Comptes-rendus d'ouvrage

Notes de lecture

Biagio d'Angelo, Espaces ; Topographies & imaginaires, Paris, L'Harmattan, collection Eidos, 2018.

"Ce livre qui parcourt allégrement pays, continents et œuvres d'art, tient son unité de l'ambition affichée du comparatiste. Il n'est pas question, pour l'auteur, de seulement mettre en relation des œuvres déjà prêtes à la comparaison mais, en "perceur de frontière", de partir en quête de relations improbables, inédites parfois et, selon ce que dit la préfacière,Aniko Adam, de "proposer des sorties des arts vers les textes et des textes vers les arts". Ces sorties sont présentées en trois "moments".
Le premier revient sur l'activité même du comparatiste, en proposant notamment une réévaluation de la notion de tradition, dans ses liens possibles avec les transgressions, en insistant aussi sur les enjeux de la traduction : "tantôt elle établit des ponts entre des éléments distants et insoupçonnables, tantôt elle abolit les frontières, tantôt elle amplifie l'espace" et sur ce dernier point il faudra revenir. Le second moment étudie des "pratiques littéraires" et à cet égard le chapitre consacré aux "mythes" me semble une illustration nette du projet d'ensemble. Si l'on reprend les deux exemples dominant ce chapitre on voit en effet l'originalité de l'interprétation (si l'on peut risquer cette dénomination). Avec Gotad'agua, de Chico Buarque on a la réalisation d'une Médée brésilienne (la référence est explicite avec un Jasao et un Creonte comme personnages), mais alors qu'un comparatiste plat se contenterait de la définition d'une "Médée tropicale"et en resterait à la "tropicalité" et aux considérations idéologiques y afférentes, Biagio d'Angelo n'abandonne pas la part d' "universalité" que le "tragique" donne à la pièce. Mais on a l'impression que le mouvement interprétatif s'inverse s'agissant de Tanizaki. Certes l'auteur japonais dans une évocation de sirènes est associé à Baudelaire et la double appartenance des créatures mythologique (monde des vivants et monde des morts) est commune aux deux auteurs, mais la sirène de Tanizaki rencontre l'ombre (on connait, et l'auteur le cite clairement,L'éloge de l'ombre) et s'en nourrit loin de la lumière méditerranéenne.
Il faudrait insister sur d'autres chapitres, notamment les contrastes exposés entre villes vouées à la destruction comme des chronotopes impossibles ou ces villes désirables, villes- "signes" dont parle Calvino, ici brillamment commenté. Mais le troisième moment, retient aussi l'attention lorsqu'il met en cause "le binôme texte-image" avec deux orientations polarisées, représentées par des livres-objets, "manipulables", d'une part, et de l'autre par les Livres illisibles de Bruno Munari. Se manifeste ici un lien entre le lisible, le visible et le tangible qui conduit l'auteur à imaginer une "méthode de lecture complète".
Je vais évoquer d'autres chapitres encore, mais je le ferai à partir de trois questions qui me semblent traverser chacun des moments de ce livre et que je formulerai ainsi, la question des métamorphoses, celle du centre et celle de l'œuvre. On a peut-remarqué dès le premier moment combien le comparatiste était loin de présenter ses comparaisons comme un système, stable et presque définitif ; c'est au contraire le procès qui domine, procès d'hybridation, de contamination voire d'"anthropophagie" (référence à un mouvement culturel brésilien) ou encore procès de destruction ou de résistance avec le roman. On se prend alors à rêver d'une comparaison (encore une) entre la pensée de Biagio d'Angelo et le concept de métamorphose tel qu'il est travaillé par Malraux (que l'on songe par exemple à la critique de la notion d'art régressé dans Le Musée imaginaire).
La deuxième question que ce livre aide à poser et à faire évoluer est celle du centre dans ses rapports avec la périphérie : L'histoire de l'art est ainsi renvoyée à l'impasse de sa présentation diachronique qui renvoie ce qui n'appartient pas à la suite des œuvres canoniques, à une périphérie insignifiante. La notion de topographie, largement reprise dans le livre, est éclairante à cet égard qui met sous le regard l'ensemble du territoire. Et ici on songe à Benjamin qui dans l'Origine du drame baroque allemand notait que les découvertes authentiques pouvaient être mises à jour dans "ce que les phénomènes ont de plus bizarre, de plus singulier" Mais il précisait que ce bizarre se trouvait dans le maladroit, le décadent et que l'histoire devait partir de là, et je ne sais si Biagio d'Angelo souscrirait à une telle déclaration.
Enfin je voudrais faire apparaitre une question que l'auteur ne formule pas, François Soulages y fait allusion dans la postface, mais elle me semble présupposée dans chaque partie du livre. Dans la grande diversité des domaines abordés, dans la fragmentation des thèmes et des motifs, Biagio d'Angelo ne manque pas de noter à plusieurs reprise l'aspiration unitaire des références ; au-delà (ou en deçà) des textes "ouverts" ou des images, il reste ou il se constitue des "œuvres" dont l'unité est nécessaire comme objet d'étude pour le comparatiste, certes, et ce n'est pas rien, mais aussi comme "sens d'un parcours". Parlant des adolescents "aux dons artistique ignorés", de l' "atelier de l'erreur" l'auteur souligne, chez l'une parmi eux qui s'est vue primée, "la capacité de l'artiste de donner un achèvement conscient à ses travaux". Si la notion même d'œuvre (et ainsi d'achèvement) semble faire retour dans la recherche, après une assez longue absence, peut-être ce livre, avec ses références multiples, ses "exemples" si divers,va-t-il aider à confirmer ce retour."
Vincent Metzger

Vincent Metzger

REVUE EUROPE, août 2018


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