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Regards d'errance -Drive poétique de Mme W. AMRA

Regards d'errance-Drive poétique : un titre double ; errance, drive : la réunion de deux termes qui renvoient à deux langues différentes, mais qui sous-tendent indéniablement la même idée de mouvement. Soit l'annonce d'une posture dynamique dans cette invitation à regarder, à appréhender, à donner un sens en somme aux allers et retours sur le territoire martiniquais d'une voix poétique en recherche de soi à travers les rencontres avec l'Autre.

Errer, étymologiquement vient de "errare", c'est-à-dire aller d'un côté et de l'autre, ça et là ; mais c'est aussi se tromper, faire fausse route en somme. Ajoutons-y le sens de voyager en de multiples itinérances (du latin "iter").
Dans ce recueil, les déplacements semblent déterminés par une voix poétique très active et se font a priori à pied ou en voiture : "je descend dans la ville", "je rentre dans la ville", "mes jambes poussent le corps" (p. 32), "sur l'autoroute du sud", mais le moyen de transport est éludé pour laisser entièrement place au mouvement, comme si celui-ci servait de muse : "je la vois sur les routes de l'île, la poésie" (p. 34), "la poésie, c'est dans la rue" (p. 33). La dé-marche retenue est donc de nous emporter tout au long des déplacements de la voix poétique au travers d'une île, d'un "pays poreux" nous est-il dit dont les toponymes ne laissent aucun doute : il s'agit de la Martinique. Je préciserai même : il s'agit d'une drive dans et autour de Fort-de-France. Le chronotope foyalais domine : le canal, la cathédrale Saint-Louis, la bibliothèque Schoelcher, la rue Victor Hugo, etc. La ville enserre ce recueil et accompagne la reconnaissance des problèmes sociaux : drogue, mendiants, voyous, chômage, notamment chez la jeunesse : "La jeunesse des faubourgs, la jeunesse encanaillée du chômage hoquetant, et nourrie de la drogue venue d'ailleurs" (p. 1).

"Je redescends ves la ville" ; "Je rentre dans la ville/La ville que j'aime, la ville que je fuis bien souvent" (p. 38) ; "Je sors de la ville. Je vais sur les hauteurs" (p. 40).
Certes, la nature (sur le mode végétal ou maritime) est présente, mais il importe de noter comment elle se mêle à la ville pour s'intéresser aux hommes : "Soyez en bois grillé, l'arbre qui donne la force, qui fabrique les nasses, soyez en courbaril dont la conquête est grande. Devenez latanier et bakoua". Et l'arbre que la voix poétique dit le plus apprécier est, n'y voyons point de hasard, l'arbre des voyageurs… Mais pourquoi la Nature est-elle évoquée de façon privilégiée à travers les arbres ? Sans doute pour leurs racines, à lire de façon symbolique comme lien avec les origines : "j'ai peur […] que l'homme n'ait plus l'arbre pour les racines, j'ai peur".

Quête pour les uns, égarement pour les autres ou encore lutte contre l'ordre établi pour certains, l'errance fonde en tous les cas une démarche créatrice, nourrie dans ce recueil de l'amour porté à la ville-racine de Fort-de-France. Ainsi, l'errance intérieure motive l'errance extérieure, telle une technique au service du déploiement d'une ode foyalaise.

Car l'errance renvoie à la notion de racine, à celle des origines et questionne à la fois l'ici et l'ailleurs. Assurément, la question de l'errance se confond avec celle du Sujet. Ainsi, sont évoquées les questions identitaires à travers notamment le regard de l'autre : "Métisse. C'est pas une race. C'est pas une identité" (p. 30). Une sorte de jeu de questions/réponses sert alors de balisage sur cette route poétique. Nous retrouvons d'ailleurs à plusieurs reprises cette interrogation formulée sous sa forme la plus sobre : "Question ?". La voix poétique nous interpelle et répond (par exemple) : "Avec ma gueule de partout / ma gueule de nulle part/ Je ris des zizanies de tous les quiproquos de mes identités" (p. 31). L'histoire est alors présente : "Tous déplacés dans l'île/Certains pour le triangle que l'on sait" (p. 31-32).

L'héritage littéraire est également évoqué au travers des contes, avec le loup et la biche ainsi que des récits paternels de El Maskoubié. L'image du père se mêle alors à celle de l'acte d'écrire (p. 33) et une troisième langue se surimprime par l'introduction de termes orientaux : "El Maskoubié", prison près de Jérusalem et "Yaba", le père. L'hymne à la poésie (p. 33-34) est alors entourée de la figure du père (p.33) qui transmet le goût poétique et du douloureux rappel de la mère disparue (p.35). Les racines de l'écriture sont explicites. Tous "camarades" de la poésie et de l'amour.

Ce recueil est véritablement placé sous le signe de l'espace même si la temporalité n'en est pas exempte : la Toussaint au début de l'œuvre, le mois de février en son mitan, et puis une sorte de condensation peu avant la fin du recueil qui reprend la chronologie retenue : "Et tous les jours de ma vie, je déambule dans les pays, en amoureuse, regardant l'île. A la Toussaint, en temps d'avant, en temps de vent, en f évrier, en carnaval, en temps de carême […]. Y est ajouté le mois de septembre et ses cyclones. Traces temporelles versus espace omniprésent, le tout en un chromatisme peu chamarré (mais frappé du sceau de l'extase : "flamboyant bleu"); preuve une nouvelle fois que ce qui prime n'est autre que la dynamique imprimée à cette drive sur fond musical : "La poésie est dans la ville […] Avec la musique, elle recrée le monde" (p. 34).

Or, un voyage -ou tout autre forme de drive- n'est-il pas véritablement accompli que lorsqu'il y a retour ?
Incontestablement, le "domus", c'est Fort-de-France. Toute cette drive en part et nous y ramène, avec une force centripète incontestable. Cette geste foyalaise commence au cimetière de l'Ermitage un jour de Toussaint et s'achève dans ce même lieu, avec comme une réminiscence de fameux vers de Victor Hugo (ces jeux intertextuels sont fréquents : avec des chansons ou d'autres textes) : "J'irai tôt sur la tombe, à l'entrée de la ville […] au tout petit matin, j'irai" (p. 43). L'anaphore du verbe de mouvement : "j'irai" introduit dans ce recueil le futur, l'ailleurs -jusqu'ici absent- et annonce sa présence dans la ville foyalaise, en un lieu-frontière entre le passé et le présent, entre les origines et les réalités actuelles : le cimetière, lieu fondateur de respect entre les générations donne foi en l'avenir et fait oublier les peurs (p. 42).

Certains défendent leur créolitude, Mme AMRA crie sa foyalitude. Et son errance met chaque fois plus en exergue cet ancrage dans "La ville qui flotte au-dessus de la mer, ma ville". (dernier vers).
Laissons-nous donc emporter et partons driver ensemble.

Cécile BERTIN-ELISABETH, Université des Antilles-Guyane

APHM, février 2008

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