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Entretien avec Abdellah Abdelmalki"La poésie, un engagement pour la vie et la paix."

Abdellah Abdelmalki est né à Boumia en 1961. Titulaire d'une agrégation de Lettres, il enseigne actuellement au centre des classes préparatoires aux grandes écoles de Rabat. Il est membre fondateur de l'Association nationale des professeurs agrégés du Maroc (ANAPAM) et président du centre de Rabat. Il vient de publier un recueil de poèmes "Rue du Maure qui trompe" suivi de "L'Oiseau de mer". samedi 21 septembre, il animera avec Jean-Luc Joly à l'espace Bleu à Rabat un café littéraire sur "Faire la paix, vivre en paix".

Libération : Jean-Pierre Vivet* disait à propos de vos poèmes qu'il y voyait l'expression d'une souffrance, d'une solidarité mais aussi d'une espérance. Qu'est-ce la poésie pour vous ?

C'est un chant. Tout ce que j'écris, je le chante. La poésie, pour moi, tient de la vision à la fois mystique et picturale. Ainsi, j'aime marteler les mots jusqu'à leur rendre leur pureté, leur forme indécise, ambigüe, originelle. J'aime travailler, associer les contraires révélateurs des contradictions intimes qui nous habitent. J'aime travailler le transfert du souffle de la langue arabe à la langue française, le vers français en particulier, créer des mots nouveaux dans un souci d'enrichissement de la langue. C'est une pénétration active dans la langue de culture qu'est le français : de nouvelles interrogations sur l'appréhension du monde, des êtres et des choses, selon la vision de l'autre, ses mots, sa voix. En ce sens, je participe au dialogue des cultures. Je privilégie la charge émotive des mots et des sons, les rythmes irréguliers, discontinus, ponctués par des blancs, des pauses rythmiques, l'absence de la ponctuation aidant.
Ma poésie procède du cri, signe de la vie et de la colère, de la joie et de la souffrance, de l'impuissance et de la victoire ; bref, de l'aventure et du devoir. Le poète accomplit ainsi une mission, doté d'une puissance créatrice, d'un pouvoir de vision, il traverse la beauté, l'événement, en dit la quintessence, le poétique. Le poète est situé dans le temps et dans l'espace. D'où le principe d'engagement inhérent à la mission du poète. La poésie devient alors synonyme de liberté. Toute atteinte à celle-ci altère et corrompt le principe d'engagement du poète. Ecrire est donc un acte de liberté. Il ne saurait être corrompu dans la tête des hommes libres, des poètes.
Dans mes poèmes, je chante la résistance, thème qui domine toute la thématique du recueil. Thème lié à la Palestine, au Moyen-Orient. Situation historique du poète. L'écriture se présente alors comme un acte de résistance qui fait écho aux actes concrets des résistants palestiniens.
Je chante également l'enfance, celle qui engendre l'avenir, le porte en elle. Grâce à l'enfance, la résistance prend un nouvel élan, beau et surprenant. Elle est garante de la victoire. A la fin du recueil, c'est la jeunesse qui prend le flambeau de la liberté, en alerte générale. C'est toute la dimension du peuple qui est interpellée à travers la jeunesse dont le dynamisme constitue le moteur de la société, de l'Etat et de la Nation. En ce sens, le poète se présente comme la voix qui insuffle au peuple son âme. J'ai la prétention d'être le poète du peuple. Réhabiliter le statut, la fonction du poète dans la société, tel qu'il était chez les Anciens Arabes, est mon ambition. En tout cas, je m'inscris dans ce courant intellectuel.
Je chante aussi la solitude de l'homme dans la ville (Un sans-abri), dans la société, l'amour, l'amitié, la mort (Socratide, Versatile). Une solitude pesante mais agréable, sympathique, amicale courageuse et audacieuse. La solitude se confond alors avec la vie (Digression) et la révolte (La Belle Résistance). La critique politique n'est pas tout à fait absente. Elle constitue en quelque sorte le nerf conducteur de la révolte du poète. Masquée la plupart du temps, elle devient manifeste et explicite dans Digression. En politique, on passe tout le temps à côté de l'essentiel. Il est inadmissible de continuer à jouer aux borgnes partout où l'on passe. Il faut trancher, ou bien nous voulons être des citoyens ou bien des voleurs tout court.

Dans l'alchimie mystérieuse des mots, comment naissent vos poèmes ?

Le poème naît dans un instant fulgurant qui peut durer des heures. Sa réalisation, sa composition finale peut atteindre des mots, des années ou tout simplement quelques heures de travail. Soumis à un ciselage, le poème ne prend forme que laborieusement. J'essaie d'approcher les formes naïves des choses et des êtres, leur simplicité qui dépouille la chose de l'artifice, l'être du paraître. La poésie, c'est l'accessibilité brute de la réalité. Le sujet ou l'objet du poème n'est pas toujours prémédité ; il est parfois subi, imposé. Une image, un événement, une histoire, une expérience suffisent pour déclencher le flux cérébral. Suit alors un travail de décomposition-recomposition de l'objet pour aboutir à une image, un tableau, une toile, un poème. Si à la fin je fais œuvre originale, il n'empêche que dans chaque poème soient présentes des figures de poètes arabes et français. Dans chaque poème, c'est une rencontre avec un autre poète : rencontre de dialogue, d'émulation, d'échange… Les artistes se reconnaissent entre eux, dit-on. D'où la question de la mémoire qui revient souvent dans mes poèmes et qui revêt plusieurs significations.
Il y a d'abord ce que j'appelle la mémoire indivisible, personnelle, liée à l'histoire privée du sujet, une mémoire biographique où le poète s'abreuve pour exprimer ses sentiments, sa personnalité, sa fragilité. Il y a également la mémoire collective, tronc commun avec les autres individus : mémoire humaine, arabo-musulmane, berbère… Issue du patrimoine universel, elle constitue la source où puise le poète pour s'approprier la flamme, le flambeau, le souffle et la lumière. Mais, dans les textes du recueil, il est difficile de distinguer absolument les deux mémoires, tellement les frontières sont fragiles : le je se noie dans le nous, le nous se concentre dans le je. Une autre mémoire, cependant, cérébrale ou inconsciente, fait parfois irruption dans l'appréhension de la réalité, surgit de nulle part et impose des images que, apparemment, rien ne relie (voir 13 décembre). La réalité exprimée est moins accessible si elle est appréhendée par l'esprit logique, que si elle est perçue d'un point de vue analogique. Cela relève du surréalisme en quelque sorte : association d'images que laisse s'échapper notre inconscient sans chercher à en déterminer le rapport de cause à effet. La beauté des images obtenues réside dans leur télescopage, rendant ainsi l'interprétation plus ouverte que jamais, suivant le cours de l'état d'âme de celui qui lit et regarde le poème.

Que représente pour vous la langue française ?

En principe, mon écriture n'est pas fondamentalement liée à la langue française. Celle-ci n'est devenue un choix qu'après rupture avec la langue arabe (recueil de poèmes en arabe perdu ; ébauche d'un roman égaré), rupture après mon départ en France. Mon attachement à la langue française est devenu nécessaire une fois à l'université (Rabat, Poitiers, Montpellier) : études des Lettres Modernes, mémoire de Maîtrise sur Apollinaire et les cubistes ; séjour entièrement consacré à la connaissance de l'Autre et au savoir.
Pour moi, le français prolonge le souffle de l'arabe et du berbère ; c'est une langue d'accueil. Mais, le français n'a jamais été un complexe pour moi. J'ai ouvert les yeux sur trois langues à la fois. Au primaire déjà, je pouvais jouir du plaisir de la découverte et de la lecture des bandes dessinées (livres cow-boy). Pourtant, je me trouvais dans une contrée éloignée du monde, un village perdu au Moyen Atlas. Dans mes études, mes notes vde français étaient souvent excellentes. Mes professeurs me reconnaissaient une certaine fluidité dans la pensée. Je pense donc en français et j'écris comme je pense. Et j'ai un accent. Je ne vis pas le conflit du bilinguisme, cette déchirure tant débattue par nos intellectuels. J'éprouve, par contre, de la sympathie avec la langue française. Je ne sens d'ailleurs aucune frustration, si je malmène la langue. Ecrire en français n'est donc pas spontané ; c'est un choix. En voulant reprendre la plume, l'arabe ne me convenait plus pour exprimer les changements qui s'opéraient en moi. D'ailleurs, toute reprise du souffle ancien qui animait mes écrits en arabe m'était impossible. Il s'agissait pour moi de reconstituer le temps perdu, de reconstruire la mémoire (ou la carte mère) de mon cerveau en quelque sorte, de combler ce sentiment de vide qui empêche ma voix de prendre forme. Mais également de réinventer ma propre poésie, mon propre langage. Dans cette perspective, le choix du français m'offrait la possibilité de me dépasser, de cultiver mon imagination créatrice de mots. Ecrire en français ressuscite en moi le poète que j'étais, permet sa renaissance. Il faut dire que j'ai longuement hésité à reprendre l'écriture. Cela a duré plusieurs années. Mais, je ne pouvais contenir le cri qui me tourmentait lorsqu'une muse se présenta une nuit dans ma citadelle et me jeta alors le sort fatal. Le poème intitulé Rencontre retrace en filigrane cet événement.

*Jean-Pierre Vivet, homme de Lettres.

Propos recueillis par Farida Moha (journaliste au quotidien marocain Libération)),

LIBÉRATION, VENDREDI 20 SEPTEMBRE 2002.

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