DLE YAMAN

ou LE DEUIL INACCOMPLI

Serge Venturini

Date de publication : novembre 2012

Cette mélodie arménienne est mystérieuse. Le sens même de son titre ne nous est pas parvenu. Elle est sans doute bien antérieure au génocide arménien. Le révérend Komitas l'a répertoriée dans ses recherches musicologiques.

Il est des mélodies qui traversent le temps, de lèvres en lèvres, portées par les oiseaux d'une flûte, d'un ney ou d'un doudouk venus des ténèbres des âges. Dle Yaman est l'un de ces airs intemporels et universels ; cette mélodie populaire fait partie des trésors de l'humanité. Le texte est une histoire d'amour. Un homme aima une femme, ou une femme aima un homme. Leur maison était l'une en face de l'autre. — Le reste tient du mystère. L'aimé a sans doute disparu, l'amoureux chante donc la perte de sa bien-aimée. Ou bien est-ce le contraire, car on ne sait s'il s'agit d'un homme ou d'une femme… Et le jour se leva sur la montagne, comme un glas qui sonne, qui résonne dans le ciel. Cette histoire si transparente dans sa simplicité, si cristalline, a été recueillie par un révérend, — le père Komitas ; un musicien arménien, musicologue et anthropologue, qui est à l'Arménie, ce que Bela Bartók fut à la Hongrie, quelques années plus tard, dans son immense et patient travail de recueil musicologique des musiques populaires de son pays. Une traduction littérale de ce chant le dévoile :

Dle Yaman, notre maison, votre maison, face à face,

Dle Yaman, cela suffit avec tes clins d'œil,

Yaman Yaman Bien-aimé(e)

Dle Yaman, cela suffit avec tes clins d'œil,

Yaman Yaman Bien-aimé(e)

Dle Yaman, le soleil se leva sur le Massis

Dle Yaman, nostalgique je suis de mon amie,

Yaman Yaman Bien-aimé(e)

Dle Yaman, nostalgique je suis de mon amie,

Yaman Yaman Bien-aimé(e)

Certes, douloureuse est cette mélodie, elle transmet au coeur une couleur de deuil, une tristesse profonde où se mêlent des images de paysages, des parfums de terre, des souvenirs d'un autre temps. Des larmes, celles d'une perte irréparable. Elle glace les sangs quand on l'entend la première fois, puis elle revient, tournoyant dans l'esprit comme une catastrophe, un désastre sans fin, un naufrage corps et biens. Mais elle apporte aussi, un courage lucide, une grande force qui permet ainsi d'avancer, de franchir le pas, - pour continuer. Somme toute, en cela, elle symbolise, le peuple d'Arménie. "Nous sommes nos montagnes", comme l'affirmait le prosateur de la région de Lori, Hrant Matevossian.

Ce poème des lèvres absentes coule avec la limpidité tragique d'une source. L'équilibre entre le texte et la musique est un vrai miracle, — d'où son universelle présence. Le doudouk perpétue, avec ses volutes colorées sur l'ostinato du bourdon, la gravité de la mélodie dans toute sa haute profondeur. On y respire les soleils envolés sur l'abrupt de la montagne : le Massis, — le dépeuplement de l'être cher, perdu à jamais. — L'aube est là, les chants d'oiseaux refleurissent, la perte, l'irréparable départ, et le deuil s'inaccomplit. Or la blessure demeure ouverte. C'est un chant de lamentation qui s'élève, — le glacial moment d'une lucidité, le discernement d'une solitude, le cri étouffé dans les larmes, quand la douleur s'exhale. — Rien n'empêchera le soleil de se lever.

8888888888888888888888888888888888888

Dle Yaman, mer dun, tser dun, timats timats

Dle Yaman, herik anes atchkov imats

Yaman, Yaman, Yar…

8888888888888888888888888888888888888

Dle Yaman,

Arev dipav

Masis sarin,

8888888888888888888888888888888888888

Dle Yaman,

Karot mnaci

es im yarin,

Yaman Yaman, Yar

8888888888888888888888888888888888888

Dle Yaman,

Karot mnaci

es im yarin,

Yaman Yaman, Yar

8888888888888888888888888888888888888

Dle yaman

yes kez siri

ashnan hovin

Yaman yaman, Yar

8888888888888888888888888888888888888

     
  • Cet article (N°107) a été publié par Serge Venturini dans son livre "Eclats d'une poétique de l'inaccompli" en 2012, aux éditions L'Harmattan. (pp. 156-157)
  • Il existe différentes versions musicales de cette ténébreuse et abrasive mélodie, la version de Luciné Zakarian semble pour beaucoup la version de référence. La traduction est de Elisabeth Mouradian.
  • novembre 2012

du même auteur

"DONC TU TE DÉGAGES DES HUMAINS SUFFRAGES…"
Serge Venturini
À CHAQUE DEGRÉ, L'INACCOMPLI
(extrait de Éclats d'une poétique de l'inaccompli)
LIVRE IV
Serge Venturini
ALLER AU-DELÀ DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
ASPHODÈLES DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
AUTRE NUIT, AUTRE LUMIÈRE, INFRANGIBLES
Serge Venturini
BRILLENT LES PERLES DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
CE QUE JE DOIS À MARINA TSVETAEVA
Serge Venturini
CE QUELQUE CHOSE D'UN ANGE
Serge Venturini
CHAUDRON NOIR !
Je suis flèche, je suis foudre, je flamboie
Serge Venturini
COEURS SANS HAINE, COEURS SANS PARTI, COEURS NUS, COEURS SERRÉS
Serge Venturini
COLÈRE DE L'HOMME TRANSVISIBLE
Serge Venturini
COMBAT
Serge Venturini
COMME ELLE EST GRANDE LA SOLITUDE DU ROSSIGNOL
Serge Venturini
CONTRE LA HAINE DE LA POÉSIE : RÉSISTANCE !
Lettre aux castors
Serge Venturini
CONTRE LES CORBEAUX DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Serge Venturini
CONVERSATION SANS ÂGE SUR LA PLACE DU MARCHÉ À PROPOS DE POÉSIE
Serge Venturini
CRIMES SONT ORGANISÉS (LES)
Serge Venturini
DAÉNÂ, LA TERRE S'OUVRIT DEVANT MOI
Serge Venturini
DE LA HAINE MÉDIATIQUE DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Lettre ouverte à monsieur Philippe Sollers
Serge Venturini
DE PROFUNDIS
Serge Venturini
ENTRE SONS ET VISIONS, LE GRAND SAUT
Rimbaud, Blok, Tsvetaeva, Brodsky...
Serge Venturini
ENTRE VISIBLE ET INVISIBLE, L'ÉNIGME DU SURVISIBLE
Serge Venturini
FAUT-IL RESSUSCITER SAYAT-NOVA EN EUROPE ?
Serge Venturini
FLEUR DE L'AMANDIER REFLEURIRA (LA)
Serge Venturini
GARRY KASPAROV JETÉ EN PRISON COMME UN CRIMINEL
Serge Venturini
HÉRISSONS-NOUS !
Serge Venturini
J’AI TRADUIT SAYAT-NOVA COMME UN FRÈRE
Serge Venturini
MANOUCHIAN LE POÈTE
Serge Venturini
MATIÈRE DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
NAHAPET KOUTCHAK, PAROLE D'ARCHER (1500 ? - 1592)
Serge Venturini
NON, PAS QU'UN SONGE TOURBILLONNANT
Serge Venturini
Ô PARNIMEDE, TOI AUSSI, TU AS FRANCHI LE SEUIL DU TRANSVISIBLE...
Serge Venturini
ŒIL AILÉ DU TRANSVISIBLE (L')
Serge Venturini
OISEAU TRANSFIGURÉ DE MUSIQUES ET DE PLUMES
Serge Venturini
OMBRES ENSOLEILLÉES DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
OSSIP MANDELSTAM, L'ULTRA LUCIDE
Serge Venturini
PELLICIA DI MANDELSTAM (LA)
Serge Venturini
PIER PAOLO PASOLINI
Vers une nouvelle préhistoire ?
Serge Venturini
POÉSIE : DIABLOTINS DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Serge Venturini
POÉSIE, VOYANCE, ENFER ET ENVOÛTEMENT
Serge Venturini
PONT FRANCHI DU TRANSVISIBLE (LE)
Serge Venturini
POUR PATRIZIA GATTACECA
Personne, donc !
Serge Venturini
QUE VIVE L'HOMME-FOUDRE !
Serge Venturini
RAINER MARIA RILKE
« Tout ange est terrible »
Serge Venturini
RÉFLÉCHIR LE PASSAGE ENTRE VISIBLE ET INVISIBLE
Serge Venturini
RÉSISTANCE DE LA POÉSIE
Serge Venturini
SANDALE D'EMPÉDOCLE, AUTRE SIGNE (LA)
Serge Venturini
SAYAT-NOVA CHEZ TCHARENTS
Serge Venturini
SONS ET VISIONS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
SUR LE PONT AUX FANTÔMES
Serge Venturini
SUR LE SEUIL DE LA PORTE, VISIONS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TIGRE DE L'ŒIL (LE)
Serge Venturini
TRANSHUMANTS DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
TRANSPARENCE DE L'INVISIBLE
ou Le visage de Mandorla
Serge Venturini
TRANSPORTS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TRANSVISIBLE : AU-DELÀ DU PONT LA TRANSPARENCE
Serge Venturini
UN IMMENSE POÈTE DE L'AMOUR : SAYAT-NOVA
Ressusciter Sayat-Nova (1722-1795)
Serge Venturini
UN PEU D'AIR QU'ON DÉROBE
Serge Venturini
VENDANGES DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
YEUX FERMÉS DE LA NUIT (LES)
Serge Venturini