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"Journal d'un hittiste" de Kamal Guerroua : L'espoir d'une jeunesse entre frustration et révolte

Le poète et chroniqueur Kamal Guerroua vient de publier le 4 septembre dernier en France, chez "Ressouvenances" un nouvel ouvrage qui s'intitule : "Journal d'un hittiste".

C'est un recueil de nouvelles qui peut se lire comme un petit roman. L'auteur décrit d'une manière réaliste le quotidien d'un jeune chômeur algérien, autrement dit "hittiste". Il nous fait découvrir l'univers de ce jeune homme, ses espoirs, sa souffrance et tous ses états d'âme à travers un long monologue qui nous place au cœur d'une Alger blanche, triste et joyeuse à la fois. Avec une langue ciselée, fluide et dense, Kamal Guerroua nous fait visiter les rues de cette ville, et nous laisse franchir l'intimité de ses belles femmes qui se cherchent au milieu d'une société machiste. Loin d'être une quelconque étude sociologique, l'ouvrage scrute tout via la fiction : des rues aux foyers, des cafés aux autobus, des parcs publics aux cinémas… On remarque la présence de tous les ingrédients de malaise, transposés dans le quotidien des hittistes, rendus par les circonstances mélancoliques, tristes, anxieux, nerveux, schizophrènes… Nous partageons donc, les rêves de "ces jeunes… pressés qu'ils sont tous de quitter le pays par n'importe quel moyen..." et qui sont ballottés dans un dilemme : soit rester au pays pour se brûler les ailes à grand feu, ou le quitter pour les brûler en exil à petit feu.

Beaucoup d'entre nous se retrouveront dans cette écriture imagée et drôlement incisive de Kamal Gurroua, qui fonctionne comme un miroir qui dévoile le vrai visage de cette société avec toutes ses failles et imperfections, lesquelles font d'elle "une usine à chômeurs et à clochards", ne cessant de fabriquer de fausses illusions pour des générations entières de jeunes. L'ironie se fait goûter dès les premiers passages et l'humour se faufile entre les lignes pour tisser une toile à la mesure de la perplexité des hittistes dans ce texte à forte charge acoustique.

Très signifiants sont, à cet égard, deux merveilleux passages du texte. Le premier est celui où, se trouvant étouffé dans un autobus bondé de voyageurs, un hittiste désargenté observe avec mélancolie sa mise à l'écart dans les regards de rentiers aussi méprisants qu'arrogants qui le jugent "hypocritement" sur son apparence, ses habits, son appartenance sociale, le degré de son adaptation au milieu corrompu qui tient son quartier en otage. Le second est celui du chauffeur du taxi indélicat de l'aéroport qui l'a pris dans sa voiture alors qu'il n'a plus de rétroviseur ! Ces deux fortes métaphores ne sont pas sans rappeler sa précarité, la déliquescence des rapports sociaux et l'incompréhension de son entourage.

Parfois décousue et "légèrement" teintée du pessimisme, la narration de l'auteur est superposée sur différents plans qui s'articulent sur le "je", absent parce que non et mal nommé. Une subjectivité qui casse le côté purement descriptif de l'œuvre et l'enracine dans la relativité, signe de l'imagination créative.

En revanche, elle ramène sous forme de jeu spiral au même point nodal : l'angoisse. En brassant beaucoup de thématiques sociales dans ses nouvelles, Kamal Guerroua pose, en quelque sorte, un regard serein sur les ressorts d'une condition humaine fragile. Enfin, "Journal d'un hittiste" est un ouvrage qui mérite d'être lu pour la simple raison qu'il fait tilt. Il est on ne peut plus un portrait vivant de l'Algérie actuelle avec, "toute sa complexité et ses contradictions", pour utiliser les propres mots de l'éditeur en quatrième couverture du livre.

A. B.

Kamal Guerroua, "Journal d'un hittiste", couverture de Anne Munoz-Winther, Ressouvenances, 96 pages, prix public : 13,00 €.

L'auteure Asmaâ Bouzid est étudiante en littérature et civilisation du monde anglophone, chroniqueuse dans des sites électroniques et nouvelliste.

Asmaâ Bouzid

LE MATIN D'ALGÉRIE, septembre 2018

http://www.lematindalgerie.com/lespoir-dune-jeu...

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