Napoléon et Bayonne

Jean-Claude Lorblanchès

Conférence prononcée le 22 janvier 2008
Université du Temps Libre d'Anglet

Il arrive !
"Il arrive ! Il arrive !" Dans la nuit qui vient de tomber, les acclamations se répercutent des hauts de Saint-Étienne jusqu'à l'Adour. Les chevau-légers polonais de l'escorte ont du mal à se frayer un chemin au milieu de la marée humaine qui envahit la chaussée. Les chevaux du carrosse impérial sont dételés, et c'est à bras d'homme que la voiture descend la rue Maubec, jonchée de rameaux de laurier et de buis. En ce 14 avril 1808, et bien que ce soit le Jeudi Saint, toutes les cloches des églises de Saint-Esprit et de Bayonne se mettent à sonner. Les canons de la Citadelle, du Réduit, des allées Boufflers, du Château-Vieux, tirent des salves d'honneur. C'est dans un tohu-bohu assourdissant, au milieu d'une foule exaltée, que l'Empereur découvre Bayonne. Accueilli au milieu du pont de Saint-Esprit par le général de Castellane, préfet des Basses-Pyrénées, il ne s'attarde pas au Réduit, où un arc de triomphe a été dressé, et où le maire Detchegaray lui souhaite la bienvenue. Abandonnant son carrosse, il rejoint à cheval le palais des gouverneurs.
La ville a fait de son mieux pour aménager cette demeure, qui fait face au Château-Vieux. Mais Napoléon refuse de s'y enfermer. Il compte y héberger les souverains espagnols, dont il manigance la "convocation" à Bayonne. Il n'est pas question qu'il cohabite avec eux. Le lendemain matin, passant devant le château de Marracq, une des rares propriétés privées situées en dehors de l'enceinte militaire, il trouve le portail ouvert. Il entre, visite les appartements, et se décide sur le champ : c'est là qu'il résidera !
Dès le surlendemain, dimanche de Pâques, il s'y installe. Á midi, un groupe de filles et de garçons dansent devant lui une pamperruque, danse d'honneur traditionnelle réservée aux souverains en visite. Les tentes des chevau-légers polonais sont montées sur le Parterre, devant le perron qui s'ouvre au nord. Sur l'arrière, côté sud, se trouve un parc, avec un jardin à la française, et de grands arbres à l'ombre desquels est installé le camp de la Garde. En haut du parc, surplombant la Nive, un pigeonnier offre un superbe panorama sur les montagnes basques. Dès le lendemain de son arrivée, Napoléon y conduira Joséphine, s'amusant de ses frayeurs pour monter l'escalier extérieur dépourvu de rampe.
Lui-même occupe la partie droite du château. Quand elle arrivera, le 29 avril, l'Impératrice s'installera dans la partie gauche. Symétriques, les deux ailes ont un agencement identique. Un vestibule, qui est la pièce la plus grande, s'ouvre sur une salle à manger et un salon, tous deux en façade. Un cabinet de toilette, transformé en cabinet topographique pour l'Empereur, et une chambre à coucher, donnent sur l'arrière. Le mobilier, assez quelconque, a été prêté par des Bayonnais, acheté sur place, ou commandé à Paris. Le personnel du Palais est logé à l'étage. Les services et l'office occupent le rez-de-chaussée, en partie en sous-sol.
Les principaux collaborateurs de l'Empereur sont logés à proximité : Berthier, major-général de la Grande Armée, au domaine de Saint-Forcet ; Duroc, grand maréchal du Palais, dans le domaine voisin de Saint-Michel ; de Champagny, ministre des affaires étrangères, à Largenté ; Maret, ministre secrétaire d'État, maison Cabarrus, avec son épouse, qui est dame de compagnie de l'Impératrice. Le dimanche, Napoléon et Joséphine assistent à la messe que l'abbé de Pradt dit dans la petite chapelle édifiée dans le parc.
Bayonne, place fortifiée
Á l'étroit dans sa ceinture de fortification, Bayonne compte près de quatorze mille habitants, un millier d'immeubles, et quarante-six rues répertoriées. Il est interdit de construire sur les glacis qui s'étendent en avant des défenses, de l'Adour au carrefour Saint-Léon et à la Nive. Toutefois, de grandes familles bourgeoises se sont constitués des "domaines" au-delà du périmètre dédié à la défense militaire : Lauga, Saint-Forcet, Marracq, Maignon, Beyris, Bayle, Balichon, Mérignac, Prissé...
Le Réduit est un ensemble de casernements conçus pour contrôler et défendre la porte de France. Érigée sur la rive gauche de l'Adour, c'est l'unique entrée de la ville du côté nord. La porte principale, monumentale, s'ouvre, par un passage couvert, sur des casernements à deux étages. Sur la gauche, une deuxième porte permet de contourner les casernements. Les deux passages se rejoignent sur une place, encombrée de baraquements et d'étals de marchands, jusqu'au pont Mayou, qui est en bois, comme le pont sur l'Adour.
Rive gauche de la Nive, près de son confluent avec l'Adour, à hauteur de l'actuel Hôtel de Ville, se trouve la Porte Marine, qui permet d'accéder à la pignada, au petit village d'Anglet et à la Barre. La porte d'Espagne s'ouvre vers le sud. La rue du Pont-Mayou, actuelles rues d'Espagne et Victor-Hugo, est l'axe principal de la ville. La porte de Mousserolles permet de communiquer avec le Pays basque intérieur. Des redoutes, situées au-devant des fortifications, surveillent les route de Saint-Jean-de-Luz, d'Uztaritz et d'Hasparren. Les murailles sont en piteux état. Sur les murs lézardés poussent des arbustes ; les palissades ont été pillées, les glacis sont encombrés de broussailles...
La Nive et l'Adour sont de véritables dépotoirs. Leurs rives, basses et mal stabilisées, laissent les hautes eaux se répandre dans les zones marécageuses de l'Aritxague et de l'Urdainz. De nombreux canaux servent au mouillage de petits bateaux de pêche, à l'alimentation de moulins, au traitement des laines et des poissons, à la conservation des bois de marine, à la fabrication de cordages. Ces eaux stagnantes dégagent des odeurs fétides. L'hygiène est déplorable. Les latrines sont sommaires, voire inexistantes. Le traitement des ordures est affaire individuelle, les maraîchers se contentant d'enlever fumiers, boues et immondices pour amender les jardins qu'ils cultivent hors les murs. Les cochons, dont la chair et le lard enrichissent la "soupe", plat principal de la majeure partie de la population, errent dans les rues, en toute liberté. Depuis 1802, des bains publics ont toutefois été ouverts dans les anciens couvents des Capucins et des Augustins, ainsi que dans le Bourgneuf.
Les immeubles ont habituellement trois ou quatre étages. Les pièces sont petites, les portes et les fenêtres étroites, le mobilier réduit à sa plus simple expression, sauf chez les gens fortunés. Plusieurs familles habitent la même maison, généralement en qualité de locataires. Peu exposés à la lumière du jour, chichement éclairés de nuit, la plupart des logements n'ont qu'une pu deux pièces. Une cheminée sert à la cuisson des aliments, et accessoirement au chauffage. Le lit est généralement partagé par plusieurs personnes. Les armoires commencent à remplacer les coffres, mais le vaisselier reste un meuble de riche.
De jour, la ville est bruyante, la population ayant l'habitude de vivre dans la rue. Cette animation ne se calme que pendant quelques heures, au milieu de la nuit, quand l'éclairage public est réduit, voire totalement éteint. Les tavernes se sont multipliées avec l'arrivée des troupes. La nuit, elles ne ferment que très tard. Les bagarres, qui éclatent régulièrement, se prolongent souvent à l'extérieur des établissements. Les convois militaires doivent parfois attendre que les rues se vident pour remonter du pont Mayou vers la porte d'Espagne. Au milieu de la nuit, les claquements des sabots des chevaux sur les pavés et le crissement des roues cerclées de fer des caissons et des fourgons, sont aussi insupportables que les cris des cavaliers et des cochers qui les accompagnent.
S'intéressant à l'urbanisation, l'Empereur va édicter des mesures qui marqueront durablement la physionomie de Bayonne. Le décret du 20 juillet 1808 ordonne le transfert de l'Hôtel de Ville sur son emplacement actuel, avec ouverture d'une salle de spectacle. Un hôpital militaire sera édifié dans les bâtiments de l'ancien couvent des Cordeliers, sur le quai de la rive droite de la Nive. Le pont Mayou sera reconstruit en dur. La rue allant du pont Mayou à la porte d'Espagne, en passant place Notre-Dame, sera réalignée. Le quai de la place Gramont sera renforcé en direction des Allées-Marines. Sur les deux rives de la Nive, les quais seront réparés et élargis. Sur les allées Boufflers, la fosse aux mâts, particulièrement nauséabonde, sera comblée. Enfin, la démolition du Château-Vieux est décidée. C'est la seule mesure qui restera sans suite.
lDes Bourbons deliquescents
En 1808, l'Empire est à l'apogée de sa grandeur. L'Europe continentale est soumise. Seule se dresse encore contre l'Empereur l'irréductible Angleterre. Ayant dû renoncer à l'envahir, depuis la destruction de la marine française à Trafalgar, il tente de la soumettre en asphyxiant son économie. Deux pays montrent peu d'empressement à appliquer les prescriptions du Blocus continental. Les alliés russes se chargent de mettre la Suède au pas. Fin novembre 1807, Junot a pris le contrôle de Lisbonne. Ne pouvant pas utiliser la voie maritime, le corps expéditionnaire français au Portugal dépend du bon vouloir des Espagnols pour ses communications.
Depuis 1795, date de la signature de la paix de Bâle, l'Espagne est l'alliée de la France. Elle vient d'ailleurs de prêter son concours à l'invasion du Portugal. Mais cette alliance est vacillante. Á la fin de l'été 1806, le Premier ministre Godoy a adressé au roi de Prusse une lettre laissant entendre que l'Espagne était prête à ouvrir un second front sur les Pyrénées. C'était peu de temps avant Iéna, et les Espagnols ont eu le bon réflexe de ne pas donner suite à ces propositions. Mais la lettre est tombée aux mains des services napoléoniens. Pour l'Empereur, il est clair que l'on ne peut pas faire confiance aux Bourbons de Madrid. Alors, pourquoi ne pas s'en débarrasser ?
Les informations qu'il reçoit font d'ailleurs état d'une grande désaffection des Espagnols pour leurs souverains. Charles IV s'avère aussi incompétent que son cousin Louis XVI pour la conduite des affaires de l'État. Calculatrice et autoritaire, la reine María-Luisa est une épouse frivole, qui subordonne tout à ses passions et à ses caprices. Ardente, sensuelle, nymphomane, elle choque les Espagnols par la vie dissolue qu'elle mène. Inséparable des souverains, le Premier ministre Godoy est, depuis vingt ans, l'amant de la reine. Les grands d'Espagne lui reprochent sa réussite et ses manières d'intrigant. L'Église n'apprécie pas sa main mise sur les biens du clergé. La bourgeoisie supporte de plus en plus mal le poids des impôts, qu'il doit prélever pour faire face aux dépenses militaires et aux somptuosités de la vie de la cour. Le peuple est scandalisé par son impiété et par sa vie dépravée. Ferdinand, prince des Asturies, héritier de la couronne, est sous l'influence du chanoine Juan de Escoïquiz. Conspirateur patenté, cet homme d'Église cultive à dessein le ressentiment du prince pour le comportement scandaleux de sa mère.
Début mars, Napoléon a écrit à son frère Louis, roi de Hollande, pour lui proposer le trône d'Espagne. Sa décision de chasser les Bourbons d'Espagne est donc prise. Dès le 3 mars, le maire de Bayonne commence déjà à préparer sa visite. Une garde d'honneur est mise sur pied ; l'édification d'un arc de triomphe est entreprise au débouché du pont de Saint-Esprit ; le palais des gouverneurs est aménagé et meublé. Quand il quitte Saint-Cloud, le 2 avril 1808, en prétextant une visite des départements du Midi, il fait pousser sur Burgos le train lourd de son état-major de campagne. On murmure qu'il pourrait aller à Madrid. Á Bordeaux, où il s'attarde dix jours, il prend connaissance des dépêches relatant les derniers événements d'Espagne, et les surprenantes péripéties qui les accompagnent.
Tirant habilement profit de la mésentente des Bourbons espagnols, Napoléon va confisquer le trône de Madrid au profit de son frère Joseph. Ce sera le prélude à une guerre qui va précipiter la chute de l'Empire, tout autant que la désastreuse campagne de Russie. Il ne s'en rend pas compte, et personne ne semble voir venir la catastrophe qui s'annonce.
lMain basse sur la couronne espagnole
Fin février1808, quelque cent mille soldats impériaux sont déjà déployés en Espagne pour assurer les communications avec le corps expéditionnaire du Portugal. Inquiète, la cour espagnole s'est réfugiée à Aranjuez. Persuadé que Napoléon va occuper tout le pays, Godoy conseille à Charles IV de se replier sur les colonies d'Amérique, comme l'ont fait les Portugais en novembre 1807. Le 16 mars, le roi finit par accepter d'aller embarquer à Cádiz. Mais les Espagnols s'opposent à ce départ. Marquant sa détermination, la population d'Aranjuez se soulève. Pourchassé, Godoy échappe de peu à la mort. Le 19 mars, Charles IV, paniqué, destitue son Premier ministre. Puis il abdique en faveur de son fils. Le prince des Asturies coiffe la couronne sous le nom de Ferdinand VII.
Ne tardant pas à regretter d'avoir agi dans la précipitation, Charles IV veut réfuter son abdication. Il charge Murat, qui vient d'arriver à Madrid, d'intervenir auprès de Napoléon pour qu'il le rétablisse dans ses droits. Le 25 mars, quand Ferdinand VII rejoint la capitale, Murat ne se déplace pas pour l'accueillir. Toutefois, persuadé d'avoir les faveurs de l'Empereur, et entretenu dans cette illusion par son entourage, le nouveau roi sollicite, lui aussi, son arbitrage.
De leur propre initiative, le père et le fils se mettent ainsi à la merci de Napoléon, dont on annonce l'arrivée imminente à Burgos. Mais l'Empereur, qui n'en espérait pas tant, se garde bien de pénétrer en Espagne : c'est à Bayonne, en terre française, qu'il va les recevoir. Ferdinand quitte Madrid le 10 avril, suivi le 20 par Godoy, puis le 23 par Charles IV et la reine. Napoléon exigeant que toute la famille se réunisse à Bayonne, l'infant Francisco et sa s?ur, la reine d'Étrurie, prendront la route le 2 mai, ce qui provoquera un soulèvement populaire dans la capitale.
Le 16 avril, profitant du départ de Ferdinand, Charles IV réfute formellement son abdication. Deux jours plus tard, il obtient de la junte de gouvernement qu'elle le reconnaisse comme roi. C'est la confusion la plus totale. Arrivé à Burgos, Ferdinand s'étonne de ne pas y trouver l'Empereur. Savary, qui est chargé de l'escorter, le convainc de continuer jusqu'à Vitoria. Là, il refuse d'aller plus loin. Savary se rend auprès de l'Empereur pour y prendre ses instructions. Elles sont claires : qu'on arrête Ferdinand, et qu'on le traîne de force à Bayonne, si c'est nécessaire !
Ferdinand arrive à Bayonne le mercredi 20 avril. L'Empereur, qui passe un régiment en revue sur le glacis de Lachepaillet, fait mine de ne pas le voir. Un peu plus tard, il va tout de même le saluer à la maison Dubrocq, où il loge avec son frère Carlos. Puis il le convie à dîner. Á Marracq, il l'accueille en s'avançant sur le perron, mais il reste en haut des marches. Godoy arrive le lundi suivant Pour éviter qu'il ne rencontre le prince des Asturies, Napoléon l'héberge à Beyris, Villa Pia.
Charles IV et María-Luisa se présentent cinq jours plus tard. Accourus en masse le long des rues qu'emprunte le cortège, les Bayonnais sont étonnés par les voitures, les attelages et les équipages qui leur paraissent bien désuets. Ils sont intrigués par la présence d'une quarantaine de fourgons, hermétiquement fermés. Il n'en faut pas plus pour que se se répande en ville la rumeur selon laquelle le couple royal emporte tout ce que Madrid possédait de plus précieux. Ferdinand et son frère attendent leurs parents au pied de l'escalier du palais des gouverneurs, mais Charles IV ne salue que Carlos. En début d'après-midi, Napoléon vient brièvement voir les monarques dans leur appartement. Le soir, il les invite à dîner à Marracq.
Le 5 mai, alors qu'il chevauche sur la route de Saint-Jean-de-Luz, l'Empereur voit surgir un cavalier couvert de poussière : c'est le capitaine Danencourt, un aide-de-camp de Murat, qui lui apporte une dépêche relatant les événements madrilènes du 2 mai. Napoléon se rend directement au palais des gouverneurs. Ayant lu le message à Charles IV, il le somme de s'expliquer. Pour toute réponse, le roi envoie chercher Ferdinand dont il subodore la responsabilité. En présence de Napoléon, il tance vertement son fils. La reine intervient, faisant mine de le souffleter ; le roi lève même sa canne sur lui.
Souhaitant mettre un terme à cette scène pénible autant que grotesque, Napoléon tance vertement Ferdinand, le tenant pour responsable de ce qui vient de se passer à Madrid. Déstabilisé, le prince des Asturies proteste mollement, se contentant de répéter qu'il n'est pour rien dans les événements du 2 mai. Menant sa charge avec sa détermination habituelle, l'Empereur le met en demeure de rédiger sur le champ, à l'intention de la junte de Madrid, une déclaration attestant qu'il reconnaît désormais Charles IV comme le roi légitime. D'abord réticent, Ferdinand finit par s'exécuter. Il ne sait pas, qu'au même moment, Duroc et Godoy sont en train de rédiger l'acte par lequel Charles IV abdique en faveur de Napoléon.
Le 6 mai, les Bayonnais, stupéfaits, apprennent, en même temps, les nouvelles de l'insurrection madrilène, et celles des abdications en cascade de Ferdinand VII et de Charles IV. Sous prétexte d'assurer les intérêts supérieurs de l'Empire, Napoléon réussit une belle opération en chassant un Bourbon, et en le remplaçant par un Bonaparte.
Le 10 mai, tous les membres de la famille royale espagnole auront "cédé de leur plein gré" le trône d'Espagne à Napoléon. Le soi même, à Marracq, un dîner réunit, Charles IV, María-Luisa et les infants. De sévères mesures de sécurité ont été prises, car les autorités craignent que Ferdinand ne soit enlevé par les Espagnols, venus nombreux à Bayonne. Le lendemain matin, Ferdinand et ses deux frères partent pour Valençay, leur nouvelle résidence. Le jour suivant, l'Empereur reçoit Charles IV, María-Luisa, la reine d'Étrurie, et le petit infant don Francisco, pour une réception d'adieu. La musique du 1er régiment de grenadiers anime la soirée ; des pages chaussés de bas de soie et de souliers de satin servent à table ; Marracq est illuminé... Pour une fois, María-Luisa n'est pas trop mal coiffée : Joséphine lui a envoyé son coiffeur personnel.
Charles IV étonne l'Empereur, autant par son appétit que par sa naïveté et sa bonhomie. Á neuf heures, les Espagnols partis, Napoléon rejoint son cabinet de travail. C'est alors que sonne le tocsin. Un incendie vient de se déclencher dans une maison proche du palais des gouverneurs. Serait-ce un attentat contre Charles IV ? L'Empereur n'est-il pas lui-même menacé ? Chasseurs et grenadiers de la Garde se mettent en protection autour de Marracq. Á minuit, l'incendie est éteint. Il avait été allumé accidentellement par un petit garçon qui était monté dans le grenier de la maison avec une chandelle allumée...
Joseph, qui a finalement accepté de troquer le trône de Naples pour celui de Madrid, arrive le mardi 7 juin dans la soirée. Le lendemain, les premiers délégués de l'assemblée constituante espagnole, convoquée par l'Empereur, commencent à rejoindre Bayonne. Compte tenu des difficultés de déplacement, seuls soixante-cinq représentants seront présents, huit jours plus tard, lors de la cérémonie d'ouverture. Ils seront quatre-vingt-onze, le 8 juillet, pour adopter, à l'unanimité, la constitution préparée par l'Empereur. Inspirée des principes de la Révolution française, elle est d'une grande nouveauté pour l'Espagne. Mais elle restera sans valeur sur le plan juridique, car elle ne sera jamais appliquée.
lMarins et corsaires Bayonnais
Napoléon juge indispensable que la France conserve des relations avec les Antilles et l'Amérique, grandes pourvoyeuses de denrées coloniales. Il estime que Bayonne doit assurer une part importante de ces échanges interocéaniques. Encore faut-il que la barre de l'Adour permette le passage de bateaux d'un tonnage suffisant. C'est avec ces préoccupations en tête qu'il visite l'arsenal maritime, le 18 avril. L'établissement se trouve sur la rive droite de l'Adour, au pied de la citadelle. Un petit bâtiment amarré à un ponton intrigue l'Empereur : une mouche de l'amiral Cochrane, qu'un corsaire a capturé. Léger et rapide comme une corvette, ce navire sert à éclairer les escadres en mer. L'Anglais, lui dit-on, en faisait grand cas. Napoléon ordonne sur le champ la construction de plusieurs unités de ce type.
Dans la nuit du 1er au 2 mai, il monte à bord du corsaire Amiral Martin. Darribeau, son commandant, lui assurant qu'il se sent capable d'échapper à la croisière anglaise qui patrouille au large, il lui remet des dépêches pour le gouverneur des Antilles. Le lendemain, remontant à bord peu de temps avant que le bâtiment ne lève l'ancre, il demande au capitaine s'il est paré à appareiller : "Sire, lui répond Darribeau, j'ai tout ce qu'il me faut en abondance. Il n'y a qu'une chose qui manque à bord, essentielle cependant : c'est un chirurgien."
Selon son habitude, l'Empereur observe les environs à la lorgnette. Remarquant un officier de santé qui se promène sur la jetée nord, au bras de sa femme, il le fait immédiatement récupérer par un canot. Lui intimant l'ordre d'embarquer, il l'assure toutefois qu'il prendra personnellement soin de sa jeune épouse. Le malheureux ne peut même pas aller dire adieu à cette dernière, car la marée commande, et le bâtiment lève l'ancre. Á peine vient-il de franchir la barre, qu'il est pris en chasse par une frégate anglaise. Le gagnant de vitesse, elle commence à le canonner. Jouant le tout pour le tout, Darribeau jette son artillerie par dessus bord : allégé, le corsaire parvient à distancer son poursuivant.
Le 11 mai, la mouche de l'amiral Cochrane est en état de prendre la mer. Armé de seize hommes, commandé par un lieutenant de vaisseau, transportant trente-deux artilleurs d'un détachement de renfort, le bâtiment doit rallier la Guadeloupe. L'Empereur le visite de fond en comble, s'assurant que chacun sait ce qu'il doit faire en cas d'attaque par les Anglais. Faisant tirer la pièce de six allongée qui se trouve à la proue, il constate qu'elle ébranle trop fortement le bateau. Ce dernier n'ayant pas vocation à engager le combat à longue portée, il donne l'ordre de la remplacer par une caronade, un canon court de dix-huit, et de compléter les moyens de défense contre l'abordage par quelques pierriers, des mortiers de marine. Il exige que ces modifications soient immédiatement appliquées sur les bâtiments identiques dont il a lancé la construction trois semaines plus tôt.
Visitant le chantier naval de M. Baudry, où la première copie de la mouche de Cochrane vient d'être mise à l'eau, il lui renouvelle ses ordres pour qu'une caronade remplace le canon allongé prévu initialement. Il le félicite pour son habileté et sa célérité. Par contre, l'arsenal maritime le déçoit. Quand il l'inspecte, le mardi 24 mai, il relève, avec amertume, la lenteur, voire l'incurie, avec laquelle les ingénieurs de marine réagissent à ses ordres : les cales de deux frégates de 18 sont en place... mais on attend les plans pour commencer les travaux. Par contre, six mouches seront prêtes à prendre la mer dans une quinzaine de jours. L'Empereur insiste pour qu'on les envoie le plus rapidement possible aux Antilles.
lRevues et prises d'armes
Les Bayonnais reprochent aux soldats d'être bruyants, surtout dans les cabarets. Ils se plaignent du fracas provoqué par le passage incessant des chevaux, des caissons, et des voitures aux roues cerclées de fer, qui, par ailleurs, malmènent le pavement des rues. Ils les accusent de provoquer le "libertinage", les filles qui suivent les armées donnant le mauvais exemple à la jeunesse locale. Il y a des rixes, parfois des vols. Malgré tout, dans l'ensemble, les soldats sont bien vus.
L'Empereur n'est vraiment à l'aise et détendu qu'au milieu d'eux. Il affectionne revues et prises d'armes. Elles se déroulent, le matin, sur le champ de man?uvre du glacis de Lachepaillet. Scrutant les visages, attentif aux décorations, il questionne les hommes, s'intéressant à leurs campagnes, à leurs blessures. Selon Jean-Baptiste Baïlac : "Là, au milieu des soldats, son visage s'épanouissait ; son regard, ses gestes, sa voix, jusqu'à ses caprices, tout avait un caractère belliqueux et imposant. Sa présence seule réchauffait les courages : une seule de ses paroles soulevait dans les c?urs tous les aiguillons de la gloire. La répugnance pour le service d'Espagne étant générale dans l'armée, la plupart des corps arrivaient mécontents ; le lendemain de la revue ils partaient gaiement pour Irún."
Le jeudi 21 avril après-midi, il visite le dépôt des matériels de l'armée. Très exigeant, il veut tout voir. Le colonel lui montre le train de pont et le pont sur chevalet, qui ont été construit, en 1794, pour l'armée des Pyrénées Occidentales. Napoléon ordonne qu'il soit remis en état dans les plus brefs délais. Il s'intéresse aux nombreux canons qui ont été pris aux Espagnols pendant la guerre de 1793-1795. Leurs calibres n'étant pas tout à fait les mêmes que ceux de l'armée impériale, il décide d'envoyer les tubes en bronze à la fonte. Les tubes en fer seront utilisés par les gardes-côtes. Il fait accélérer la construction des affûts pour deux batteries de campagne. Plus de deux cents femmes travaillent alors à la cartoucherie.
Le 24 avril après-midi, entre les Pontots et Beyris, il observe une batterie de 12 qui fait route vers l'Espagne. S'approchant, il pose au major qui commande le détachement, ainsi qu'aux artilleurs et aux soldats de l'escorte, des questions pertinentes qui dénotent son souci de savoir à qui et à quoi il a affaire. Sans doute veille-t-il à soigner sa popularité parmi la troupe, mais c'est avant tout à des sondages d'évaluation qu'il procède. Malheureusement, il ne tient pas toujours compte des observations qu'il fait.
Le 14 mai, inspectant une batterie d'artillerie à cheval qui doit partir le lendemain pour l'Espagne, il pousse le souci du détail jusqu'à faire ouvrir les caissons pour s'assurer que l'unité emporte bien toute sa dotation en munitions. Le 18 mai, visitant les établissements militaires de la place, il décide une extension des casernements du Château-Neuf, et il désigne même l'emplacement d'une future caserne. Par contre, le Château-Vieux ne lui plaît pas du tout, et il a déjà en tête sa démolition.
Le lundi 30 mai, la prise d'armes est en l'honneur du millier d'hommes du 1er régiment des lanciers de la Vistule. Satisfait, il le fait défiler dans Bayonne, de la porte d'Espagne à celle de Mousserolles. Le 4 juin, c'est le tour de trois bataillons du régiment frère, le 3ème. "Les braves Polonais avaient frappé d'admiration les Bayonnais par leur aspect martial et vigoureux, mais ils n'étaient pas mécontents d'en être débarrassés, car, depuis leur arrivée ils avaient rempli la ville de bruit et de tumulte."
La cérémonie militaire la plus imposante se déroule le mardi 14 juin, sous un soleil radieux. Elle rassemble un nombre considérable de troupes. Le 24 juin, l'Empereur se fait présenter le 4ème régiment de ligne qui doit accompagner Joseph à Madrid. Le lendemain, c'est au tour du 15ème de ligne. Ces deux unité, sont composées de vétérans, ce qui le change un peu des régiments provisoires qu'il a vu passer jusqu'alors. Il s'intéresse au parcours guerrier des uns et des autres ; parfois il reconnaît des hommes qui ont servi sous ses ordres, en Égypte, en Italie, en Allemagne ; il échange des souvenirs de bataille, distribue quelques médailles, accorde des promotions... Le 26 juin, pour le troisième jour consécutif, il passe une unité en revue, le 4ème bataillon de la Garde de Paris. Le jeudi 14 et le dimanche 17 juillet, il inspecte et fait man?uvrer sur le glacis le 14ème, puis le 44ème régiment d'infanterie de ligne. La prise d'armes du 17 juillet marque la fin de son séjour à Bayonne.
lVisites à la barre de l'Adour
C'est à la Barre que l'Empereur effectue le plus grand nombre de visites. Dès le lendemain de son arrivée à Bayonne, il y est déjà. Il embarque au ponton des allées Marines sur la chaloupe à rames qui a été spécialement construite pour lui. C'est une embarcation de plaisance, non armée, à l'extérieur blanc et à l'intérieur rouge vif, portant, à l'arrière, un aigle en bois doré et sculpté. Son équipage d'honneur est formé de douze capitaines au long-cours, et le barreur est un lieutenant-de-vaisseau. Napoléon se fait longuement expliquer la formation du phénomène naturel de la barre, ainsi que les solutions proposées pour en réduire les nuisances. C'est son premier contact avec le lieutenant-de-vaisseau Bourgeois, chef pilote de l'Adour. Il le retrouve avec plaisir, le 17 avril, sur la jetée sud, puis à la tour des signaux où il passe deux heures en sa compagnie.
Le 14 mai, toujours avec Bourgeois, il reconnaît l'ancien lit de l'Adour. Revenant en suivant la côte, il grimpe au sommet d'une dune d'où l'on aperçoit tout le littoral, de Capbreton au cap du Figuier. Il ordonne que l'on élève à cet endroit une vigie. Puis il s'avance vers le fleuve pour inspecter la batterie de l'embouchure, qui est armée de canons de vingt-quatre. Il donne l'ordre de la renforcer par un mortier à âme allongée, qu'il juge plus efficace. Il revient à la Barre les 18 et 19 mai, puis le 24, cette fois en voiture, avec l'Impératrice. Le 26 mai, profitant d'une éclaircie après une matinée pluvieuse, il embarque sur sa chaloupe et va jusqu'au Boucau, où il s'attarde sur la jetée nord.
Le premier dimanche de juin, de retour à la tour des signaux avec Bourgeois, il ne quitte pas des yeux les voiles blanches des navires anglais qui croisent au large. Il voudrait sortir pour les approcher, mais le pilote major s'y oppose : avec la brise de terre qui forcit, le retour s'avérerait difficile. Le vendredi suivant, l'océan est calme. Bourgeois accepte de l'emmener faire des sondages. Sur la barre, le tirant d'eau s'avère suffisant pour le passage d'une frégate. Á condition toutefois qu'elle ait préalablement déchargé son artillerie, tient à préciser le pilote major, qui ajoute qu'il ne voit pas comment elle ferait pour sortir. Napoléon réplique en disant qu'il ne quittera certainement pas Bayonne avant d'avoir tenté l'expérience !
Le lendemain, au Boucau, il fait le point de l'installation de la batterie nord, où deux pièces de 36 de côte ont été déployées, ainsi qu'un mortier. C'est surtout celui-ci qui l'intéresse. Il fait tirer trois coups, à plus de trois nautiques Pour lui, il ne fait pas de doute qu'un boulet touchant un brick le coulerait sur le champ. Il avertit les artilleurs que la prochaine fois il les fera tirer sur cible mobile.
Le 13 juin, galopant sur la plage jusqu'à Capbreton, il suit l'estran, laissant son cheval courir dans l'eau. Son souci est de savoir s'il serait possible aux Anglais de débarquer des hommes sur cette côte, déserte et éloignée de Bayonne. Bourgeois fait remarquer que, même par mer calme, l'océan crée un violent ressac qui ferait chavirer les embarcations. Dubitatif, Napoléon estime plus prudent de mettre en place quelques pièces d'artillerie attelée entre Bayonne et Capbreton. Arrivé dans ce dernier port, il précise l'emplacement où il veut que soit installée une batterie de côte armée de pièces de 24 et de mortiers. Après avoir déjeuné dans une auberge, il rentre à Marracq.
Le 16 juin, il est de nouveau à la Barre. La mer est forte et les rouleaux déferlent avec fureur. On ne voit pas les Anglais qui ont dû se mettre à l'abri au large. Le problème de la barre le préoccupe, et il ne comprend pas que l'on ne puisse pas le résoudre. Il écrit à l'amiral Decrès : "Il y a sur la barre 14 pieds d'eau ; il y a 36 à 40 pieds en dehors de la barre ; le tout est donc de passer la barre. Je ne sais pas pourquoi un vaisseau de 74, qui tire 16 pieds d'eau, ne passerait pas, étant allégé par les chameaux, qui allègent de 6 à 7 pieds." Les chameaux sont des caissons à air aidant à soulever un navire.
Le 27 juin, il assiste à l'entrée dans l'Adour de la frégate La Comète. Le dernier sondage effectué par Bourgeois donnait une profondeur de quinze pieds et demi. Ce n'est pas suffisant pour le bâtiment, et son commandant a reçu l'ordre de débarquer son artillerie à Pasajes. En dépit de l'avis des officiers de marine, qui estiment que, même après cet allégement, le franchissement de la barre sera impossible, "la Comète attaqua vigoureusement la barre, donna un terrible coup de talon et entra toutes voiles dehors, au milieu de l'étonnement d'une immense population."
Le lendemain, il va au Boucau. Bourgeois lui fait remarquer que le sémaphore vient d'arborer un signal annonçant l'approche d'un navire français poursuivi par les Anglais. De la tour des signaux, l'Empereur scrute l'océan à la lorgnette. Effectivement, une frégate et deux corvettes donnent la chasse à un brick. Celui-ci semble leur échapper. Selon Bourgeois, seul Darribeau est capable d'une telle prouesse. Napoléon ne peut croire que ce soit le corsaire. Il y a moins de deux mois qu'il est parti pour la Martinique. Si c'est lui, c'est qu'il a fait demi-tour et qu'il n'a pas rempli sa mission ! Ordonnant au bâtiment de mouiller au pied de la tour, il monte à bord, l'air furieux, pour demander des comptes au commandant de l'Amiral Martin... Pour toute réponse, le capitaine bayonnais lui tend un pli cacheté, réponse du gouverneur des Antilles à la dépêche qu'il était chargée de lui remettre.
Le 5 juillet après-midi, retour à la Barre, en compagnie de l'Impératrice, de Duroc et de Madame de Montmorency-Matignon. Le long de l'Adour, la voiture, attelée de quatre chevaux, suit la crête des dunes, sur laquelle est tracé un vague sentier. Au-delà de Blancpignon, après avoir manqué de s'embourber dans un marécage, elle a beaucoup de difficultés à s'arracher au sable : "L'Impératrice poussait à chaque instant des cris d'effroi, et Napoléon la rassurait en riant." Á la tour des signaux, il retrouve Bourgeois, avec lequel il s'entretient familièrement. "Pendant ce temps, l'Impératrice, descendue de la voiture, se promenait sur le bord de la mer où Napoléon vint la rejoindre. Mais elle craignait sans doute une répétition de la scène qui s'était produite quelques jours auparavant à la Chambre d'Amour, car en voyant approcher Napoléon, elle se mit à fuir du côté des sables, tandis que l'Empereur la poursuivait en riant. Lorsqu'il put la rejoindre, elle était déjà trop éloignée du bord de la mer pour qu'il put songer à lui faire prendre un bain de pied, comme il paraissait en avoir l'intention."
Le lendemain, embarquant sur sa chaloupe, à la cale du Moulin, l'Empereur rallie la Barre, en compagnie de Bourgeois, qui l'accompagne dans sa propre embarcation. En pleine forme, Napoléon plaisante avec les rameurs. Scrutant l'océan à la lorgnette depuis la tour des signaux, il aperçoit des points blancs à l'horizon. "Les Anglais sont de retour", déclare laconiquement le pilote-major. "Il y a là une frégate, une corvette et un brick de seize, ainsi qu'un quatrième navire, plus petit, que je ne parviens pas à identifier." L'Empereur décide d'aller voir de plus près. "Il fait beau, la mer est calme, il n'y a rien à risquer, et une petite promenade au large me fera grand bien." Bourgeois est méfiant, car, il y a quelques jours, la corvette, dont le tirant d'eau est faible, a poursuivi un corsaire jusqu'à l'embouchure.
Après avoir fait mettre en alerte la batterie du Boucau, il prend lui-même la barre de la chaloupe impériale. Marquant un arrêt à deux milles au large, Napoléon reprend ses observations en prenant appui sur l'épaule d'un rameur. "Bourgeois, pensez-vous qu'ils nous ont été repérés ? —Sans aucun doute, Sire." En effet, toutes voiles dehors, ils se dirigent sur eux, notamment la corvette, qui distance les autres, et qui commence même à tirer. Pour le pilote-major, il faut vite faire demi-tour."— Eh bien ! retournons !" dit l'Empereur en refermant sa lunette. Les rameurs ne se le font pas dire deux fois ! La barre franchie, l'embarcation pénètre dans l'Adour au moment où la batterie de 24 du Boucau ouvre le feu sur la corvette, qui est à distance de tir. Grimpant à la tour des signaux, Napoléon observe le navire, qui s'approche jusqu'à la barre, "avant de virer vent debout avec une grâce et une précision extrême".
Le samedi 16 juillet, l'Empereur revient à la Barre, cette fois à cheval. Sans s'arrêter, il longe la côte jusqu'à la Chambre d'Amour, puis il rentre directement à Marracq. Le 19 juillet, descendant l'Adour, il débarque une dernière fois à la tour des signaux. Ce sont ses adieux à la Barre.
lExcursions dans le Labourd
Le 25 avril, après avoir passé en revue un escadron de chevau-légers dans les jardins de Marracq, l'Empereur va jusqu'à Ustarritz, mais il doit rentrer prématurément en raison de la pluie. Trois jours plus tard, il pousse jusqu'à la Croix de Mouguerre. Le 4 mai, remontant l'Adour à bord de sa chaloupe, il débarque sur l'île de Lahonce, mais il ne s'y attarde pas.
Le vendredi 13 mai, il va à Cambo. S'arrêtant pour admirer le paysage, il pose de nombreuses questions sur le mode de vie des Basques. Au grand dépit des habitants d'Uztarrits, il traverse leur bourg au trot, sans s'arrêter. Séduit par Cambo, il visite les bains, et goutte l'eau ferrugineuse. Il envisage d'y implanter un hospice de convalescence pour ses soldats. Déjeunant dans la meilleure auberge du village, il apprécie les ?ufs et le jambon qu'on lui sert, mais il fait la grimace en goûtant le vin.
Trois jours plus tard, il embarque, cale du Moulin, avec l'Impératrice, Duroc, et Madame de Montmorency-Matignon. Profitant de la marée, la chaloupe remonte l'Adour. Tendue sur l'arrière, une toile rayée blanc et rouge fait office de marquise. Un peu avant midi, l'embarcation accoste sur l'île de Rol, connue de nos jours comme l'île de Berenx. Le propriétaire étant absent, c'est le fermier qui fait visiter les lieux à l'Empereur, tandis que les dames profitent de la fraîcheur que dispensent les grands arbres qui entourent le château.
Une nappe damassée est déployée sur l'herbe. Un somptueux repas froid est servi, et l'étiquette est vite oubliée. Est-ce le chambertin, mais Napoléon, tel un sous-lieutenant, rit à gorge déployée des petits cris de Joséphine et de Madame de Montmorency qui hésitent à s'asseoir sur le gazon. Le repas terminé, le fermier leur apporte une corbeille de cerises de Guiche "dont la réputation dans le pays était faite depuis longtemps, et que Napoléon accueillit avec des trépignements d'écolier". Après avoir, selon son habitude, fait lui-même chauffer le café sur un feu de bivouac, il prend congé du fermier, non sans lui demander de lui faire porter des cerises à Marracq.
Le lendemain 17 mai, nouvelle sortie, cette fois à Saint-Jean-de-Luz. La rade l'étonne par ses dimensions : on devrait pouvoir, estime-t-il, améliorer sa protection en renforçant les brise-lames. Le site de Socoa suscite son intérêt. Selon le commandant de la batterie de garde-côtes, les navires anglais se tiennent à distance pour éviter d'être pris à partie. Mais leurs péniches armées pénètrent parfois dans la rade pour tenter d'enlever des bateaux marchands au mouillage, ce qui irrite l'Empereur au plus haut point. Il monte ensuite sur le Bordagain, s'attarde un peu à Ciboure, puis rejoint Marracq.
Une semaine plus tard, nouvelle visite à Saint-Jean-de-Luz, en compagnie de l'Impératrice et de Mme Montmorency. Un arc de triomphe a été dressé et le maire prononce un discours de bienvenue. Napoléon passe en revue les vingt gardes d'honneur qui sont sur les rangs. Mais il n'est pas venu pour se prêter à ces mondanités : Prony et Sganzin, inspecteurs des Ponts et Chaussées, ont été mandés pour l'entretenir des problèmes portuaires. Pendant que l'Empereur inspecte la digue, puis une nouvelle fois le port de Socoa, Joséphine visite la maison de Louis XIV et celle de l'infante. Á l'église, on lui montre le registre paroissial mentionnant le mariage du roi Soleil, et la porte qui a été murée après la cérémonie.
Le 25 mai, Napoléon reconnaît la côte de camp de Prats, Saint-Pierre-d'Irube et Villefranque. Ne pouvant traverser la Nive, comme il l'espérait, il doit remonter jusqu'à Ustarritz pour trouver un passage guéable. Il déjeune, avec Duroc, dans une auberge du village. Trois jours plus tard, après une promenade matinale au bord de la Nive, l'Impératrice l'accompagne jusqu'à Ustaritz où ils ne s'attardent pas. Le 31 mai, nouvelle promenade, en compagnie de l'Impératrice, vers Saint-Pierre-d'Irube et Mouguerre. Redescendant vers l'Adour, le couple impérial assiste à une pêche miraculeuse d'une demi-douzaine de saumons. Le 4 juin, Napoléon pousse jusqu'à Bidart, d'où il observe la croisière anglaise à la lorgnette.
Dimanche 12 juin, il se rend sur la Bidassoa, avec Berthier. Le pont de bois de Béhobie ayant beaucoup souffert du passage des troupes, il ordonne que soit lancer un pont de bateaux. Poursuivant sur Hendaye, il s'arrête dans une auberge, où, selon son habitude, il demande des ?ufs et du jambon, qu'il arrose de chambertin. "Il voulut goûter l'eau de vie de Hendaye dont il avait entendu parler, mais il s'empressa de la cracher en jurant. Une tasse de café termina le déjeuner..." Au retour, il s'arrête au château d'Urtubie pour saluer le lieutenant-colonel vicomte d'Urtubie, qu'il a eu comme chef de corps au régiment d'artillerie de la Fère, et dont il conserve un excellent souvenir. Les propriétaires sont absents, et c'est un régisseur qui lui fait visiter les lieux. Revenu à Saint-Jean-de-Luz le 22 juin dans la matinée, il effectue une sortie en mer. Mais il doit l'écourter, car l'océan forcit. Débarqué à Socoa, il rentre à Bayonne sous une pluie battante. Le 27 juin, nouvelle visite à Mouguerre.
Le 2 juillet, en compagnie de Joséphine et de Duroc, il embarque sur sa chaloupe, à hauteur de la fontaine Saint-Léon. Virant sous l'échauguette du Réduit, l'embarcation remonte l'Adour. Après un court arrêt à Urt, elle poursuit jusqu'à Port de Lannes, où elle s'amarre devant une auberge. Napoléon parle avec les paysans qui se sont attroupés. Certains ont servi sous ses ordres, ou dans les armées de la République. Redescendant sur Bayonne avec la marée, la chaloupe dépose ses passagers à la cale du Moulin. Le 7 juillet, l'Empereur va, une nouvelle fois, jusqu'à Ustarritz. Le lendemain, il rend visite à Caroline et à Murat, qui sont hébergés à Lauga. Le grand duc de Berg, alité depuis son retour de Madrid part, le 10 juillet, pour prendre les eaux à Barèges.
Le 12 juillet, en compagnie de Joséphine, Napoléon descend à pied au bord de la Nive, où un petit embarcadère a été aménagé. Á bord de la chaloupe impériale, ils descendent la rivière et traversent la ville sous les acclamations des Bayonnais, qui se sont massés sur les deux rives. L'embarcation s'engage dans l'Adour. Il fait très beau. Á Urt, coupant court aux harangues du maire, l'Empereur se dirige vers le village et visite l'église, qui est délabrée. Déjeunant dans une petite auberge, il boit du lait fraîchement trait, en mangeant du pain bis. S'il apprécie les ?ufs et le jambon qu'on lui sert, il trouve aigrelet le petit vin blanc qui les accompagne.
Le jeudi 14 juillet, nouvelle excursion à Cambo. Á la sortie est du village, après une promenade sur la rive gauche de la Nive, un déjeuner champêtre est servi à l'ombre des grands chênes. Un feu de bivouac est allumé ; l'ambiance est joyeuse. Après le café, Napoléon entraîne Joséphine et Duroc, le long de la rivière, sur un sentier qui devient de plus en plus étroit et touffu. L'Empereur, qui marche en tête, tombe sur un pêcheur que, visiblement, il dérange. C'est un jeune garçon, qui, ignorant à qui il à affaire, lui demande, par des gestes impératifs, de cesser de faire de bruit. Le voyant sortir prestement une belle truite de la rivière, Napoléon veut tenter sa chance. Mais il est trop impatient de nature, et il rend rapidement sa canne au jeune basque éberlué. Il lui achète toutefois un des poissons, que Duroc paie largement de quelques napoléons d'or.
lBiarritz et la Chambre d'Amour
Une semaine après son arrivée à Bayonne, Napoléon effectue sa première visite à la Chambre d'Amour. Á hauteur de l'église d'Anglet, engageant son cheval arabe sur le vague sentier qui serpente dans les sables, il va jusqu'à la grotte. L'océan est calme. Poussant sa monture dans les rouleaux qui brisent gentiment, il s'amuse à galoper dans l'eau peu profonde. Après avoir reconnu la plage jusqu'au fond de l'anse de la pointe Saint-Martin, il reprend le chemin de Marracq, précédant la pluie, qui tombe en abondance toute la soirée.
Le dimanche 24 avril, l'Empereur reconnaît la côte, autour de Biarritz, en vue d'y établir des batteries. Le 29 avril, il visite le lac de la Négresse. Le dimanche 22 mai, il est de retour à Biarritz. Après avoir traversé le village aux maisons basses, à un seul étage, il s'engage dans les sentiers raides qui mènent au plateau de l'Atalaye. Mettant pied à terre, il examine les ruines du château Ferragus. Puis il descend sur le port des pêcheurs, où il s'attarde pour voir quels seraient les travaux à effectuer afin d'améliorer sa protection. Il fait chaud. La mer est calme. Quelques baigneurs se sont mis à l'eau, plage des Fous. Napoléon pousse sa monture dans les vaguelettes. Trouvant la plage belle et propice à la baignade, il demande à Duroc de faire dresser une tente, car il compte revenir.
Le jeudi 2 juin, c'est au tour de l'Impératrice de faire l'excursion de la Chambre d'Amour. Tout se passe bien jusqu'à Chassin, là où commencent les dunes. Ensablée jusqu'aux moyeux, la voiture doit être abandonnée. Comme par hasard, les deux meilleurs équipages de cacolets d'Anglet se trouvent là. Les montures sont pomponnées, les conductrices jolies et avenantes. La belle et gracieuse Madame Maret sert de contrepoids à l'Impératrice. Á la Chambre d'Amour, Joséphine visite la grotte et se fait conter la légende des deux amoureux. Puis elle se promène sur la plage. L'océan est très calme. Au loin, se distinguent les voiles blanches de la croisière anglaise. Le soir, le dîner est servi en petit comité dans les appartements de Joséphine. Napoléon plaisante avec les deux femmes, qui lui racontent leur sortie.
Il est de retour à Biarritz le samedi 11 juin, par une belle journée, chaude et ensoleillée. La tente en toile rayée a été plantée : "Au bout d'un moment, Napoléon en sortit en costume de bain et alla en riant se faire rouler par les vagues qui brisaient doucement sur la plage... A l'horizon, on apercevait les voiles blanches de la croisière anglaise... Lorsqu'il fut sorti du bain et qu'il fut remonté à cheval, l'Empereur était d'une humeur charmante..."
Nouveau bain le 17 juin dans la matinée. Mais les 18 et19 juin, fini le beau temps, la pluie est de retour. Le 20 juin, profitant de belles éclaircies, Napoléon retourne se baigner à la plage des Fous. Le lendemain, il est "indisposé". Pour ses médecins, la faute en est aux bains de mer.
Le dimanche 3 juillet, le couple impérial revient à la Chambre d'Amour. Joséphine retrouve avec plaisir sa conductrice de cacolet du mois précédent. Quant à Napoléon, continuant à cheval, il va l'attendre sur la plage. "L'Empereur prit lui-même Joséphine dans ses bras et la posa à terre, puis lui prenant la main, il la mena sur la bordure extrême que faisaient les vagues en déferlant sur la grève. Il s'amusait à voir la frange de l'eau s'avancer de plus en plus des jolis pieds de l'Impératrice qui avait retiré sa robe et paraissait se soucier fort peu de montrer aux témoins de cette scène inoubliable ses jambes charmantes chaussées de bas de soie blancs brodés d'or. Puis comme le flot s'avançait de plus en plus, il termina le spectacle en poussant brusquement Joséphine qui ayant ses petits pieds mouillés poussa des cris aigus tandis que l'Empereur riait aux éclats. Puis ce fut une autre affaire, car il fallut faire sécher les bas et les souliers de l'Impératrice, pendant qu'elle se retirait dans la grotte. Ce fut bientôt fait grâce aux rayons du soleil, et une heure plus tard elle remontait sur son cacolet et retournait au château de Marracq." Napoléon effectuera une dernière et rapide visite à la Chambre d'Amour, le samedi 16 juillet, en suivant l'estran depuis la Barre. Il se baignera une dernière fois à Biarritz, le 18 juillet.
lMarracq au quotidien
C'est pratiquement tous les jours que Napoléon parcourt les environs de Bayonne, parfois en voiture, mais le plus souvent à cheval, escorté de chevau-légers polonais et de gardes d'honneur bayonnais. Selon Jean-Baptiste Baïlac : "Jamais il n'annonçait ni l'heure ni le lieu de ses excursions, affectant même de les varier beaucoup, et de rentrer dans son palais par les chemins où il se croyait le moins attendu. Quelques fois le matin, de bonne heure, il gagnait seul, et comme à la dérobée, les allées voisines de son appartement, vêtu d'une mauvaise redingote, avec un petit trousseau de papiers sous le bras : on aurait dit un écolier allant à sa leçon.."
En fin d'après-midi, l'Empereur reçoit ses visiteurs de marque. Vers vingt-et-une heures trente, après le dîner, qui est toujours très bref, il se retire dans son cabinet où il travaille, avec son secrétaire, M. de Méneval, jusqu'aux environs de minuit. S'il n'y a pas d'invités, l'Impératrice joue, avec les dames de sa suite, à des jeux de société. Elle aime les cartes, et elle les collectionne, comme elle le fait de ses gants ou de ses bas. Chaque jour, elle fait des patiences. Elle joue très bien au whist. Parfois elle fait un loto. Napoléon n'aime pas le jeu. S'il lui arrive de jouer, il est volontiers tricheur. Après le départ des souverains espagnols, on le verra de moins en moins souvent, le soir, dans le salon de Joséphine. Outre le jeu, celle-ci adore le clavecin et la harpe. Vers onze heures du soir, elle prend le thé avec les dames du palais, et la soirée se prolonge encore pendant une heure. Quand il y a des invités, il arrive que l'on joue de l'argent, parfois même jusqu'à l'aube. Sans spectacle, sans fêtes, les soirées sont longues et tristes à Marracq.
Serait-ce de la méfiance, ou une certaine forme de timidité, mais Napoléon n'a jamais laissé la passion prendre le pas sur la satisfaction de ses désirs. "Je n'ai jamais couru après les femmes, j'avais d'autres chats à fouetter", dira-t-il à Sainte-Hélène. Il ne partage plus la chambre de Joséphine. Pourtant, bien que de six ans son aînée, cette dernière a encore beaucoup de charme. Mais ils ne sont plus au diapason. Alors que la passion de Bonaparte se muait en déférence, la coquetterie de Joséphine devenait tendresse. Entre eux, les relations amoureuses sont apaisées.
Dans sa quarantième année, Napoléon est toutefois dans la force de l'âge, et soumis à des pulsions que, dit-on, le pouvoir exacerbe. Á Bayonne, il rend parfois de discrètes visites à Carlotta Gazzani, dans la modeste chambre qu'elle occupe au premier étage de Marracq. Cette belle Génoise, aux grands yeux noirs, attachée à l'Impératrice en qualité de lectrice, est devenue sa maîtresse il y a un peu plus d'un an.
Mais c'est avec Virginie Guillebeau que Napoléon va vivra sa principale aventure. Selon Mlle Avrillion, première femme de chambre de l'Impératrice, "c'est une jeune personne d'une figure charmante, d'une rare fraîcheur, d'une taille fort élégante, et de plus, affligée, comme on dit, de dix-huit printemps". Joséphine fait parfois appel à ses services pour jouer de la harpe. Au cours de l'une de ses prestations, Napoléon la remarque. "L'ayant trouvée jolie, il résolut d'aller la voir chez elle, et la fit prévenir de sa visite par Roustan. C'était un ordre. Que pouvait-elle en pareille circonstance ?..." L'affaire ne se prolongera pas très longtemps. Napoléon, qui fait surveiller le courrier des personnels attachés à sa maison, a rapidement la preuve de l'impudence, ou de l'imprudence insigne, avec laquelle la mère de Virginie lui donne, par écrit, des conseils sur la manière de faire durer et d'exploiter sa liaison. Informée de ce qui se passe, Joséphine la renvoie chez elle. Rapidement mariée, elle fera de nouvelles conquêtes, dont le duc de Berry, et le tsar Alexandre.
La belle madame Maret est celle des dames du palais qui est la plus proche de l'Impératrice. Sa beauté, sa vivacité d'esprit, son charme, ne laissent pas insensible Napoléon, qui trouve que son petit air boudeur lui va à merveille. Il attendra toutefois la fin du mois d'août pour en faire sa maîtresse. Á Marracq, elle n'aurait certes pas pu le recevoir, comme elle le fera à Paris, "dans un lit entouré de miroirs et surmonté d'un dais à miroirs également".
Évoquant la vie à Marracq, Mlle Avrillon raconte : "Lorsque rien ne tracassait l'Empereur, il était très familier avec les personnes de l'intérieur ; il nous parlait avec une sorte de bonhomie, d'abandon, comme s'il eût été notre égal ; mais lorsqu'il nous adressait ainsi la parole, c'était toujours pour nous faire des questions, et, pour ne lui point déplaire, il fallait lui répondre sans paraître trop embarrassé. Il nous donnait quelques fois une tape ou nous tirait l'oreille ; c'étaient autant de faveurs qu'il n'accordait pas à tout le monde, et nous pouvions juger du degré de sa bonne humeur par le plus ou le moins de mal qu'il nous faisait... Bien souvent il en faisait autant à l'Impératrice lorsque nous étions en train de l'habiller."
lUn intermède heureux
La confiscation du trône d'Espagne est le prélude à une guerre qui va précipiter la chute de l'Empire, tout autant que la désastreuse campagne de Russie. Mais l'Empereur ne s'en rend pas compte. Cela s'est passé si facilement ! En ce début de l'été 1808, tout porte à croire que la paix est désormais possible. Á Bayonne, l'Empereur ne modifie en rien son rythme de travail, toujours aussi soutenu, mais, si l'on se réfère à sa correspondance, les questions militaires ne sont pas son souci dominant.
Marracq aura été pour l'Empereur, comme pour Joséphine, un intermède heureux, tant dans leur vie de couple, que dans leur vie officielle, politique et mondaine. L'intimité des lieux y est pour beaucoup. Napoléon est au mieux de sa forme. Il s'amuse du bon tour joué aux Bourbons. Il prend plaisir à naviguer sur sa chaloupe. Narguer les Anglais qui croisent au large de la Barre le réjouit. Pique-niquer le divertit. Il se délecte des revues, à l'occasion desquelles il peut familièrement s'adresser à ses soldats. Il apprécie les contacts avec les personnes de rencontre, qu'il interroge et sait écouter. Il aime les paysages basques. Il goûte les bains de mer, à Biarritz et à la Chambre d'Amour.
Avec Joséphine, il renoue les relations de complicité qui avaient marqué le début de leur liaison. Á Marracq, l'étiquette est nécessairement mise de côté : on est trop à l'étroit, la cour est réduite, l'ambiance est quasiment familiale, l'atmosphère détendue, avec des personnages sympathiques, comme le préfet de Castellane. L'épisode Guillebeau ne suffit pas à ternir ce climat de confiance retrouvé. Joséphine en arrive même à oublier la menace latente du divorce, qui la minait.
Le jeudi 21 juillet 1808, quatre-vingt-quinze jours après son arrivée, rassuré sur les affaires d'Espagne, l'Empereur quitte Bayonne, en compagnie de Joséphine. Pour lui, tout se présente bien, tant sur les plans politiques et militaires que dans sa vie personnelle. Il ne le sait pas encore, mais, deux jours plus tôt, et pour la première fois dans l'histoire de l'Empire, une de ses armées vient de capituler en rase campagne : Dupont s'est incliné, à Bailén, devant une armée espagnole qu'il considère comme misérable. Dans un mois, Junot sera contraint d'évacuer le Portugal.
Á Sainte-Hélène, Napoléon confiera à Las Cases : "Cette malheureuse guerre m'a perdu. Toutes les circonstances de mes désastres viennent se rattacher à ce n?ud fatal. Elle a compliqué mes embarras, divisé mes forces, ouvert une aile aux soldats anglais, détruit ma moralité en Europe."
Le mercredi 20 avril 1814, à Fontainebleau, l'Empereur fait ses adieux à la Garde. Le lendemain, Wellington organise, à Toulouse, un défilé de la victoire. Mais Bayonne résiste toujours. Le drapeau blanc n'est hissé sur la Citadelle que le 28 avril, et le blocus du port est maintenu jusqu'au 5 mai, deux jours après l'entrée de Louis XVIII à Paris. Bayonne est la dernière place française à déposer les armes. L'honneur est sauf !

Jean-Claude Lorblanchès


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