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Articles et contributions

Colonisation, décolonisation, impérialisme. Le cas de la Mauritanie

Impérialisme et colonisation :
sens des mots et débats théoriques

Que signifient ces termes d'Empire, d'impérialisme et de colonisation dont on s'est remis à parler et à débattre avec ardeur, du moins en France à propos d'une loi prescrivant d'enseigner leurs bienfaits ou du moins ceux de la dernière nommée ?

A vrai dire, depuis toujours pourrait-on quasiment dire, on a parlé d'Empire et partant d'impérialisme. Qu'il s'agisse de Babylone, de Rome ou de Byzance, mais aussi bien de la Chine ou de l'Inde, des Aztèques ou des Incas, ou encore des Abbassides ou des Almoravides, des Royaumes soudanais du Ghana, du Mali ou de Gao, de la Maison d'Autriche, de Napoléon ou de Guillaume… chaque fois le terme d'Empire désigne alors la conquête militaire et la domination politique ou l'hégémonie d'un peuple ou du moins de ses guerriers entraînés par une dynastie régnante sur d'autres peuples, supposés implicitement, par l'emploi même du terme, nombreux et divers, et sur leurs territoires, aux frontières souvent mouvantes et imprécises mais supposées étendus.

D'autre part aucun Empire à travers l'histoire, aucun pouvoir d'ailleurs vis-à-vis de son propre peuple, ne s'est jamais contenté d'imposer dans la durée aux vaincus devenus sujets sa domination et la ponction de leurs richesses par la seule supériorité de ses armes et par une violence, pour ainsi dire, toute nue à tout instant. De tous temps, ils ont voulu l'habiller, c'est-à-dire justifier et légitimer idéologiquement leurs entreprises par quelque supériorité ontologique et/ou une mission plus ou moins universelle, le plus souvent d'ordre religieux, quelque soit cette religion. C'est cette suprématie appuyée sur cette sorte de doctrine officielle propre à chaque empire ou type d'empire qu'on peut appeler impérialisme. Le terme de colonisation quant à lui connoterait plutôt alors, plus précisément et concrètement mais parallèlement, dans un territoire déterminé, la domination politique et l'exploitation économique de ce territoire telles que directement exercées sur place par une ou des couches sociales colonisatrices venues de leur métropole (s'estimant "civilisées") envers les couches sociales colonisées ("autochtones" ou "indigènes").

Or de part et d'autres du Sahara, il y avait eu justement de grands empires arabes et négro-africains, partant souvent des régions mêmes dont nous allons parler ou les incluant en partie. Mais la notion de frontière comme délimitation très rigidement fixée entre souverainetés exclusives et entières de part et d'autre ne semble pas leur avoir appartenu. Pas plus du reste que celles, de plus en plus étroitement liées avec celle-là, d'Etat et de nation, d'Etat-nation aux sens modernes. Du coup, on le sait, là où cette trilogie n'existait pas, même de loin, le droit occidental avait tendance à conclure du coup à une "terra nullius", "terre n'appartenant à personne", qu'on avait donc le droit de s'approprier. La souveraineté impériale traditionnelle, elle, s'affirme plutôt directement sur des peuples ou sociétés aux limites floues et mouvantes qu'elle dominait et taxait et par là indirectement sur leurs terres. D'ailleurs la notion même de propriété traditionnelle échappait facilement aussi à l'entendement occidental de droit romain, imbu du jus utendi et abutendi personnel. Car les terres appartenaient bien toujours à quelqu'un, mais c'était de manière indivise et inaliénable à une communauté agnatique (de consanguins mâles) et non étatique et éventuellement à plusieurs, la dominante et la dominée, dont les "droits de maître" (ou droit de conquête) et les "droits d'usage" (ou droits de la hache de défrichage) se superposaient. C'était précisément le cas chez les agriculteurs sédentaires riverains du Sénégal et aussi d'une certaine manière pour les tribus de nomades maures, leurs terrains de parcours et leurs puits dont nous allons parler. Ces différences de logiques ou rationalités historiques et politiques vont jouer un grand rôle dans les colonisations comme dans les décolonisation modernes sous forme de malentendus et d'anachronismes voulus ou pas.


S'agissant maintenant de la colonisation "moderne" en Mauritanie, comme d'ailleurs de presque partout en Afrique, on n'en saurait parler sans la resituer dans cette ère et cette aire mondialisés de l'impérialisme occidental au tournant du 19° et du 20° siècle et en même temps dans les nouveau sens controversés qu'y revêtent ces termes traditionnels.

Son étude n'infirme pas le sens des notions communes qu'on vient d'énoncer, mais il les complique et les problématise. Cet impérialisme là en effet se manifeste aussi d'abord, comme du reste ses précédents historiques comme guerrier et politique : c'est une course fébrile "aux derniers territoires libres de la planète" entre Puissances européennes. Avant même, la plupart du temps, de les coloniser effectivement, celles-ci s'en partagent la souveraineté en établissant partout, à partir de comptoirs ou protectorats côtiers, des frontières théoriques au cœur du continent non encore conquis ni même "exploré

En même temps, d'un point de vue idéologique, cet impérialisme se justifie avant tout cette fois par la supériorité non pas d'une religion mais d'une raison universelle (à moins qu'il s'agisse d'une religion de la raison) dont il affirme être le détenteur et missionnaire particulier promettant à terme des progrès indéfinis aussi bien d'ordre moral (liberté et égalité des individus), politique (Etat bureaucratique et démocratique, fondé sur la compétence des fonctionnaires et l'expression majoritaire des citoyens) qu'économique (supériorité rationnelle du marché libre et du profit individuel sur tout autre modèle économique) et donc matérielle (enrichissement général et amélioration de la santé etc. grâce à la technique scientifique).

De ce point de vue économique justement, des économistes et historiens non marxistes d'abord (Hobson, Hilferdings), repris par des marxistes (Lénine, Luxembourg, Kautsky…) et d'autres aujourd'hui remarquent très vite dès cette période du "scramble" précédant la 1° guerre mondiale qu'elle est aussi une phase aigue de surproduction suivie d'une (première !) "monopolisation" et "financiarisation" accélérées, disent-ils déjà, du capitalisme alors européen le poussant impérativement à se répandre davantage à l'extérieur. C'est pourquoi à travers les débats théoriques complexes () qui vont se succéder durant tout le 20° siècle en même temps que les affrontements réels est-ouest, nord-sud, on retrouve de toutes façons, à mon avis, quelque chose des intuitions fulgurantes énoncées par Marx dès 1847 dans la 1° partie du Manifeste communiste. Le capitalisme est une économie de marché de plus en plus généralisé dont la concurrence libre pour ne pas dire sauvage produit une tendance à la concentration en monopoles ou oligopoles, (aujourd'hui multinationaux et mondialisés, c'est la nouveauté), toujours et partout à la recherche de nouveaux débouchés pour leurs capitaux et leurs marchandises, c'est-à-dire insatiables dévoreurs de nouveaux gisements de main d'œuvre et de matières premières meilleur marché. C'est en ce sens qu'on peut dire que rien qu'au niveau économique le capitalisme est déjà intrinsèquement conquérant ou impérialiste ().

La question devient alors celle des rapports entre impérialisme et colonisation, dit autrement aussi entre économie et politique. Le premier est-il un phénomène surtout politique qui se confondrait à peu près avec la seconde et donc se terminerait avec elle ? Ou n'est-il pas fondamentalement économique, pouvant sévir avant, pendant ou surtout après elle sous d'autres formes politiques et d'autres atours idéologiques ? Les colonisations occidentales et leurs empires respectifs ont-il été pour cet impérialisme une nécessité, une utilité, ou pas plutôt un obstacle (comme l'ont soutenu dès le départ les économistes du capitalisme libéral le plus orthodoxe ?). A l'ère actuelle de la mondialisation, maintenant que les colonisations comme dominations politiques directes et affichées sont terminées, qu'en est-il de l'impérialisme, par ex. US, ou français, ou bientôt d'autres encore, comme influence économique, et du coup aussi politique et culturelle dominante et donc déterminante ?

Du moins, là où elle a sévi, la colonisation ou plutôt le processus de colonisation-décolonisation apparaît-il de fait comme une des modalités historiques d'intégration, violent et forcée au départ, dans le système-monde capitaliste alors dominé par l'Europe, de sociétés restées, pour l'essentiel de leur survie et la masse de leurs membres, à l'écart de celui-ci. C'est donc un processus de déstructuration-restructuration de ces sociétés, sous l'impact colonial et son évolution et en réaction à celui-ci. Que vont alors devenir les systèmes d'autorités des ordres hiérarchiques et lignagers traditionnels et leurs diverses identités ethniques dans cet accouchement douloureux d'un Etat et d'une nation unifiés ? Quelles formes particulières vont revêtir celui-là et celle-ci ? Quelles classes sociales vont-elles apparaître ? Vont-elles se substituer ou se conjuguer avec les groupes de parenté, les castes et les ordres séculaires? Ce sont de telles questions que je me posais déjà il y a quarante ans et que, semble-t-il, on peut encore poser sans plus paraître ringard comme il y a quelques années!

Les sociétés traditionnelles mauritaniennes.

Le territoire mauritanien tel que finalement tracé sous la colonisation était peuplé, avant et au début de celle-ci, par des sociétés ethniquement bien différenciées. D'une part, dans sa majeure partie saharienne puis sahélienne, nomadisaient les Maures ou "beidanes" (blancs), pasteurs sahariens arabo-berbères, débordant largement sur les confins algériens et marocains, l'actuel Sahara occidental ex-espagnol et le nord du Mali jusqu'à Tombouctou ; d'autre part sur les deux rives du fleuve Sénégal (et au-delà vers l'est) des populations d'agriculteurs sédentaires négro-africains - Soninké, Wolofs et Hallpularen (ou "parlant peul", les plus importants à cette époque politiquement et démographiquement) baptisés Toucouleurs sous la colonisation. Ils cultivaient d'abord les terres envahies chaque année par la crue du Fleuve, puis celles inondées par les pluies d'hivernage. Par leurs traditions et leurs provenances, nomades et sédentaires se rattachaient au Maghreb et au monde arabe pour les uns, à la grande région du sahel ouest-africain pour les autre. Une rivalité perpétuelle existait entre eux pour la maîtrise de ces bonnes terres du sud et des voies d'accès vers cet axe d'échange qu'était le Fleuve, notamment avec les Français établis à St Louis. Par alliances ou guerres, chacune de ces sociétés visait donc l'hégémonie sur les autres tout en défendant farouchement son autonomie, selon des fortunes diverses bien que les nomades aient pour eux les atouts de la mobilité, de la rapidité et du refuge dans leurs "sanctuaires" sahariens.
En même temps, nomades et sédentaires se trouvaient par leur économie -lait et viande contre céréales et coton cultivé traditionnellement - parfaitement complémentaires. Dans leurs luttes autour du Fleuve il leur arrivait souvent de s'allier entre eux contre d'autres nomades et sédentaires également coalisés. D'autre part en dépit de leurs différences ethniques et économiques, toutes ces sociétés n'en avaient pas moins certains traits structurels communs ou similaires. Je veux parler d'une part de l'Islam partagé et pourrait-on dire "échangé" dans ces régions depuis le 11° ou 12°siècle, un Islam sunnite de rite malékite profondément cultivé et fervent chez toutes les élites, avec ses confréries surtout quadrya et tidjania, leurs docteurs et leurs soufis vénérés et entraîneurs d'hommes. D'autre part il s'agit de ce que j'ai appelé descriptivement et non sans lourdeur, des "structures d'ordres et de caste sur base lignagère" analogues, au sens donné à ces deux premiers termes par Balandier dans son Anthropologie politique. La base lignagère c'est le groupe de parenté patrilinéaire et patriarcal. L'unité spatiale en est chez les Maures la "tente-ménage" dans un campement peuplé essentiellement de germains patrilinéaires, dont les hommes participent à la Djemaa présidée par un aîné de la génération la plus ancienne. Il en est de même chez les sédentaires négro-africains, à ceci près que dans l'unité de base qu'est la concession on trouve les cases d'un nombre plus ou moins grand de ménages : celles de chacune des femmes du doyen (alors que traditionnellement les Maures sont monogames), de ses frères puinés, de ses sœurs séparées éventuellement, de ses enfants mariés, au milieu d'un village ou quartier de village de cousins et non d'un campement. Par leur généalogie parfaitement connue, qui, historiques ou légendaires, peuvent remonter chez les Maures et les grands Marabouts noirs jusqu'à la tribu du Prophète ou du moins aux bédouins d'Arabie, chaque cellule familiale est liée de proche en proche à une fraction, une tribu, voire une confédération de tribu, ou par quelques patronymes alliés à des villages et à des régions.

Mais ce qui est aussi fondamental que ces structures, c'est leurs dynamiques. La solidarité économique et affective (qui n'empêche pas déjà rivalité entre frères ou cousins ou jalousie chez les femmes) est totale aux premiers niveaux de base du lignage (campement et concession, fraction et quartier ou village) qui sont aussi unités de vie et de survie. On s'y entraide quotidiennement et on partage droits de parcours et de puits ou terres de cultures, possédés dans l'indivision et gérés à ces niveaux. Mais sous la forme plus "politique" de partage de la dette de sang ou de simple sentiment et loi de l'honneur, elle peut s'étendre et parfois s'enflammer à tous les niveaux du lignage jusqu'à la tribu, la confédération de tribu (chez les Maures, c'est l'assabyia dont parlait Ibn Khaldoun) ou la région. L'alliance ainsi nouée avec des parents d'un certain degré (un ancêtre reconnu commun dans la lignée généalogique) détermine en même temps ceux dont on devient ennemis ou rivaux. Selon conjonctures et périodes, les mêmes peuvent tenir chacun de ces rôles, et de toutes façons il s'agit de règles qu'on sait faire jouer pour servir une stratégie.

Du moins cette dynamique joue-t-elle entre lignages libres ou nobles. Car chez les Maures comme chez les Négro-africains, ces groupes de parenté et leurs structures, "verticales" si l'on veut sont recoupés par ces structures d'ordres (ou d'états au sens des trois états de l'ancien régime français) et de castes " horizontales" où la noblesse et la dignité sont à peu près partagées en raison inverse de l'assujettissement au travail. Une famille, une fraction ou tribu chez les Maures sera noble parce que guerrière et seule habilitée à porter les armes ou un peu moins mais tout de même parce que "maraboutique" (zaouia), et spécialisée dans la loi et la ferveur religieuses. Ou elle sera tributaire de l'une ou de l'autre et leur payant tribu et spécialisée dans l'élevage. Dans les sociétés négro-africaines, comme chez les Soninke par ex. on trouvera aussi une distinction analogue de ces trois fonctions (avec l'idéologie correspondante) quoique parfois plus syncrétique comme chez les Hallpularen où l'oligarchie Torodo cumule la dignité et les honneurs de lettrés et guerriers de l'Islam. Toutes ces distinctions sont de gens libres, mais, insérés dans les familles maures ou noire libres, on trouvait encore d'une part des esclaves domestiques ou affranchis (noirs) et des familles de gens castés, c'est-à-dire endogames et spécialisés dans la fourniture d'un service matériel ou immatériels, comme les forgerons et les griots chez les Maures, les mêmes et bien d'autres selon la matière travaillée chez les Négro-africains.

Ces deux grandes similitudes de nature religieuse et sociale sont étroitement liées, source et fruit d'une longue et riche histoire partagée par ces groupes ethniques entre 8° et 19° siècles. Ils se sont trouvés tour à tour au cœur ou très proches soit de l'Empire Almoravide soit des successifs Empires soudanais. C'était chaque fois le contrôle des voies occidentales du grand marché d'export-import transsaharien () qui en faisait une périphérie puissante et fortunée de ce système-monde méditéranéen dont les Empires arabo-musulmans étaient alors le centre. C'est donc par ces mêmes voies, souvent capillaires pourrait-on dire, que l'Islam s'est répandu avant plus d'une fois d'en repartir en conquérant vers le nord ou vers le sud, depuis les Almoravides du 11° siècle jusqu'au Maure Ma El Aïnin à un extrême et au Toucouleur El Hadj Omar Tall à l'autre. Ceux-là ne furent arrêtés au tournant du 20° siècle dans leurs nouvelles tentatives impériales au nom de la djihad islamique que par les visées tout aussi impériales des troupes françaises descendant du Maroc ou remontant de l'embouchure du Sénégal. Entre temps, au cours des 17°et 18° siècle s'étaient peu à peu fixées les structures d'ordres évoquées plus haut. Chez les nomades, les longues luttes entre tribus berbères, premières occupantes, ou arabes, survenues au 14° siècle, avaient abouti vers cette époque d'une part à l'arabisation des premières et au respect relatif des secondes pour leur science religieuse, d'autre part à la suprématie de certains lignages guerriers devenus Emirats, sorte de proto-Etats aussi protecteurs que prédateurs, selon le point de vue. Sur le Fleuve, dans le Gaajaga des Soninke des rois guerriers et mécréants rivalisaient avec des marabouts pieux et commerçants. Quant au Fouta Toro des Hallpularen, une "révolution maraboutique" de paysans Hallpularen islamisés depuis le 12° siècle contre les dynasties de Peuls païens qui régnaient sur eux avait débouché, à la fin du 18° siècle, dans un Almamyat (Commanderie des croyants) que se disputaient quelques grandes familles torobbe.


La colonisation.

Depuis la fin du 15° siècle, Portugais, Hollandais, Anglais, Français avaient tenu tour à tour des comptoirs rivaux le long des côtes atlantiques. Ces derniers notamment à Gorée puis à l'embouchure du Sénégal (St Louis). Pour avoir le monopole d'un commerce de troc d'esclaves et de gomme arabique (récolté par les Maures) contre armes, toile de guinée, métaux et "bagatelles de verre", on versait des "coutumes", listes hétéroclites de petits objets manufacturés données, aux Emirs maures et aux Almamys toucouleurs et autres souverains locaux. A partir de 1854 contre ces coutumes toujours renégociées dont ne veulent plus les commerçants saint-louisiens et au nom de la doctrine du libre-échange qui triomphe alors en Europe, Faidherbe entreprend une nouvelle politique de conquête militaire des rives du Fleuve. L'annexion de ses deux rives et la suppression de l'Almamyat est définitive en 1891. La "pénétration" vers le nord et la "pacification" du pays maure (Trab el Beydan) va se continuer au nom cette fois d'une stratégie impériale, contre l'avis des commerçants saint-louisiens et de tous ceux qui en France trouvent inutilement dispendieuse cette domination d'arpents de sable pour le prestige. Il s'agit en fait d'assurer la jonction entre l'empire français d'AOF et celui du Maghreb en voie d'achèvement, et d'abord de ne permettre à personne d'autre d'occuper cet espace interstitiel. Pour cela il faut d'abord régler la question diplomatique du Maroc convoité, outre la France, par l'Angleterre, l'Espagne et l'Allemagne. Cela se fait d'abord en 1900 en concédant par traité à l'Espagne une portion de Sahara en face des Canaries, et en 1904 à Algésiras en reconnaissant le droit français sur le Maroc en échange d'autres cédés ailleurs par la France. L'occupation effective du sud du pays beidane (Trarza, Brakna, Tagant) est d'abord effectuée par Coppolani, Corse d'Algérie parlant couramment arabe, auteur d'un ouvrage savant sur les aspects mystiques mais aussi politiques des confréries dans l'Islam maghrébin. Il gagne pacifiquement pour l'essentiel l'amitié des plus grands et prestigieux chefs de confrérie et lettrés de la région, les convainc que la religion n'a rien à perdre et eux tout à gagner à la pax gallica établie et garantie par la France. Mais il est assassiné en 1905, selon lelangage des chroniques coloniales "par le fanatique d'une secte religieuse" (membre de la Ghoudfia) ! En 1908, la lourde colonne de "tirailleurs sénégalais" et d'artillerie attelée de Gouraud prend le contre-pied de cette politique irénique, pénètre dans l'Adrar, sorte de forteresse naturelle, et occupe Adrar sa capitale. Non sans intention revancharde et punitive, semble-t-il, elle épuise les régions parcourues par ses réquisitions massives de nourriture et de cheptel. Mais la conquête de tout le nord du territoire se poursuit encore longtemps. Au nom du sultan du Maroc et de ses droits sur le pays beidane, puis contre lui qu'il estime déchu lorsqu'il pactise avec Lyautey l'Infidèle, Ma El Aïnin, le grand cheikh de Smara au cœur du Sahara espagnol, prêche ardemment la guerre sainte et son appel est entendu au-delà de ses disciples envoyés au combat. De toutes façons, les grands nomades chameliers du nord (), insaisissables et soudés par leur assabyia, ne sont jamais définitivement résignés à se soumettre. C'est donc une guerre sporadique mais de longue durée et sur d'immenses distances, faite de mouvements et d'embuscades-éclairs dont ces grands nomades, qui sont chez eux, sont passés maîtres et à laquelle les Français (secondés par les guerriers ralliés de l'Adrar et de la Guebla plus au sud) doivent prendre le temps de s'adapter en les imitant. C'est aussi des deux cotés une guerre pleine de prouesses, haut-faits guerriers et exploits quasi-sportifs, mais très meurtrière, aussi bien de deux émirs, de nombreux chefs et de leurs hommes chefs de famille que de brillants jeunes officiers et sous-officiers français, sans parler de leurs soldats et auxiliaires indigènes (décomptés anonymement dans les communiqués). Rien qu'à lire ces communiqués militaires et les courriers administratifs français, on devine qu'il a dû y avoir des deux cotés plus d'une fois mises à sac et parfois massacres, femmes et enfants compris, de campements parents ou alliés. Ce n'est qu'en 1934 que les troupes françaises d'Algérie, du Maroc et de Mauritanie réaliseront leur jonction à Tindouf. () et que les derniers "rebelles" et "insoumis" demanderont (pour un temps) l'aman.
Une fois la souveraineté incontestée de la Métropole établie par la force la politique se devait de la maintenir et prolonger par ses propres moyens. Une fois entendu qu'il n'y a pas d'autre autorité légitime et légale que celle de la République représentée par le Gouverneur Général de l'AOF, celui de la colonie (résidant à St Louis du Sénégal) et sur place par celle du "Commandant", qui jouit seul par délégation de tous les pouvoirs exécutifs, judiciaires, de police et, du moins dans le sud, de travail forcé, se pose cependant la question du traitement à réserver à l'autorité traditionnelle existante et à sa forte et complexe hiérarchie. Pendant un temps, au début du 20° siècle, au nom de l'égalité républicaine et d'une politique dite d'assimilation, on a tendance à élever les plus faibles et les assujettis (marabouts ou gens serviles) et à abaisser les plus forts et les plus élevés (guerriers). Mais très vite au nom d'une politique plus réaliste "d'association", "d'apprivoisement" dit-on pour les nomades, on décide au contraire de ne pas trop toucher à ces structures sociales avec leurs ordres nobles, leurs groupes intermédiaires, leurs gens castés et servile. De ces derniers on interdit seulement officiellement la vente (mais pas forcément la location pour 99 ans), et on protège parfois leur fuite s'ils le sollicitent. Sur cette hiérarchie en effet repose tout l'ordre social établi qu'on n'a aucune intérêt à bouleverser, s'avise-t-on sagement, en l'absence de toute évolution économique projetée. Mais elle n'est plus qu'honorifique chez les Emirs, les chefs de tribu (ou de Province chez les sédentaires), les grands Cheiks religieux, qui reçoivent rentes fixes mais aussi décorations et bakchich en récompense ou promesse de leur collaboration et de leur "loyauté". Elle n'est plus que strictement subordonnée chez les véritables chevilles ouvrières entre pouvoir colonial et colonisé que sont devenus chefs de fraction, de canton ou de village. Proposés par leurs conseils mais nommés par l'administration, chargés de répercuter les consignes administratives et surtout de répartir et collecter les impôts collectivement fixés pour le groupe au succès duquel ils sont personnellement intéressés. S'y ajoutent enfin les "mouches" ou les "bouches" du Commandant c'est à dire les fonctionnaires subalternes autochtones qui peu à peu entourent l'administrateur colonial (infirmier, comptable, moniteur d'enseignement, technicien, interprète, sans oublier les garde-cercles...). Tous ceux là ont par position le privilège de partager beaucoup de secrets des dieux coloniaux (ou du moins d'informations descendantes) dont sont avides les populations. Ils peuvent aussi instiller ou filtrer celles qui remontent et dont sont avides les échelons supérieurs centralisés. Aussi peuvent-ils informellement influencer le Commandant, qu'il en soit ou pas conscient. Dans un pays où l'occasion de se procurer de l'argent devient de plus en plus vital non seulement pour "tenir son rang" traditionnel mais déjà pour nourrir sa famille, entretenir ou élargir sa clientèle, le salaire régulier des fonctionnaires subalternes, mais aussi les petits passe-droits, exemptions d'impôts ou cadeaux consentis notamment aux notables et dignitaires et payés sur une sorte de caisse noire ad hoc sont des atouts précieux.
L'idéologie d'une société -ce que ses clercs et ses responsables politiques voudraient qu'elle soit- se lit particulièrement bien dans ce qu'ils disent de son éducation, soit le modèle social qui mérite d'être transmis par les adultes aux enfants en terme de savoirs, savoir-faire et savoir-être. S'agissant de la société coloniale, elle indique ce que les colonisateurs "civilisés", sorte de pères vigilants, voudraient que deviennent les colonisés, sorte de grands enfants ou adultes quelque peu attardés. (). Une analyse de contenu des grandes circulaires des successifs Gouverneurs généraux d'AOF et des directeurs ou inspecteurs du service centralisé de l'enseignement, peut se résumer en trois verbes d'action, dont le premier se réduit dans les faits au second puis finalement au troisième. "Civiliser" d'abord, en "élevant", mais progressivement, par l'école les colonisés au niveau des colonisateurs. "Franciser" ensuite car il est constamment affirmé que cet objectif universel doit obligatoirement passer dès le départ (à la différence de ce que prônent Anglais ou Belges par ex.) non seulement par l'enseignement de la langue du colonisateur, mais par l'assimilation de sa culture. "Sélectionner" enfin, soit, selon un objectif économique et politique beaucoup plus concret, pragmatique, et limité, choisir soigneusement pour les former ceux qui pourront être les "auxiliaires indigènes" dont on a un besoin urgent pour "seconder un personnel européen trop restreint" (Delafosse 1917).
En Mauritanie à vrai dire, la colonie la plus pauvre de l'AOF, au maillage administratif très large, la scolarisation restera extrêmement limitée jusqu'en 1944 : moins de mille élèves et seulement deux écoles complètes établies sur le bord du Fleuve ! C'est aussi qu'une résistance culturelle longue et obstinée, animée par les clercs et les gens âgés et pieux, a pris le relais de la lutte armée, notamment chez les nomades arabophones qui ont plus de facilités pour échapper à la pression colonisatrice. Cette résistance peut prendre diverses formes comme le regain de la ferveur religieuse, l'augmentation de la fréquentation de l'école coranique et des affiliations confrériques, l'effervescence de mouvements sectaires incontrôlés et "millénaristes" (ghoudfia, ahel gazra, surtout Hamallisme)… Mais elle se focalise contre le recrutement scolaire. Celui-ci est assimilé à l'impôt forcé, et longtemps la masse des populations ne perçoit pas plus que pour celui-ci l'intérêt qu'elles peuvent en tirer. Il faudra imaginer beaucoup de moyens de pression et même de sanctions de l'administration, surtout après 1945, pour que soient fournis les contingents fixés par campements ou villages. Souvent au début seront désignés pour cette corvée les enfants de familles serviles ou les plus modestes. Devant cette résistance, le service des Affaires musulmanes dont l'objectif est partout de "canaliser l'Islam" () obtiennent, exclusivement pour "l'Islam blanc" arabophone c'est-à-dire maure qu'ils distinguent de "l'Islam noir", une dérogation provisoire au sacro-saint principe du français, unique langue d'enseignement. On établit donc en pays nomade des Medersah ou écoles franco-arabes, dirigées par des maîtres musulmans algériens qui réussissent ainsi à apprivoiser fils de chef et de lettrés de bonne tente. Peu à peu l'école des "Nazaréens" va être accepté et le ciment de la culture française ou plutôt de la double culture va prendre peu à peu. Au prix de deux illusions parallèles sur ce qu'on appellerait aujourd'hui un remarquable "double bind". La première est signalée par G.Hardy, premier directeur de l'enseignement en AOF : difficile, dit celui-ci, d'arriver à faire de l'indigène scolarisée à la fois "un auxiliaire averti" et "un serviteur docile". La deuxième qu'expriment et qui rassure les sages et pieux lettrés : nos enfants iront à l'école française uniquement "pour la nourriture" répètent-ils, mais après sérieuse imprégnation à l'école coranique et nous ferons ce qu'il faut pour qu'ils gardent une tête et un cœur intégralement fidèle à la culture religieuse et à la vie traditionnelle de nos ancêtres.
Jusqu'en 1944, il n'est question d'aucune mise en valeur du territoire, d'aucun investissement productif, sauf la légère infrastructure administrative en pistes et modestes bâtiments administratifs. Chaque colonie, on le sait, se devrait de recueillir pas impôt et taxes les recettes nécessaires à ses dépenses et cela n'arrivera pratiquement jamais en Mauritanie, "parente pauvre" de l'AOF, dont le budget sera chaque année renfloué par le budget fédéral. Par rapport à ses impacts politique et idéologique, l'impact économique de la colonisation peut donc d'abord paraître insignifiant. Pourtant c'est sans doute le plus déterminant (déstructurant et restructurant) à moyen et long terme. D'abord par l'introduction forcée et la généralisations de l'échange monétaire chez tous les ménages à cause du paiement de l'impôt (capitation chez les agriculteurs, zekkat chez les nomades) exigé en espèce et non en nature. Tous sont obligés de sortir de l'autosubsistance, du don-contre-don ou du troc pour vendre une partie de leur production sur le marché. Ils deviennent aussi du coup dépendant du même marché pour un nombre de plus en plus étendu de produits de base (tissus, thé, sucre…). La sécurité établie sur tout le territoire et les territoires voisins favorise l'extension de ce marché jusqu'au moindre village et campement et sur de longues distances au nord et au sud, d'autant plus que l'extension des villes, coté sud surtout, crée une forte demande en produits agricoles et d'élevage. Dans les bonnes années, ajouté à quelques grandes mesures d'hygiène et de prophylaxie, elle favorise aussi la multiplication du bétail jusqu'à saturation de la capacité pastorale, mais aussi de la population (qui aurait quadruplé de 1920 à 1960). Du coup outre sa fragilité traditionnelle aux aléas climatiques, l'intégration de cette économie, si minuscule et reculée soit-elle, devient étroitement dépendante du marché mondial et d'autant plus vulnérable. Dans l'ensemble ou en moyenne, la détérioration des termes de l'échange ne cesse plus de jouer en sa défaveur provoquant inégalité croissante et paupérisation relative de masse surtout dans les années où la sécheresse s'ajoute aux effets des crises mondiales (1930-35, 1941-44).

Décolonisation.

C'est après coup que les événements qui se succèdent de 1945 à 1960 peuvent apparaître clairement comme un processus de décolonisation. Sur le moment, sauf peut-être à la fin, le colonisateur ne fera guère preuve d'une grande capacité d'anticipation, même s'il aura gardé (presque) toujours la maîtrise du processus. Il y aura des votes contestataires (), des mouvements d'oppositions de jeunes très minoritaires réclamant l'indépendance en même temps que l'abolition de l'esclavage et de "la féodalité", mais, comme le souligne Moktar ould Daddah jusqu'à très tard la majorité des élites traditionnelles ne souhaite pas l'indépendance, du moins si tôt ou séparé soit du Maroc, soit du Mali-Sénégal. Localement, il y a un puissant bloc politique conservateur unissant colonisés et colonisateurs partisans du statu-quo. C'est surtout le contexte extérieur pesant sur ces derniers qui les contraindront à cette évolution dans son domaine d'Afrique. Il y a d'une part les doctrines anticoloniales respectives des deux Impérialismes en voie de dominer désormais le monde, USA-URSS, et leurs surenchères. D'autre part le rayonnement des mouvements nationalistes et des luttes pour l'indépendance de grandes nations (Inde, Indonésie, Egypte…) jusqu'à celles du Maghreb et la montée politique du Tiers-Monde "non-engagée" (Bandoeng). Quand l'ONU s'accorde à reconnaître et promouvoir le droit des peuples à l'autodétermination et à l'indépendance (1960), c'est que depuis quinze ans déjà les valeurs et idéologies dominantes désormais mondiales concernant la colonisation ont basculé. Elle n'est plus guère défendue comme un bien ou un devoir, pas non plus accusée comme un mal ou un crime, mais on la ressent comme une injustice ou une contradiction, au moins une tutelle qui a assez duré.

Ce qui pousse plus particulièrement la France a faire une entité indépendante de la Mauritanie, malgré le scepticisme de beaucoup à l'exté rieur comme à l'intérieur, c'est, dans le contexte d'une dure guerre d'Algérie succédant à celle d'Indochine et d'un Maroc socialisant et expansionniste, son souci de préserver à son usage les richesses pétrolières et minéralières du Sahara (tentative éphémère de l'OCRS 1957) dont celles de Mauritanie. Car ce qui caractérise cette période pour ce pays c'est que la décolonisation politique va précisément de pair avec ce qu'on peut appeler l'essor de l'impérialisme économique tel que défini en commençant. D'un coté on a un territoire d'Outre-Mer de la République française fait de citoyens élisant régulièrement des députés (1946), puis une Assemblée territoriale désignant un Conseil du gouvernement dont M o Daddah est vice-président (Loi-Cadre) et transfert de la capitale de St Louis à Nouakchott (1957), enfin la République Islamique de Mauritanie, indépendante, membre de l'éphémère Communauté (1958). D'un autre coté les subventions et investissements publics de l'Etat colonisateur deviennent relativement considérables accompagnant étroitement dès 1952 les investissements privés des maîtres de forge et banques d'affaires françaises, aidés par des prêts de la BIRD, dans l'exploitation du fer de la Kedia d'Idjill (Miferma) et du cuivre d'Akjoujt (Micuma). C'est grâce aux royalties de ces deux sociétés, qui démarrent réellement l'une et l'autre au tout début de l'indépendance, que l'Etat pourra acquérir son autonomie budgétaire.
Peut-on résumer les résultats de cette déstructuration-restructuration qu'est ce processus de colonisation-décolonisation ? Il y a d'abord les effets, statiques si l'on peut dire et à long terme, des frontières coloniales promises à devenir d'Etat, arbitraires par rapport aux logiques traditionnelles. D'une part aucune des "ethnies" peuplant le territoire n'est toute entière contenue par celui-ci, mais il se trouve de plus ici que la Mauritanie est le seul territoire saharo-sahélien fortement rattaché à un ensemble d'Afrique de l'Ouest où la majorité d'une ethnie de nomades d'origine et de culture arabo-berbère occupe la majorité de l'espace et constitue la majorité de sa population. Des tendances potentiellement centrifuges sont ainsi posées. D'autre part le Royaume chérifien, sortira du protectorat profondément frustré par les frontières établies par la France dans les confins algéro-maroco-mauritaniens et pour l'Espagne au Rio de Oro. Sa forte revendication sur la Mauritanie dans les années 1957-62, le conflit maroco-algérien de 1963, l'interminable guerre du Sahara Occidental ex-espagnol sont donc inscrits dans ce tracé "des confins".
Il y a ensuite les effets dynamiques des divers impacts analysés plus haut. Ces effets paraissent différenciés selon les diverses ethnies, ordres et castes traditionnelles en fonction de leurs positions et capacités de résistance et d'adaptation. Globalement étant donné leur isolement, leur mobilité et leur attachement farouche à leur culture arabo-islamique, les Maures résistent plus longtemps à l'impact colonial que les sédentaires. Mais parmi eux, les tribus guerrières, privés de leur fonction dominante, de l'usage libre de leurs armes et peu à peu des tributs versés par leurs inférieurs et protégés, sont plus déstabilisées et appauvries. Ce sont les grandes tribus maraboutiques à vocation déjà pacifiques, commerçantes et lettrées, qui mettent à profit pour prospérer ce nouveau contexte pacifique. Elles savent étendre leurs réseaux tout à la fois commerciaux et confrériques loin en Afrique noire et sont les premières, parmi les Maures, à fréquenter Medersah et écoles pour occuper des fonctions subalternes. Les tribus tributaires, affranchies peu à peu d'elles mêmes ou avec l'aide de l'administration, peuvent également prospérer dans l'élevage et le commerce de la viande. Un mouvement timide de libération des affranchis et des esclaves s'amorce, favorisé par le développement des villes limitrophes. Des fractions d'affranchis se forment et s'étoffent pour exploiter en métayage les terres du sud appartenant aux marabouts. Les agriculteurs négro-africains du sud, colonisés les premiers, s'adaptent aussi plus vite. Ils sont de beaucoup majoritaires à fréquenter les premières écoles primaires complètes, établies du reste seulement sur le Fleuve, et à entrer dans l'administration, notamment dans les emplois plus techniques. Si des réseaux de boutiquiers maures s'installent au Sénégal et bien au-delà, la recherche par l'émigration de ressources salariales pour assurer la subsistance des communautés villageoises soninke et hallpularen principalement, commence dès cette époque. Saisonnière d'abord dans les zones arachidières du pays voisin, elle devient plus durable et s'établit dès cette époque, de père en fils, jusqu'en France.
Au cours de la phase de décolonisation, la couche sociale bureaucratique autochtone s'est considérablement développée, amenée à co-gérer le pouvoir puis à en hériter. De par la politique de recrutement scolaire, elle se trouve en même temps constituée très majoritairement d'héritiers du pouvoir et de l'influence traditionnelle, surtout lettrés. Malgré une tardive conscience de leur intérêt à fréquenter l'école, les Maures y restent très minoritaires en comparaison de leur nombre. Comme la colonisateur a mis en place ou toléré à son usage ce mode de pouvoir où pour la couche autochtone subalterne ce n'est pas tant ou seulement la "rationalité" formelle de la bureaucratie qui compte que la source informelle d'influence et d'enrichissement qu'elle procure, il aura tendance à se généraliser et à gagner les sommets de l'Etat à mesure qu'elle en héritera. En même temps qu'une corruption endémique, cela prépare une lutte de places entre clans ou région et une comparaison facile entre ethnies. En amont la question des langues d'enseignement - arabe ou français- va évoluer et devenir un enjeu cristallisant les passions entre ces ethnies.
Est-ce-le propre de toutes les colonisations qui ne détruisent pas radicalement l'ordre social existant (fût-ce par une exploitation génocidaire ou ethnocidaire des populations) ? Ou n'est-ce pas plutôt la solidité inébranlable et la souplesse de la base lignagère et segmentaire des sociétés africaines et de leurs valeurs ? En tout cas la culture du colonisateur ne paraît "prendre que si elle est instrumentalisée par la culture autochtone ? La greffe ne réussit que si les boutures ne les assimilent et transforment. Ce ne sont pas les "sociétés traditionnelles" qui s'adaptent à "la société moderne", pour utiliser en terme d'idéal-type ces adjectifs difficiles à définir clairement mais si parlants. Ce serait plutôt l'inverse : le peu de moderne imposé ou plutôt superposé au traditionnel est mis au service des fins de celui-ci (), c'est-à-dire de son apparemment indéracinable base lignagère. Le groupe de parenté et ses ramifications tribales ou villageoises réactivent et réorientent leurs mécanismes de solidarité et de clientélisme pour résister aux agressions des impacts coloniaux aussi bien que pour profiter de leurs opportunités, préparant un troisième type spécifique de société et d'Etat.

Souvenirs, souvenirs !

Les analyses qui précèdent sont en substance, outrageusement résumées, les deux premières parties d'une thèse soutenue à la Sorbonne… en 1972 et publiée aux Presses universitaires de Lille. Elle a été reprise et allégée tout en prolongeant la période étudiée, dans les livres cités plus haut. Sont-elles obsolètes ? Après tout me suis-je dit en acceptant finalement d'écrire cette contribution, c'est aux spécialistes d'aujourd'hui d'en juger. Peut-être, est-il vrai que les importants et nouveaux travaux parus depuis ne se sont pas autant focalisés précisément sur ce rapport colonisation-décolonisation.

Concernant cette période coloniale, près de cinquante ans après sa fin, on assiste, depuis une dizaine d'année déjà, à cette loi des générations qui veut qu'avant de disparaître la mémoire des vieux témoins et acteurs ressurgisse et veuille s'exprimer. On a donc assisté à une floraison de souvenirs, récits ou romans d'anciens officiers et administrateurs coloniaux, souvent fort intéressants même s'ils ont naturellement tendance à se rappeler et à narrer plutôt, avec nostalgie, les bons cotés et "le bon temps" de la colonisation. Après un demi siècle de discours anticolonialistes emplissant, non sans démagogie parfois, toute audience disponible, ils ont peut-être pensé aussi que leur voix risquait d'être mieux entendue en cette fin-début de siècle. Ils ont sans doute en effet rencontré l'écoute de lecteurs âgés et curieux, des nostalgiques de l'empire et de la colonisation et en tout cas, de manière intéréssante, d'historiens (). En France, et entre Français du moins, semblables mémoires ont rouvertes les plaies mal fermées de partenaires opposés de la même histoire ou de leurs descendants et provoquées à des controverse passionnée (Vichy, la guerre d'Algérie, l'esclavage ou… la colonisation elle-même). Cela ne semble pas avoir été le cas en Mauritanie et, sauf éventuellement épisodes particulièrement répressifs à tirer encore au clair, ne semble pas vouloir le devenir.

Par contre, il serait intéressant, pour la construction d'une histoire plus large et objective, que ces points de vue d'anciens colonisateurs (d'anciens coopérants comme moi-même) soit accompagnés (contrebalancés ?) par ceux d'anciens colonisés, aussi bien de ceux qui les ont combattu par les armes ou la politique, que de ceux qui bon gré mal gré les ont secondé ou accepté ou leur ont succédé. En langue française du moins, le poids des sources coloniales écrites reste en effet écrasant et ne peut manquer d'influencer ou limiter toute étude, même si on essaye d'équilibrer par l'écoute de nombreux témoins, (dont j'ai nommé pour ma part quelques uns de ceux que j'ai interrogé dans l'avant-propos de "L'étrier…). Il existe certainement quelques témoignages de ce genre publiés et déjà utilisés, mais les jeunes historiens mauritaniens feraient peut-être bien de se dépêcher d'en solliciter et recueillir d'autres. Je suppose aussi que beaucoup de correspondances et récits écrits arabophones chez les Négro-africains comme chez les Maures remontant jusqu'à l'époque des combats du dernier Almamy ou de Ma El Ainin, sont encore à recueillir, classer, analyser.

Pour conclure, qu'on me permette un moment à mon tour de me souvenir subjectivement de cette époque, presque aussi révolue que la colonisation, que fût la première décennie et demie de l'indépendance, celle où je fus un professeur de pédagogie générale à l'Ecole Normale et de philosophie au lycée de Nouakchott (de 1964 à 69), passionné pour mon enseignement et mes élèves. C'est pour les comprendre que j'entrepris une étude du système d'enseignement moderne issu de la colonisation et des éducations traditionnelles, puis finalement de la société nouvelle en train de se constituer et dans ce but des sociétés traditionnelles et coloniales qui l'avait précédé. Sans direction suivie ni formation spécialisée antérieure, mes lectures du jeune Marx de l'Idéologie allemande, celui des Formes de production antérieure à la production capitaliste, qu'on venait de découvrir et publier, la lecture de Rodinson et de Godelier mais aussi celles de G.Tillion, Lévi-Strauss, Balandier et bien d'autres me permirent de bricoler un cadre épistémologique et méthodologique personnel, adapté à une étude globale si ambitieuse. C'était un cadre d'allure structuralo-marxiste, que je défendrais toujours plus ou moins d'ailleurs, qui ne se prétendait nullement dogmatique et "croyant", mais purement épistémologique et méthodologique à juger sur ses résultats. Et puis qui donc n'était pas structuraliste et/ou marxiste à l'époque en sciences sociales ?
Tout paraissait neuf alors dans ce jeune Etat autant que paraissait neuf son personnel politique présidé par son jeune chef d'Etat, qu'étaient neufs les austères bâtiments de ce Nouakchott de 30 000 hab. dressé au milieu des sables. Tout paraissait possible. Je me revois discutant avec des collègues de l'article d'un expert se demandant gravement si l'Afrique aurait rejoint le niveau de vie de l'Europe en 1980 ou en 2000 ! Il y eut bien la montée et l'éclatement des affrontements ethniques de février 1966. Je les suivis avec la réserve de l'étranger, mais de très près, au lycée où mes élèves de terminale les déclenchèrent et à la médina où ils se déchaînèrent, réprimés tardivement par l'armée, et où j'étais un des rares Français à habiter. Il y eut bien des aspects de l'économie, de la structure politique et de l'idéologie du jeune Etat sur lesquels je posais un regard critique. Mais ceux-là même qui avaient déclenché les affrontements ethniques en vinrent à s'unir pour, finalement avec le gouvernement, nationaliser les mines de fer, créer une monnaie nationale, réviser le traité de coopération. J'avais réellement des raisons de croire qu'à travers les contradictions une dynamique positive existait et qu'en quinze ans un Etat indépendant et une nation suffisamment unifiée étaient en train cahin-caha de se construire…

Depuis le fourvoiement du régime dans la guerre du Sahara, je me suis plus occupé ("scientifiquement" parlant du moins) de la Mauritanie, mais que ces espoirs paraissent illusoires ! La sécheresse a longuement sévi, faisant quasiment disparaître le nomadisme pastoral et déplaçant les populations dans les bidonvilles ou vers le sud. De coup d'Etat militaire en coup d'Etat militaire, l'appareil du pouvoir n'a semblé plus servir qu'à passer d'une clientèle à l'autre. L'endettement n'a cessé de renforcer la dépendance. La Franceafrique a continué à fonctionner quoique, semble-t-il, de manière plus intermittente et discrète que plus au sud. Sous la poigne du FMI, les privatisations de service public, l'austérité budgétaire, la liberté des prix ont produit l'enrichissement énorme de quelques uns, la paupérisation plus grande de la masse. Et ont éclaté à nouveau les terribles règlements de compte ethniques et nationaux de 1989-91, suivie d'une ébauche cette fois de purification ethnique. On peut se demander si, pour l'avenir du pays, les plaies qu'ils ont laissées ne sont pas plus urgentes (mais plus difficiles) à panser, soit pour oublier, soit pour dire et entendre, que celles de la colonisation, sans parler de la parole des catégories serviles des Maures comme des Noirs, dressées au silence et à l'oubli de leurs origines ? Et par-dessus le marché on ne sait pas si l'on peut encore compter sur les sciences sociales pour comprendre ce qui se passe à cette échelle globale et encore moins à une autre plus grande, car on n'y jure plus que par l'individualisme méthodologique collant à l'idéologie mondiale dominante ou en tout cas par le microsocial et la microhistoire.

Radotages aigris de vieux, que ce discours de ma mémoire sur le "bon temps" de mon temps à moi ? Mais voilà que le dernier coup d'Etat promet la démocratisation et que le pétrole viendrait relayer le fer et le poisson : redépart ?

ARTICLE PUBLIÉ DANS LA REVUE MAGHREB-MACHREK, N° 189, AUTOMNE 20006, septembre 2006

Auteur concerné :

Francis De Chassey


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