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Cheddad, Ce que je pense contre l'oubli Lettre au Camarade Cheddad.

Le diplomate et écrivain Abdel Kader Ould Mohamed nous livre sa lecture de l'ouvrage "Ce que je pense avant de tout oublier", paru cette année aux Editions L'Harmattan, de Ahmed Salem Ould El Moctar alias Cheddad. Une écriture emprunte d'espiègleries, telle une lettre à un ami qui porta la "longue marche d'un activiste motivé par sa croyance aux grandes causes"!

Camarade !

Je vous appelle ainsi car c'est la première idée qui m'est venue à l'esprit et à laquelle " je pense avant de tout oublier". Tu comprendras aisément (la qualité de camarade autorise le tutoiement) que le titre de ton ouvrage, peu captivant pour ceux qui ne te connaissent pas, ne pouvait, nullement, me laisser indifférent. En effet, pour les Mauritaniens de ma génération, les témoignages du cercle des camardes disparus sont, généralement, classés dans le genre des lectures préférées. Ce genre de lectures est d'autant plus intéressant qu'il constitue, dans sa finalité, un rafraichissant essai visant à restituer, à travers l'expérience vécue, la mémoire perdue d'un mouvement d'idées qui, jadis, faisait rêver.

De ce point de vue, ton livre apporte, sans doute, un précieux éclairage à l'Histoire mouvementée de la pensée politique dans notre pays et ne manquerait pas d'être un centre d'intérêt pour un lectorat qui reste sur sa faim malgré tout ce qui a été dit ou /et écrit sur la période concernée.

Ce livre que j'ai lu avec délectation et qui m'a fait découvrir, outre ton talent d'excellent narrateur, ton fascinant sens d'observateur averti et qui, en plus, qui plus est, se lit comme un véritable portrait d'une longue marche d'un activiste motivé par sa croyance aux grandes causes, aurait pu annoncer, le fond de la pensée de son auteur, sous la couleur rouge, par un titre inspiré de l'air du temps : la longue marche des Haratines, le cas de Cheddad.

Mais il est permis de penser que des scrupules hérités de ta foi dans l'internationale prolétarienne ou de l'obsession unitariste du Mouvement national démocratique (MND), t'ont empêché de mettre en avant cette identité sectaire, en vogue par les temps qui courent. Il est en tout cas sûr qu'en décrivant, à merveille, la vie dans les "villages des esclaves" (hayet labid) ou des Haratines affiliés à une communauté de paisibles marabouts qui ont depuis la fin du 19e siècle trouvé refuge dans le soufisme sur l'adoucissante voie de la tijaniya, tu as enlevé le voile sacré ou plutôt le sacré voile qui couvre, avec l'élégance d'une légendaire occultation, un champs culturel inaccessible aux profanes.

A vrai dire, en racontant ta vie tu as contribué par l'exemple concret au travail d'investigation indispensable pour l'expérimentation, sur le terrain, des thèses anthropologiques portant sur société d'une rare complexité.

En effet comme tu le sais bien, notre pays souffre, depuis quelques décennies d'une mauvaise réputation qui lui colle, comme la lèpre, à la peau tenant à l'existence de l'esclavage ou à de pratiques esclavagistes d'un autre âge. Sans vouloir adopter à propos de cette accusation, un nihilisme primaire lequel serait, de toute manière, inopérant, tu as su, détruire les clichés réducteurs qui ont tendance à voir le phénomène à travers une vision erronée.

J'ai bien aimé, dans ce sens, quand, mu par une enviable présomption de bonne foi, tu justifies une apparente ségrégation à ton égard en expliquant, sans aucun complexe que si les gens du campement maure - blanc - mettent à la disposition de ton compagnon de leur race, un chameau en te réservant à toi le maure - noir ou Hartani- un âne c'est parce qu'ils croient que l'usage du chameau en tant que monture exige une compétence, que tu ne possèderais pas. D'ailleurs tu insistes, quelque part, sur le fait que la couleur de la peau ne constitue, nullement, un critère pouvant servir à la détermination du statut bien compliqué des esclaves en Mauritanie et encore moins celui des harratines lesquels peuvent, en vertu d'une extraordinaire mobilité se noyer, à l'instar des autres couches sociales, dans des catégories statutaires qui varient avec le temps et dans l'espace.

On ne nait pas harratine, on le devient !

En somme, j'ai osé penser en lisant la première partie de "Ce que je pense" que l'histoire de l'auteur du récit dont le grand père a provoqué un schisme au sein de la prestigieuse tribu maraboutique, en giflant, devant un public consentant, l'arrogant chef général et qui s'est, permis lui-même, un siècle après cet événement fondateur de gifler, à l'école publique, le fils du chef général de la même tribu recomposée, s'identifie à celle d'un homme libre qui n'a pas éprouvé, dans son village natal, un complexe d'infériorité. Je crois même, comprendre que n'eut été les vexations vulgaires dont tu as été, injustement, victime, à l'école, de la part des enfants gâtés ou d'autres énergumènes qui traînent de stupides complexes de supériorité, tu n'aurais même pas senti le particularisme de ton statut supposé ou réel au sein de la société traditionnelle.

Au fond, cette première partie qui se joue en privé révèle, par une frappante similitude au niveau du mode vie familial, les traits caractéristiques de la société maure, elle-même fortement influencée par les représentations sociales qui structurent, idéologiquement, les groupements ethniques de l'Afrique noire.

Mais, à la différence du système des castes dont la rigidité fige les statuts ou en tout cas rend difficile leur évolution et du schéma de la lutte des classes qui provoque (provoquait ?), forcément, les révolutions, l'ordre tribal offre, grâce à une tendance à l'amnésie collective, la possibilité de construire ou de déconstruire, au besoin, la douteuse filiation tissée par des alliances et, parfois par des contre alliances. Dans ce registre, pas encore, suffisamment, exploré par les chercheurs en sciences sociales, ton livre est au total, une intéressante expérience qui renseigne par la similitude des anciens noms génériques sur les origines fluctuantes de ces nombreuses familles de la société traditionnelle devenues chérifiennes, maraboutiques ou guerrières après avoir été haratines. Ce constat est, bien entendu, valable dans le sens inverse et dans d'autres sens parallèles : Les znagas, par exemple, devenus par un glissement sémantique des tributaires sont à l'origine les Sanhajas, seigneurs de ce désert depuis la nuit des temps. Ceci prouve, quelque part, que les activistes de la lutte anti-esclavagiste d'aujourd'hui qui se battent contre une féodalité moribonde et qui n'ont pas connu une époque dans laquelle l'esclavage était considéré, idiotement, comme un pilier de la religion ont beau soutenir, sous le feu de l'action, leur cause par des autodafés et autres médailles de la célébrité, ils ne peuvent pas ou ne veulent pas saisir la complexité de la réflexion à laquelle nous invite ton fabuleux récit.

Les limites de la praxis

Au temps du maquis que tu as su diriger avec tact et discrétion et auquel tu consacres un édifiant chapitre de ton livre, tes nombreux émules, même ceux parmi eux qui, comme l'auteur de ces lignes, n'ont pas eu l'honneur de faire ta connaissance à cette époque, notamment lors des glorieuses années d'Akjoujet, répétaient à l'envie en citant Karl Marx qu'" il ne s'agit pas d'interpréter le monde mais de le changer". Pourtant, il résulte de ton expérience, en la matière, que le combat titanesque du Mouvement national démocratique, s'est brisé sur un mur d'incompréhension. Loin de moi l'intention de minimiser les énormes sacrifices consentis par la génération Soumeida pour provoquer un changement radical des mentalités archaïques ainsi que ceux de tous ces petits rouges mauritaniens qui ont cru, dans un romantique élan unitaire, au caractère inéluctable de la révolution nationale démocratique et populaire, je pense que cette action pressée s'est effondrée à cause d'un grave déficit de la pensée.

Nous l'avons tant aimée, la révolution, mais tout indique, à travers ton beau récit, que les conditions de lendemains qui chantent, promis par les camarades, étaient loin d'être réunies. En lisant le passage relatif à "la ligne de juillet" de 1973 qui devient dans ton livre "la tactique de juillet" en vertu de laquelle, le mouvement envisageait de déclencher une rébellion armée à partir de la chaîne montagneuse "Atoumay" "située à l'Est d'Akjoujet, je n'ai pu m'empêcher de penser, tout sourire, à l'amusante chanson de Bourvil intitulée "la tactique du gendarme" et, surtout, au célèbre film de Louis de Funes, "la folie des grandeurs" que j'ai vu durant la même période au club el hassi de la fameuse SOMIMA. Je crois me souvenir, bien que trop jeune à l'époque, qu'après avoir brisé les mouvements de grève qui ont profité à l'implantation du parti des Kadihines (PKM) dans la ville, la prospère société minière avait favorisé des mondanités qui n'étaient pas de nature à encourager l'esprit révolutionnaire. Je parie, en tout cas, que les belles "petites anglaises" sympathiques et sympathisantes de la Mafia d'Akjoujet n'étaient pas du tout disposées à verser du sang pour la révolution.

Au delà de cet épisode, qui reflète l'impasse dans laquelle l'action militante s'est enlisée, ton témoignage révèle, à travers de multiples actions entreprises ou envisagées par le MND les limites de la praxis chez tous les activistes qui, jusqu'à nos jours, agissent sous le sceau de l'urgence, sans jamais pouvoir ou vouloir arriver au bout de la réflexion. La grande leçon que je tire de ton précieux témoignage est que, malgré les indéniables acquis de l'action politique du MND (Mouvement national démocratique), celui-ci a été incapable de produire une pensée nationale adaptée au contexte mauritanien et appelée à être inscrite dans la durée.

Que retient-on, aujourd'hui, de tous ces slogans galvaudés à l'époque et qui s'inspiraient du marxisme léninisme et de la pensée de Mao Tse Tong, de la révolution permanente de Trotsky ou de Mai 68 ou de la révolution culturelle chinoise ? Autant en emporte le vent ! C'était, certes un printemps propre, mais avec une certaine spontanéité infantile et un mimétisme intellectuel dictés par des circonstances. C'était un printemps mauritanien qui, sans avoir l'odeur de l'argent capitaliste et sans avoir la laideur de la destructrice intervention étrangère rappelle, néanmoins par son improvisation, le récent printemps arabe.

Cher Cheddad, c'était là un clin d'œil à travers notes sur ton livre plein d'enseignements et de modestie. Tu auras compris que ton ex-camarade, et frère de toujours, le recommande vivement !

Ahmed Salem Ould El Moctar alias Cheddad

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