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Articles et contributions

Compétences interculturelles des populations immigrées : rôles des intervenants

Introduction

L'objectif de cette contribution est de présenter une réflexion prospective à propos du développement des contacts interculturels et des rôles que sont amenés à jouer les jeunes issus de l'immigration dans la dynamisation des sociétés européennes, telles que la Belgique ou la Région wallonne. Il s'agit ici, après quelques considérations et mises au point d'ordre général, de pointer des axes prioritaires d'actions et de projets de pratiques sociales qui apparaissent comme pertinents dès lors que l'on vise à soutenir une dynamique positive de métissage culturel.
Notre réflexion s'applique donc aux conduites identitaires des jeunes issus de l'immigration, présents sur des terrains socialement problématiques et culturellement hétérogènes. Ces stratégies identitaires (Manço, 1999) sont sensées permettre aux jeunes de "mieux s'intégrer" dans les sociétés d'accueil ; l'identification de telles compétences et leur évaluation dans des contextes précis fait l'objet d'approches psychosociales diverses. Il s'agit de modéliser de telles compétences afin d'en déterminer les principaux facteurs et afin de pouvoir sensibiliser les intervenants sociaux et les enseignants travaillant avec le public immigré.
C'est par le développement de stratégies identitaires actives que l'acteur issu de migrations peut, en effet, identifier, contrôler, surmonter ses ruptures et conflits socioculturels afin de se positionner utilement dans la société d'accueil. Il peut ainsi avancer dans sa construction identitaire. Le sentiment d'identité, considéré ici en tant qu'état provisoire, résultat évolutif de stratégies identitaires, résulte de la mise en relation des valeurs et des projets.
Quelles pistes de valorisation sociopédagogique offre cette lecture en termes stratégiques des conduites identitaires des jeunes issus de l'immigration ? Le développement théorique débouche, ainsi, à des illustrations concrètes.


Divers types de conduites identitaires…

Les conduites d'évitement des conflits, les modalités passives de gestion des contradictions et les stratégies identitaires actives sont les trois modes principaux de la gestion des questions d'identité (Camilleri et al., 1990).

1. Les stratégies offensives peuvent être comparées à une dynamique et à des outils symboliques élaborés permettant aux gens, plongés dans un contexte spécifique, parfois peu favorable, de construire une démarche positive d'ajustement psychosocial. Ces stratégies identitaires offensives sont dites "complexes". Elles tentent de dépasser définitivement les conflits symboliques en tenant compte à la fois des deux termes opposés. Elles essayent ainsi d'aboutir à des élaborations synthétiques : ces activités nécessitent un investissement psychologique certain, voire un accompagnement extérieur adéquat.

2. Les conduites d'évitement ou d'occultation des confrontations ont en commun la simple mise à distance ou la scotomisation de l'interrogation qui pèse sur le sens et la valeur de caractéristiques identitaires. Ces comportements de déréalisation visent ainsi à changer les termes de la comparaison sociale défavorable pour l'individu, simplement en refusant la confrontation, en en refoulant les termes ou ignorant les protagonistes. Les conduites d'évitement des conflits et du sentiment d'incohérence permettent de défendre, de manière provisoire et partielle, l'intégrité personnelle face aux transformations, angoisses et aliénations.

3. Les modalités de gestion défensive de l'identité correspondent à des "postures identitaires" intermédiaires entre les deux précédentes : elles admettent l'existence d'un conflit mais refusent de le traiter. Les porteurs de telles conduites de gestion identitaire tentent d'épouser au plus près les arguments d'une des expressions en présence, en refusant les apports potentiels de l'autre. Il s'agit d'un mode conformant de gérer les problèmes de dissonance. Les modalités de gestion identitaire défensives sont en principe "simples" et, dans la même mesure, courantes. Elles sont également superficielles. En fonction des contextes, ces modalités peuvent néanmoins présenter un rapport coût/bénéfice favorable (Camilleri et Vinsonneau, 1996, p. 56).
Tap (1995) définit les stratégies identitaires actives comme des opérations mentales et des conduites contribuant à la construction d'une identité socialement acceptable et respectueuse des valeurs particulières de l'individu, sachant que tant les critères de "l'acceptation sociale" que les valeurs personnelles sont susceptibles d'évoluer.
Lors de son développement, toute jeune personne a en effet des possibilités plus ou moins grandes de se forger une identité cohérente, de se construire une self image valorisante et, enfin, de formuler des projets de vie (condition nécessaire à l'acquisition de l'autonomie et au passage au statut d'adulte). Les stratégies identitaires sont le vecteur principal de ce développement, elles sont le produit des finalités et des ressources de l'individu, fixées dans un contexte donné. Elles correspondent au "résultat de l'élaboration individuelle et collective des acteurs et expriment, dans leur mouvance, les ajustements opérés au jour le jour, en fonction de la variation des situations et des enjeux qu'elles suscitent" (Taboada-Leonetti, 1991).
Pour Kastersztein (1990, p. 188-201), les stratégies identitaires concourent à la manipulation des oppositions psychosociales (interpersonnelles, intergroupales) de telle façon que celles-ci engendrent le moins possible de conflits intra-subjectifs ou de sentiments de rupture avec soi. Le sentiment d'unité, l'évanouissement des tensions nées des conflits entre codes, valeurs ou représentations antagonistes, la gestion active des disparités socioculturelles sont parmi les facteurs les plus importants contribuant au bien-être psychique. Les stratégies identitaires ont ainsi pour fonction principale la (re)structuration et l'articulation des divers aspects de l'identité d'une part, assignés par l'extérieur et d'autre part, souhaités par l'individu. Selon la conception constructiviste, elles interviennent dans la gestion des contradictions inhérentes à la personne, à la fois "acteur agissant" et "sujet agi" (Camilleri et al., 1990) :
- Les stratégies identitaires contribuent, au niveau collectif, à la régulation sociale, en effectuant des ré-appropriations sélectives et des modifications partielles parmi les identifications et les symboles disponibles. Elles rendent possible l'interaction sujet-autrui ou sujet-groupe.
- Les stratégies identitaires favorisent, au niveau individuel, l'autorégulation cognitivo-affective, en rétablissant une unité de sens et une orientation temporelle forte dans l'appréciation des vécus (Antonovsky, 1987). Elles rendent possible l'interaction sujet-sujet ou sujet-normes.
Il existe une relation dialectique entre les régulations cognitives et les régulations sociales, comme il existe également un renforcement circulaire entre l'identité revendiquée et les stratégies qui concourent à sa construction. Les identités sont en effet susceptibles, à leur tour, d'être instrumentalisées par les orientations stratégiques de l'individu en tant qu'outils d'intégration psychosociale et en tant que mécanismes de protection contre le stress et les tentatives de dévalorisation pouvant venir de l'extérieur ("immunité identitaire"). C'est ainsi que la gestion identitaire, au moyen de stratégies, garantit une transaction positive entre l'individu et son environnement et rend possible la "négociation" de l'acteur avec lui-même (Camilleri et Vinsonneau, 1996, p. 24).
Les stratégies identitaires remplissent une double fonction ontologique (idéal de soi, conservation de soi,…) et pragmatique (négociation de l'influence sociale, acceptation d'autrui,…) répondant respectivement à deux préoccupations fondamentales pour l'humain (Camilleri et al., 1990) :
- la préoccupation générale de sens et de valeur personnelle ("être" ou "en être") ;
- la préoccupation concrète de l'accord avec les autres ("paraître").
… en contexte multiculturel et inégalitaire
Selon Camilleri et al. (1990), toute personne culturellement transplantée est l'artisan obligé d'une assimilation pragmatique, minimale et instrumentale : sa survie en dépend. Mais comme le montre Abou (1981), les primo-migrants et leurs descendants ne peuvent adopter le style de vie et les valeurs principales de la société d'accueil qu'à partir de leur position ontologique, autrement dit à partir de ce qu'ils sont, de ce qu'ils ont, de "leur propre personne", de leur "propre identité", de leurs propres ressources : le contraire n'est tout simplement pas pensable. Ainsi, la construction de l'identité en situation fortement multiculturelle est - sans doute plus que dans des contextes moins hétérogènes - un jeu d'équilibres entre la tendance ontologique et la tendance pragmatique du moi : au niveau d'une population, l'éventail des nuances entre ces deux pôles est pratiquement infini (Camilleri et Vinsonneau, 1996, p. 51).
Ces dernières années, de multiples efforts de systématisation se sont focalisés sur les modalités de la gestion efficace des problèmes identitaires parmi les jeunes issus de migrants. Ainsi ont été présentés différents inventaires descriptifs et théoriques de stratégies, de postures et d'attitudes d'évitement. Ces travaux se fondent sur un vaste corpus de recherches empiriques. Les recherches en question permettent d'illustrer la définition des stratégies identitaires actives des jeunes issus de migrations en situation multiculturelle asymétrique (Manço, 1999).

1. Les stratégies d'assimilation individuante représentent un ensemble complexe de manœuvres identitaires actives tachant de manière prioritaire de répondre aux exigences de l'assimilation "pragmatique" dans le pays d'installation, sans négliger la conservation "ontologique" de la culture familiale (assimilation qualifiante). L'assimilation individuante est une forme de gestion des similitudes culturelles à visée participative. La participation sociale est ici revendiquée au nom des ressemblances entre groupes différents. Ces stratégies sont marquées par une intentionnalité et s'inscrivent dans le cadre de projets à long terme. Dans cette catégorie, le conflit culturel société d'installation/groupe migrant est dépassé par diverses tentatives :
- Le promoteur d'une stratégie d'assimilation-individuation peut, par exemple, tenter de mettre en avant une similitude partielle ou un dénominateur commun entre la société d'accueil et le groupe migrant. Cette appartenance fédératrice peut être un sous-ensemble identitaire commun aux groupes en présence (classe d'âge, groupe d'activité, etc.) ou représenter une "supra-identité universelle" transcendant les appartenances particulières ("Nous sommes tous des Européens !").
- Il arrive également que les acteurs juxtaposent et alternent de manière syncrétique des traits identitaires différents, parfois opposés, afin de diminuer provisoirement la portée des situations conflictuelles.
- L'acteur social peut aussi tenter de déplacer le conflit tout en refusant l'étiquetage qui l'assigne à une identité et à une situation sociales dévalorisées ("individuation-décatégorisation") : les tentatives individuelles de mobilité sociale grâce à la réussite scolaire, au mariage "mixte" ou grâce à la participation à des mouvements sociaux (contre le racisme, pour les droits égaux, etc.) sont des exemples illustrant cette position. Le retournement sémantique "arabe" ~ "beur" est aussi exemplaire de cette option : il permet au groupe des jeunes issus de l'immigration maghrébine de revendiquer une certaine singularité ("différence valorisante") tant par rapport à la société d'accueil que par rapport aux parents primo-migrants, tout en ne refusant pas la constitution de liens éventuels. Un autre exemple plus ancien est le mouvement "Black is beautyfull". Mais l'efficacité de ce type de stratégies de mobilité sociale est limitée dès lors qu'elle devient l'objet d'une nouvelle labelisation médiatique.
- Enfin, certains individus peuvent "sublimer" le conflit identitaire à travers une activité intense et offensive liée le plus souvent à l'expression et à la création (artistique, sportive, scientifique, médiatique, économique, etc.). Cette activité à caractère individuel peut être insérée dans un réseau de personnes partageant les mêmes préoccupations ; elle contribue à approfondir les liens entre la culture d'origine et la culture de la société d'accueil. Pareille stratégie peut en outre permettre une insertion socioprofessionnelle satisfaisante et rendre possible l'accomplissement d'un rôle de médiation interculturelle.

2. Les stratégies de différenciation individuante. Il s'agit d'un ensemble de conduites "paradoxales" tachant principalement de rencontrer les exigences de la conservation ontologique et, ce faisant, de répondre également à celles de l'assimilation pragmatique et de l'insertion dans le pays d'accueil. La différenciation individuante est une forme de gestion des différences culturelles à visée émancipatrice : l'émancipation est ici recherchée au départ des spécificités des groupes en présence. L'idée de différenciation n'est pas nécessairement comprise ici comme "conservation frileuse de la culture d'origine" ; la différenciation par rapport à la société d'accueil peut aussi signifier ouverture féconde vers un troisième terme, synthèse des deux premiers. Ces stratégies visent en effet l'approfondissement de l'articulation entre les expressions culturelles en contact. Ces attitudes sont aussi inscrites dans un cadre temporel, les actions et les projets énoncés devant aboutir au déploiement d'une ethnicité spécifique et valorisée dans le pays d'accueil. Abou (1981) parle, à propos de ce modèle d'acculturation, de "prolifération culturelle" dans la mesure où la combinaison de la culture d'origine et des normes du pays d'accueil donne lieu à une expression culturelle "originale", sans que les expressions "originelles" ne soient disparues. Des travaux classiques comme ceux de Moscovici (1979) ont de fait montré que les groupes minoritaires peuvent être influents dans un contexte socio-économique global, s'ils s'impliquent activement au service d'objectifs cohérents, crédibles et persistants, sans pour autant être rigides. Le groupe minoritaire doit en outre être confiant en ses possibilités et conscient des difficultés de sa tâche d'innovation. La stratégie de différenciation individuante est donc fondamentalement sensible à une justification raisonnée des manipulations et des altérations touchant l'identité et la culture. Le conflit né de la rencontre des codes culturels différents peut ici être dépassé par divers procédés créatifs, sensés synchroniser les divergences (Manço, 1999) :
- Ainsi, le processus de "fission" identitaire permet le développement de compromis rendant relatif le respect de chacun des codes en présence (par exemple, l'acceptation d'un époux venant du pays d'origine, mais "étant capable de s'accommoder d'un mode de vie occidental") : les dissociations et approximations dans certains domaines de la vie quotidienne pouvant alors être compensées par l'intégrité assurée dans d'autres. Dans ce même registre, l'acceptation des principes d'un ensemble de normes (du pays d'accueil ou de la culture d'origine) pourra également être dissociée de leur mise en application, pour des raisons "raisonnables" diverses, dépendant de circonstances concrètes. La dissociation entre l'allégeance idéologique et la mise en œuvre réelle d'un principe moral permet ainsi de ne mettre en cause aucune des normativités en présence.
- La "fusion" identitaire permet, en revanche, d'inclure des éléments "modernes" à l'intérieur d'un ensemble de normes de conduites "traditionnelles" (ou de faire l'opération inverse) : "la modernité au service de la tradition" ou de "la tradition puisée au sein de la modernité"… Les codes en présence seront alors l'objet d'une ré-appropriation ou d'une ré-interprétation paradoxale rendant possible leur articulation organique : l'information dont l'intégration est souhaitée peut ainsi être objectivée. Elle sera "modélisée", "simplifiée", "arrondie" et rendue concordante avec la teneur des représentations plus anciennes. Une autre tactique est de subjectiver une nouvelle information dont on souhaite assimiler le contenu : l'information nouvelle fera ainsi l'objet d'un ancrage au contenu représentationnel plus ancien. Alors, elle sera interprétée à la lumière des savoirs confirmés, afin de tendre vers un degré de cohérence acceptable avec les contenus précédents. Cette critique identitaire permet d'examiner les deux termes de l'identité (culture d'origine et culture d'adoption) et d'accéder à une expression véritablement synthétique mariant de part et d'autre les aspects jugés complémentaires et souhaitables : certains auteurs ont ainsi parlé d'une appartenance "bi-catégorielle", d'une "culture à la carte" ou encore d'une "culture personnalisée", notamment dans le domaine religieux. Il s'agit, en tout état de cause, de l'interprétation de la matrice culturelle d'origine dans les termes de la culture de la région d'installation, et vice et versa (Abou, 1981, p. 93).

Les stratégies de différenciation individuantes semblent donc correspondre à un degré d'autonomisation important où l'acceptation des diverses facettes de l'identité en situation multiculturelle facilite la valorisation de l'ensemble. Cette valorisation passe d'ailleurs souvent par la mobilisation des ressources du groupe d'origine en vue d'une intégration/participation dans la société d'accueil (usages socio-économiques de l'ethnicité). Dans leur tentative de conquérir "le pouvoir de se définir conformément à leurs propres intérêts", les auteurs de ce type de stratégies font référence à une identité collective - fruit une synthèse particulière entre mythe et anticipation - qui progressivement prend forme, à travers l'engagement, l'action et l'interaction avec autrui. Le porteur de stratégies de différenciation individuante bénéficie, tel un "nanti assis sur deux chaises à la fois", d'un double modèle culturel, nourri tant par la culture du groupe migrant que par celles de la société d'accueil. Ce modèle est "paradoxal" (Benett, 1994 ; Manço, 1999) : il permet de "tendre vers une unité à partir de la diversité" ou en d'autres termes, de "devenir autre en restant soi-même" (Abou, 1981, p. 94).

Quels liens entre les stratégies identitaires et l'action socioculturelle de qualité ?

Les stratégies présentées dans peuvent être individuelles ou partagées au sein de groupes ; elles sont ethnoculturelles, d'âge, de sexe, politiques, sociales, voire professionnelles et ressortissant de disciplines diverses (Demorgon et Lüdemann, 1998). Comme on le voit, le débat est loin de se limiter à la seule dimension ethnique des communautés issues de l'immigration : la visée opératoire adoptée ici impose l'interrogation sur les identités croisées des groupes en contact. Cette confrontation peut être directe entre le jeune et le professionnel ou l'institution, comme elle peut être, le plus couramment, indirecte et vécue par la médiation de la famille, de la bande d'amis, de la communauté locale, etc.
L'interculturalité en situation d'action socioculturelle est ainsi une tentative de réponse interdisciplinaire aux préoccupations des acteurs sociaux soucieux de gérer au mieux la diversité culturelle en considérant l'humain, selon l'enseignement kantien, comme une fin et non un moyen et en vue de contribuer à la construction d'une articulation sociale positive entre porteurs de cultures différentes, avec, idéalement, des avantages pour tout un chacun (Flye Sainte Marie et Tisserant, 1997, p. 52).
Ainsi, on identifie un certain nombre critères génériques qui saturent les actions de qualité avec les publics culturellement hétérogènes.

1. Les premiers concernent les actions avec les publics et leur permettent de :
- développer des capacités linguistiques et des connaissances générales en rapport avec leur contexte migratoire (en corollaire : développement d'une connaissance critique de soi, de ces groupes d'appartenance, notamment, dans leurs dimensions sociohistoriques) ;
- se responsabiliser et se dynamiser (auto-prise en charge, empowerment) ;
- se valoriser et de développer des compétences et ressources interculturelles, de se centrer sur une vision positive de soi (des potentialités plutôt que des déficiences, sans minimiser les problèmes éventuels) ;
- construire un développement local, de générer des pratiques en continuité avec leurs modes de vie et valeurs, d'éviter les ruptures, les résistances ;
- occuper une place dans l'élaboration, la réalisation et l'évaluation des projets ;
- générer des "lieux" (espace-temps) de contacts, de frottement, de médiation et de négociation interculturelles, d'information et de dialogue démocratique permanente, de lever les obstacles à une communication sereine, de tendre vers des équilibres sociopsychologiques, de contribuer ainsi à gérer efficacement la diversité socioculturelle ;
- gérer, enfin, les contradictions entre le respect et la valorisation des différences et la tâche d'assimilation ou de "normalisation" culturelle implicitement dévolue à toutes les institutions socio-éducatives et d'aide sociale ;
La qualité sui generis de l'action positive centrée sur le vécu des groupes "différents" est sans doute sa capacité à créer et à maintenir les conditions de la participation de tous à la "négociation" constitutive du lien social, sans en imposer l'issue. La dynamique interculturelle et l'intégration psychosociale des personnes en situation de multiculturalité inégalitaire ne sont possibles que dans de tels cadres globaux d'accueil et d'éducation dont le projet est de permettre l'articulation active des traits originels aux éléments de la culture d'accueil, sans les pervertir par un excès de conservatisme, de tendre vers un équilibre entre le respect des personnes, des minorités et de la majorité (Manço, 1996).

2. D'autres critères de qualité des actions socioculturelles concernent leurs relations directes ou indirectes avec d'autres actions de la localité et/ou du champ d'activité. Ils relèvent d'une "interculturalité professionnelle" (interdisciplinarité, partenariat, …) (Autès, 1999, p. 228). Ces critères permettent aux intervenants impliqués de :
- s'informer à propos des pratiques et ressources connexes aux activités entreprises, participer ou susciter des démarches de sensibilisation et de formation continuée (accompagnement in situ, notamment) ;
- développer des positions pratiques et politiques précises et hiérarchisées, lier les actions "micro" et les niveaux "macro" impliqués par les réalités du terrain ;
- interpeller les collègues et/ou la hiérarchie dans des termes appropriés (négociation, médiation, lobbying, etc.), situer les interventions au sein de système d'actions plus générales, contribuer à des prises de conscience et de décision, susciter des changements et innovations (organiser au besoin des revendications), prévoir les développements à venir, ainsi que les résistances et obstacles, développer des lieux d'information et d'échanges permanents, valoriser les apports des collègues d'autres disciplines, d'autres cultures professionnelles, d'autres cultures ;
- générer des partenariats, générer des pratiques en continuité avec les actions d'autres intervenants, éviter les ruptures ; faire savoir son savoir-faire, négocier ses qualifications et apports (interculturels) ;
- évaluer et réguler réellement les démarches auprès des collègues et décideurs.
Flye Sainte Marie et Tisserant (1997) parlent ainsi d'une compétence interculturelle collective à développer. Il s'agit de la capacité d'une institution socio-éducative à organiser et à réguler les interactions au sein d'une collectivité socioculturellement hétérogène de façon à faire émerger des projets communs nourris par les apports différenciés de tout un chacun. La compétence de l'organisation en tant que tel peut donc être plus ou moins importante et conditionner, en deçà, celle des groupes de travail, des équipes d'intervention, etc. Cette habileté institutionnelle d'ensemble suppose donc :
- un projet d'institution qui suscite l'adhésion, un mémoire collectif de l'action qui produit un savoir (modélisation) et un savoir-faire (expérience), un lieu et une capacité d'autorégulation (lieux de paroles) ;
- un fonctionnement fédérateur, en réseau, des concertations d'équipe, des branchements, une pratique récurrente d'ajustement des cultures professionnelles, une organisation qualifiante, encourageante et enrichissante du travail, une mutuellisation des ressources, des savoirs, des moyens et des décisions, … ;
- une perméabilité et adaptabilité culturelle qui contribue à la rapidité et à la qualité de l'acculturation réciproque des publics et des professionnels (Manço, 1999).
In fine, on peut sans doute dire que la plus importante des compétences interculturelles des institutions est leur capacité intrinsèque à permettre le plein épanouissement des compétences interculturelles des gens et des professionnels qu'elles relient.
Des propositions d'actions…
La positivation du conflit culturel, l'éclosion de stratégies identitaires efficaces peuvent être favorisées par des actions socio-éducatives interculturelles soutenues par les compétences individuelles ou collectives décrites. Ces actions doivent, à tout le moins, promouvoir les échanges entre catégories socioculturelles contrastées, valoriser les projets des uns et des autres et engendrer des processus de négociations portant sur des projets, valeurs, symboles et produits communs. L'important sera d'aider les sujets à rechercher une solution intégrative des éléments contradictoires en créant des espaces-temps où développer une maîtrise des réalités socioculturelles, exercer pleinement la liberté et "inventer sa vie" au travers de multiples expériences et liens suggérés par l'environnement (Honor, 1996).
La diversité de ces approches pratiques va du projet interculturel utilitariste ("ta/ma différence m'/t'enrichit"), visant une adaptation libérale, en particulier dans le domaine économique, à l'utopie mondialiste œcuménique, en passant par diverses étapes d'une recherche d'équilibre évolutif (Demorgon et Lüdemann, 1998).
A partir de divers secteurs d'activité, ces démarches tentent d'identifier, de mobiliser et de disséminer des compétences interculturelles des jeunes issus de migrants, des institutions et des intervenants, afin de contribuer à l'intégration et au développement social et psychologique.
Un des points communs importants des pratiques à promouvoir est sans doute leur concours à la reconnaissance de l'immigration comme "ressource".
Cette reconnaissance symbolique conforte les tendances aux métissages culturelles tant parce qu'elle lève des obstacles psychologiques à l'ouverture à autrui, auprès de certains groupes d'immigrants, que parce qu'elle banalise et valorise la différence culturelle dans l'espace public. Par ailleurs, elle relève aussi d'intérêts partagés entre une population minoritaire et une société qui cherche des réponses à ses besoins, notamment en termes de développement économique et de cohésion sociale.
La question que des opérateurs socio-éducatifs ou médiatiques, voire des chercheurs, doivent dès lors se poser est "qu'est-ce que l'immigration a changé en Belgique au XXè siècle ?". Cette question mérite d'être systématiquement prise en main par des équipes "culturellement mixtes" couvrant des champs aussi divers et variés que la linguistique, la musique, l'économie, la démographie, la spiritualité, la gastronomie, l'architecture, le tourisme, la politique, la société civile, les relations internationales, le sport, les arts, le syndicalisme, les sciences, la famille, l'amour,… et débouchant sur un débat public supporté par des séminaires, recherches, publications, expositions, concerts et autres évènements. Ces champs, par leur diversité, recouvrent tout simplement l'ensemble des dimensions de la Vie et permettent d'apprécier l'expression des compétences interculturelles d'hommes et de femmes, à la rencontre de l'Autre.
Il est possible que les institutions chargées d'animer le développement interculturel puissent intégrer et actualiser ces principes dans le cadre d'actions concrètes qui pourraient, notamment, promouvoir la valorisation des ressources interculturelles des immigrants et des populations locales :
- en identifiant les pratiques et les réflexions déjà existantes ;
- en menant en œuvre des réflexions dans différents champs d'action ;
- en initiant un système de promotion et d'activités nouvelles (trouver des partenaires, des subsides pour une sensibilisation à une société interculturelle) ;
- en développant et générant des outils et des produits de valorisation interculturelle ;
- en mettant en valeur une "recherche de type sociohistorique" dans le but de faire un descriptif des apports de l'immigration dans différents domaines et selon différentes formes ("catalogue" des diversités culturelles, vidéos, musée, etc.).
Ce travail de valorisation interculturelle et de mémoire doit aussi englober la dimension "autochtone", à savoir les dynamiques culturels en œuvre au sein de la population autochtone (par exemple, les différences de classes ou de couches sociales) en contact avec les populations immigrées, mais aussi d'autres dimensions socioculturelles comme "l'intergénérationnel", les gens du voyage, les émigrés belges à l'étranger, etc. Il s'agira d'un "monitoring" permanent de l'évolution de la société en regard de ces différents changements et apports culturels et de mesurer comment la société intègre ces nouveaux paramètres (mutations culturelles verticales, horizontales, régionales, inter-régionales, internationales, …). L'option d'une société multiculturelle doit aussi être pensée au départ d'un contexte inégalitaire et ainsi mieux expliquer certains comportements (révolte des jeunes issus de l'immigration, etc.).
Le travail mentionné suppose un travail de groupe multidimensionnel et implique les bénéficiaires (participation), les intervenants (professionnalisation) et les pouvoirs (responsabilisation) dans le but de modifier et d'adapter les politiques d'action en cours. Si la valorisation interculturelle suppose une phase de reconnaissance et est de ce fait un projet de société, une dynamique identitaire basée sur la valorisation interculturelle passe aussi par un travail des acteurs sur eux-mêmes, une remise en question des valeurs et de leur hiérarchie.

Altay Manço


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Ting-Toomey S. (1993), "Communicative resourcefullness. An identity negociation perspective", Wiseman R. L. et Koester J. (éds), Intercultural communication competence, Newbury Park : Sage, p. 72-111.


Auteur concerné :

Altay Manço


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