TRANSVISIBLE

Serge Venturini

Entre le visible et l'invisible, il existe un pont, un passage, le temps d'un éclair, l'instant d'une vision : c'est le transvisible.

Pour bien comprendre cette théorie qui demeure à forger, il faut revenir à d'autres notions fondatrices du transvisible. La première de ces notions est le posthumain, où l'on voit mourir le vieil humanisme né avec la Renaissance italienne.
Au-delà de cette notion, comme en une deuxième étape, on se réfère au transhumain, comme une nécessité de dépasser la précédente notion. Le trasumanar du Dante demeure une référence capitale à cette problématique. "Transhumaner", aller au-delà de l'humain, "par-delà le bien et le mal" selon la parole de Nietzsche.
Le transvisible pourrait, sur le plan symbolique, être matérialisé par une flèche qui partirait du visible pour se perdre dans l'invisible. L'eau aussi semble être une excellente métaphorisation entre le monde liquide (le visible) et la vapeur d'eau (l'invisible). Le vent également capable d'agiter le feuillage des arbres sans être visible, ou inversement, quand rien ne semble bouger et qu'un souffle vient balayer le visage, à la semblance de la lumière. Autrement encore quand faute de règles bancaires strictes l'argent, en tant que valeur monétaire, est devenu de plus en plus immatériel, voire virtuel, transvisible. D'où la difficulté à clarifier cette fulgurance du passage entre ce qui est visible pour l'oeil et l'esprit et ce qui ne l'est plus. Entre l'étant et le non-étant, donc.
Entre science et art, un exemple est donné avec l'ingénieur florentin Maurizio Seracini, spécialiste de la réflectographie grâce aux infrarouges, pionnier de la restauration des oeuvres de Léonard de Vinci qui a su utiliser les techniques de pointe, afin de retrouver La Bataille d'Anghiari et de visualiser sous l'inachevée peinture actuelle de L'Adoration des mages, un des premiers dessins sous-jacent du maître. Voir, sous l'apparence d'une représentation, une autre réalité. Nous sommes dans le transvisible. Regarder au-delà du voir. Pour Pablo Picasso qui pointait cette difficulté, sous un autre angle, "il faudrait pouvoir montrer les tableaux qui sont sous le tableau."
Certains n'y voient qu'une forme de l'indéterminé, de l'improbable, de l'"anommable", et rejettent ainsi cette problématique. Tout ce qui n'est pas formulé, n'ayant aucun statut propre, ne mérite donc guère de considération.
Pourtant, quelques-uns comme Merleau-Ponty, furent en leur temps, passionnés par les rapports du visible et de l'invisible. Ce philosophe y voyait même une profondeur charnelle. Quelques poètes ont tenté par la parole de toucher la chair de l'invisible. Le vide, le rien, l'impensé dans la matière est riche de potentialités. Il s'agit bien de voir, de passer de l'opaque au translucide, avant d'atteindre la transparence de l'invisible. Insistons sur la perméabilité de ces mondes, car certains esprits trop cartésiens sont étrangers à ce dialogue. Les poètes, passeurs de lumière, vecteurs de transvisibilité, porteurs du feu de la parole, sont des êtres à mi-chemin entre ces deux mondes. Dans le passage du visible à l'invisible, le transvisible transfigure le Temps.

Paris, fin décembre 2007.


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