LA MISE EN ABYME DANS LES SENTIERS DE L'ENFER DE J-R LARGE


Le texte de la quatrième de couverture du roman Les sentiers de l’enfer présente une paysanne haïtienne oppressée, qui franchit les sentiers caillouteux de son village natal, à la recherche des substances essentielles à son existence. Cette présentation annonce ainsi une atmosphère romanesque à même d’attirer l’attention de n’importe quel lecteur. Et l’étude que nous avons lue dans Panorama de la Littérature haïtienne de la diaspora (1) ne va pas plus loin que le prologue susmentionné, sauf qu’elle décrit un peu la composante de cette atmosphère, citant l’Indigénisme et l’influence du roman paysan haïtien dont Jacques Roumain (2) fut, sinon le pionnier, du moins l'un des meilleurs artisans du genre. Pour nous cependant, cette catégorisation fixée dans son encadrement temporel passe tout à fait à côté du travail réel accompli par l’auteur Josaphat Large, dans ce premier roman qui demeure, certainement, très proche de ses expériences poétiques influencées par le Mouvement Tel-Quel de Philippe Sollers. On peut d'ailleurs en appeler à la curiosité des lecteurs du monde francophone pour appuyer nos dires. Puisque ce public, en défiant l’épreuve du temps et avec l'accoutumance de sa fidélité, continue de lire ce roman. Aussi Les sentiers de l’enfer a-t-il- conservé une place de premier rang dans le classement des meilleures ventes de Amazon.fr durant toute l’année 2002, et a su s'y maintenir, de janvier 2003 jusqu’au moment où nous terminions ce papier. C’est qu’il y a dans ce texte un travail qui dépasse de loin les activités d’une petite paysanne haïtienne vers une amélioration existentielle dans les ruelles en lacets de son village.
L'analyse qui jette le plus d'éclairage sur la valeur de cette oeuvre, c'est celle qui prend appui sur la question de la mise en abyme. Puisqu'une mise en abyme, quand elle est bien réussie, peut en effet servir de base à une excellente construction romanesque.
Dans les Sentiers de l'enfer, la mise en abyme joue un rôle capital sur plusieurs plans. Elle s'y introduit au premier abord à l'aide du dialogue intérieur qu'entretient la danseuse qui évolue dans toutes les pages du livre. C'est en effet ce dialogue intérieur qui nous informe, en premier lieu, de la présence d'un autre personnage: la doublure de la jeune danseuse aux reins souples, c'est-à-dire, ce personnage avec qui elle s'identifie dans le même roman, dans un temps pourtant autre, un lieu autre lui aussi, mais toujours (il faut insister là-dessus) dans l'espace romanesque qui ouvre ses voies au déploiement des voix du dialogue intérieur du personnage, sur sa piste de danse.
La danseuse danse dans le roman. Et, en dansant, elle parle de ce qu'elle voudrait être en train de faire d'autre, au lieu d'être simplement en train de danser aux yeux et pour la satisfaction des lecteurs, si nous pouvons dire. Le roman prend alors chair, avec la description doublement irréelle des vraies aspirations d'une femme qui sont, au fond, celles aussi de toute une communauté : atteindre les conditions essentielles à une meilleure qualité de vie.
En fait, la mise en abyme réalise une reproduction réduite d'une action (spectacle de danse, une histoire, une théâtralisation) pour créer une illusion qui relance cette action dans une autre situation irréelle. André Gide le disait déjà dans son journal (3), la mise en abyme propose un genre de construction, de développement, de composition, susceptible de se plier à des applications diverses
Reconnaissons-le, dans l’environnement des sentiers de l’enfer, le lieu du spectacle de la danse est plus conforme à celui d'une pièce de théâtre qu'au cadre d'un espace romanesque. Il y a une sorte d'amphithéâtre (une tonnelle) et un public qui suit en applaudissant une danseuse. C'est un jour de fête en Haïti et le spectacle durera jusqu'à la fin de la journée. Mais, du lieu où est censé se dérouler ce spectacle, la danseuse nous entraîne dans un espace romanesque autre, et arrive à bien nous présenter un autre récit, le t

Anjanir GHÂMINÊL
Acte du Colloque sur la francophonie à Fordham University, le 25 mars 2006, mars 2006


Ce texte doit paraître parmi les actes d'un Colloque autour de la Francophonie, tenu à Fordham Univerrsity, du 24 au 25 mars 2006.