J’AI TRADUIT SAYAT-NOVA COMME UN FRÈRE

Serge Venturini

Arménie
LITTÉRATURE POÉSIE
Date de publication : septembre 2005

"Nous nous cherchions l’un l’autre,
nous cherchions un refuge pour notre amour,
mais le chemin nous a menés au monde des morts."

Sayat-Nova

Je voulais simplement lire Sayat en français dans le texte et il était impossible de trouver une traduction intégrale de sa poésie arménienne. Je pensais qu’un livre comme celui-là trouverait donc pour une publication une maison d’édition française rapidement. - Oh ! que nenni !

En effet, jamais pareil travail n’avait été effectué en Europe depuis le XVIIIe siècle, même si de douteuses adaptations circulent. C’était sans compter sur l’absence de curiosité des éditeurs français. Après cinq années de travail avec mon épouse sur ce daftar, le manuscrit des 47 odes arméniennes, grande fut notre stupéfaction de voir nos courriers à différentes maisons d’éditions restés sans aucune réponse. C’était aussi sans compter sur l’exécration de la poésie de nos contemporains… Fallait-il que l’on crût à une impossibilité conjoncturelle ?

À l’heure du Tout-pour-le-Roman, le pauvre Sayat, comme nous aimons à le dire entre nous avec un sourire, lui qui fut maudit par les féroces autorités de son temps, autant que vénéré par les trois peuples de la Transcaucasie, doit encore se retourner, une fois de plus, dans sa tombe. Lui, si vivant, deux siècles après sa mort, dans tout le Caucase aujourd’hui, et si étranger des réseaux de l’édition française et arménienne de la diaspora, tous plus avides les uns que les autres de manne financière, plus aveuglés par de futurs profits qu’animés d’un vrai souci de la Beauté, d’un sens réel du partage et d’une grande exigence de la littérature.

Immense fut notre déception et profonde notre tristesse de constater une telle myopie des esprits. Nous avalâmes incompréhension et colère avec un doigt de fiel, et plus que déterminés, reprîmes notre long et tortueux chemin, car l’année de l’Arménie en France approchait à grands pas. Une occasion s’offrant peut-être à nous bien que nous soyons sans illusion quant à l’issue de notre proposition.

Ce monde des petits épiciers et des grands boutiquiers est devenu tellement abject dans sa débâcle qu’il faut sans trêve mobiliser toutes nos énergies afin de lutter contre le cœur de ce monde sans cœur. Les pires ennemis n’ont même plus de visage. Les terroristes fanatisés ont celui de la fausse innocence. Derrière le regard du renard bat un cœur de loup. Mais le lion qu’a-t-il à faire de ces esprits étroits aux vils stratèges ?

Connaissez-vous la neige chaude ? lançait désabusé, quelques mois avant d’être lâchement assassiné, le poète berbère Lounès Matoub. Comment la République a-t-elle pu nourrir en son sein des serpents qui chercheront tôt ou tard à la détruire de leur poison ? Et comment le fondamentalisme intégral a-t-il pu prendre les paupières cousues du sectarisme bombiste et meurtrier ?

Au moment où certains sont gouvernés par la peur, au lieu de se couvrir la face de cendre, au lieu de se draper dans la solennité du silence, et sans prendre l’autre pour un barbare, (même si la tolérance est la plupart du temps perçue par les ignorants comme une faiblesse) - n’est-il pas venu le temps opportun de réagir par la force des lois et l’universalisme des principes ? Le peuple ne doit-il pas combattre pour les murailles de ses lois ?

En ce monde de plus en plus virtuel, où toutes les cartes sont minutieusement truquées, la contrefaçon plus vraie que nature, il nous faut un courage inoxydable, une dignité sans faille, - une fraîcheur d’âme de tigre pour seulement survivre. Combien serons-nous demain, debout, à l’heure des combats ? Ou bien…

Sayat-nova est mort refusant d’abjurer sa foi, sous la force du yatagan, mais on ne triomphe guère par le glaive, comme chacun sait. Les morts habitent la mémoire des vivants, et quelques-uns chantent même dans les supplices. Seuls demeurent, quand les brasiers se sont éteints, les chants de ceux-là qui marchèrent au supplice et à la mort. Ces chants sont alors les chants de triomphe de la vie.

     
  • Serge Venturini, août 2005
  • septembre 2005

du même auteur

"DONC TU TE DÉGAGES DES HUMAINS SUFFRAGES…"
Serge Venturini
À CHAQUE DEGRÉ, L'INACCOMPLI
(extrait de Éclats d'une poétique de l'inaccompli)
LIVRE IV
Serge Venturini
ALLER AU-DELÀ DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
ASPHODÈLES DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
AUTRE NUIT, AUTRE LUMIÈRE, INFRANGIBLES
Serge Venturini
BRILLENT LES PERLES DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
CE QUE JE DOIS À MARINA TSVETAEVA
Serge Venturini
CE QUELQUE CHOSE D'UN ANGE
Serge Venturini
CHAUDRON NOIR !
Je suis flèche, je suis foudre, je flamboie
Serge Venturini
COEURS SANS HAINE, COEURS SANS PARTI, COEURS NUS, COEURS SERRÉS
Serge Venturini
COLÈRE DE L'HOMME TRANSVISIBLE
Serge Venturini
COMBAT
Serge Venturini
COMME ELLE EST GRANDE LA SOLITUDE DU ROSSIGNOL
Serge Venturini
CONTRE LA HAINE DE LA POÉSIE : RÉSISTANCE !
Lettre aux castors
Serge Venturini
CONTRE LES CORBEAUX DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Serge Venturini
CONVERSATION SANS ÂGE SUR LA PLACE DU MARCHÉ À PROPOS DE POÉSIE
Serge Venturini
CRIMES SONT ORGANISÉS (LES)
Serge Venturini
DAÉNÂ, LA TERRE S'OUVRIT DEVANT MOI
Serge Venturini
DE LA HAINE MÉDIATIQUE DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Lettre ouverte à monsieur Philippe Sollers
Serge Venturini
DE PROFUNDIS
Serge Venturini
DLE YAMAN
ou LE DEUIL INACCOMPLI
Serge Venturini
ENTRE SONS ET VISIONS, LE GRAND SAUT
Rimbaud, Blok, Tsvetaeva, Brodsky...
Serge Venturini
ENTRE VISIBLE ET INVISIBLE, L'ÉNIGME DU SURVISIBLE
Serge Venturini
FAUT-IL RESSUSCITER SAYAT-NOVA EN EUROPE ?
Serge Venturini
FLEUR DE L'AMANDIER REFLEURIRA (LA)
Serge Venturini
GARRY KASPAROV JETÉ EN PRISON COMME UN CRIMINEL
Serge Venturini
HÉRISSONS-NOUS !
Serge Venturini
MANOUCHIAN LE POÈTE
Serge Venturini
MATIÈRE DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
NAHAPET KOUTCHAK, PAROLE D'ARCHER (1500 ? - 1592)
Serge Venturini
NON, PAS QU'UN SONGE TOURBILLONNANT
Serge Venturini
Ô PARNIMEDE, TOI AUSSI, TU AS FRANCHI LE SEUIL DU TRANSVISIBLE...
Serge Venturini
ŒIL AILÉ DU TRANSVISIBLE (L')
Serge Venturini
OISEAU TRANSFIGURÉ DE MUSIQUES ET DE PLUMES
Serge Venturini
OMBRES ENSOLEILLÉES DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
OSSIP MANDELSTAM, L'ULTRA LUCIDE
Serge Venturini
PELLICIA DI MANDELSTAM (LA)
Serge Venturini
PIER PAOLO PASOLINI
Vers une nouvelle préhistoire ?
Serge Venturini
POÉSIE : DIABLOTINS DE LA POÉSIE CONTEMPORAINE
Serge Venturini
POÉSIE, VOYANCE, ENFER ET ENVOÛTEMENT
Serge Venturini
PONT FRANCHI DU TRANSVISIBLE (LE)
Serge Venturini
POUR PATRIZIA GATTACECA
Personne, donc !
Serge Venturini
QUE VIVE L'HOMME-FOUDRE !
Serge Venturini
RAINER MARIA RILKE
« Tout ange est terrible »
Serge Venturini
RÉFLÉCHIR LE PASSAGE ENTRE VISIBLE ET INVISIBLE
Serge Venturini
RÉSISTANCE DE LA POÉSIE
Serge Venturini
SANDALE D'EMPÉDOCLE, AUTRE SIGNE (LA)
Serge Venturini
SAYAT-NOVA CHEZ TCHARENTS
Serge Venturini
SONS ET VISIONS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
SUR LE PONT AUX FANTÔMES
Serge Venturini
SUR LE SEUIL DE LA PORTE, VISIONS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TIGRE DE L'ŒIL (LE)
Serge Venturini
TRANSHUMANTS DU TRANSVISIBLE (LES)
Serge Venturini
TRANSPARENCE DE L'INVISIBLE
ou Le visage de Mandorla
Serge Venturini
TRANSPORTS DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TRANSVISIBLE
Serge Venturini
TRANSVISIBLE : AU-DELÀ DU PONT LA TRANSPARENCE
Serge Venturini
UN IMMENSE POÈTE DE L'AMOUR : SAYAT-NOVA
Ressusciter Sayat-Nova (1722-1795)
Serge Venturini
UN PEU D'AIR QU'ON DÉROBE
Serge Venturini
VENDANGES DU TRANSVISIBLE
Serge Venturini
YEUX FERMÉS DE LA NUIT (LES)
Serge Venturini