RÉSISTANCE DE LA POÉSIE

Serge Venturini


LITTÉRATURE POÉSIE
Date de publication : février 2007

Vous n'avez pas à répondre de moi,
Pour l'heure, dormez tranquillement ;
La force fait la loi ― mais vos enfants
Vous maudiront à cause de moi.

Akhmatova écrivait ce quatrain, certes en pensant à Pouchkine et à ses persécutions à la cour du tsar Nicolas1er, mais c'est à un autre tyran montagnard et moustachu auquel elle pensait alors (avec une toute autre discipline de fer), sans pouvoir l'exprimer ouvertement, sous peine de préparer sa valise pour le pays kolymesque de l'ours blanc.

Des parallèles peuvent se dessiner entre ces deux destins, et en effet, des traces, des échos, des résonances y sont à lire. Dans son article Dans l'ombre de Dante, le poète pétersbourgeois Joseph Brodsky écrivait : « Aussi tout poète consacre-t-il une part importante de son effort à la polémique avec ces ombres dont il sent le souffle chaud ou glacé sur son cou… » Cette polémique se poursuivra jusqu'en 1987, dans son magnifique Discours du Nobel dont je recommande vivement la lecture. Il est banal d'affirmer ici, le rôle prégnant de l'autoportrait, à peine masqué en ce genre d'exercice.

La situation de la poésie en Europe aujourd'hui n'a plus rien de commun avec ce que Pouchkine, Akhmatova, ou même Brodsky vivaient au quotidien. La censure n'existe plus, et Mandelstam ne pourrait plus lancer sa célèbre boutade à l'humour si dérisoirement jaune : « De quoi te plains-tu, ricanait-il avec sa femme, il n'y a que chez nous qu'on respecte la poésie : on tue même pour elle. Ça n'existe nulle part ailleurs. » L'Europe n'a plus besoin de la poésie, elle ne pense plus qu'à payer ses dettes ! Hors d'Europe, la situation est différente, - là où règne encore la tyrannie.

Mais des Bastilles demeurent à prendre, qu'on se le dise ! Les réseaux fonctionnent plus que jamais, le népotisme et le favoritisme sont à l'œuvre là où les groupes de pression sont une véritable force de frappe, comme le disait Jean-Baptiste Para de Gallimard. Voilà un mot qui en dit long sur l'état de guerre où nous survivons. Qui n'est pas du côté de cette force de frappe : - malheur à lui ! Vae soli ! Vae victis !

Ces derniers oublient le refus, la guérilla, les maquis, la résistance par tous les moyens. Ceux-là ont la mémoire courte, il est vrai qu'ils vivent sur une autre planète. Pas seulement la mémoire d'ailleurs, la pensée aussi. Ils écrivent au-dessus des nuages. Ils vivent à une autre altitude avec des avionneurs et magnats. Chacun connaît le sort réservé aux merveilleux nuages et à leurs desseins mystérieux.

« La force fait la loi - mais… » Quelques Bastilles sont tombées et voilà que d'autres se sont reconstruites. Ceux qui les occupent ne sont pas nombreux, et il n'y a pas de place pour tout le monde, proclament-ils ! Le pouvoir est de plus en plus concentré en quelques mains. L'indifférence les accable. Plus leur pouvoir est étendu, plus ils sont aveugles et sourds, pas voyants pour deux sous, sourds à la misère du monde. Et, ils viennent vous parler de la servitude volontaire, ces petits maîtres-chanteurs à la morgue péremptoire.

Je leur donne à méditer ces dernières lignes tirées d'un livre à propos de Jean-Jacques Rousseau, d'un célèbre écrivain breton, Jean Guéhenno, paria si proche des hommes par sa compassion, qui vieillissant notait : « Il me reste la joie nourrissante d'avoir vérifié que les hommes peuvent n'être pas ce qu'ils sont, ce que la nécessité les fait, mais qu'ils peuvent être ce qu'ils font, ce qu'ils veulent être. »

C'est incontestablement au fond de la mine, au pied du boyau de tranchée que l'on voit les veines du poète. A-t-il pu et su exploiter le filon dans la galerie étroite de sa poésie ?

     
  • février 2007

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