Comptes-rendus d'ouvrage

"Pour une Socio-anthropologie du texte littéraire" : compte-rendu de Paul Dirkx

Quoi qu’on en dise, la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la sociologie de la littérature demeure délicate. Cela tient essentiellement au fait que les deux disciplines dont elle est tributaire et qu’elle devrait rapprocher continuent globalement à se disputer son objet en rivales historiques. Certes, on n’est plus au temps des « trois cultures » dont Wolf Lepenies a étudié les rapports de force, mais on reste très loin d’une institutionnalisation de moyens de recherche nécessairement interdisciplinaires dont rêvait un Lucien Goldmann. Les études ‘littéraires’, discipline très instituée mais relativement fragile sur le plan épistémologique, ont tendance à maintenir la sociologie de la littérature dans un statut secondaire, la sociologie étant réputée s’intéresser au collectif et au quantitatif, alors que l’œuvre littéraire relève pour elles, en dernière instance, de la création individuelle. La sociologie, de son côté, regarde avec une certaine suspicion un objet littéraire qui, en dehors des questions de production, de diffusion et de réception, semble l’inciter à succomber aux sirènes de la subjectivité herméneutique ou, pire, philosophique.
Le livre de Florent Gaudez ne prétend pas apporter de solution à ce problème d’autant plus irritant que sa difficulté repose largement sur une série de malentendus structuraux anciens. Mais il n’en a pas moins le mérite de montrer que les deux approches, ‘littéraire’ et sociologique, n’ont rien d’incompatible et qu’elles peuvent même s’avérer complémentaires. En effet, le programme de recherches qu’il propose et qui plaide « Pour une Socio-anthropologie du texte littéraire » est animé par la conviction que ces approches peuvent nouer de nouveaux liens en reconsidérant la place du sujet au sein de leurs matrices disciplinaires respectives. Ainsi, le paradigme des recherches ‘littéraires’ - et ‘artistiques’ en général, précise l’auteur, pour qui la littérature est une dimension de l’art parmi d’autres - gagnerait à s’ouvrir davantage aux déterminants humains dans les processus littéraires, tandis que les dimensions sociales des productions symboliques, en l’occurrence littéraires, mériteraient une meilleure prise en compte par les protocoles sociologiques. C’est en tout cas dans cette double perspective que l’auteur propose de renouveler la sociologie de la littérature (plus précisément la sociologie du texte littéraire), même s’il situe celle-ci du côté de la sociologie - d’une sociologie enrichie.
Sa thèse centrale est qu’aussi bien l’analyse interne du texte littéraire que l’étude de ses conditions externes de production et de circulation passent à côté de sa dimension intrinsèquement sociale. Car si le lecteur, loin d’être un récepteur passif, informe le texte en fonction de ses caractéristiques et attentes propres, le texte oriente à son tour cette activité lectorielle à partir de ses structures internes ainsi mobilisées, ce qui en fait un véritable partenaire social du lecteur, au même titre que l’auteur. Or, la sociologie de la littérature a négligé cette interaction. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir eu à disposition des modèles de recherche qui en suggèrent l’existence, et notamment, du côté ‘littéraire’, l’esthétique de la réception incarnée par l’historien de la littérature Hans Robert Jauss et l’analyse discursive du sémioticien Umberto Eco (confrontée ici aux thèses de Paul Ricoeur). La carence théorique sur ce point résulte notamment du fait que l’on a gommé, au profit d’aspects plus formalistes et sémantiques, les implications sociales car signifiantes de ces modèles, voire leurs fondements sociaux, comme c’est particulièrement le cas de la (socio-)sémiotique greimassienne, pas si éloignée de Durkheim qu’on a voulu le dire.
L’auteur parvient en tout cas à porter un regard vivifiant sur le texte littéraire en tant que lieu où se réalise une rencontre sociale qui s’y trouve inscrite à l’état latent. De ce fait, ce même texte peut aussi être saisi comme une forc

Paul Dirkx, Université de Rennes-I

REVUE SOCIOLOGIE DE L'ART - OPUS 3 (L'HARMATTAN, 2003). PP. 219-223., mars 2003


Florent GAUDEZ, Pour une Socio-anthropologie du texte littéraire. Approche sociologique du Texte-acteur chez Julio Cortázar. Préface de Bruno Péquignot, Paris, L’Harmattan, 1997, coll. Logiques sociales, 222 p.

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