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PRESENTATION DU LIVRE SUR LES TELEVISIONS AU SENEGAL "Les télévisions au Sénégal sont une machine à fabriquer des cancres"

Les critiques font florès. Un ancien ministre de la Culture avait dit : "nous avons des télévisions poubelles." Le président de la République Macky Sall s'est une fois insurgé contre le programme "pauvre" de la chaine publique. Aujourd'hui, le journaliste documentariste, Cheikh Mouhamadou Djimbira, a choisi de prendre la plume et de l'enfoncer dans la plaie pour appeler à l'introspection.


Accusé, levez-vous. Samedi 22 avril, à l'Harmattan, les télévisions sont appelées à la barre. Le jury, composé, entre autres, du journaliste Pape Samba Kane, de Mamadou Ndiaye, enseignant au Cesti, va statuer sur la plainte de Cheikh Mouhamadou Djimbira. Dans son costume sombre, Djimbira, ancien chroniqueur du Grand rendez-vous sur la 2Stv, n'a pas du tout été tendre avec les télés. La photo choisie pour illustrer le livre qu'il est venu présenter en est la preuve. Sur la couverture, on voit le bleu du ciel qui surplombe la terre, désertique, sans verdure, et sans aucun immeuble. Seule une carcasse de télévision d'une autre génération marque le décor. Au moment où on parle de télévision numérique et d'écrans plats. Mame Cheikh, comme l'appelle les intimes, pense que les télévisions au Sénégal sont "entre désert de contenu et sécheresse intellectuelle." Insatisfait, il abandonne le micro et prend la plume pour montrer son indignation. Il s'offusque à la page 15 : "les chaines de télévision au Sénégal sont de véritables machines à fabriquer des cancres. Chanter, rigoler, lutter et retransmettre en direct des soirées dansantes, présidées par des ministres de la République et des hommes politiques désœuvrés, semblent être leurs principales activités."

La critique est acerbe. Le ton corrosif. Mame Cheikh n'y va pas du dos de la cuillère. Il attaque. Il cogne. Il grogne devant un public qui semble partager son sévère réquisitoire. Tantôt, il applaudit. Tantôt, il garde le silence et écoute les plaidoiries, les unes plus rudes que les autres. "Dans les télévisions, écrit l'auteur à la page 23, on préfère recruter des guignols, des lutteurs, des musiciens et des mannequins pour camper le décor, plutôt que de véritables professionnels des médias, formés à bonne école." Il estime qu'une télévision pilotée par un autodidacte ne peut pas comprendre les enjeux du monde actuel. Pour l'auteur, les maux sont les mêmes dans toutes les télés. "Toujours les mêmes programmes. Toujours les mêmes invités, les mêmes questions : Noko doundé ? Loci khalat ?... (Comment l'avez-vous vécu ? Qu'en pensez-vous…" Pour être bon, on n'a pas besoin d'être formé, cultivé. Il faut juste être "virulent" à l'écran. Ainsi explique t-il de manière imagée, "le paysage audiovisuel donne l'image d'un arbre renversé dont les racines sont à la place des branches. Les professionnels sont en bas comme des feuilles mortes et les amateurs au sommet. Ils occupent des postes de responsabilité. Ils conduisent de grosses cylindrées et sont gracieusement payés."

Les chefs d'accusations sont nombreux. Dans son livre de 80 pages, l'auteur explose sa colère contre les chaines nationales. Il appelle à l'introspection : "les responsables des chaines doivent se ressaisir pour être davantage imaginatifs, inventifs et créatifs, afin de proposer des émissions intelligentes qui répondent aux attentes des téléspectateurs." Une chaine de télévision, selon lui, ne doit pas vivre de sponsoring. Elle doit vivre de ses productions. Très en verve, il fulmine dans le livre : "Nous devons assumer notre exception culturelle, produire des films documentaires, fabriquer des contenus à vocation pédagogique, réaliser des enquêtes et des séries dramatiques, les traduire en plusieurs langues et les vendre à d'autres partenaires. Tels sont les défis d'une chaine qui tend vers l'émergence."

Par ailleurs, explique l'auteur, en dehors des plages d'informations, c'est le néant dans les télévisions. Que d'émissions futiles sans aucune valeur ajoutée. La télévision promeut les médiocres, les comédiens et les musiciens. Elle néglige les intellectuels émérites qui ont consacré leur vie à la République. Pour étayer son propos, il rappelle : "Le premier professeur noir en Afrique francophone, premier Sénégalais doyen de la faculté des lettres de l'Ucad, est décédé le même jour qu'un grand animateur de musique. La presse n'a pas parlé du prof. Elle a parlé de l'animateur." Outré, il déclare : "C'est normal. Elle (la presse) ne connait le professeur. Car, elle ne s'est jamais intéressée à son œuvre." L'auteur veut que ce livre soit "un plaidoyer pour la création d'émissions de qualité capables de contribuer au rayonnement politique culturel et économique de notre pays."

Le mal est dans l'octroi des fréquences

Après lecture des différents griefs, Mamadou Ndiaye a rendu son verdict. D'emblée, il déclare : "Le titre est provocateur. Mais la démarche est constructive. C'est une invitation à faire mieux. La télévision, c'est la star des médias. Si la majorité des téléspectateurs se disent insatisfaits, c'est qu'il y a lieu de se remettre en cause. Pour avoir de bons contenus, il faut de gros moyens. Nous avons de très bons journalistes. Mais faute de moyens, ils ne peuvent faire grand-chose. Ils sont confinés à faire des compte rendus de rencontres politiques." M. Ndiaye d'ajouter qu'il y a un besoin urgent d'agir. "Si les acteurs ne font rien, ce qui s'est passé dans les banques va se reproduire dans l'audiovisuel. De nouveaux opérateurs vont venir. Ils seront aux acteurs traditionnels ce que wari a été pour les banques classiques". Toutefois, le formateur trouve quelques passages du livre "exagérés". A titre illustratif, il cite : "les chaines de télévision au Sénégal sont de véritables machines à fabriquer des cancres."
Pour certains intervenants, le gouvernement devrait être plus regardant dans l'octroi des fréquences.

Car, explique le journaliste Mademba Ndiaye, "une fois qu'on ouvre une télé, on ne peut plus la fermer au nom de la liberté d'expression. Donc, il faut revoir les conditions dans lesquelles on alloue les fréquences." Avec beaucoup d'humour, le doyen s'insurge contre l'anarchie qui règne dans les médias. "C'est au Sénégal, caricature-t-il, qu'on peut imaginer épouser neuf femmes le vendredi et espérer un bébé à la fin du mois. On se prépare une semaine pour la Can et prétendre remporter le tournoi. Dans un tel pays, n'importe qui peut se lever et faire n'importe quoi." Le doyen ne regarde pas les chaines nationales. "J'ai honte de le dire", clame-t-il. Il préfère les chaines étrangères. Il l'assume : "Dans ces chaines, il m'arrive de regarder des émissions qui, a priori, ne présentent aucun intérêt pour moi. Mais à la fin, je suis très content. Tellement c'est bien fait. Je rêve d'un tel professionnalisme au Sénégal." La cinquantaine, Mademba exhorte les jeunes journalistes à exercer autrement le métier. "Quand j'entrais dans la profession, j'avais 25 ans. Aujourd'hui encore, je vois que les jeunes interrogent les mêmes personnes que j'interrogeais. Ce n'est pas possible. Il faut montrer les gens de votre génération. Un jeune psychologue connait mieux les problèmes de votre temps", s'emporte-t-il.


Pape Samba Kane, constatant que tout n'est pas sombre dans le paysage médiatique, en appelle à la responsabilité. "C'est vrai que nous avons de bons journalistes qui font bien leur travail. Mais, notre rôle est de pointer du doigt ce qui est sombre dans le métier. C'est comme ça que va jaillir la lumière. Car, aujourd'hui, on a atteint le seuil critique." En ce qui concerne l'octroi des fréquences, Matar Sall, membre du Conseil national de régulation de l'audiovisuel, s'est voulu clair. "Dans un pays normal, explique-t-il, l'autorité de régulation doit avoir la charge de délivrer les autorisations. Mais au Sénégal, le Cnra n'intervient à aucun moment dans cette phase. Nous constatons en même que tous les Sénégalais. On voit des gens sortir du palais et dire qu'ils ont une fréquence. Alors que le président n'est pas habilité à en délivrer. Plus grave encore, on voit des politiciens, attributaires de fréquence. Le cas le plus frappant, c'est à Linguère où on a attribué une fréquence à Aly Ngouye Ndiaye. Ces genres de pratique peuvent générer des conflits dans ce pays", prévient-il. L'autre problème, selon l'expert, c'est avec les télévisions religieuses. "Il est permis de faire une télévision religieuse. Mais ce que nous constatons c'est que nous avons des télévisions confrériques. C'est interdit et nous l'avons dit aux promoteurs de ces organes."

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