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LA GRANDE PARADE : Shaman & Shadoc ou l'imposture des rats : ombres et fantômes se frôlent, se frottent et s'affrontent

Les parois voutées de la petite salle du théâtre Essaïon révèlent l'intensité de l'histoire de deux hommes extraits au présent et au passé. La lumière crée des reliefs qui se figent sur le carbone du temps ou se fondent dans des silences sourds et pesants. La narration, une fable d'ombres et de fantômes, une comédie humaine sociale, contemporaine et tragique. 
Shaman, un vieil homme rejeté sur le récif de l'existence, vit avec une rate dans un logis sombre et dépareillé. Shadoc, le visage perdu, promène sa lassitude pour seule compagnie. Un jour, sur un banc, Shadoc est interpelé par un bougre sale, râleur, qui scande détester les enfants et se plaint d'avoir mal aux pieds. Shadoc l'écoute attentivement et pris de pitié, l'invite à le suivre chez lui afin de lui donner une paire de chaussures neuves. Shaman, surpris par la proposition, accepte et le suit jusque dans son appartement. S'engage une conversation couverte de banalités, Shadoc ne rentre pas dans les cases de la vie que s'est forgée Shaman. La différence sociale entre les deux individus n'empêche pas le courant de passer. La sensibilité de Shadoc émeut Shaman qui l'invite à son tour chez lui. Un lien amical semble se dessiner à guillemets ouverts, deux solitudes se sont rencontrées. L'usure du temps aura-t-elle raison de la relation ? Les deux hommes échangent le propos sur un ton franc et généreux, respectueux et troublant jusqu'au jour où le présent fait un contrepied au destin. 
Pierre Margot est l'auteur de Shaman & Shadoc ou l'imposture des rats, sa première pièce de théâtre, dont il signe également la mise en scène. Il partage le rôle de Shadoc en alternance avec Xavier Béja. L'écriture se veut élégante dans le style et dans l'approche, la défiance du monde d'aujourd'hui flirte avec la résistance au mode de vie voulue ou imposée à l'homme de la rue. Les personnages en présence sont des caricatures croisées dans le commun du jour, des anonymes affichant des blessures en apparence ou dans la profondeur du regard. Qui est qui, sommes-nous en droit de nous demander dans la foule des hommes et des femmes vus chaque jour traversé d'inconscience et d'indifférence? Pierre Margot, une plume à la croisée de la comédie humaine et de la tragédie traduite dans une mise en scène esthétique d'où ressortent des murs invisibles les ombres d'un fait divers et les fantômes de la famille.
L'histoire aurait pu se concentrer sur cette phrase prononcée par Shadoc : "Il court par le monde un individu qui connaît la vérité. Ma vérité. Il ne fuit que pour la cacher. Pour la cacher aux hommes et s'abstraire de leur justice. Je veux connaître cet homme ". Or l'inverse se produit la pièce évoluant, une main tendue, une relation partagée, des rats aimés et détestés. L'homme, n'est-il pas un rat habile dans sa façon de vivre ? Il vit en communauté, s'intègre pour s'identifier, s'isole pour observer, affronte pour survivre. Les destins de Shaman et Shadoc s'esquissent dans un jeu de portraits gommés, graphités et révélés par la résurgence d'un dramatique fait divers. Une fresque humaine fragmentée par les apparitions d'une ombre qui décroche le présent en y déposant son souvenir.

Shaman & Shadoc, une pièce de théâtre comme il en existe peu de nos jours. La rencontre avec une écriture et des artistes exceptionnels.

Philippe Delhumeau
mars 2017

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