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Analyse : Les Etats Unis reconnaissent Jérusalem comme capitale d'Israël

Les réactions du monde arabo-musulman à la décision de Trump de reconnaître Jérusalem comme capitale d'Israël

Après une longue stagnation des pourparlers autour de la problématique palestinienne, en partie, à cause des revirements que vit l'ensemble de la région depuis les soulèvements populaires de 2011, la décision unilatérale de Donald Trump, du 6 décembre 2017, de transférer l'ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem a subitement recentré les regards à nouveau sur le conflit israélo-palestinien.

En effet, la veille de l'annonce de Trump, les délégués permanents de la Ligue arabe ont organisé une première réunion d'urgence afin d'organiser une réaction collective à cette décision considérée comme "grave" et "illégitime".Une seconde réunion des ministres des affaires étrangères des pays arabes s'est tenue le 9 décembre à la demande des délégations palestinienne et jordanienne, durant laquelle les présents ont appelé à manifester pour persuader le Président américain de revenir sur sa décision. De fait, plusieurs manifestations populaires eurent lieu dans les rues partout dans le monde. Au Palestine, les heurts entre les jeunes et l'armée israélienne reprennent et donnèrent lieu à une dizaine de décès et à plusieurs blessés, d'autant plus que l'autorité palestinienne avait appelé à l'organisation d'une "intifada" comme c'était le cas en 1967, afin de résister à la reprise de Jérusalem.

De son côté, le Président turc Recep Tayyip Erdogan s'est imposé avec force face à la décision "nulle et non avenue" de Trump en multipliant les déclarations menaçantes à l'égard des USA et d'Israël en qualifiant ce dernier d'Etat "terroriste" et de "tueur d'enfants palestiniens". Dès lors, il organisa à Istanbul, le 13 décembre le sommet de l'Organisation de la Coopération islamique (OCI), à la suite de laquelle les décisions de considérer Jérusalem-Est comme capitale de la Palestine, et de ne plus associer les Etats-Unis au processus de paix entre palestiniens et israéliens ont été prises.

Cependant, malgré le mobilisation du monde arabe et musulman face à la décision de Trump, certains faits et déclarations de la part de quelques personnalités arabes, notamment saoudiennes, lèvent le voile sur la fracture profonde et la désunion du monde arabe face au conflit israélo-palestinien, ce qui soulève, d'une part, la question des raisons de l'inefficacité des mesures prises par la Ligue arabe et de l'OCI.D'autre part, celle des conséquences d'un transfert réel de l'ambassade américaine à Jérusalem.

Pour tenter de répondre à ces deux questions, nous analysons dans un premier temps les raisons de la faiblesse des réactions arabes, et dans un second temps les conséquences géopolitiques de l'application effective de la décision de Trump.

De la fracture à la trahison : les palestiniens face à leur destin

Afin de minimiser l'impact de sa décision, Donald Trump s'est concerté avec quelques personnalités politiques du Moyen-Orient, notamment le roi saoudien, le roi jordanien Abdallah II, ainsi que le Président palestinien Mahmoud Abbas. Si ces deux derniers s'étaient formellement opposés au projet américano-israélien de reconnaître Jérusalem comme capital d'Israël, la réaction et toute autre pour les dirigeants saoudiens et émiratis qui se sont contenté d'exprimer leurs regrets et leurs inquiétudes. Quant au Bahreïn, il s'est dépêché d'envoyer une délégation religieuse portant un message de paix et de dialogue entre les religions, ce qui a attisé la colère des palestiniens. Ce revirement historique de la position des monarchies du golfe, hormis le Kuweit et le Qatar, s'explique, non seulement, par leur alliance historique avec les Etats-Unis, mais également par la lutte contre leur ennemi commun, qui est l'Iran, quitte à se rapprocher d'Israël au détriment des palestiniens. En effet, par souci de prééminence en tant qu'autorité religieuse et géostratégique, l'Arabie saoudite a su forger des liens solides avec les américains, en particulier en matière de sécurité, depuis l'accord Quincy du 13 février 1945, signé entre Ibn Saoud et Franklin Roosevelt. Grâce à cette garantie américaine et à ses ressources pétrolières abondantes, le royaume saoudien n'a cessé d'affermer sa position de leader régional tout en menant la guerre contre ses opposants comme c'était le cas en mars 2015 lorsque les dirigeants saoudiens ont mis l'Algérie sur la liste noire des pays soutenant le terrorisme à la suite de son refus de joindre la coalition contre le Yémen, ainsi qu'en juin 2017 lorsque l'Arabie décide, avec ses alliés du golfe, de rompre les relations avec le Qatar auquel on reprochait le soutien au terrorisme et aux frères musulmans.

De plus, après la signature de l'accord sur le nucléaire entre l'Iran et les puissances occidentales en juillet 2015, l'Arabie saoudite redoutait ce retour en force du leader chiite contre lequel elle mène une guerre par procuration au Yémen, en Syrie, en Irak et au Liban. En effet, l'ingérence iranienne dans bon nombre de pays dans la région ayant pour objectif la mise en œuvre de son croissant chiite ne fait, d'une part, que perdurer les conflits en cours, particulièrement au Yémen, d'autre part, incite les saoudiens à se tourner vers de nouveaux alliés plus douteux, comme Israël, dans le but de les discréditer auprès des dirigeants arabes. En effet, quelques heures avant la tenue du sommet de l'OCI du 13 décembre provoqué par Erdogan, le président palestinien et le roi jordanien ont été convoqué respectivement par le Caire et Riyad afin de les dissuader de se rendre à Istanbul. De fait, la déclaration de Trump de transférer l'ambassade américaine à Jérusalem a eu pour premier effet le renforcement de la position du président Erdogan dans le monde arabe tout en ralliant à lui les ennemis traditionnels pro-occidentaux comme le roi Abdallah II qui considérait Erdogan il y a quelques mois comme "dangereux". En conséquence, au-delà des morosités intestines auxquelles fait face chaque pays de la région Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, le monde arabe se trouva fracturé par deux positions contradictoires face au conflit israélo-palestinien ; celle de l'Egypte, l'Arabie, Bahreïn et les Emirats ayant normalisé leurs relations diplomatiques et économiques avec Israël et qui ne voient pas la défense de la cause palestinienne comme priorité. Et celle de la Turquie, de la Jordanie et du Maroc ayant exigé le rétablissement des pourparlers autour d'une solution à deux Etats tout en respectant les droits des palestiniens établis par le droit international depuis 1967. De surcroît, le roi jordanien s'impose comme gardien de la mosquée Al-Aqsa, conformément aux accords de paix israélo-jordaniens conclus entre le roi Hussein et Yitzshak Rabin en 1994 ayant conféré à la famille royale hachémite la légitimité de veiller sur les lieux saints en Cisjordanie. Un rôle pris à cœur par le roi Abdallah II qui ne souhaite pas reproduite l'erreur commise par son arrière-grand-père, le roi Hussein Ben Ali, ayant cédé la Mecque et Médine à Ibn Saoud en 1924. Perdre Jérusalem serait irréversible et douloureux vis-à-vis de l'histoire existentielle de la famille hachémite de Jordanie.

De fait, la décision de Trump est perçue par le roi jordanien et son homologue palestinien comme une trahison face à leurs efforts de négociation en vue d'établir un Etat palestinien indépendant, d'autant plus que les deux dirigeants ont multiplié les entrevues avec le président américain depuis sa prise de ses fonctions en janvier 2017 allant dans le sens d'une résolution à deux Etats.Or, la décision de Trump semble traduire la simple réalité que ses prédécesseurs occultaient depuis plusieurs années eu égard aux lourdes conséquences qu'une telle décision traduirait sur le terrain.

Les conséquences géopolitiques de la décision de Trump

Malgré l'asthénie des réactions arabes face au sursaut américain vis-à-vis du statut de la vieille ville de Jérusalem, jusque-là non négociable entre palestiniens et israéliens d'où sa mise sous l'autorité de l'ONU depuis 1947, les conséquences géopolitiques d'une reconnaissance officielle de Jérusalem comme capitale d'Israël risquent d'altérer la stabilité de toute la région, une région où les symboles de l'Islam sont sacrés. Jérusalem est l'un de ces symboles, s'attaquer à Jérusalem c'est déclarer la guerre à un milliard et demi de musulmans selon l'ambassadeur palestinien à Londres. En effet, depuis 1995, date du votre par le Congrès américain de la décision de transférer l'ambassade américaine à Jérusalem, les présidents successifs des USA repoussaient l'application de cette décision et tentaient d'aboutir à une solution commune entre les deux belligérants. Mais pour Donald Trump, cette reconnaissance est l'une de ses promesses de campagne électorale. Il ne fait que la mettre en œuvre comme il a mis en œuvre ses autres promesses telles celle d'interdire l'accès aux USA aux ressortissants de sept pays musulmans dont le décret a été pris le 27 janvier 2017.

Les Etats-Unis, parrains de longue date du processus de paix au Moyen-Orient,se trouvent désormais officiellement discrédités aux yeux, non seulement des dirigeants arabes défavorables à la décision de Trump, mais aussi au regard de la communauté internationale qui considère la manœuvre américaine contraire au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU. De ce fait, les USA fragilisent davantage leur position dans le monde et dans le monde arabe et tournent le dos à leurs alliés traditionnels, particulièrement, la Jordanie.

S'ajoute à cela la renaissance du nationalisme arabe. Les guerres pour l'indépendance contre les puissances occidentales et contre l'Etat juif ont véhiculé les mouvements nationalistes au début des années quarante, donnant lieu ainsi à la création de la Ligue des Etats arabes en 1945 ; Mais la disparition des vecteurs politiques de ces mouvements, voir l'indépendance et la normalisation des relations avec Israël, a eu pour conséquence la désunion des pays arabes les uns des autres. Les agressions répétitives de l'armée israélienne sur la bande de Gaza n'ont pas permis la réunification des intérêts comme c'était le cas en 1973 lors de la guerre de Kippour, lorsque les dirigeants des pays arabes font front commun contre Israël. Bien au contraire, la fragilisation des situations économiques de bon nombre de pays assujettis aux plans d'ajustement structurels sous l'égide du FMI et de la Banque Mondiale à la fin des années quatre-vingt, puis les deux guerres du golfe (Irak-Iran et Irak Kuweit), ensuite l'invasion de l'Irak en 2003 par les troupes américaines, les soulèvements populaires de 2011, le conflit syrien ainsi que la montée en puissance du terrorisme (Al-Qaida et Daech) en Irak et en Syrie ont été des facteurs clés dans la réorientation des stratégies politiques et sécuritaires de la plupart des dirigeants arabes. Mais l'annonce de Trump a eu un effet de rassemblement et de réunification autour d'une problématique commune dépassant la simple résolution du conflit entre israéliens et palestiniens. Au final, Trump a réussi en seulement quelques heures à unifier les musulmans face au conflit israélo-palestinien.

Par ailleurs, malgré ce revers positif de la décision de Trump, le risque de retour de la violence et du terrorisme demeure élevé, dans le sens où les membres d'Al-Qaida et de l'Etat Islamique délogés de l'Irak et de la Syrie pourraient trouver refuge sur les terres palestiniennes, alors que la défense de la cause palestinienne n'était en aucun cas une priorité pour les groupes terroristes. Ceci dit, le désordre régnant, depuis quelques jours, rend la Palestine un nouveau terrain propice à la réapparition des groupes extrémistes.

OUHAB NASSIMA

DOSSIER D'ANALYSE, LES AMBASSADEURS DE LA JEUNESSE, décembre 2017

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