératrice poussait à chaque instant des cris d'effroi, et Napoléon la rassurait en riant." Á la tour des signaux, il retrouve Bourgeois, avec lequel il s'entretient familièrement. "Pendant ce temps, l'Impératrice, descendue de la voiture, se promenait sur le bord de la mer où Napoléon vint la rejoindre. Mais elle craignait sans doute une répétition de la scène qui s'était produite quelques jours auparavant à la Chambre d'Amour, car en voyant approcher Napoléon, elle se mit à fuir du côté des sables, tandis que l'Empereur la poursuivait en riant. Lorsqu'il put la rejoindre, elle était déjà trop éloignée du bord de la mer pour qu'il put songer à lui faire prendre un bain de pied, comme il paraissait en avoir l'intention."
Le lendemain, embarquant sur sa péniche, à la cale du Moulin, l'Empereur rallie la Barre, en compagnie de Bourgeois qui l'accompagne dans sa propre chaloupe. Il fait beau, l'océan est calme. En pleine forme, il plaisante avec les rameurs. "C'est à peine si une petite écume blanche désignait le bourrelet de la barre." Á la tour des signaux, le pilote-major lui précise que la croisière anglaise vient de reprendre position au large. Napoléon, qui scrute l'océan à la lorgnette, aperçoit quatre points blancs sur l'horizon. "— Ce sont les mêmes vaisseaux que de coutume, dit le pilote-major : il y a une frégate de quarante, une corvette de douze et un brick de seize. Cependant, il y a encore un autre navire plus petit que je ne puis pas bien distinguer. — Il sera facile de s'en assurer, répond l'Empereur, nous allons sortir, la mer est calme, il n'y a rien à risquer et une petite promenade au large me fera grand bien."
Bourgeois est d'autant plus méfiant que, il y a quelques jours, la corvette, dont le tirant d'eau est faible, a poursuivi un corsaire jusqu'à l'embouchure. Il fait mettre en alerte la batterie du Boucau. Prenant lui-même la barre de la péniche impériale, il s'éloigne à deux milles au large. Sa lunette appuyée sur l'épaule d'un rameur, Napoléon demande à Bourgeois : "— Croyez-vous qu'ils nous voient ? — Il n'y a pas à en douter, Sire, ils ont, comme tous les vaisseaux de la marine royale anglaise d'excellentes lunettes à bord, et je pourrais même croire qu'ils savent déjà que votre Majesté est là." Les Anglais les ont bien repérés. Toutes voiles dehors, ils se dirigent sur eux, notamment la corvette, qui distance les autres. "— Il faut revenir, Sire, nous n'avons pas un instant à perdre. — Les croyez-vous donc à portée de canon ? — Non, sans doute, mais nous sommes assez loin de la terre, et la corvette marche bien rapidement." Au même instant, un petit nuage blanc enveloppe la proue du navire, et une détonation se fait entendre. "— Eh bien ! retournons !" dit l'Empereur en refermant sa lunette. Les barreurs ne se le font pas dire deux fois ! La barre franchie, la péniche pénètre dans l'Adour au moment où la batterie de 24 du Boucau ouvre le feu sur la corvette, qui est à distance de tir. Napoléon grimpe à la tour des signaux et observe le navire, qui s'approche jusqu'à la barre, "avant de virer vent debout avec une grâce et une précision extrême".
Le samedi 16 juillet, nouvelle visite à la Barre. Cette fois, il est à cheval. Sans s'arrêter, il longe la côte jusqu'à la Chambre d'Amour, puis il rentre à Marracq. Le 19 juillet, il descend l'Adour une dernière fois en péniche. Débarquant à la tour des signaux, il fait ses adieux à la Barre.
C'est une semaine après son arrivée à Bayonne que l'Empereur effectue sa première visite à la Chambre d'Amour. Á hauteur de l'église d'Anglet, il engage son cheval arabe sur le vague sentier qui serpente dans les sables, jusqu'à la grotte. L'océan est calme. Poussant sa monture dans les rouleaux qui brisent gentiment, il s'amuse à galoper dans l'eau peu profonde. Après avoir reconnu la plage jusqu'au fond de l'anse de la pointe Saint-Martin, il reprend le chemin de Marracq, où il arrive peu avant la pluie, qui tombe en abondance toute la soirée.
Le jeudi 2 juin, c'est au tour de l'Impératrice de faire l'excursion. Tout se passe bien jusqu'à Chassin, là où commencent les dunes. Ensablée jusqu'aux moyeux, la voiture doit être abandonnée. C'était prévu, et les deux meilleurs équipages de cacolets d'Anglet se trouvent justement là. Les montures sont pomponnées, les conductrices jolies et avenantes. La belle et gracieuse Madame Maret sert de contrepoids à l'Impératrice. Á la Chambre d'Amour, Joséphine visite la grotte et se fait conter la légende des deux amoureux. Puis elle se promène sur la plage. L'océan est très calme. Au loin, se distinguent les voiles blanches de la croisière anglaise. Le soir, le dîner est servi en petit comité dans les appartements de Joséphine. Napoléon plaisante avec les deux femmes qui lui racontent leur sortie.
Le dimanche 3 juillet, le couple impérial revient à la Chambre d'Amour. Joséphine retrouve avec plaisir sa conductrice de cacolet du 1er juin. Quant à Napoléon, il continue à cheval, et il va l'attendre sur la plage. "L'Empereur prit lui-même Joséphine dans ses bras et la posa à terre, puis lui prenant la main, il la mena sur la bordure extrême que faisaient les vagues en déferlant sur la grève. Il s'amusait à voir la frange de l'eau s'avancer de plus en plus des jolis pieds de l'Impératrice qui avait retiré sa robe et paraissait se soucier fort peu de montrer aux témoins de cette scène inoubliable ses jambes charmantes chaussées de bas de soie blancs brodés d'or. Puis comme le flot s'avançait de plus en plus, il termina le spectacle en poussant brusquement Joséphine qui ayant ses petits pieds mouillés poussa des cris aigus tandis que l'Empereur riait aux éclats. Puis ce fut une autre affaire, car il fallut faire sécher les bas et les souliers de l'Impératrice, pendant qu'elle se retirait dans la grotte. Ce fut bientôt fait grâce aux rayons du soleil, et une heure plus tard elle remontait sur son cacolet et retournait au château de Marracq." Napoléon effectuera une dernière, et rapide, visite à la Chambre d'Amour, le samedi 16 juillet, en suivant l'estran depuis la Barre.
Le dimanche 24 avril, il reconnaît la côte, autour de Biarritz, en vue d'y établir des batteries. Le 29 avril, il visite le lac de la Négresse. Le dimanche 22 mai, il est de retour à Biarritz. Après avoir traversé le village aux maisons basses à un seul étage, il s'engage dans les sentiers raides qui mènent au plateau de l'Atalaye. Mettant pied à terre, il examine les ruines du château Ferragus. Puis il descend sur le port des pêcheurs, où il s'attarde pour voir quels seraient les travaux à effectuer afin d'améliorer sa protection. "Il arriva bientôt à la plage des Fous, où la chaleur déjà grande avait attiré quelques baigneurs. La mer était calme et belle, et à peine si un léger cordon d'écume venait déferler sur le sable fin. Il obligea son cheval à avancer et le fit entrer dans l'eau jusqu'aux jarrets, puis on l'entendit dire que les bains sur cette plage devaient être excellents, et il donna ordre au général Duroc d'y faire dresser une tente, car il se proposait d'y venir en compagnie de l'Impératrice."
Il est de retour, seul, le samedi 11 juin. La journée est belle, chaude et ensoleillée. La tente en toile rayée a été dressée : "Au bout d'un moment, Napoléon en sortit en costume de bain et alla en riant se faire rouler par les vagues qui brisaient doucement sur la plage... A l'horizon, on apercevait les voiles blanches de la croisière anglaise... Lorsqu'il fut sorti du bain et qu'il fut remonté à cheval, l'Empereur était d'une humeur charmante..."
Nouveau bain le 17 juin dans la matinée. Mais les 18 et19 juin, fini le beau temps, la pluie est de retour. Le 20 juin, profitant de belles éclaircies, Napoléon retourne se baigner à la plage des Fous. Le lendemain, il est "indisposé", ce que ses médecins mettent sur le compte des bains de mer. Il se baignera une dernière fois à Biarritz le 18 juillet.
Le 25 avril, après avoir passé en revue un escadron de chevau-légers dans les jardins de Marracq, l'Empereur va jusqu'à Ustarritz, mais il doit rentrer prématurément en raison de la pluie. Trois jours plus tard, il pousse jusqu'à la Croix de Mouguerre. Le 4 mai, remontant l'Adour à bord de sa péniche, il débarque sur l'île de Lahonce, mais il ne s'y attarde pas.
Le vendredi 13 mai, il va à Cambo. S'arrêtant pour admirer le paysage, il pose de nombreuses questions sur le mode de vie des Basques. Au grand dépit des habitants d'Uztarrits, il traverse leur bourg au trot, sans s'arrêter. Séduit par Cambo, il visite les bains, et goutte l'eau ferrugineuse. Il envisage d'y implanter un hospice de convalescence pour ses soldats. Déjeunant dans la meilleure auberge du village, "il ne voulut prendre que des œufs et du jambon, mais il fit la grimace en buvant le vin qu'on lui servit, en faisant remarquer au général Duroc qu'il ne valait pas son chambertin ordinaire."
Trois jours plus tard, il embarque, cale du Moulin, avec l'Impératrice, Duroc, et Madame de Montmorency-Matignon. Profitant de la marée, la péniche remonte l'Adour. Tendue sur l'arrière, une toile rayée blanc et rouge fait office de marquise. Un peu avant midi, l'embarcation accoste sur l'île de Rol, connue de nos jours comme l'île de Berenx. Le propriétaire étant absent, c'est le fermier qui fait visiter les lieux à l'Empereur, tandis que les dames profitent de la fraîcheur que dispensent les grands arbres qui entourent le château.
Une nappe damassée est déployée sur l'herbe. Un somptueux repas froid est servi, et l'étiquette est vite oubliée. Est-ce le chambertin, mais "Napoléon qui avait l'air d'un sous-lieutenant en bonne fortune, riait à gorge déployée des petits cris de Joséphine et de Madame de Montmorency qui firent quelques difficultés pour s'asseoir sur le gazon." Le repas terminé, "le fermier reparut portant dans ses mains une corbeille de ces belles et savoureuses cerises de Guiche dont la réputation dans le pays était faite depuis longtemps, et que Napoléon accueillit avec des trépignements d'écolier." Après avoir, selon son habitude, fait lui-même chauffer le café sur un feu de bivouac, il prend congé du fermier, non sans lui demander de lui faire porter des cerises à Marracq.
Le lendemain 17 mai, nouvelle sortie, cette fois à Saint-Jean-de-Luz. La rade l'étonne par ses dimensions : on devrait pouvoir, estime-t-il, améliorer sa protection en renforçant les brise-lames. Le site de Socoa suscite son intérêt. Selon le commandant de la batterie de garde-côtes, les navires anglais ne s'approchent jamais suffisamment pour qu'ils puissent être pris à partie. Par contre leurs péniches armées tentent parfois d'enlever des bateaux marchands mouillés en rade, ce qui irrite l'Empereur au plus haut point. Il monte ensuite sur le Bordagain, s'attarde un peu à Ciboure, puis rejoint Marracq.
Une semaine plus tard, nouvelle visite à Saint-Jean-de-Luz, en compagnie de l'Impératrice et de Mme Montmorency. Un arc de triomphe a été dressé et le maire prononce un discours de bienvenue. Napoléon passe en revue les vingt gardes d'honneur qui sont sur les rangs. Mais il n'est pas venu pour se prêter à ces mondanités : Prony et Sganzin, inspecteurs des Ponts et Chaussées, ont été mandés pour l'entretenir des problèmes portuaires. Pendant que l'Empereur inspecte la digue, puis une nouvelle fois le port de Socoa, Joséphine visite la maison de Louis XIV et celle de l'infante. Á l'église, on lui montre le registre paroissial mentionnant le mariage du roi Soleil, et la porte qui a été murée après la cérémonie.
Le 25 mai, Napoléon reconnaît la côte de camp de Prats, Saint-Pierre-d'Irube et Villefranque. Ne pouvant traverser la Nive, comme il l'espérait, il doit remonter jusqu'à Ustarritz pour trouver un passage guéable. Il déjeune, avec Duroc, dans une auberge du village. Trois jours plus tard, après une promenade matinale au bord de la Nive, l'Impératrice l'accompagne jusqu'à Ustaritz où ils ne s'attardent pas. Le 31 mai, nouvelle promenade, en compagnie de l'Impératrice, vers Saint-Pierre-d'Irube et Mouguerre. Redescendant vers l'Adour, le couple impérial assiste à une pêche miraculeuse d'une demi-douzaine de saumons. Le 4 juin, Napoléon pousse jusqu'à Bidart, d'où il observe la croisière anglaise à la lorgnette.
Dimanche 12 juin, il se rend sur la Bidassoa, avec Berthier. Le pont de bois de Béhobie ayant beaucoup souffert du passage des troupes, il ordonne que soit lancer un pont de bateaux. Poursuivant sur Hendaye, il s'arrête dans une auberge : "Il ne mangea que des œufs et du jambon et ne but que du chambertin qui avait été porté dans la voiture impériale. Il voulut goûter l'eau de vie de Hendaye dont il avait entendu parler, mais il s'empressa de la cracher en jurant. Une tasse de café termina le déjeuner..." Au retour, il s'arrête au château d'Urtubie pour saluer le lieutenant-colonel vicomte d'Urtubie, qu'il a eu comme chef de corps au régiment d'artillerie de la Fère, et dont il conserve un excellent souvenir. Les propriétaires sont absents, et c'est un régisseur qui lui fait visiter les lieux. Revenu à Saint-Jean-de-Luz le 22 juin dans la matinée, il effectue une sortie en mer. Mais il doit l'écourter, car l'océan forcit. Débarqué à Socoa, il rentre à Bayonne sous une pluie battante. Le 27 juin, nouvelle visite à Mouguerre.
Le 2 juillet, en compagnie de Joséphine et de Duroc, il embarque sur la péniche à la hauteur de la fontaine Saint-Léon. Virant sous l'échauguette du Réduit, l'embarcation remonte l'Adour. Après un court arrêt à Urt, elle poursuit jusqu'à Port de Lannes, où elle s'amarre devant une auberge : "Napoléon voulut boire du lait et manger des œufs ; il donna des ordres pour qu'on fit rafraîchir son équipage." Il parle avec les paysans qui se sont attroupés, et dont certains ont servi sous ses ordres, ou dans les armées de la République. Profitant de la marée et du courant, la péniche reprend la route de Bayonne et dépose ses passagers à la cale du Moulin. Le 7 juillet, l'Empereur va, une nouvelle fois, jusqu'à Ustarritz. Le lendemain, il rend visite à Caroline et à Murat, qui sont hébergés à Lauga. Le grand duc de Berg est alité depuis son retour de Madrid. Il revient le voir le 10 juillet, avant qu'il ne parte pour Barèges.
Le 12 juillet, en compagnie de Joséphine, il descend à pied au bord de la Nive, où un petit embarcadère a été aménagé. Á bord de la péniche impériale, ils descendent la rivière et traversent la ville sous les acclamations des Bayonnais massés sur les deux rives. L'embarcation s'engage dans l'Adour. Il fait très beau. Á Urt, coupant court aux harangues du maire, il se dirige vers le village et visite l'église, qui est délabrée. Á l'heure du déjeuner : "Sa Majesté était entrée dans la petite auberge et, assise sur un fauteuil qu'on s'était hâté de lui apporter, buvait du lait qu'on venait de traire et mangeait du pain bis. Napoléon, qui était dans ses jours de bonne humeur, voulut qu'on lui fit cuire des œufs et du jambon, qu'il mangea de bon appétit, mais il fit la grimace en buvant le petit vin blanc aigrelet que l'on mit sur la table, et qui ne pouvait supporter la comparaison avec son chambertin ordinaire." Après s'être reposés à l'ombre, tout le monde rembarque. La marée descendante favorise le retour à Bayonne.
Le jeudi 14 juillet, nouvelle excursion à Cambo. Le convoi s'arrête à la sortie est du village, "à l'extrémité des magnifiques allées appelées du nom de la reine Marie Anne de Neubourg". Après une promenade sur la rive gauche de la Nive, un déjeuner champêtre est servi à l'ombre des grands chênes. Un feu de bivouac est allumé et l'ambiance est joyeuse. Après le café, Napoléon entraîne Joséphine et Duroc, le long de la rivière, sur un sentier qui devient de plus en plus étroit et touffu. L'Empereur, qui marche en tête, tombe sur un pêcheur que, visiblement, il dérange. C'est un jeune garçon, qui, ignorant à qui il à affaire, lui demande, par des gestes impératifs, de cesser de faire de bruit. Le voyant sortir prestement une belle truite de la rivière, Napoléon veut tenter sa chance. Mais il est trop impatient de nature, et il rend rapidement sa canne au jeune basque éberlué. Il lui achète toutefois un des poissons, que Duroc paie largement de quelques napoléons d'or.
Un intermède heureux
La confiscation du trône d'Espagne est le prélude à une guerre qui va précipiter la chute de l'Empire, tout autant que la désastreuse campagne de Russie. Mais l'Empereur ne s'en rend pas compte. Cela s'est passé si facilement ! En ce début de l'été 1808, tout porte à croire que la paix est désormais possible. Á Bayonne, l'Empereur ne modifie en rien son rythme de travail, toujours aussi soutenu, mais, si l'on se réfère à sa correspondance, les questions militaires ne sont pas son souci dominant.
Marracq aura été pour l'Empereur, comme pour Joséphine, un intermède heureux, tant dans leur vie de couple, que dans leur vie officielle, politique et mondaine. L'intimité des lieux y est pour beaucoup. Napoléon est au mieux de sa forme. Il s'amuse du bon tour joué aux Bourbons. Il prend plaisir à naviguer sur sa péniche. Narguer les Anglais qui croisent au large de la Barre le réjouit. Pique-niquer le divertit. Il se délecte des revues, à l'occasion desquelles il peut familièrement s'adresser à ses soldats. Il apprécie les contacts avec les personnes de rencontre, qu'il interroge et sait écouter. Il aime les paysages basques. Il goûte les bains de mer, à Biarritz et à la Chambre d'Amour.
Avec Joséphine, il renoue des relations de complicité qui avaient présidé aux débuts de leur liaison. Á Marracq, l'étiquette est nécessairement mise de côté : on est trop à l'étroit, la cour est réduite, l'ambiance est quasiment familiale, l'atmosphère détendue, avec des personnages sympathiques, comme le préfet de Castellane. L'épisode Guillebeau ne suffit pas à ternir ce climat de confiance retrouvé. Joséphine en arrive même à oublier la menace latente du divorce, qui la minait.
Le jeudi 21 juillet 1808, quatre-vingt-quinze jours après son arrivée, rassuré sur les affaires d'Espagne, Napoléon quitte Bayonne, en compagnie de Joséphine. Pour lui, tout se présente bien, tant sur les plans politiques et militaires que dans sa vie personnelle. Il ne le sait pas encore, mais, deux jours plus tôt, et pour la première fois dans l'histoire de l'Empire, une de ses armées vient de capituler en rase campagne : Dupont s'est incliné, à Bailén, devant une armée espagnole qu'il considère comme misérable. Dans un mois, Junot sera contraint d'évacuer le Portugal. Á Sainte-Hélène, il confiera à Las Cases : "Cette malheureuse guerre m'a perdu. Toutes les circonstances de mes désastres viennent se rattacher à ce nœud fatal. Elle a compliqué mes embarras, divisé mes forces, ouvert une aile aux soldats anglais, détruit ma moralité en Europe."
Le mercredi 20 avril 1814, à Fontainebleau, l'Empereur fait ses adieux à la Garde. Le lendemain, Wellington organise, à Toulouse, un défilé de la victoire. Mais Bayonne résiste toujours. Le drapeau blanc n'est hissé sur la Citadelle que le 28 avril, et le blocus du port est maintenu jusqu'au 5 mai, deux jours après l'entrée de Louis XVIII à Paris. Bayonne est la dernière place française à déposer les armes. L'honneur est sauf !

Jean-Claude Lorblanchès


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