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Articles et contributions

Entreprenariat immigré en Belgique : contextes, exemples et perspectives

1. Introduction

La contribution s'inscrit dans le cadre d'un partenariat entre l'Institut de Recherche, Formation et Action sur les Migrations et le Fonds de participation qui est à la base d'une réflexion sur l'entreprenariat immigré en Belgique, ainsi que les moyens nécessaires pour le soutenir et l'épanouir.
L'IRFAM est un organisme ressource créé par des intervenants de terrain et des chercheurs universitaires, au service des professionnels de l'action sociale, de l'éducation, du domaine économique, etc. L'institut vise, par une approche multidisciplinaire, à construire des liens entre la recherche en psychologie et les interventions dans le domaine de l'intégration et du développement, ainsi que la lutte contre les discriminations, visant ainsi la valorisation des diversités dans nos sociétés.
L'objectif de la présente contribution est de proposer aux acteurs économiques et financiers intéressés par la question une vision contextuelle et globale de l'entreprenariat immigré en Belgique en tant que comportement socio-économique adaptatif et également source de valorisation culturelle et de réalisation de soi pour les entrepreneurs, voire comme facteur de développement tant pour les groupes immigrés que pour les pays d'immigration - et, dans certains cas, pour les régions d'origine des migrants.
Les sources qui nous permettent de composer la dite vision sont multiples (cf. la bibliographie) :
- Une série de recherches effectuées dans les années 90 au Groupe de Recherches Economiques et Sociales sur la Population de l'Université de Liège (GRESP) à propos de l'insertion économique et socio-scolaire des personnes issues de l'immigration avec un focus spécifique sur le cas des indépendants issus de l'immigration ;
- Divers travaux sur l'intégration socio-économique des populations issues de l'immigration extra-européenne tant en Belgique que dans les pays limitrophes ;
- Une série d'interventions réalisées avec des organismes d'insertion socioprofessionnelle en matière de Valorisation Identitaire et Professionnelle (VIP) des chercheurs d'emploi d'origine étrangère (depuis 1997) ;
- Une série de recherches-actions en cours depuis le début des années 2000 autour des travailleurs immigrés africains subsahariens sous l'égide, entre autres, du Fonds Social Européen ;
- Une observation continue dans les milieux immigrés et expériences de formation auprès des acteurs notamment du champ de l'insertion socioprofessionnelle.
Une illustration et son analyse permettront d'entrée de jeu d'identifier les éléments les plus saillants de la question de l'entrepreneurship immigré dans les pays européens. L'exemple pointé est le cas de la communauté turque immigrée en Europe occidentale. Cette communauté apparaît en effet comme l'une des plus actives en matière de création d'entreprises en immigration. La comparaison entre pays européens à ce niveau permet également de faire ressortir les effets des systèmes et situations macro-économiques sur les comportements des migrants en matière d'emploi indépendant. Par ailleurs, le cas turc sera comparé à d'autres communautés massivement présentes en Belgique de façon à révéler les spécificités communautaires qui peuvent exister au sein d'un même marché de l'emploi. Enfin, le même cas observé en Belgique à des époques différentes allant des années 70 à aujourd'hui permet encore d'approcher la dynamique historique des phénomènes en constante interaction avec les opportunités évolutives du marché du travail.
Ces illustrations offriront la possibilité de forger des concepts clés et de les mettre en lien les uns avec les autres de manière systémique afin de révéler une vision unifiée de l'entreprenariat immigré dans nos régions et notamment les besoins que ce secteur recèle. Il reste alors à en extraire des pistes concrètes d'actions et de politiques afin de renforcer les tendances économiques les plus positives permises par le développement d'entreprises au sein des communautés issues de l'immigration.


2. Le cas turc en Europe et en Belgique

On sait que les indépendants de nationalité turque représentent en Belgique un groupe de quelques 850 professionnels, déjà en 1975, à peu près 10 ans après le début des migrations de travailleurs venant de Turquie. Ce chiffre monte à 1000 en 1985 et grimpe ensuite à 1750 unités dès 1995. Dès cette époque qui suit la simplification des procédures d'accès à la nationalité belge, nous sommes obligés d'ajouter au nombre des indépendants de nationalité turque une proportion conséquente de personnes d'origine turque ayant accédé à la nationalité belge. Si l'on estime à 75 % le taux d'accès à la nationalité belge au sein de la communauté immigrée turque, les personnes naturalisées disparaissent des statistiques des travailleurs étrangers et il devient impossible d'en calculer le nombre exacte à travers des statistiques officielles. Des extrapolations sont nécessaires sachant que les indépendants peuvent être proportionnellement plus nombreux que d'autres travailleurs à passer à la nationalité belge compte tenu de la simplification que cette situation leur procure notamment en matière d'accès à certaines cartes professionnelles ou métiers. En conséquence, on estime à 3600 le nombre d'indépendants d'origine turque travaillant en Belgique en 2005. Le nombre d'indépendants d'origine marocaine est rigoureusement identique pour une population globale deux fois plus importante que la population d'origine turque. Cette comparaison souligne le dynamisme relatif du groupe turc dans ce secteur.
On note que la croissance quasi exponentielle du nombre de travailleurs indépendants de cette origine débute à l'orée des années 90 pour se poursuivre toujours actuellement. En effet, durant les années 70 et 80, ainsi que durant la première moitié des années 90, les indépendants ne représentaient que 5 à 6 % de la population active turque de Belgique. Toutefois, ce taux est actuellement de plus de 15 %. On sait que 20 % de la population active belge est composée de travailleurs indépendants. Cependant, le décompte des seuls travailleurs indépendants turcs ou d'origine turque ne suffit pas à rendre compte de l'importance du commerce et des activités libérales dans la communauté turque immigrée. En effet, à ces indépendants déclarés, il convient d'ajouter des "aidants" et autres collaborateurs occasionnels souvent membres de la famille de l'indépendant, ainsi que quelques 10.000 gérants de société d'origine turque qui sont dans un certain nombre de cas leur propre patron dans le cadre de PME ou de "faux salariés" tirant leur revenu principal du fonctionnement du commerce dont ils s'occupent. Cette situation conduit à considérer un minimum de 14.000 travailleurs d'origine turque qui en Belgique vivent d'un emploi indépendant ou assimilé. Sur le total de la population active d'origine turque (50.000 travailleurs), on compte ainsi plus de 28 % d'indépendants, soit plus que dans la population globale du Royaume. On peut en déduire qu'à peu près une famille d'origine turque sur trois en Belgique vit du travail indépendant ! Ce constat est à mettre en parallèle avec le taux de chômage (25 %) impressionnant au sein de ce même public.
On constatera avec intérêt que le nombre d'indépendantes est multiplié par le facteur 10 entre 1975 et 1985 et passe de 25 à 260. Cette période correspond au lancement des premières petites entreprises familiales au sein de l'immigration turque très durement frappée par la fermeture des mines et de certaines entreprises sidérurgiques qui l'occupaient massivement. Dans certains cas, la main-d'œuvre ainsi libérée s'essayera dans le petit commerce de proximité non sans impliquer l'ensemble de la famille dans l'entreprise. Si certains proches pouvaient financer l'expérience, les épouses prêtaient leur nom pour permettre à l'époux de conserver un revenu du travail ou le bénéfice de l'assurance chômage, tous les membres de la famille travaillant à tour de rôle dans les établissements ainsi lancés. C'est ainsi que l'on peut expliquer la part des femmes parmi les indépendants turcs qui passe de 3 % en 1975 à 26 % seulement 10 ans plus tard. Le taux d'activité parmi les femmes adultes d'origine turque est de 40 %, mais beaucoup sont inoccupées.
Il est également possible de noter la corrélation entre le décollage des entreprises créées par des personnes d'origine turque et le maintien d'un flux migratoire régulier de la Turquie vers la Belgique, malgré la fermeture des frontières et la politique des visas. Les mariages entre les jeunes nés en Europe et ceux vivant en Turquie expliquent dans une très large mesure les 2000 entrées annuelles de Turcs en Belgique. Il est probable que ce groupe dont les éventuels diplômes ne seront pas reconnus et qui probablement ne maîtrise pas les langues nationales devienne une main-d'œuvre captive pour les entrepreneurs turcs de Belgique …
On sait que 43 % des établissements commerciaux tenus par des personnes d'origine turque se situent en Flandre et 20 % en Wallonie. En revanche, les 37 % des commerces localisés à Bruxelles sont surproportionnés comparé à la part de la population turque de Belgique habitant Bruxelles. Cette observation montre l'attractivité des grandes villes pour le commerce ethnique, une constatation maintes fois répétée de par le monde.
Trois commerces turcs sur quatre concernent la vente au détail (alimentation générale, vente ambulante, HORECA). On note donc que le commerce promu par les migrants ne fleurit pas de manière aléatoire. Il faut savoir que ces secteurs difficiles aux marges bénéficiaires faibles constituent au sein des villes des niches laissées aux migrants. Par ailleurs, la vente au détail ne nécessite pas de grandes qualifications. Il se peut également que certains migrants présentent sur ce marché des avantages relatifs qui les valorisent : commercialisation de certains produits exotiques, connaissance de réseaux commerciaux, etc. Toutefois, il faut noter une récente et grande diversification des qualifications au sein de la population des indépendants d'origine turque.
La comparaison de la situation dans divers pays européens apporte quelques informations nouvelles. La proportion plus ou moins importante de travailleurs indépendants au sein de la population active respective n'est pas fonction de la taille du groupe turc dans le pays considéré. L'Allemagne avec près de 3 millions de personnes originaires de Turquie, la France avec 370.000 personnes et les Pays-Bas 360.000 personnes sont les pays qui comptent le plus de ressortissants turcs en Europe. En revanche, ce n'est pas sur leur sol que les travailleurs indépendants d'origine turque sont proportionnellement les plus nombreux. La part des indépendants dans la population active turque d'Allemagne est ainsi de 7 % ; ce taux est de 18 % en France et de 13 % en Hollande. On constate que les indépendants turcs sont proportionnellement les plus nombreux au Royaume-Uni (38 %) et en Suède (28 %) qui comptent respectivement 250.000 et 65.000 personnes d'origine turque. Il est vrai que le cas de la Grande-Bretagne est exceptionnel avec une importante population turque originaire de Chypre et présente depuis très longtemps dans la région londonienne dont le secteur tertiaire absorbe une main-d'œuvre gigantesque. Toutefois, rien ne permet de lier la taille du groupe immigré à la proportion d'indépendants sur le marché de l'emploi : la présence d'une clientèle potentielle pour des produits exotiques et des services spécifiques n'est pas un argument suffisant pour permettre au commerce ethnique de s'épanouir.
On pourrait se demander si la santé globale du marché de l'emploi offrant des emplois salariés en suffisance ne serait pas un frein au développement des activités indépendantes au sein des migrants. Autrement dit, si le commerce des immigrés est fille du chômage … Or, il apparaît à la vue du tableau qu'il n'en est rien : les pays où le taux de chômage est le plus élevé parmi la population active turque ne sont pas les pays où la proportion d'indépendants est également la plus forte. Ainsi, en Allemagne, en France et en Belgique, le taux de chômage est au-delà de 25 % au sein de la population active originaire de l'Anatolie, mais la présence d'indépendants reste également modérée, surtout en ce qui concerne l'Allemagne. Toujours en Suède et en Angleterre, le taux de chômage parmi les Turcs est en dessous de 12 % et ce sont ces deux pays qui comptent les plus grosses proportions d'indépendants. Toutefois, le manque de corrélation entre chômeurs et indépendants n'est pas très significatif, notamment parce que les réglementations qui régissent les marchés de l'emploi des divers pays varient fortement.
Aussi force est de considérer que si la raréfaction des emplois salariés peut être une condition nécessaire au lancement des initiatives commerciales parmi les migrants, elle n'en constitue pas une condition suffisante, compte tenu du fait que ces commerces s'adressant pour une bonne part à une clientèle d'abord communautaire doivent pouvoir compter sur des acheteurs solvables … Probablement l'esprit général au sein d'un pays favorable ou non à l'entreprise libérale peut également influencer l'accès à des carrières indépendantes. Un pays peut être plus central qu'un autre dans l'espace d'une diaspora, comme tel est le cas de la Belgique ou de la région alsacienne par rapport à la population turque immigrée en Europe : cela suscite un commerce de transit. Par ailleurs, les futurs indépendants doivent pouvoir compter sur une aide par exemple publique dans le lancement de leurs initiatives … et la situation est très variable d'un pays à l'autre. Ces exemples montrent à souhait la complexité de l'exercice : il n'est pas possible d'expliquer de manière simple et monofactorielle l'émergence d'entreprises au sein des communautés d'immigrants, dont certains se montreront plus actifs que d'autres sur ce terrain.
Ainsi, on considère la population turque d'Europe comme une des plus actives en la matière. Moins de 50.000 en 1989, les entrepreneurs d'origine turque essentiellement basés en Allemagne créaient déjà près de 200.000 emplois. Actuellement ces entrepreneurs sont plus de 85.000 dont 60.000 pour la seule Allemagne. Ils emploient en comptant avec leur propre poste plus de 505.000 personnes. Ce sont donc quelque 2 millions d'Européens qui vivent des emplois créés par les seuls immigrés d'origine turque ! Des enquêtes estiment à un tiers la proportion de travailleurs occupés par les patrons turcs qui sont d'une origine autre que turque.


3. Concepts clés et systèmes explicatifs de l'entreprenariat immigré en Europe

Comprendre les clés qui actionnent l'émergence des activités commerciales au sein des publics migrants nécessite que soient considérées leurs situations au sein des marchés qui conditionnent leur intégration dans les pays d'installation. Ainsi, les publics immigrés et a fortiori les groupes récemment immigrés et originaires des pays en voie de développement, s'ils n'accèdent pas au territoire européen à la faveur d'un contrat de travail qualifié et "typique", d'un regroupement au sein d'une famille aisée et insérée ou encore d'une responsabilité de type, par exemple, diplomatique, ils sont quasi obligés de négocier durement leur place et celle des leurs au sein des marchés du logement, de l'emploi et de la formation. En général, moins les groupes sont porteurs d'un pouvoir économique ou politique, plus ils sont forcés d'accepter au sein desdits marchés des espaces abandonnés ou tombés en désuétude. Certains occupent du mieux qu'ils peuvent ces espaces en tentant d'optimaliser l'usage de leurs ressources afin de maximiser les gains matériels et symboliques, et ainsi d'effectuer des "sauts de classe".
C'est alors que l'on parle de niches ethniques occupées par certaines communautés particulières qui y déploient diverses compétences ou capacités spécifiques comme l'activation de réseaux, la commercialisation de produits et services typiques, etc. L'exemple type en est la restauration asiatique. D'autres niches apparemment sans rapport avec une communauté ou sa culture particulière peuvent être "ethnicisées" et occupées par des groupes donnés comme, par exemple, les taxis à Bruxelles, notamment investis par des personnes issues de la communauté maghrébine de la ville.
La position des immigrants sur le marché du logement conduit bien souvent à la constitution de quartiers populaires ethniquement marqués. La place des jeunes issus de l'immigration sur le marché scolaire accentue cette concentration en particulier au sein des grandes villes avec de larges communautés immigrées. Les faiblesses des jeunes sur ce marché ou la faible qualification de leurs aînés conduisent bien souvent à des concentrations également sur le marché de l'emploi lui-même traversé par des courants de protectionnisme, voire de discrimination ethnoculturelle de la part des autochtones. L'accès à l'emploi indépendant dans une activité commerciale est alors une alternative qui apparaît à nombre de groupes d'immigrants sans que cela ne soit nécessairement leur premier choix …
Alors l'établissement des communautés culturelles et des réseaux communautaires et familiaux apparaît comme un avantage relatif pour qui veut entreprendre dans un contexte économique difficile, voire hostile. La communauté facilite l'accès à l'information, aux fonds, aux locaux et à la main-d'œuvre nécessaires à la bonne marche des entreprises créées par les migrants. Par ailleurs, la communauté fournit également le premier cercle des clients. Cette situation conduit l'entrepreneur immigré vers une stratégie de "concentration" donnant lieu à des formations géosociologiques comme le "quartier turc" de la chaussée de Haecht à Bruxelles, ou le marché près de la station du métro Comte de Flandre largement occupé par des marchands marocains, par exemple.
A l'inverse, une communauté qui ne dispose pas d'une masse démographique critique comme la population turque ou marocaine de Bruxelles, pourra préférer l'étalement géographique à l'instar de la restauration chinoise ou grecque. Mais, on sait également que même l'étalement est permis par le fonctionnement en réseau qui facilite l'accès aux matières premières spécifiques, à la main-d'œuvre concurrentielle, à des personnes de confiance, etc. Le développement des affaires peut amener les deux stratégies - la concentration et l'étalement - à se télescoper. Ainsi, le regroupement des grossistes chinois a pu donner naissance à des Chinatown dans diverses grandes villes européennes, comme le succès de la restauration rapide turque a permis son étalement dans de très nombreux villes et villages de Belgique, même sans habitants turcs. On assiste donc à des évolutions dans le temps et dans l'espace qu'il est important de saisir.
Les deux stratégies géographiques ont du reste des points communs : elles nécessitent le recours à un fonctionnement communautaire et donc renforcent les liens de loyauté au sein de ces groupes et créent ainsi des formes de dépendances financières, symboliques, etc. Ces liens peuvent impliquer des nationaux immigrés dans d'autres pays européens, voire des personnes restées au pays d'origine. Ils peuvent même s'élargir graduellement vers d'autres immigrants ou vers des autochtones. Les liens vers les pays d'origine ne sont pas rares non plus : import/export de produits et de main-d'œuvre, transferts de flux financiers, de compétences, etc. Les institutions du pays d'origine peuvent dans ce cadre jouer un rôle d'intermédiaire (banques, structures diplomatiques, etc.).
Ces faits et mouvements sont à la base d'une conscience identitaire et en sont influencés dans la même mesure dans un rapport systémique et circulaire qui se renforce. Cette conscience comprend par exemple une vision selon laquelle l'installation en Europe est définitive et qu'il est bon d'y affecter des investissements (une conscience d'intégration que la communauté subsaharienne ne développe encore que très modérément, par exemple), une confiance réciproque, une communauté d'intérêts matériels et moraux, etc., ainsi qu'une communauté de besoins.
Les divers secteurs d'activités qui rencontrent ces besoins spécifiques des migrants sont les noyaux économiques et sociaux à partir desquels, en général, les activités et les réseaux commerciaux des migrants se développent. Ces secteurs sont la distribution alimentaire, les entreprises de tourisme et de transports (voyageurs et marchandises), le secteur des télécommunications, le secteur financier (crédits, usure, assurances, etc.), les activités développées en raison des difficultés d'adaptation socioculturelle en immigration (traduction, médiation, orientation administrative, services religieux et spirituels, locaux de rencontres, cafés, cercles, services psycho-médicaux, etc.), les activités culturelles et artistiques, autres besoins matériels et artisanaux (coiffure, vêtements, etc.), …
Derniers éléments du système : le pays et la société d'accueil. Il s'agit d'imaginer l'articulation positive du commerce promu par les immigrants aux structures et populations du pays d'accueil. Du côté de la clientèle, les choses se développent apparemment de manière spontanée et harmonieuse tant l'innovation et le dynamisme apportés par les activités économiques lancées par les populations issues de l'immigration rencontrent les besoins et les attentes du public. En revanche, les Etats récepteurs de migrations ont tout intérêt à développer leurs interrelations avec les communautés immigrées désireuses d'amplifier leurs réalisations dans le domaine commercial. Il est de plus en plus visible que le dynamisme économique est actuellement porté par les PME. Les immigrants et leurs familles qui investissent en Belgique sont en quelque sorte autant de petits investisseurs étrangers qui développent l'économie et l'emploi dans notre pays. Diverses facilités devraient ainsi être imaginées pour renforcer la tendance des immigrants à s'investir dans le champ de l'emploi indépendant, ainsi que pour répondre à certaines de leurs difficultés en la matière.

4. Problèmes pratiques et pistes d'actions en guise de conclusions provisoires

Diverses difficultés se dressent sur le chemin des candidats issus de l'immigration créateurs d'entreprises. Si certaines de ces difficultés sont communes à l'ensemble des entrepreneurs quelque soit leur origine, d'autres concernent spécifiquement les indépendants de certaines nationalités, avec un certain statut de séjour en Belgique, etc. Par ailleurs, être issu d'une communauté immigrée amplifie divers obstacles qui se dressent face à tout initiateur de projet économique. Aussi, les indépendants d'origine étrangère doivent être accompagnés de manière spécifique afin de favoriser le développement d'activités créatrices de richesse et d'emploi en Belgique. Dans cette partie nous survolerons ces difficultés à titre exemplatif. Elles ouvrent vers des pistes d'actions concrètes.
L'insolvabilité est souvent un des problèmes majeurs des entrepreneurs issus de l'immigration. La situation est surtout vraie pour les communautés d'immigration récente comme le groupe africain subsaharien qui n'ont pas de lien avec le système d'emploi en Belgique. Ces personnes ont de grandes difficultés à accéder au marché de l'emploi et les membres de leur famille ne bénéficient pas de revenus stables comme un salaire ou une pension, par exemple, comme tel peut être le cas au sein d'une famille marocaine installée en Belgique depuis plus de 40 ans ; les banques sont réticentes à leur faire du crédit. Cette situation est très bloquante si des mécanismes alternatifs ne sont pas développés. On mesure donc l'importance d'un outil comme le Fonds de participation. En particulier, des systèmes comme le microcrédit (un concept d'ailleurs importé de l'Afrique) sont ici assurément des voies à suivre.
Le manque d'informations pertinentes est également au nombre des difficultés à envisager. Malgré le niveau de formation des migrants qui s'améliore graduellement, on constate que les candidats à la création d'entreprise peuvent manquer de connaissances pratiques dans divers domaines comme les techniques de marketing, de gestion, de comptabilité, de fiscalité, de gestion du personnel, en matière de réglementations spécifiques à leur métier, dans leurs liens aux administrations, à propos de l'accès à des fonds financiers, de communication commerciale, etc. Le groupe des entrepreneurs issus de l'immigration peut utilement bénéficier de formations pratiques, pointues et de courte durée dans ces matières, si possible dans une variété de langues. Le système de coaching peut ensuite être intéressant à activer pour permettre un accompagnement de l'entrepreneur dans les premières années de son aventure économique. Ces services existent dans certaines localités, il s'agit de les adapter davantage au cas des créateurs d'entreprise immigrés et de les étendre plus sur le territoire. La coopération en cette matière avec des entrepreneurs confirmés qui pourraient servir de tuteurs à des plus jeunes est également une piste à envisager.
Les difficultés mentionnées dans les deux premiers paragraphes amènent comme réaction de la part des indépendants issus de l'immigration une tendance à la concentration qu'il s'agisse du choix de leur implantation ou du choix du secteur précis d'activités commerciales. Si cette situation présente des avantages pour les indépendants en termes de solidarisation et d'économies d'échelle, elle attise en revanche la concurrence entre unités commerciales, alors qu'une diffusion géographique et sectorielle plus étendue peut permettre une adaptation plus durable au marché. Aussi, des incitants psychologiques et matériels devraient être proposés pour une plus grande diffusion de l'entreprise immigrée afin de limiter l'important taux de faillite dans ce secteur.
Les indépendants issus de l'immigration souffrent encore d'inégalités de traitement dont certaines sont des discriminations administratives. Les domaines touchés sont notamment la reconnaissance des diplômes et des expériences acquis au pays d'origine, l'accès à certaines professions et la gestion des cartes professionnelles, etc. Une simplification juridique dans ces matières est actuellement envisagée, on doit l'encourager.
Il s'agit également de diffuser une culture de la diversité au sein des structures qui de près ou de loin aident les créateurs d'entreprise. Ainsi, il est possible que l'on n'accompagne pas un chercheur d'emploi issu de l'immigration tout à fait comme un autre chômeur. De même, un créateur d'emploi issu de l'immigration peut avoir des besoins spécifiques comme on vient de le développer ici même. Aussi, les acteurs socio-économiques travaillant dans le domaine de l'aide à l'entreprise devraient adapter plus leurs services aux spécificités de leur clientèle, des spécificités pas seulement ethnoculturelles d'ailleurs : des différences existent entre la manière d'entreprendre des personnes d'âge, de sexe, de conditions différentes. Il serait également opportun de développer des mécanismes d'évaluation de l'action d'accompagnement des créateurs d'entreprises de façon à déterminer si leurs diversités sont respectées et valorisées, si les services sont rendus de manière équitable à chacun, si chacun a ses chances, … Ainsi, ces considérations amènent à pointer les caractéristiques individuelles des entrepreneurs comme un des moteurs des initiatives économiques et de leur réussite. Les connaissances et compétences des entrepreneurs issus de l'immigration ou de leur communauté sont-elles bien connues, reconnues, pleinement valorisées dans l'intérêt de l'initiative commerciale ? Les aides qu'ils nécessiteraient en ces matières en termes de formation, par exemple, leur sont-elles proposées ?
Il s'agit également de susciter davantage de vocations sur notre terrain, notamment auprès des jeunes et dans les écoles secondaires et supérieures. Un travail d'information et de sensibilisation peut être fait afin de diffuser l'esprit d'entreprise auprès des jeunes dont des jeunes issus de l'immigration. Ces jeunes peuvent apporter au secteur un dynamisme nouveau notamment en ce qui concerne les métiers de la (inter)culture, des arts et des spectacles, les métiers de la communication et des langues, le commerce international, les métiers du transport et du tourisme, les métiers des artisans dans divers secteurs comme la mode, la gastronomie, etc. bref tout corps de métier qui permet de construire des ponts entre cultures, espaces, populations, … Les jeunes issus de l'immigration peuvent y injecter des compétences et connaissances culturelles, comme ils peuvent également mettre à profit leurs "compétences interculturelles" parce que bien souvent ils sont de familles faisant partie de plusieurs mondes culturels à la fois. Leur prospérité, ils peuvent la construire grâce aux liens qu'ils peuvent tisser entre leur pays d'installation et le pays d'origine de leurs parents et mieux exploiter ces réseaux pour un développement partagé. On pourrait, pourquoi pas les voir à la tête de PME "multinationales" maîtrisant les marchés et les distances, ou la mobilité des biens et des services entre plusieurs espaces. Et pourquoi pas les voir réussir dans ces domaines en association avec d'autres jeunes "autochtones", n'est-ce pas là une figure possible de l'intégration ?

Altay Manço


Bibliographie

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J. GATUGU, S. AMORANITIS et A. MANÇO (éds), La vie associative des migrants : quelles (re)connaissances ? Réponses européennes et canadiennes, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. "Compétences interculturelles", 2004, 280 p.
S. FELD et A. MANÇO, L'intégration des jeunes d'origine étrangère dans une société en mutation. L'insertion scolaire, socioculturelle et professionnelle en Belgique francophone, Paris, Montréal, L'Harmattan, coll. "Logiques sociales", 2000, 218 p.
S. FELD, P. BIREN et A. MANÇO, "Indépendants d'origine étrangère. Présentation théorique et enquêtes", sous la direction de S. FELD, Analyse de l'évolution récente des perspectives d'insertion de la main-d'oeuvre étrangère dans un marché en mutation, S.P.P.S - Groupe de Recherches Economiques et Sociales sur la Population, Université de Liège. Document de travail n° 19, 1993, 48 p.
A. MANÇO (éd.), Turcs en Europe. L'heure de l'élargissement, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. "Compétences interculturelles", à paraître.
A. MANÇO (éd.), Turquie : vers de nouveaux horizons migratoires ?, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. "Compétences interculturelles", 2004, 308 p.
A. MANÇO et O. AKHAN, "La formation d'une bourgeoisie commerçante turque en Belgique", Revue Européenne des Migrations Internationales, Université de Poitiers, U.R.A./C.N.R.S. 1145, volume 10, n° 2, p. 1994, 149-162.
A. MANÇO et U. MANÇO (sous la direction de), Turcs de Belgique. Identités et trajectoires d'une minorité, Bruxelles, Info-Türk et C.E.S.R.I.M., 1992, 288 p.
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A. MANÇO, Compétences interculturelles des jeunes issus de l'immigration. Perspectives théoriques et pratiques, Paris, Turin, Budapest, L'Harmattan, coll. "Compétences interculturelles", 2002, 182 p.
A. MANÇO, Intégration et identités. Stratégies et positions des jeunes issus de l'immigration, Bruxelles, Paris, De Boeck-Université, coll. "L'Homme/L'Etranger", 1999, 245 p.
A. MANÇO, Sociographie de la population turque et d'origine turque : 40 ans de présence en Belgique (1960-2000). Dynamiques, problèmes, perspectives, Bruxelles, Centre des Relations Européennes, Ed. Européennes, 2000, 230 p. Traduit en turc et en néerlandais.
A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, Paris, Montréal, L'Harmattan, coll. "Logiques sociales", 1998, 158 p.


Auteur concerné :

Altay Manço


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