Articles de presse

"Article d'Alphonse Mbuyamba dans Le Potentiel (Kinshasa), 28/02/2009"

La littérature de voyage, comme genre littéraire, est très peu exploitée dans notre littérature écrite d'expression française.




Le premier texte qui en donne le ton est Les aventures de Mobaron, un récit de Désiré-Joseph Dasembe publié en 1947 aux éditions de l'Essor à Elisabethville, actuelle ville de Lubumbashi. L'auteur y évoque les impressions d'un fonctionnaire de l'Administration coloniale qui, la faveur d'un congé statutaire, effectue un voyage pour rendre visite à sa famille de Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa) à Mbandaka, alors chef-lieu de la province de Coquilhatville, l'actuelle province de l'Equateur.
Le second texte qui aborde ce thème est Ngemena, second récit de Lomami Tchibamba paru en 1982 aux Editions Clé de Yaoundé, au Cameroun. Paulo Mopodime, fonctionnaire de son état et évolué de l'époque coloniale, profite -comme Mobaron-, d'un congé statutaire pour rendre aussi une visite à sa famille. De Léopoldville, il effectue un voyage par bateau vers l'Oubangui, dans la province de Coquilhatville, en compagnie de son épouse.
Le voyage de Paulo Mopodime (il semble que ce personnage n'est que Paul Lomami Tchibamba lui-même) fait finalement de ce récit à la fois un texte d'histoire et de sociologie. Car, Ngemena est vraisemblablement à ce jour dans la littérature congolaise moderne le témoignage le plus précieux de ce qu'était, du point de vue de la victime de la colonisation belge.
Qu'en est-il alors des Carnets de voyage d'Antoine-Roger Bolamba sous examen ? Un commentaire qu'on lit à la page 4 de la couverture souligne ceci : "A-R. Bolamba, premier poète du pays à être édité en France, rédige des centaines de textes dans'La Voix du Congolais', journal des évolués, dont il est le rédacteur en chef. Parmi ceux-ci, le présent ouvrage rassemble une large sélection des récits de voyage au Congo et en Belgique, à une époque où les déplacements des autochtones au sein de leur propre nation, a fortiori à l'étranger, étaient soumis à la restriction. Témoignages précieux, car rarissime, de la vie quotidienne, sous la colonisation, photographies des rapports entre colonisés et Européens, portrait de la communauté des Congolais dans la métropole, ces carnets sont aussi une peinture sociologique de la classe des'évolués', classe intermédiaire entre le peuple et les colons. Une singularité qu'analyse Christophe Cassiau-Haurie dans sa présentation".
De ce commentaire, peut-on encore dire quelque chose sur le contenu de cet ouvrage ? Il nous reste, peut-être, qu'à illustrer par quelques extraits les plus significatifs l'un ou l'autre thème ici abordé. D'entre de jeu, que nous donne à lire la table des matières. Le cinq chapitres qui structurent cet ouvrage se présentent de la manière suivante : 1.Carnets de voyage (Congo-Belgique 1949-1959) Notes de voyage au Bas-Congo 2. Impressions de voyage en Province Orientale et en Equateur (février 1950-janvier 1955) 3. Impressions de voyage dans le Bandundu 4. Sa Majesté le Roi Baudouin 1er visite la Belgique d'Outre-Mer (mai 1955-août 1955) 5.La vie des Congolais en Belgique
Dans l'ensemble, que peut-on retenir de ces multiples voyages d'Antoine-Roger Bolamba ? Premièrement, son statut de journaliste à la Voix du Congolais lui a offert l'opportunité de parcourir les coins et les recoins -comme on dit- de notre vaste pays. Il a parcouru la presque totalité des provinces que comptait notre pays à l'époque coloniale, à savoir, Léopoldville, (aujourd'hui Kinshasa), Province Orientale (appellation qui est revenue de nos jours), Province de Coquilhatville (l'actuelle province de l'Equateur) et la province de Kasaï.
Deuxièmement, le lecteur découvre qu'en sa majorité le peuple congolais est accueillant, généreux et pacifiste. Un peu partout, l'accueil lui réservé a été chaleureux et enthousaiste. A ce propos, à son retour de Thysville (aujourd'hui Mbanza-Ngungu), il déclare : "Nous remercions tous ceux qui ont facilité notre mission et nous ont témoigné de leur gratitude à notre endroit" (p.42).
Troisièmement, de façon générale, le Congolais ne s'intéresse pas à la lecture.
Par-ci, par-là, bien des bibliothèques ne sont pas fréquentées, souvent installées dans le cadre des cercles des évolués, cette denrée rare des instruits à l'époque. Au contraire, ils préfèrent les plaisirs de la bière, ces exhibitions de la danse endiablée et surtout l'agréable compagnie des femmes appelées ndumba (les prostituées). Ainsi, le lecteur apprend par exemple qu'à Bolobo, à l'Equateur, "il existe un bibliothèque officielle, mais elle est peu fréquentée" (p.119).
Les mêmes comportements se retrouvent à Stanleyville où "Les lettrés manifestent peu d'engouement pour les lectures que leur offre la bibliothèque mise à leur disposition. Cela est dû au peu de goût pour la lecture, à leur trop grand amour pour les bars" (p.112).
Sur cet état de choses, Coquilhatville n'est nullement en reste. Non seulement une bibliothèque officielle (est) peu fréquentée (p.127), mais "Nombreux (les évouants) sont ceux qui entretiennent une concubine. Celle-ci jouit généralement de plus de faveurs que l'épouse légitime" tandis que "leur raison d'être consiste à agrémenter de chants et de danses…" (p.128).
Quatrièmement, les secteurs sociaux comme ceux de l'enseignement à la Mission A.B.F.M.S de Nsona Mpangu dans le Bas-Congo, Antoine-Roger Bolamba écrit : "Les missionnaires sont à féliciter pour le magnifique travail qu'ils ont accompli, au point de vue enseignement avec les moyens réduits" (p.61). Cependant, un peu partout l'enseignement du français laisse à désirer, surtout chez les filles. Sur le plan médical, le lecteur apprend que "le district du Lac Léopold II est largement pourvu d'installations médicales bien équipées. Les dispensaires en matériaux provisoires sont régulièrement remplacés par les beaux bâtiments construits en dur. On y trouve des centres médico-chirurgicaux importants. Leur équipement sera davantage modernisé. D'autres centres de même genre seront incessamment créées". (p.177).
Cinquièmement, qu'en est-il de la nature des rapports entre Blancs et Noirs ? Entre colonisateurs et colonisés ? En effet, ils sont de deux ordres : soit ils sont cordiaux, à la limite, amicaux, empreints de compréhension et de dignité humain. Certains Blancs, laïcs et religieux, en sont des exemples vivants. En voici quelques illustrations : A Boma, l'ancienne capitale du Congo belge, Antoine-Roger Bolamba signale le cas de "M. Denys, un grand ami des Africains" (p.115). Il en est de même de R.P. Ryck, S.J. Supérieur de la Maison catholique de Kikwit. "Ce missionnaire, écrit Antoine-Roger Bolamba, très au courant des problèmes les plus complexes de la vie indigène, traite le Noir avec doigté. Il l'aime, l'étudie, le comprend, le sert et l'aide en tout et pour tout". (p.163). Dans le même ordre d'idées, Antoine-Roger Bolamba qui cite aussi l'exemple de l'Administrateur du Territoire de Kikwit Monsieur Cauwe, "que les Africains ont surnommé'l'Ami des Noirs'. Cela dit beaucoup. Monsieur Cauwe aime sincèrement les Congolais. C'est visible. Mais il aime surtout ceux qui travaillent, ceux qui ont des efforts personnels pour s'élever au rang des civilisés. C'est logique (pp.163-164). Par contre, les contacts entre Blancs et Noirs sont presque inexistants à Coquilhatville (p.156).
De ce qui précède, que tirer comme leçon comparative entre l'époque coloniale et celle d'aujourd'hui post-coloniale ? Sur toute la ligne et dans les différents secteurs de la vie sociale, le progrès est visiblement en évolution. Les colonisateurs belges, dans leur globalité, sont sensibles et se dépensent beaucoup pour le bien-être des Congolais. L'on comprend pourquoi les survivants de l'époque coloniale ne cessent de poser cette question pertinente face à leur déception du moment ; "A quand nous reviendront les Blancs ?". C'est là, nous semble-t-il, une interpellation que ce cri de cœur adresse aux dirigeants congolais actuels, égoïstes à souhait et foncièrement indifférents à la misère, à la pauvreté de la majorité de leurs concitoyens. L'œuvre accomplie avec abnégation et avec détermination nous pousse à croire que si le Congolais -surtout le dirigeant- est animé de bonne volonté, d'amour altruiste, un autre Congo, beau à revivre est possible.
Qui est Antoine-Roger Bolamba ?
Il est ainsi présenté, dès l'incipit, par Christophie Cassiau-Haurie : "Pionnier de la littérature congolaise et doyen des poètes congolais, Antoine-Roger Bolamba était le fils d'un milicien mongo, originaire de l'Equateur. Né le 28 juillet 1913 à Boma, qui était alors la capitale du Congo belge, c'est à la Colonie scolaire de cette ville, dirigée par les Frères des écoles chrétiennes qu'il fait ses études primaires et ses études de candidat-commis. Socieux de se perfectionner, il s'initie au grec et au latin ; il étudie la philosophie et la théologie sous la direction de R.P. Denis, jésuite et recteur du Grand séminaire de Mayidi. Dès son plus jeune âge, Bolamba fait preuve de curiosité littéraire et lit tout ce lui tombe sous la main". (p.7)
Il a été journaliste, poète essayiste. Ses premiers poèmes paraissent en 1941 et "Esanzo, chants pour mon pays" est publié à Présence Africaine à Paris en 1955 avec une préface de L.S. Senghor. En 1956, il entame une carrière politique qui le mènera à devenir, en 1960, secrétaire d'Etat à l'Information et aux Affaires culturelles dans le gouvernement dirigé par Patrice Lumumba. Son dernier poste politique est celui du ministre d'Information et du Tourisme dans le gouvernement d'union nationale présidé par Cyrille Adoula, en 1963. Il est décédé à Kinshasa en 2002.

LE POTENTIEL (KINSHASA), février 2009


Professeur Alphonse Mbuyamba Kankolongo Critique littéraire/Université de Kinshasa et CEDILIC
Ouvrage édité à Paris, L'Harmattan, 2009, 282 p Textes présentés par Christophe Cassiau-Haurie avec la collaboration de Jacques Hellemans. Collection "L'Afrique au cœur des lettres"

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