Michèle Ramond

La littérature a toujours été mon désir et il m'a semblé que l'enseigner, en transmettre la passion ou au moins le goût, pouvait se conjuguer avec des tentatives personnelles d'écriture, écrire sur la littérature, sur les œuvres des autres, n'était-ce pas d'ailleurs aussi faire œuvre littéraire? De cette illusion je me berçai durant toutes mes longues années d'enseignement et de recherche à l'Université. Je ne connais pas de plaisir plus grand que celui de donner (comme on dit) un cours qui marche bien, qui produit de la transmission, sauf peut-être le plaisir d'écrire soi-même un de ces textes qui font partie de la littérature, et qui nous font rejoindre, au moins en pensée, la grande famille des écrivains auxquels nous devons tant. Je me suis tôt orientée vers l'hispanisme et j'ai choisi cette spécialité pour des raisons sans doute secrètes mais aussi par admiration pour l'Espagne, ses poètes en particulier, et en raison de la fascination très profonde, durable, que m'inspirait la guerre espagnole de 1936-39, avec l'affrontement des deux "bandos" adverses, les cicatrices très profondes laissées par cette conflagration dans la société et dans l'Histoire mondiale: les fascistes et les républicains, les républicains mes frères dont je lisais les poèmes enfiévrés et parmi lesquels j'avais élu depuis longtemps, depuis l'enfance, le poète et dramaturge auquel je consacrerais ma thèse de Doctorat d'État, l'andalou universel Federico García Lorca. J'ai exploré cette œuvre avec passion et je crois aussi avec beaucoup d'exigence scientifique et mes analyses très serrées de ses textes (je commençai par un livre de proses de jeunesse, "Impressions et paysages") m'ont conduite à découvrir le travail en eux d'une instance inédite (on ne parlait pas encore de l'inconscient des textes), une instance psycho-textuelle à laquelle je donnai le nom de "sujet d'écriture"; j'ai consacré plusieurs articles et ouvrages à cette instance à la frontière de deux mondes, le psychologique et le littéraire, et j'en modifie aujourd'hui les résonances et les caractéristiques en réfléchissant sur la littérature écrite par les femmes, beaucoup plus nomade et décentrée du sujet. Durant ma carrière à l'Université j'ai pu fréquenter une grande partie de la littérature espagnole, la génération dite de 27 à laquelle appartient Lorca, mais aussi la génération de ses maîtres, celle de 1898, la littérature du Siècle d'Or, prégnante encore aujourd'hui chez les écrivains actuels, et bien sûr toute la littérature contemporaine. Dès que je le pouvais je mettais en rapport les littératures espagnole et française, et je me rendis compte, chemin faisant, que les écrivaines étaient peu représentées dans les corpus étudiés en ce années 1970-80; je pris donc le parti politique de les imposer d'une certaine façon dans l'enseignement, décision qui eut des conséquences sur ma vocation de chercheuse. J'introduisis les écrivaines dans les séminaires de recherche, je fis du féminin et du masculin une de mes préoccupations philosophiques, je créai à l'Université Paris 8 une équipe interne sur les créations au féminin, je fondai ensuite, sur les bases de cette équipe, l'Association "Gradiva", dont Clara Janés, une des plus grandes écrivaines de langue espagnole, est la Marraine, et l'idée d'une collection spécifique d'essais sur le féminin et sur les œuvres des femmes s'imposa ensuite, ce que L'Harmattan m'a permis de réaliser. Je fréquentais déjà à l'époque de ma thèse d'État la littérature hispano-américaine, mais à partir du moment où je consacrai une grande partie de mes recherches à la littérature des femmes, je pris connaissance de l'immense trésor que proposait, dans le domaine des créations féminines, l'Amérique latine. J'ai consacré une si grande partie de mon temps à l'enseignement et à la recherche que j'ai sans doute quelque peu sacrifié l'autre versant de ma fascination pour la littérature, je fais ici allusion à l'écriture dite "de création". Je regrette un peu ma discrétion dans ce domaine où j'ai malgré tout produit quelques livres, des fictions "poétiques" où les visions et les dialogues philosophiques prennent le pas sur le récit classique, mais n'est-ce pas le propre des œuvres des femmes de modifier les canons, dissidence qui rend souvent leurs œuvres percutantes, subversives, innovantes?

Je suis née à Paris en 1942, sous l'occupation nazie et le régime de Vichy, cette conjoncture a pour consolation l'amour filial et pour remède l'investissement professionnel et littéraire qui sont tous deux une forme, et non des moindres, de résistance. Je suis entrée à l'École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses en 1963, j'ai passé mon CAPES et mon Agrégation d'Espagnol en suivant, et mon premier poste à l'Université fut celui, en 1969, d'Assistante à Toulouse-Le Mirail. Je fis en réalité toute ma carrière dans cette Université au tempérament révolutionnaire où j'ai eu la chance de créer avec 4 collègues amis la première équipe de recherche de l'Hispanisme français, le Séminaire d'Études Littéraires, le SEL, qui organisa presque sans moyens ni financiers ni institutionnels, du moins à ses débuts, de nombreux colloques internationaux et même des Semaines Hispano-américaines et une Semaine García Lorca qui toutes drainèrent de véritables foules. J'ai rarement connu depuis une semblable fréquentation. Ce furent, finalement, les grandes époques de l'Université française. Puis j'ai voyagé, j'ai été Professeur à l'Université de Reims, puis à celle de Caen, puis à celle d'Avignon, et enfin à l'Université Paris 8 au talent également révolutionnaire et où j'ai retrouvé dans bien des domaines le climat de Toulouse-Le Mirail des années 70-80. Entre temps j'ai séjourné à Madrid, durant deux ans (1970-72), comme membre scientifique de la prestigieuse Casa de Velázquez, étape cruciale dans ma vie de chercheuse. L'amitié de quelques autrices de grand talent apporte aux journées de "Gradiva" un éclairage sur la création des femmes toujours précieux, je pense à Jeanne Hyvrard, à Annie Cohen, à Clara Janés, à Sara Rosenberg, mais des créateurs aussi nous visitent et participent aux débats et à la réflexion, François Barat, Daniel Arsand, Benito Pelegrin. Ce double versant de la recherche chez "Gradiva" qui associe l'analyse textuelle, la réflexion linguistique et philosophique et, en amont, le point de vue des créateurs a toujours eu ma préférence, j'ai toujours eu le désir de faire participer aux travaux "universitaires" les auteurs que j'affectionnais, non pour leur soutirer des secrets de leur fabrique imaginaire, mais pour collaborer avec eux à l'avènement d'un sens partagé, cette humanité de la littérature. Je pense que ce souhait de travail en commun sur la littérature rend compte de ma bivalence même si j'ai le sentiment d'avoir insuffisamment exploité, pour ma part, la veine littéraire. La rencontre en 1987 avec Antoinette Fouque et les éditions Des femmes a cependant été déterminante, elle a un peu affermi la vocation romanesque, mais elle a sans doute aussi rencontré une autre passion, celle qu'éveillent en moi le continent féminin créateur et ses mystères. La psychanalyse aussi fut importante, elle occupa dix ans de ma vie, et je parlais si souvent avec ma psychanalyste de l'écriture et du travail d'écriture que je pense avoir parcouru avec elle, qui écrit aussi, un chemin paradoxal, intense et expatriant à la fois, qui ne plongeait pas dans le "moi" mais dans autre chose, une sorte de hors-soi que je retrouve dans la littérature des femmes avec constance.
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Renseignements

Titre(s), Diplôme(s) :
Normalienne, Agrégée, Docteure d'État, Professeure des Universités, Membre scientifique de la Casa de Velázquez (Madrid)

Fonction(s) actuelle(s) : Ecrivain(e), Directrice de la collection, Directeur(trice) de la collection Créations au féminin

Pays d'origine : France

Bibliographie

Autres parutions

1. - Le prestidigitateur, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1972

2. - Mouvance, Paris, Éditions Guy Chambelland, 1975

3. - Psychotextes. La question de l'Autre dans Federico García Lorca. Toulouse, Éché Editeur, 1986

4. - La moureuse (Cris de femmes), Paris, Le Hameau / Littérature,1987

5. - Manual de análisis textual (Narrativa, Poesía, Teatro españoles e hispanoamericanos), en collaboration avec Milagros Ezquerro et Eva Montoya, Toulouse, France-Ibérie Recherche, col. Manuels n° 5, 1987

6. - Vous, Paris, éditions Des femmes, 1988

7. - Le passage à l'écriture (Le premier livre de Lorca), Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, col. Hespérides, 1989

8. - Manuel d'analyse textuelle, en collaboration avec Milagros Ezquerro et Eva Montoya, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, col. Amphi 7, 1990

9. - L'occupation, Paris, éditions Des femmes, 1991

10. - Figures de l'autre, édition et préface, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, col. Hespérides, 1991

11.- Préface de Lumpérica de Diamela Eltit, Paris, éditions Des femmes, 1993

12.- Traduction de 11 poèmes de Ida Vitale dans: L'épreuve des mots. Une Anthologie. Poètes hispano-américains 1960-1995, sous la direction de Saúl Yurkievich, Paris, Stock, 1996

13.- La ocupación, traducción de María Victoria Rossler, Buenos Aires, Torres Agüero Editor, 1997

14.- Chapitre « Carmen Martín Gaite », in Le roman espagnol actuel. Tendances et perspectives. 1975-2000, Annie Bussière (éd.), Montpellier, CERS, 1998, p. 57-94

15.- Le théâtre Impossible de Lorca. El público. Así que pasen cinco años. Ouvrage collectif coordonné par Michèle Ramond, Paris, Éditions du Temps, 1998

16.- Le théâtre impossible de García Lorca (Así que pasen cinco años, El público), en collaboration avec Simone Saillard, Paris, Éditions Messene, 1998

17. - Souvenirs d'enfance, réunis et présentés par Michèle Ramond, Caen, L.E.I.A., 2000

18.- Chapitre « Les romans des femmes », in Le roman espagnol actuel, 1975-2000. Pratique d'écriture, Annie Bussière (éd.), Montpellier, CERS, 2001, p. 157-198

19.- Préface à Le mythe de Pygmalion dans l'oeuvre de Leopoldo Marechal, de Jean-François Podeur, Mythes, croyances et religions, Université d'Avignon, numéro spécial 2001

20.- Iris 2001, Hommage à Gisèle Cazottes, textes réunis et présentés par Michèle Ramond, Montpellier, Service des Publications de l’Université Montpellier III, 2002

21.- Iris 2002, Mère / Fille, textes réunis et présentés par Michèle Ramond, Montpellier, Service des Publications de l’Université Montpellier III, 2003

22.- Federico García Lorca. L’œuvre et les sexes imaginaires, Aix-en-Provence, Édisud, Les écritures du Sud, 2004

23.- Feu le feu, Paris, éditions Des femmes, 2004

24.- Préface à La poésie de jeunesse de Rafael Alberti, de Catherine Flepp, Paris, L’Harmattan, 2004

25.- Traduction de Nereidas de Noemí Ulla, en collaboration avec Milagros Ezquerro, Éditions de la Maison des Écrivains et Traducteurs de Saint-Nazaire, 2006

26.- Femmes, Pouvoirs, Créations, éd. Michèle Ramond, Paris, Indigo & Côté-femmes, 2005

27.- Voyage d’été, Paris, éditions Des femmes, 2006

28.- Terra incognita (Femmes, Savoirs, Créations), éd. Michèle Ramond, Indigo & Côté-femmes, 2006

29.- La femme existe-t-elle ? ¿Existe la mujer ?, ed. Michèle Ramond, México, Rilma 2 y ADEHL, 2006, avec e-book texte et illustrations

30.- Pandora 5, « Féminités », Université Paris 8, éd. Danièle Bussy-Genevois et Michèle Ramond , 2007

31.- Lise et lui, Paris, éditions Des femmes, 2008

32.- L’insistante/La insistente, ed. Michèle Ramond, México, Rilma 2 y ADEHL, 2008, avec e-book texte et illustrations

33.- Bonheurs du leurre, traduction de Trampantojos de Saúl Yurkievich, Paris, NRF Gallimard, Du monde entier, 2008

34.- Les femmes et la filiation, éd. Béatrice Rodriguez, sous la direction de Michèle Ramond, Indigo & Côté-femmes, 2008

35.- Amours ibériques. Six thèmes concertants de la littérature espagnole contemporaine, sous la direction de Michèle Ramond, Indigo & Côté-femmes, 2010

36.- Les créations ont-elles un sexe ?(Les travaux de Gradiva), édition de Michèle Ramond, Rilma 2 & ADEHL, texte et illustrations, México-Paris, Rilma 2 y ADEHL, 2010



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