UN DES DERNIERS CARRÉS DE LA GRANDE ARMÉE


La très savante Société d'émulation du Jura proposait dernièrement une conférence sur le thème "Le patrimoine funéraire jurassien du Premier Empire". Les deux intervenants : le docteur Jean-Marie Thiebaud et M. Gérard Tissot Robbe, agriculteur dans le Doubs et historien, nous ont fait découvrir des richesses insoupçonnées de notre patrimoine et, par là même, présenté certains personnages et leur histoire inconnue jusqu'alors.

Au-delà du cours d'histoire, les conférenciers ont voulu sensibiliser les responsables communaux sur la nécessité de préserver ces dernières reliques de ceux qui écrivirent avec leur sueur, parfois avec leur sang, une page importante de l'Histoire de France. Victimes de l'oubli, de l'indifférence des hommes, du gel et des intempéries qui effacent irrémédiablement les inscriptions encore visibles, mais aussi et surtout victimes des urbanistes funéraires qui ne rêvent que de concessions à mettre sur le marché et d'alignements de marbre. Un long inventaire de ce patrimoine a donc été dressé afin de préserver, dans la mémoire des générations futures, ces traces tangibles et irremplaçables d'un passé dont nous ne sommes, en fait, séparés que de quelques générations.
Le Jura étant essentiellement un département rural, on ne dénombre pas de grands cimetières comme celui du Père Lachaise, propres aux grandes métropoles. Il est cependant un département (au niveau français) qui abrite un des plus grand nombre de sépultures de l'époque 1er Empire. A cela, deux raisons. Le première trouve ses sources avec les fameux "Soldats de l'an II", bataillons de "volontaires" qui se sont levés en 1792 pour défendre la patrie en danger et, comme c'était souvent le cas, ces soldats de la Révolution poursuivirent leur carrière sous l'Empire.
Un esprit plus conservateur, plus curieux de connaître ses racines, fait que beaucoup de sépultures ont été préservées. Le village de Sellières illustre parfaitement ce propos puisqu'il abrite dans le cimetière communal trois tombes de Grognards, dont une rénovée récemment.
"Monceau de gloire
sur un morceau de pierre" (Victor Hugo)
Quelques exemples caractéristiques.
Pour le profane, reconnaître ces sépultures est assez aisé. Le plus souvent symbolisées par de grands obélisques de pierre où sont sculptés épées, épaulettes, shakos, décorations, baudriers et autres attributs militaires qui ne laissent aucun doute sur l'époque. Pour compléter, gravée dans la pierre, la liste de batailles où ces survivants ont servi s'égrène à tel point qu'on a peine à imaginer comment ces hommes ont pu traverser tant de combats. On ne peut rester de marbre devant tant de bravoure. Une des plus
belle représentation de ce genre se trouve au modeste cimetière de Larnaud avec la sépulture de Jacques Lardet sur laquelle sont inscrites : Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram, Smolensk, Moskowa, Krasnoïe, Bérésina, Lützen, Bautsen, Dresde, Liepzig.
Si vous empruntez la route allant de Vincelles à Grusse, en regardant bien en passant près des "presque ruines" du moulin de la Rochelle, vous apercevrez un obélisque signalant la sépulture du colonel baron Secretan. Ce fils de viticulteur fera une carrière éblouissante et finira colonel de la Garde Impériale. Napoléon disait : "Je veux qu'un fils de cultivateur puisse dire : Un jour, je serai cardinal, ministre ou maréchal d'Empire". Certes, colonel de la Garde Impériale, mais pas tout à fait maréchal, mais quelle promotion ! Pour la première fois dans l'Histoire, le mérite supplantait la naissance. Ce militaire, a laissé son nom à une avenue du 19ème arrondissement dans la capitale : "l'avenue Secretan" Même remarque pour le colonel Georges Albert (fils de laboureur) qui finira lui aussi baron d'Empire et colonel de la prestigieuse Garde Impériale et qui repose dans le modeste cimetière de Cornod.
Cette étude révèle également de simples grognards. Tel, à Vannoz, le grenadier Claude François Thevenin, dont la sépulture a été conservée au fond du cimetière du lieu. La petite histoire dit qu'il choyait tellement sa pièce d'artillerie qu'il fit forger une girouette en forme de canon pour orner le toit de sa maison, d'où le surnom. On retrouve dans sa descendance un "gardien des reliques" qui possède encore la Légion d'Honneur originale (1813) de l'ancêtre, ainsi que son portrait ! Dans la modeste église de Mollain, "sous les cloches", on peut découvrir l'immense plaque commémorative dédiée à Claude François Grandperrin, simple grenadier, mais au parcours de géant.
Dans un angle du cimetière de Montigny les Arcures, on retrouve la pierre tombale sauvegardée de justesse par un descendant de Pierre François Puffeney. L'intéressé, simple fils de viticulteur, finira commandant de Place d'Armes après avoir fait, lui aussi, une carrière époustouflante. Il laissera des Mémoires d'un grand intérêt parues sous le titre "Souvenirs d'un Grognard" (bibliothèque de Dole). Extrait : "Au soir d'Austerlitz, blessé, on le met avec onze autres camarades dans une cabane ; au petit matin, cinq avaient trépassé".
À Montain, en parcourant les allées du cimetière, au-dessus d'une stèle vous découvrirez en médaillon une magnifique sculpture représentant un casque de dragon. L'enquête de nos deux spécialistes révèle qu'il s'agit d'honorer la mémoire de Désiré Trouillot, lieutenant qui s'illustra dans la terrible campagne
d'Espagne. La famille possède encore un superbe portrait de lui.
Le général Delort, originaire d'Arbois, qui s'illustra également dans la péninsule ibérique à la tête de ses dragons, repose avec son épouse et sa fille au fond de la vieille tour du château de Vadans. Ce général intrépide, blessé de multuples fois, eut cinq chevaux tués sous lui à Waterloo. Loin de l'image du sabreur irréductible qu'il peut laisser paraître, le baron Delort était un personnage éminemment cultivé.
Dans le petit village de Courtefontaine, limitrophe du département du Doubs, on trouve sur le Monument aux Morts l'évocation du général Dumas de Polart retranscrite dans la pierre. Ce brave homme est tout simplement mort chez sa maîtresse et lorsque la famille, originaire de Paris, vint pour rapatrier le corps, on découvrit le pot aux roses et, de dépit, on le laissa reposer en terre comtoise.
À Pointre, une plaque commémorative rappelle la mémoire du général Michel qui lança cette phrase sublime à la face des Anglais. C'est le dolois Arnay qui ouvrit le bal en entrant le premier à la Bastille et c'est Michel qui le ferma dans la "morne plaine" de Waterloo. De multiples traces de ces hommes sont encore là dans les cimetières près de nos églises. A nous de préserver ces vieilles pierres.

Le Jura agricole et rural, 16 janvier 2008

Jura agricole et rural, janvier 2008