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Article paru dans Le Temps le 3 mars 2011

lecture Jeudi3 mars 2011
La révolution russe, morceaux choisis
Par Jean-François Fayet

Robert Galic montre comment le journal "L'Illustration" traite de la révolution bolchevique, dans l'unique perspective du maintien de l'alliance avec la France

Titre: La Révolution russe et la Guerre mondiale. Nouvelles de Russie (Janvier 1917-Mars 1918). Décryptage à partir du journal "L'Illustration" L'Harmattan, 239 p.

En janvier 1917, les armées de l'Entente et celles des Empires centraux s'affrontent depuis déjà deux ans et demi dans une guerre mondiale à l'issue encore incertaine. Saigné à Tannenberg, en Prusse orientale, le "rouleau compresseur russe" a dû se replier sur une ligne de front s'étirant de la
Baltique aux Carpates. Malgré l'échec de l'offensive Broussilov durant l'été 1916, la Russie tient bon. C'est en tout cas ce que laisse croire à ses lecteurs le journal L'Illustration. Quinze mois et
deux révolutions plus tard est signée la Paix de Brest-Litovsk. La Russie soviétique se retire de la guerre. Pour la France, c'est le pire des scénarios.
Les informations fournies par L'Illustration ont-elles permis à ses lecteurs de suivre l'incroyable enchaînement d'événements qui se sont produits en Russie au cours de l'année 1917? Selon Robert
Galic, auteur de cette étude effectuée sur le premier hebdomadaire illustré de langue française (1843-1944), un journal qui se distingue par l'usage fréquent de photographies, de cartes et de dessins, par le talent de ses auteurs, dont L. H. Grondijs souvent considéré comme le premier correspondant de guerre, les correspondants de L'Illustration ont rapporté avec beaucoup de précision les "Nouvelles de Russie". Avec beaucoup de précision certes, mais toujours au prisme de la Première Guerre mondiale, et dans la perspective de maintenir la confiance des Français à l'égard de l'Allié russe.
S'ils sont bien informés de l'évolution des opérations militaires, les lecteurs ne savent rien en ce début 1917 des violences subies par les soldats dans l'armée russe et des tensions qui travaillent en profondeur, depuis des années, toutes les composantes de l'Empire des tsars, des masses paysannes aux ouvriers, en passant par les nationalités des régions périphériques. Il faut dire qu'elle n'est pas toujours facile à appréhender, cette Russie dont la révolution de Février se déroule en mars et celle d'Octobre en novembre en raison du calendrier julien qui accuse 13 jours de retard sur notre calendrier grégorien. Pour expliquer l'effondrement du tsarisme au terme de seulement trois
jours de manifestations de la faim, les correspondants procèdent ainsi par analogie: la révolution de Février, c'est 1789. Nicolas II, à l'instar de Louis XVI, est présenté comme "un roi faible" subissant la même "influence néfaste de son épouse", Alexandra, "l'Allemande", que celle exercée par Marie-
Antoinette, "l'Autrichienne", sur le roi de France.
La transformation de la "prison des peuples" en une République semble d'ailleurs conforter la cohérence idéologique de l'Entente: "Vive l'alliance des deux libertés, la France et la Russie!"
Les correspondants de L'Illustration en Russie décrivent avec attention, bien qu'avec beaucoup de retard, le spectacle révolutionnaire, les luttes entre le gouvernement provisoire et le Soviet de Petrograd, l'insurrection bolchevique de juillet, la tentative de coup d'Etat du général Kornilov, mais ce qui les intéresse vraiment, c'est de savoir si la Russie va poursuivre la guerre. Qui des partisans de la continuation de la guerre ou des "maximalistes" de Lénine favorables à une paix immédiate
vont l'emporter? "Quel que soit le régime auquel [la révolution] doive aboutir en Russie, l'essentiel est pour nous de considérer qu'elle est faite en faveur de l'alliance contre l'ennemi commun", écrit le correspondant le 24 mars 1917.
Les jugements sur les principaux acteurs vont ainsi évoluer rapidement: d'abord qualifié de dangereux extrémiste, Kerenski est présenté comme un nouveau Napoléon depuis qu'il assume le
Ministère de la guerre. Longtemps marginalisé dans les articles des correspondants de L'Illustration ("un Juif, un diable"), Trotski apparaît, depuis qu'il est commissaire du peuple aux Affaires étrangères, comme la tête pensante du nouveau pouvoir. Mais l'objectif reste le même: maintenir quelles que soient les circonstances, en cédant parfois à la censure, souvent au travestissement des faits, l'illusion d'une Russie alliée indéfectible de la France.
Au-delà du cas de L'Illustration et de l'année 1917, c'est à une réflexion sur les conséquences d'une présentation viciée des événements au nom de la raison d'Etat, d'un récit sélectif censé rassurer les lecteurs, que nous invite l'auteur de cet ouvrage utilement pédagogique qui se lit comme un reportage.
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