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Articles et contributions

Des paradigmes en sciences sociales. Entre individu et société, entre l'économique et le politique : l'objet de la sociologie.

Je voudrais ici, dans un premier temps, rappeler comment et pourquoi la démarche théorique en sciences sociales (économie, histoire, sciences politiques...) et particulièrement en sociologie, est un exercice de neutralisation d'un engagement latent ou manifeste sur le sens et la valeur des phénomènes sociaux étudiés ou si l'on veut un engagement neutralisé, suspendu, différé, et plus ou moins occulté. J'illustrerai ensuite mon propos en passant rapidement en revue les analyses savantes actuelles d'un problème de société brûlant, celui de l'emploi ou plutôt de la précarité et du chômage.



1 - Holisme et individualisme méthodologique ou la tension paradigmatique constitutive de toute science sociale.

Je partirai de la notion de paradigme, en évoquant très rapidement les controverses qui ont opposé T.S.Kühn, qui a forgé ce concept, à K.Popper et à son formalisme positiviste, puis à Lakatos et Feyerabend, qui l'ont critiqué et élargi. Un paradigme pour Kühn c'est un ensemble d'énoncés de base considérés comme établis, d'instruments, procédures et méthodes qui leur sont liés, d'expérimentations déjà accomplies dans ce cadre et devenues des modèles exemplaires. Cet ensemble est partagé et transmis à un moment donné dans une communauté scientifique et permet à ses membres de résoudre dans l'accord entre eux les problèmes nouveaux en les posant dans les termes de ce modèle. Lorsqu'il y a trop d'exception à ces règles, trop de questions posées ou non résolues en termes non compatibles avec ces énoncés de base en vient à s'opérer une "révolution paradigmatique" ; un autre paradigme devient dominant dans la discipline considérée. C'est ainsi que Kühn voit l'histoire de la physique. Les critiques de Lakatos et de Feyerabend consistent à montrer qu'on ne peut si facilement distinguer dans l'histoire d'une science déterminée des périodes calmes, où un paradigme dominerait sans partage, et des périodes de crise où ils proliféreraient avant qu'un autre s'impose. Même s'il y a à un moment donné des paradigmes dominants et dominés, ce que Kühn en était venu à appeler une "matrice disciplinaire, est toujours constituée selon eux par une polémique entre paradigmes rivaux Autrement dit au sein d'une communauté scientifique professionnelle et institutionnalisée qu'est une discipline un débat fondamental et toujours renouvelé, sous une forme ou une autre, sur ce qui fait son objet même est entretenu et nourri entre ses membres, qui signe leur appartenance à celle-ci et constitue cette discipline comme telle.

Je conclus de là après d'autres (Tripier 91, chap.1 et 2) que la matrice disciplinaire de toutes les sciences sociales (comme de toute science, mais plus encore) depuis qu'elles prétendent exister peut-être envisagée comme un débat entre plusieurs paradigmes contradictoires portant à la fois et inséparablement sur la formulation de leur objet théorique et épistémologique (si l'on veut la conceptualisation cohérente d'une "nature" ou d'une "essence" du social) et sur les moyens en conséquence les plus adéquats de l'approcher et d'en rendre compte (si l'on veut une méthodologie et des techniques de recueil et d'analyse des "données")
Or une de ces "tensions paradigmatiques" fondamentales en sciences sociales, sinon celle qui les résume toutes, a été souvent désignée comme l'opposition entre holisme et individualisme : la société est-elle une totalité qui est toujours plus que la somme de ses parties, c'est à dire que le comportement et les représentations des individus qui la composent, ou n'est-elle en définitive que l'effet d'agrégation de ces comportements et représentations individuelles, soit d'une multitude de choix rationnels individuels ? La socialisation ou sociation est-ce fondamentalement la construction des individus par la société ou la construction par les individus de la société ?

Il s'agit là de deux points de vue en miroir, qui comme on sait "créent l'objet", qui se sont toujours renvoyés l'un à l'autre. Car il est toujours possible, en extrapolant largement, de penser que les dimensions macro sociologiques ou les régulations structurelles ne sont que l'effet de myriades de comportements et interactions individuelles. Il est difficile de penser que ces structures n'aient pas d'effets en retour sur ces myriades de comportements et que, selon la place qu'y occupent les acteurs, leurs interactions et régulations y soient de nature et de portée bien différentes.

Ne parlez pas de société, disent les uns. La fourmilière n'existe pas.Ou plutôt elle n'est, à chaque instant, que la somme de l'infatigable activité finalisée de milliers de petites fourmis individuelles. Les fourmis passent, trépassent et sont remplacés par d'autres préparées à le faire, disent les autres. Ce qui demeure en définitive et se reproduit tant bien que mal en évoluant, c'est bien la fourmilière, avec ses règles de fonctionnement et sa distribution de rôles. Objectera-t-on qu'il s'agit là d'une espèce (ou d'individus) dotée d'instinct spécifique et héréditaire ? Précisément, les multiples cultures construites par l'homme ne sauraient se comparer, dit B.Latour, à une collection de babouins reconstruisant tous les jours un embryon de société en renouant de maigres interactions (). Il s'agirait bien plutôt d'un travail incessamment repris - fût-il bricolage - sur un patrimoine symbolique toujours déjà là car inscrit dans les objets matériels de ces cultures, comme celui supposé, après tout, de l'évolution sur les patrimoines génétiques.

Mais l'analogie avec le langage, puisque phénomène social par excellence, et par définition à la fois à la fois matériel et symbolique, est évidemment moins métaphorique. Système de signes d'un coté, et objet d'analyse structurale : Ce n'est qu'en assimilant sa langue que l'individu hérite d'un sens du monde jamais tout à fait déchiffré qui y est déposé, et devient lui-même rationnel ; Parole produite et échangée entre individus, de l'autre coté, toujours originale et nouvelle du moins dans son contexte, objet d'analyse conversationnelle, situationnelle, ou autres linguistiques modernes. Ce n'est sans doute que par cet usage que le système évolue, mais imperceptiblement et non sans règles échappant largement aux consciences individuelles, quoique reprises et codifiées a posteriori selon le bon usage des gens distingués. Où donc est la meilleure approche ?

Évidemment, aucune théorie sociologique ne s'identifie complètement à l'un des deux pôles extrêmes formulés plus haut. Comme si le primat d'un des deux termes - individu ou société - pouvait jamais éliminer l'autre ? Mais toute théorie se situe (et évolue tant qu'elle reste pensée vivante) quelque part entre ces deux pôles car aucune n'échappe à cette tension. Ce peut être en la posant polémiquement pour se situer franchement d'un coté ou de l'autre (comme par ex. Durkheim en son temps ou Boudon par rapport à lui, ou aux USA le structuro-fonctionnalisme de Parsons et l'interactionisme puis l'ethnométhodologie...) Ce peut être aussi non moins polémiquement en la niant pour tenter carrément de se situer en son centre en prétendant la surmonter dialectiquement (par ex. sous des formes bien différentes Bourdieu, Giddens, ou Habermas). Mais alors c'est de l'intérieur que cette tension travaille ces théorisations. De même la plupart des autres oppositions significatives relevées dans tous les manuels peuvent se combiner diversement avec celle-là pour caractériser telle ou telle théorie spécifique : structures et/ou fonctions ou acteurs et stratégies ; conflit ou ordre ; continuité ou changement ; mais aussi objectivisme ou subjectivisme ; explication ou compréhension ; méthodes quantitatives ou qualitatives ; macro. ou micro. etc. etc...

Dans l'histoire de la sociologie et à sa source même les pensées de Durkheim et de Weber représentent assez bien les deux pôles fondateurs de cette tension constitutive du champ disciplinaire, comme l'a bien montré J.M.Berthelot (1990,1991). D'un coté le manifeste épistémologique des "Règles de la méthode sociologique" et l'expérimentation exemplaire faite dans "Le suicide" ; de l'autre les "Essais sur la théorie de la science" et les célèbres démonstrations de "L'Ethique protestante et le capitalisme". S'il n'y a de science qu'objective et d'explication que par les causes," il convient de considérer les phénomènes sociaux comme des choses" ou des faits, extérieurs et détachés de la conscience spontanée qu'en ont les sujets et de privilégier des approches objectives, par ex. statistiques, qui permettent d'en analyser les facteurs explicatifs. Si au contraire ces phénomènes ne peuvent être considérés que comme des activités toujours singulières "à la fois douées de sens et orientées vers autrui", il convient d'abord de privilégier des approches compréhensives ne laissant pas échapper ce sens constitutif du social attribué par les acteurs..

Mais à vrai dire le véritable individualisme méthodologique, celui que j'appelle l'individualisme pur et dur, on ne le trouve pas aux sources de la sociologie mais d'une autre science sociale qui, constituée avant elle, n'a cessé de l'affiner depuis, et à laquelle la sociologie a du s'affronter (avec la psychologie) pour définir son champ, c'est à dire l'économie classique et néoclassique. Comme le montre bien par ex D.Méda (1995,ch 3 et ch. 8), il prend racine dans la pensée d'A Smith qui postule des individus isolés et rationnels, dans un hypothétique état de nature, désirant échanger ce qu'ils ont par recherche de leur profit individuel. C'est pour lui grâce à ces multiples et incessants échanges économiques que naît et se maintient la société On croit échanger pour son intérêt individuel, on construit en même temps un ordre social à la fois naturel et arbitraire. C'est pourquoi il faut laisser faire et pourquoi aussi l'individualisme rejoint toujours un certain déterminisme, celui de la main invisible des lois du marché.

A la fin du 19° siècle, avec l'économie néo-classique ou marginaliste et son hypothèse de la valeur comme simple rapport utilité/rareté purement subjectif pour chaque individu échangeur, celui-ci devient totalement abstrait. L'homo économicus entre dans une sorte d'état d'apesanteur psychologique et sociologique, mais aussi et peut-être surtout politique, qui aux yeux de ses tenants est simplement la condition permettant une science économique exacte car mathématisable. En effet, la théorie classique supposait encore une grammaire complexe des plaisirs et des peines permettant de les peser et sa conception de la valeur fondée objectivement sur le travail (reprise et aménagée par Marx dans sa critique de l'économie politique) impliquait encore dangereusement l'existence de classes sociales. Désormais la rationalité de chacun ne consiste plus qu'à ordonner ses préférences selon l'utilité pour lui de biens rares et à effectuer des choix alternatifs en vue de maximiser ses intérêts. L'équilibre général se trouve régulé automatiquement par le mécanisme des prix. Il faut donc laisser l'individu agir de la façon qu'il juge la meilleure, sans intervention de l'Etat ou des groupes d'intérêt coalisés, et il en résultera la situation la meilleure (ou la moins pire) pour la société tout entière.

Ce n'est que beaucoup plus récemment - et il faudra se demander pourquoi - que R.Boudon a converti selon ses propres termes l'homo economicus en homo sociologicus en lui assignant une position dans un système social abstrait et modélisé (par ex Boudon 79) et que la R.A.T. (rational action theory ou théorie du choix rationnel) a envahi la sociologie américaine et anglo-saxonne (Loïc j.d. Wacquant et C.J. Calhoun 89) puis européenne et française. Le travail bien sûr, mais aussi l'école, la famille, le choix du conjoint et le divorce ou les valeurs morales ou encore le suicide en prison (de Chassey 96 a)... sont envisagées aujourd'hui comme des marchés avec leur offre, leur demande et leur choix rationnel.

C'est le propre de cet individualisme économique et de ses extensions sociologiques de viser avant tout la cohérence formelle, sans s'intèrésser vraiment à ses conditions historiques et sociales de possibilité et à son adéquation avec la réalité sociale concrète. C'est au contraire, me semble-t-il le propre de la sociologie, en tout cas celle de ses fondateurs, de leurs précurseurs (Comte, Marx etc) de nombre de leurs successeurs (et des économistes hétérodoxes qui lui donnent une place essentielle, comme en tout premier lieu K.Polanyi) de s'être toujours et d'abord interrogés sur les conditions historiques et sociales de l'apparition de cet individu rationnel calculateur et intéressé ainsi que sur ses conséquences heureuses ou néfastes sur la transformation du lien social.

On connaît là dessus la pensée "holiste" de Durkheim : ce n'est pas des individus et leur appétit naturel à négocier supposés préexistants à la société, comme l'imagine A Smith, qui créent la division sociale du travail. La division du travail social est toujours déjà là, coextensive de toute humanisation, mais son passage d'une solidarité "mécanique" à une solidarité "organique" (c'est à dire ou chacun occupe une place et joue un rôle de plus en plus différectié et spécialisé) par un accroissement de volume et de densité "physique et morale" de la population, est identiquement pour lui un processus d'individualisation. Or la différenciation et la liberté individuelles sont certainement un progrès, pense Durkheim, mais non pas l'individualisme. La lutte de chacun pour son intérêt n'engendre pas d'elle-même l'interêt collectif, mais une extrême inégalité des chances, l'anomie, le "combat des classes" et finalement des "formes anormales de la division du travail". Entre les individus enfermés dans leurs spécialités et l'Etat démocratique (dont la mission fondamentale est bien pour lui d'établir entre eux information et communication) mais trop lointain, il faudrait trouver de nouvelles formes de ces"corps intermédiaires" supprimés par la révolution (Durkheim 1893)...

Mais on sait aussi que ce fut tout autant la réflexion constante et centrale de M.Weber, si frontale soit par ailleurs son opposition épistémologique à l'objectivisme de Durkheim. Reprenant et affinant la distinction de Tönnies entre communauté (gemeinschaft) et société (gesellschaft), il n'a cessé d'analyser ce passage entre des sociétés (idéales-typiques) d'ordres, de castes ou de parenté fondées sur la croyance dans la tradition, le charisme des chefs et la solidarité affective du sang à la société moderne capitaliste de classes et son État bureaucratique, construite sur ce qui lui apparaît tout autant une croyance, à savoir la valeur et l'exigence morale (Beruf) d'une activité efficace et compétente de la part d'un individu rationnel et calculateur. Et cette tendance croissante à la rationalisation de toutes les activités lui apparaît pleine de risques et de contradictions : "désenchantement" du monde, crises économiques et politiques, conflits perpétuels des valeurs (M.Weber 1971)...

L'anthropologue des castes hindous L.Dumont a plus récemment repris une typologie de ce genre en opposant l'homo hierarchicus des sociétés traditionnelles à l'homo aequalis de la société moderne et en étudiant longuement la genèse de l'individualisme dans la pensé occidentale (Dumont 1983). Finalement pour lui s'il y a une sociologie holiste et une sociologie individualiste, c'est d'abord qu'il y a des sociétés holistes (traditionnelles) et la société individualiste moderne. Les premières sont des sociétés soudées et unes parce que hiérarchisées dans la subordination des uns aux autres et par la régulation d'un pouvoir politique sacralisé. La deuxième est une société faite d'individus libres et égaux en principe (quelle que soit la réalité) et régulée par l'économique. Mais il en tire la conclusion à mon avis trop simple qu'une sociologie ou anthropologie holiste est nécessaire pour penser les sociétés traditionnelles tandis qu'elle serait inadéquate pour analyser les comportements individuels dans la société moderne. Là c'est l'individualisme méthodologique qui est la bonne voie, d'autant plus, pense-t-il, que toute pensée holiste aujourd'hui risque de mener dans la pratique au totalitarisme et à l'oppression de l'individu. Or il vaut mieux une certaine inégalité de fait entre individus libres que l'oppression. Ce faisant, H.Dumont, tout en se rattachant clairement à un courant de pensée libérale, me semble confondre deux nivaux de la pensée effectivement liés mais distincts et les systématiser à l'excès l'un et l'autre dans leurs rapports à la réalité sociale.

2 - Individualisme et holisme philosophique, éthique, idéologique.

Car il faut en revenir à la conception du paradigme inspirée de Kühn () Parmi les énoncés de base qui sont à la source de tout paradigme, il en est toujours un certain nombre qui tout en étant les principes d'intelligibilité permettant de démontrer sont eux-mêmes non démontrables. Ils sont implicitement postulés et légitimés a posteriori par leur fécondité heuristique. Ainsi G.Holton relève-t-il jusque dans l'histoire récente des débats parmi les physiciens la présence de couples antithétiques d'idées maîtresses rarement explicitées en tant que telles qu'il appelle des themata. L'adhésion à l'une ou l'autre ne relève pas d'un choix rationnel mais de "préférences" subjectives en termes de conviction ou répulsion. Ce faisant, dit J.M.Berthelot qui le cite, il redécouvre par d'autres chemins cet arrière-fond de la connaissance, puisant aux sources de l'affectivité et de l'imaginaire mis en évidence par Bachelard dans "La formation de l'esprit scientifique" Autrement dit la tension paradigmatique propre à toute science, qui est d'ordre épistémologique ou méthodologique, s'enracine sur des tensions paradigmatiques d'ordre philosophique, éthique, idéologique.

C'est a fortiori le cas en sciences sociales où comme on sait la nature de l'objet à connaître par rapport au sujet connaissant complique les choses. De ce point de vue, sur le plan philosophique ou métaphysique, on retrouvera donc en sciences sociales comme dans les autres les "antinomies" de l'être, du connaître et de leurs rapports, discutées depuis longtemps par les philosophes et sur lesquelles je ne m'étendrai pas : primat de l'unité ou de la multiplicité ; de la permanence ou du changement ; mais aussi idéalismes ou matérialismes, réalismes ou nominalismes ; Et encore d'autres plus spécifiques, en particulier déterminisme et liberté.... Sur le plan éthique et idéologique, si tant est qu'on puisse ainsi catégoriser, il s'agira plutôt dans ce cas d'une représentation plus ou moins claire et consciente de ce qu'on estime être la "bonne société", ce qu'elle doit être ou ne pas être.

Nos deux pôles paradigmatiques se rattacheront donc aux deux courants de philosophie politique et sociale qui depuis le 16° siècle ont structuré dialectiquement la pensée occidentale avec l'apparition de la conscience individuelle : disons rapidement par ex. les théories du contrat social du 18° et la pensée libérale du 19° d'une part ; Hegel et la philosophie politique et historique allemandes, mais aussi A.Comte et le positivisme français ou les socialismes d'autre part. Dialectiquement parce qu'effectivement il s'agit là des valeurs fondant contradictoirement la société à économie capitaliste et à État démocratique dans laquelle nous sommes et qu'historiquement les risques et les dégâts de l'ultra-libéralisme d'un coté, des totalitarismes de l'autre s'appellent et se répondent mutuellement. L'individualisme sur ce plan privilégiera donc l'activité rationnelle et l'initiative volontaire et efficace de l'individu, une justice purement contributive, et finalement sa liberté au risque d'une l'inégalité de fait (ce qu'on appelle aujourd'hui, en se référant à J.Rawls, équité !). Le holisme privilégiera la dimension collective, une justice distributive, donc le rôle d'un État social et finalement la valeur d'égalité, au risque d'une limitation de certaines libertés individuelles. Le premier soulignera la reponsabilité de l'individu dans ce qui lui arrive, quitte à ne pas reconnaître celle qu'il peut avoir dans les effets agrégés et "pervers" des conduites individuelles. Le second insistera sur la responsabilité collective, quitte à minimiser les responsabilités individuelles.


Dans le travail quotidien du chercheur en sciences "dure", nous disent les épistémologues cités, les paradigmes dont ils se servent (et encore plus les principes "extra-scientifiques" qui les inspirent) sont en général occultés ; ou ils lui paraissent évidents, ce qui n'est pas très différent. Dans le champ très limité et précis sur lequel il travaille, ses raisonnements et expériences n'en apparaissent qu'une application très lointaine déjà médiatisés par une multitude d'autres et de toutes façons il ne va pas les remettre tous les jours en question sans obstacle épistémologique grave. C'est aussi le plus souvent ce qui se passe en sciences sociales, bien que cela paraisse moins facile tant ces principes extra-scientifiques affleurent du terrain qu'il s'efforce de penser. Après tout il s'agit en définitive de "problèmes de société" sur lesquels n'importe qui et le chercheur parmi les autres peut avoir et a les opinions les plus contradictoires. Mais l'exigence déontologique vient ici renforcer l'exigence scientifique.

Le travail de "construction de l'objet de recherche", comme on dit couramment aujourd'hui dans le milieu, c'est à dire de conceptualisation et de formulation abstraite des hypothèses, de choix des méthodes adéquates est un travail d'objectivation et en ce sens de prise de distance, de relativisation et de neutralisation par rapport à tout jugement immédiatement engagé De ce point de vue l'économie néo-classique, en se donnant un objet totalement abstrait, (comme le sont en un sens, dit Passeron, ceux de la linguistique et de la démographie classiques), permettant formalisation sophistiquée et mathématisation, peut prétendre, comme les sciences dures, être sans rapport aucun avec quelque idéologie que ce soit. Elle est aussi sans rapport avec la réalité économique dans laquelle se débattent les individus concrets, les groupes organisés et les pouvoirs. L'épreuve de réalité n'est jamais donné puisque les conditions d'un équilibre général dans la concurrence pure et parfaite ne sont jamais réalisées. On retrouve aujourd'hui en sociologie cette prétention, et pour les mêmes raisons explicitées plus hautes, dans le formalisme individualiste () et les théories du choix rationnel importées de l'économie, comme on les trouvait naguère après tout dans certains systèmes structuralistes ou fonctionnalistes hermétiquement fermés inspirés de la linguistique ou de l'organicisme. Mais en général, la richesse, la complexité, "l'ouverture" indéfinie de l'objet pris en compte par les théorisations sociologique (ou historiques) ne permettent guère cette performance.

C'est ici que la déontologie prend le relais. On peut encore à ce propos se référer à M.Weber, dont le "Savant et le Politique" sont une des premières lectures, apparemment facile, recommandée à tous les étudiants. Étant donné que les activités humaines qu'il étudie et la sienne même impliquent toujours des fins et des valeurs, le chercheur et l'enseignant doivent s'en tenir à une attitude de "neutralité axiologique", c'est à dire non pas nier le"rapport aux valeurs" de leurs propres activités scientifiques et de la science elle-même, mais au contraire le reconnaître pour marquer dans toute la mesure du possible le départ entre ce qui relève de l'affirmation scientifique et ce qui est de l'ordre du choix de valeurs et des "préférences" ou convictions de base.

En définitive, il existe en sciences humaines un consensus à peu près respecté, particulièrement visible dans ces mises en scène que sont par exemple les soutenances de thèse ou même les commissions de spécialiste ou se gèrent les postes, les titres et les promotions de la communauté professionnelle. Chacun connaît à peu près le plus souvent les options philosophiques, éthiques ou idéologiques de chaque autre, mais même si c'est pour les contrer, on prend soin de ne discuter et ne juger officiellement dans ces instances que de la précision et la cohérence des concepts, de la rigueur et l'efficacité des méthodologies, de l'apport en connaissances positives. C'est au contraire toute affirmation trop manifeste de valeur, pour reprendre le langage de Weber, comme dans n'importe quelle autre activité, au départ d'une recherche et d'un enseignement, c'est à dire insuffisamment traduit en termes abstraits et neutres, qui serait disqualifiante.










3 Paradigmes dominants, paradigmes dominés, renversements paradigmatiques et climat idéologique.


Ceci dit on remarque que dans toute science à un moment donné il y a des paradigmes dominants et des paradigmes dominés. C'est tout particulièrement le cas en sociologie. Dans les années 60 et au début des années 7O fonctionnalismes, structuralismes et marxismes de type holiste dominaient incontestablement la scène. Depuis, ils se sont vus profondément dévalués non pas tant cette fois, remarque d'abord J.P.Terrail (1994 et 1995) qui fait ce constat, au profit du pôle individualiste opposé, mais de toutes sortes de sociologies de l'acteur et d'interactionismes. Comment expliquer ces renversements ? S'agirait-il d'un pur progrès de la raison ? La tension paradigmatique serait-elle définitivement réduite ?

Sociologies de l'acteur et interactionismes ont pour mérite et intérêt de donner les moyens de décrire et comprendre comment les individus en situation, si contrainte soit-elle, ne cessent de "négocier" et renégocier "l'ordre social", comme le montre A.Strauss à propos de la vie quotidienne d'un hôpital. Mais si elles en restent là, sans analyser tous les déterminants qui, à travers l'espace et le temps social, influent "à distance "sur cet ordre local et momentané qu'ils modifient par leurs interactions, c'est tout un pan explicatif de la réalité sociale qui leur échappent. C'est pourquoi J.P.Terrail regroupe en deux grandes tendances cette "constellation floue" des interactionismes. L'une dans ses versions existantes (interactionisme de Chicago, ethnoméhodologie, économie des grandeurs...) tire plus ou moins vers l'individualisme. L'autre, qu'il veut promouvoir, s'inspire de son interprétation du marxisme. En cherchant à réintroduire des dimensions objectives et historiques du social, elle tire vers le holisme.

Plus généralement, si la problématique "constructiviste" opposée à toute naturalisation du social est bien comme l'expose P.Corcuff (1995) ce qui caractérise toutes les sociologies actuelles et s'il y a floraison de constructivismes phénoménologiques, interactionistes etc., demeurent des constructivismes "structurels", comme dit Bourdieu de sa propre sociologie, et historiques. Dans un cas, dit-il, on va "des interactions aux structures sociales". Dans l'autre "des structures sociales aux interactions". Ce qui n'est pas du tout forcément la même chose. Autrement dit la polémique fondamentale s'est peut-être déplacée ; elle serre peut être peut-être de plus près l'essence du social, mais on n'échappe pas plus qu'aux périodes précédentes à la tension paradigmatique constitutive de la sociologie évoquée plus haut. Comment en serait-il autrement si l'on veut appréhender à la fois le fait que, selon une formule heureuse d'E.Morin (Morin 1984), "nous produisons la société qui nous produit" et "nous faisons partie de la société qui fait partie de nous ".

Mais justement, et en fonction même de ce qui a été dit plus haut, on ne saurait expliquer ces dominations paradigmatiques successives et leurs renversements en en restant au niveau des théories pures. Il convient aussi de se référer aux contextes sociaux et idéologiques qui les favorisent ou défavorisent. Les représentations dominantes qui ont cours dans une communauté professionnelle vouée au travail symbolique sur le social comme le sont ces disciplines sont aussi l'objet d'intenses luttes et stratégies internes de prestige entre maîtres, d'influence entre maîtres et disciples et de puissants effets de mode. Elles ne sont jamais non plus sans un rapport variable (d'opposition, identification etc.), mais spécifique aux milieux intellectuels, avec le cours dominant des idées, craintes et aspirations du milieu social environnant, notamment celui des décideurs politiques et économiques qui en sont aussi les commanditaires.

Les années soixante en France, celles de l'apogée des structuralismes, marxismes, ou structuralo-marxismes, c'était l'essor d'une société salariale de plein-emploi et de consommation sous l'égide d'un Etat-Providence technocratique, planificateur et économiquement interventionniste, mais aussi l'époque de conflits sociaux puissamment organisés et suivis, dans un contexte de guerre froide surdéterminant des luttes de libération nationales. Parler dans ce contexte de la liberté d'acteurs individuels cherchant l'établissement de compromis en micro-situations n'aurait guère paru de mise. Les années quatre-vingt, celle du renouveau de l'individualisme méthodologique en économie et des micro-sociologies interactionistes, c'est non seulement le délitement de ce système social par quinze années de "pensée unique" libérale au pouvoir, l'éclatement du tiers-monde, l'écroulement du second, mais aussi la généralisation et la mondialisation de relations purement mercantiles et la pénurie croissante de l'emploi où se raréfient les conflits sociaux organisés. Chacun doit effectivement apprendre à se débrouiller tout seul ou avec quelques autres dans son coin s'il veut s'en sortir Parler encore dans ce contexte de déterminisme des structures, de classes et luttes de classes ou d'impérialismes peut paraître bien désuet.

Or nous voyons très bien aujourd'hui le climat idéologique de l'ancien état social, qui a permis le succès, les excès, voire, autour de 68, certains délires et certaines dérives, du structuralisme et du marxisme, parce que l'air (idéologique) que nous respirons tous les jours a totalement changé. Pour la même raison sans doute, les paradigmes actuellement dominants nous paraissent-ils davantage aller de soi et en voyons-nous moins les limites ou les excès. Mais pour me permettre une autre image, n'avons-nous pas jeté le bébé (ou les acquis théoriques précédents) avec l'eau du bain ?. C'est un peu ce que je voudrais montrer maintenant, à titre d'illustration en quelque sorte, en traçant très schématiquement la tension paradigmatique qui s'exprime dans les analyses et discussions actuelles sur la situation de l'emploi, la précarité ou le chômage et en y montrant les engagements plus ou moins explicites qui s'y profilent (dont le mien. ()


3 La double tension paradigmatique dans les analyses actuelles de l'emploi.


L'économie néo-classique, on le sait, (Gambier et Vernières 1991 ou Gazier 1991) analyse tous les phénomènes d'emploi donc de précarité et d'exclusion, ou d'insertion des jeunes et de reconversion des salariés, en termes de calcul coût/avantage fait par une offre de travail (ou demande d'emploi) individuelle. Celle-ci est estimée par principe indépendante de la demande de travail (ou offre d'emploi) des entreprises, par ailleurs souvent laissée dans l'ombre ou sous-entendu comme allant (rationnellement) de soi. Il en résulte que précarité ou chômage seront conçus essentiellement, comme on l'entend du reste souvent dire, comme le choix rationnel de l'alternative présentant le plus d'avantages ou le moins de désavantages pour ceux qui y sont réduits. Et pourquoi pas, puisque nous sommes ainsi faits que même pour survivre il nous faut aussi trouver de bonnes raisons ? Mais si de telles explications peuvent se trouver psychologiquement ou ponctuellement justes, elles ne sauraient tout de même facilement rendre compte d'un chômage et d'une précarité massives et structurelles en même temps que d'un maintien ou une augmentation des salaires pour ceux qui ont la chance de garder leurs emplois. C'est pourquoi les économistes néo-classiques ont été amenés à charger de plus en plus leurs modèles, jusqu'à leur limite de compatibilité avec leurs postulats individualistes de base, de facteurs considérés jusqu'ici comme "exogènes", c'est à dire en fait sociologiques ou psychologiques : théories du capital humain, du "job search, des contrats implicites, du salaire d'efficience etc.

Par contre, de telles analyses, dans la mesure où elles restent fidèles aux postulats individualistes de base correspondent plus ou moins explicitement à une vision libérale de "la bonne société. Celle-ci, assez bien représentée naguère dans sa version "ultra" par Reagan aux USA, Mme Tchatcher en Grande Bretagne ou aujourd'hui A.Madelin en France, est fondée sur une confiance illimitée dans la liberté, l'initiative et la responsabilité de chacun pour soi et les mécanismes spontanés du marché. Les facteurs proprement politiques restent invoqués, quant à eux, pour expliquer que l'Etat, les groupes d'intérêt coalisés et leurs régulations intempestives viennent sans cesse entraver ces mécanismes. Chacun, dans cette société là, comme déjà tendanciellement avec la dérégulation en cours, aurait donc à devenir un entrepreneur et offreur de services indépendants, investissant judicieusement dans le développement de son propre capital humain et par ailleurs capitalisant, au sens propre du terme, une rente pour ses vieux jours et autres risques de l'existence.

R.Castel (Castel 1995), dont je suis ici d'assez près l'analyse finale, a montré comment en France l'application non sans réserves d'une telle politique économique produit la décomposition progressive de la société salariale construite par étapes depuis un siècle en domestiquant le capitalisme sauvage originaire Des fractions grandissantes de la population, et pas n'importe lesquelles, sont rejetées du noyau dur salarial dans la" déstabilisation" puis la "désaffiliation sociales. Pour ma part j'ai cru pouvoir montrer en quoi le "nouveau modèle de la compétence" prôné d'abord par les gestionnaires privés du marché de l'emploi (de Chassey 1995) se présentaient comme une exigence à être cet acteur individuel rationnel ; comment aussi les procèdures et méthodes "d'individualisation" préconisées dans les dispositifs d'insertion et réinsertion, dans la mesure où ils s'alignent sur ce modèle, constituaient une tentative aléatoire de socialisation ou de resocialisation des catégories exclues du marché pour qu'elles le deviennent effectivement et redeviennent par-là employables (de Chassey 1996 b).

On peut rappeler aussi qu'en faveur des apparemment inévitables laissés pour compte de ce marché concurrentiel universel, ce sont de très sérieux et autorisés économistes de ce courant de pensée qui ont préconisé les premiers, outre la charité individuelle traditionnelle, le versement d'un revenu minimum d'existence permettant juste de survivre et incitant donc à accepter tout travail si précaire et peu payé fût-il. Une société donc, comme dit B.Friot, de rentiers actionnaires d'un coté, d'assistés corvéables à merci de l'autre.

Mais, il est vrai que l'individualisme méthodologique, dans le domaine du travail comme dans les autres, demeure surtout le paradigme de l'économie néo-classique dite"standard" ou "orthodoxe", c'est à dire dominant, beaucoup plus que celui des sociologues. Ce qui abonde par contre aujourd'hui chez ces derniers ce sont donc des analyses en termes cette fois de stratégies d'acteur dans des systèmes d'action déterminés ou d'interactionisme symbolique. Je sais bien que ce dernier par ex, chez ses promoteurs de Chicago, a su mettre en évidence de manière très subtile comment des acteurs dominants dans une situation interactive donnée (ces "entrepreneurs de morale" que peuvent être pour Becker les travailleurs sociaux) peuvent opérer un contrôle social parfaitement stigmatisant ou à quel point les visions indigènes des acteurs socioprofessionnels prises comme tels produisent par leur rhétorique de l'illusio sociale concernant leur propre situation (Paradeise, Tripier, Peneff)...). J'ai essayé aussi pour ma part(de Chassey 1992 et 1993 b) d'initier l'une et l'autre de ces analyses à propos des discours et des pratiques de ces nombreuses catégories en voie de professionnalisation que sont les agents des diverses institutions de gestion sociale de l'emploi (ANPE, M.L., organismes de formation etc.)

Mais il me semble que ce n'est pas le plus souvent dans ce sens que sont mises en oeuvre aujourd'hui beaucoup d'analyses sociologiques se réclamant de ces paradigmes. Elles amèneraient plutôt à s'émerveiller de manière récurrente devant la capacité des acteurs, même les plus dominés dans les situations les plus contraintes, à adopter des stratégies rationnelles, faire des projets, produire du sens, bref construire du social en même temps que leur propre identité. J'en prendrai comme illustration le petit livre récent de deux sociologues, au demeurant fort intéressant et bien informé, sur l'insertion des jeunes (C.Nicole-Drancourt et L.Laurent-Berger 1995. Récusant autant les approches individualistes que structurelles qu'ils ne font que signaler, privilégiant délibérément, par l'observation participante et les histoires de vie, la compréhension qualitative des expériences subjectives sur l'explication objective et éventuellement quantitative des statuts et des trajectoires (pp 1O1-103), les auteurs en viennent à proposer une "idée revisitée de (cette) précarité"qui affecte le parcours d'un nombre de plus en plus grand de jeunes jusqu'à la trentaine. Dans tous les cas présentés, elle s'avère paradoxalement "un outil d'intégration", quasiment la seule ou meilleure voie permettant un "moratoire vers la maturité" non acquise jusque là, leur donnant "le temps d'apprendre et de mûrir leur autonomie"," la mise en oeuvre d'un projet professionnel"(pp 8O) et sinon un emploi du moins la ferme résolution d'en trouver un...

De telles analyses me paraissent se rattacher à une vision qui se voudrait "optimiste malgré tout" de l'avenir de notre société. Pleines de sympathie ou d'empathie pour les jeunes et autres" victimes de la crise" (qu'il ne faut surtout pas considérer comme tels puisqu'on voit qu'ils arrivent à s'en tirer pour peu qu'ils trouvent un sens à travers leur expérience de ce "labyrinthe de l'insertion"), elles sont proches aussi des "acteurs" professionnels ou bénévoles qui ont la difficile mission d'accompagner leur parcours, et propres à les conforter.

A la limite (que ne franchissent pas explicitement les auteurs cités) on fera observer que si tous ne peuvent désormais espérer trouver une intégration dans le noyau restant de la société salariale, du moins peuvent-ils trouver occasion d'autonomie et de responsabilité en participant au niveau local à des "espaces de création" et des "réseaux de solidarité", en occupant des "emplois de proximité" fussent-ils non rentables et toujours précaires. Car en marge d'une économie dominante sévèrement critiquée, mais aussi d'un État providentiel estimé trop lointain et dont on ne saurait plus tout attendre, ce qui compte dans cette vision de l'avenir c'est que tous puissent trouver une "activité" reconnue d'utilité sociale, créatrice d'identité et de liens sociaux, puisque que le travail salarié, du moins pour tous, à temps plein, durée indéterminée et protection sociale assurée, c'est sans doute fini. En définitive n'est-ce pas une reconnaissance de soi dans l'autre proche, dans une éthique de la fraternité au sein de groupes primaires sans plus de médiation macro-sociale, qui est recherché ici ()?

Pour intéressantes qu'elle soient, ces analyses sociologiques et les perspectives d'avenir avec lesquelles elles consonent plus ou moins ne me paraissent pas suffire En France et en Europe, mais aussi récemment en Corée ou en Argentine, se multiplient de puissants mouvements sociaux, comme toujours inattendus dans leurs moments ou leurs formes, et de multiples conflits locaux. Ils veulent refuser les conséquences d'une logique toute puissante et mondialisée de rentabilité essentiellement financière du capital aux dépens des salaires, de l'emploi et des besoins d'une économie réelle ou "substantielle" comme disait Polanyi. Mais ils s'opposent aussi aux tentatives de ceux qui profitant de cet état de déshérence sociale et des replis identitaires qu'il favorise veulent organiser dans la violence un ordre social sectaire et fascisant. Peut-on dès lors entériner simplement comme fait acquis l'éclatement de la société salariale ? Suffit-il d'en proposer, à la grande satisfaction de pouvoirs centraux plus ou moins complices des causes et impuissantes devant les effets, de généreux palliatifs au niveau micro-social ?

En même temps, depuis moins de deux ans, après des années d'analyses au ras des phénomènes et de résignation générale à la pensée unique, un nombre impressionnant d'ouvrages et de N° spéciaux de revue (où l'on remarque relativement peu de sociologues) en viennent à poser dans toute son ampleur et sur la place publique la question des rapports entre travail et emploi, marché et État, économique et politique dans la société actuelle et à venir. La sociologie, quant à elle, peut-elle alors en rester à une description phénoménale, désenchantée ou réenchantée mais indéfiniment reprise, des "effets" micro-sociaux et locaux contradictoires (et non analysés comme tels) de cette phase de mondialisation du capital où nous sommes plongés et dont tout le monde parle ?

C'est, en un sens, ce qu'ont depuis longtemps essayé de ne pas faire un courant minoritaire d'économistes significativement nommés hétérodoxes et de sociologues que l'on peut dire de tendance holiste dans la mesure où ils privilégient d'abord des analyses plus (macro)structurelles et historiques t(Dans cette perspective par ex., précarité et chômage seront analysés d'abord comme l'effet objectif et combiné de deux séries de grands acteur institutionnels. Les entreprises d'une part, toutes engagées désormais quoique diversement dans une compétition sans frontière, et le poids déterminant sur le marché de leurs demandes de travail parfaitement sélectives de l'offre. L'Etat d'autre part et l'appareil de gestion public de l'emploi qu'il développe et commandite essayant à la fois, par ses "mesures d'aide", les règles du marché et les statuts assouplis d'emploi qu'il édicte, d'adapter la main d'œuvre à cette demande et d'en limiter les dégâts sociaux. Ensuite pour comprendre la fonction spécifique assignée à la précarité et au chômage des jeunes dans cette utilisation segmentée de la main d'œuvre (extrême vulnérabilité, mais très grande employabilité, autrement dit remarquable flexibilité), on se gardera de l'étudier d'emblée isolément des autres catégories qui en sont aussi l'objet et y jouent d'autres rôles (par ex. chômage longue durée des salariés âgés, temps partiel des femmes). Mais on évitera tout autant en définitive de reprendre ces notions trop médiatiques et génériques de "jeunes", femmes, travailleurs âgés ou immigrés, sans les déconstruire méthodiquement, sachant que précarité et chômage touchent très inégalement à l'intérieur des unes et des autres, non seulement en fonction du niveau de formation comme on le répète souvent, mais aussi et surtout n définitive des catégories sociales dites aujourd'hui défavorisées ou pas, en particulier majoritairement les ouvriers et employés...

Alors la "culture de l'aléatoire"(op.cit. p.12O) tant admirée de ces jeunes d'aujourd'hui ou leur soi-disant long chemin vers la maturité et l'autonomie intérieure (alors que leurs parents se trouvaient miraculeusement mûrs et autonomes pour travailler à 14 ou 20 ans !) apparaîtront peut-être d'abord, dans ce contexte, comme une adaptation contrainte et plus ou moins réussie. Les observations microsociologiques différentielles qu'on pourra en faire en gagneront d'autant plus d'intérêt, donnant autant de relief aux interactions localisées d'une part et à des capacités différenciées de choix et de projets en fonction des micro socialisations familiales et scolaires d'autre part. C'est en tout cas ce que j'ai essayé de faire dans les enquêtes sur la reconversion des salariés ou l'insertion des jeunes auxquelles j'ai participé (de Chassey 1993 a) et que j'aimerais mieux refaire aujourd'hui.

Dans cette même perspective, pour tenter d'évaluer les risques de décomposition et les chances de recomposition de cette société salariale en crise on voudra étudier sur la longue durée comment elle s'est socialement construite, comme le font par ex. chacun à leur manière R.Castel ou B.Friot et d'autres. Il apparaîtra par ex. que cette recomposition pourrait se faire peut-être par des emplois sans doute plus flexibles mais statutairement reconnus, un partage du travail et (dans la ligne d'une tendance séculaire) une réduction du temps de travail, moins sauvages et segmentés qu'aujourd'hui, c'est à dire organisés et volontaires. Cela suppose, sans doute sous de nouvelles formes à inventer, le maintien d'un État social (et au-delà sans doute d'une Fédération européenne et d'organisations internationales prenant réellement en compte cette dimension) et une démocratie renouvelée adaptée aux conditions nouvelles de communication et médiatisation. Et cela ne peut sans doute se faire sans de puissants mouvements sociaux organisés.

Quoiqu'il en soit, aux sources de ces nouveaux paradigmes à tendance holiste et des diverses analyses critiques, historiques et structurelles, qu'ils peuvent inspirer, on retrouvera une attention privilégiée aux dimensions collectives de la vie sociale et à une éthique de l'égalité réelle et non seulement formelle. On ne s'étonnera pas non plus par conséquent d'y retrouver des traces tout particulièrement dans ce domaine de la pensée vivante de Marx, (dont certains concepts comme ceux de "surpopulation (active) relative" ou d'arme de réserve peuvent reprendre un service pertinent) mais aussi de Durkheim et même de Tocqueville, Weber et bien d'autres. Pour être totalement "nouvelle" dans son contexte historique, la "question sociale" d'aujourd'hui n'est pas sans analogies profondes avec celle que posait le capitalisme en ses débuts tumultueux et qui est aux sources de toute la sociologie.

Conclusion : individualisme méthodologique, interactionisme ou sociologies de l'acteur, holisme = Liberté, fraternité, égalité ?!

Telle est du moins l'équation que j'ai cru apercevoir dans cette rapide revue des analyses actuelles de la situation de l'emploi et des visions de l'avenir qu'elles privilégient. Pour être trop schématique ici, je ne crois pas que le parallèle soit dénué de tout fondement, en tout cas pour les deux paires extrêmes, puisque celle du milieu me paraît plus question d'interprétation et d'usage du moment que de rapport logique constant. Après tout devrait-on s'étonner que la tension paradigmatique constitutive de la sociologie à la recherche de son objet s'enracine sur la tension éthique et idéologique constitutive de toute société moderne, capitaliste et démocratique, à la recherche de son point d'équilibre. Tout individualisme ou holisme méthodologique exacerbés n'échouent-ils pas à saisir le social en ses métamorphoses, en en durcissant unilatéralement un des aspects ? De même ultra-libéralisme et collectivismes fascistes ou pseudo-communistes renvoient-ils l'un à l'autre et risquent-ils de mener l'un par l'autre, comme on est peut-être en train de le voir, à quelque barbarie post-moderne.


Ouvrages et articles cités

BERTHELOT J.M.L'intelligence du social. PUF 1990,149 sq.
BERTHELOT (J.M.) (1991) La construction de la sociologie PUF QSJ
BOUDON R. 1979 La logique du social Hachette Pluriel
CASTEL R. (1995) Les métamorphoses de la question sociale.Une chronique du salariat.Fayard
CHASSEY(F.de) 1992 Professionnalisation, socialisation et formation professionnelle continue en France. Communication au colloque international de l'AIF "Genèse et Dynamique des Groupes professionnels" résumée dans le volume du même titre, Y.LUCAS et C.DUBAR (Ed) PUL 1994
CHASSEY(F.de)1993 a Désocialisation, Resocialisation. Cinq ans de recherches sur la reconversion sidérurgique (1985-1990)Utinam n°8
CHASSEY (F.de) 1993 b La socialisation à l'acteur individuel des exclus de la formation initiale et de l'emploi. Société française N°45 (et Avis de Recherche IRM-Sud 1992)
CHASSEY(F.de).1995 a Le modèle de la compétence, ou la formation, la sélection et l'usage du nouvel individu productif. Utinam,. N°13. mars
CHASSEY(F.de) (1996 a) Individualisme méthodologique et sociologie. Un point de vue critique. A propos du livre de Nicolas BOURGOIN "Le suicide en prison "Utinam N°19
CHASSEY F.de (1996 b) Le projet volontaire de l'individu rationnel: nouvelle prescription sociale en vue d'une insertion aléatoire. Utinam N°19
CHASSEY F de(1997) Le social en ses métamorphoses ou les mésaventures d'un socio-anthropologue éberlué à la
poursuite de l'obscur objet de sa recherche. A paraître en volume UTINAM "Autour de G.Balandier"
CORCUFF P. (1995) Les nouvelles sociologies Nathan Univ. 128
DUMONT L(1983) Essais sur l'individualisme. Une perspective anthropologique sur l'idéologie moderne. Esprit. Seuil.
DURKHEIM P (1893) De la division du travail social. PUF
FRIOT B.et ROSE J.(Ed.) 1996 La construction sociale de l'emploi en France. Les annes soixante à aujourd'hui L'Harmattan
GAMBIER D. et VERNIERES M.(1991) Le marché de l'emploi. Economica.
GAZIER B. (1991) Économie du travail et de l'emploi Précis Dalloz
LALLELENT M.(Ed.)(1994) Travail et emploi. Le temps des métamorphoses.L'Harmattan.
LAVILLE J.L. et EME B.(1994) Cohésion sociale et emploi Desclée de B.
MEDA D (1995) Le travail, une valeur en voie de disparition.Aubier Alto
MORIN E.(1984) Sociologie Fayard
NICOLE- DRANCOURT C. et ROULLEAU-BERGER L. L'insertion des jeunes en France PUF QSJ
PERRET B. et ROUSTANG G.(1993) L'Economie contre la société. Seuil
TERRAIL J.P(1994).Interactionisme : l'identité paradigmatique d'une constellation floue in AUTOUR de Michel VERRET Utinam
TERRAIL Sociologie des générations L'Harmattan 1995
TRIPIER P.(1991)Du travail à l'emploi. Paradigmes, idéologies et interactions. Ed de l'ULB
WEBER M. 1959 Le savant et le politique 1O/18
WEBER M. 1971 Économie et société Plon
WACQUANT Loïc j.d. et CALHOUN.J. Intérêt rationalité et culture. A propos d'un récent débat sur la théorie de l'action ARSS N°78, juin 89

f de chassey

TEXTE REMANIÉ LÉG_ÈREMETN D'UN ARTICLE PUBLIÉ DANS REVUE DU TRAVAIL SOCIAL 1997, IRTS BESANCON, 1997


Conclusion : individualisme méthodologique, interactionisme ou sociologies de l'acteur, holisme = Liberté, fraternité, égalité ?!

Telle est du moins l'équation que j'ai cru apercevoir dans cette rapide revue des analyses actuelles de la situation de l'emploi et des visions de l'avenir qu'elles privilégient. Pour être trop schématique ici, je ne crois pas que le parallèle soit dénué de tout fondement, en tout cas pour les deux paires extrêmes, puisque celle du milieu me paraît plus question d'interprétation et d'usage du moment que de rapport logique constant. Après tout devrait-on s'étonner que la tension paradigmatique constitutive de la sociologie à la recherche de son objet s'enracine sur la tension éthique et idéologique constitutive de toute société moderne, capitaliste et démocratique, à la recherche de son point d'équilibre. Tout individualisme ou holisme méthodologique exacerbés n'échouent-ils pas à saisir le social en ses métamorphoses, en en durcissant unilatéralement un des aspects ? De même ultra-libéralisme et collectivismes fascistes ou pseudo-communistes renvoient-ils l'un à l'autre et risquent-ils de mener l'un par l'autre, comme on est peut-être en train de le voir, à quelque barbarie post-moderne.


Auteur concerné :

Francis De Chassey


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