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Holisme et individualisme (Détours et retours sur la plus vieille tension paradigmatique de la sociologie et de la société moderne)

Ah ! ces synthèses de fin de colloque ou de table-ronde, quand on a une oreille grande ouverte vers ce que disent trop vite des collègues à la tribune et l'autre tendue vers le filet trop maigre de ses associations intérieures, talonné par la question "que dire, que dire que dire ?" et qu'il faut trouver à le dire, sous la pression du temps déjà dépassé, en captant l'attention d'un auditoire épuisé par des heures d'audition appliqué, tiraillé par la faim et l'attente d'un repas convivial… ! J'avoue ne pas avoir détesté cet exercice de haute ou basse voltige (ou de clown sérieux et bafouillant ?) en fin de séance de cirque que sont nos colloques, qui fait partie des performances de la profession de chercheur et dont il faut croire que parfois il fait avancer la recherche collective…Mais quelle synthèse faire, qui ne tire pas trop par les cheveux les concepts des communications faites sous le chapeau commun je crois de l'histoire de la sociologie. Lors du colloque je m'en étais tiré en profitant de mon embarras avoué pour énoncer dans la confusion quelques maigres remarques, et j'avais eu l'heur de faire rire l'assistance. Mais les quelques notes griffonnées sur un bout de papier ne me disent plus grand chose et n'ont plus aucun sens hors du contexte d'une assemblée vivante à mettre sur le papier. Il faut trouver autre chose …

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Je vais donc me résoudre à traiter plus longuement que je n'avais évoqué, je crois, que d'un mot, à savoir du holisme et de l'individualisme méthodologiques envisagés tout (trop) simplement comme les deux pôles (ou un des deux) fondamentaux de la tension paradigmatique elle même fondatrice de la sociologie ; comme la (ou une des) polémique fondamentale autour de la question sur l'objet énigmatique de notre discipline (qu'est ce que "le" social ?) et au delà sur la société que nous voulons.

Ce disant, j'entends rendre un double hommage à la pensée de Pierre Tripier.Le premier c'est d'emprunter sans vergogne comme vous voyez à sa brillante conceptualisation sur ces thèmes, notamment dans la première partie de son ouvrage "Du travail à l'emploi Paradigmes, Idéologies et interactions. Bien avant cet ouvrage magistral, du temps où Pierre venait animer un ou deux jours mon séminaire de 3°cycle à Nancy dans le début des années 80, l'originalité et partant le caractère extrêmement stimulant de sa pensée m'a toujours étonné. N'estimant pas être le dernier des béotiens, je me trouvais presque toujours surpris, pris à contre-pied en quelque sorte, par ses références à des auteurs totalement étranges et étrangers à notre discipline comme à notre langue qui lui permettaient pourtant d'exposer précisément sa vision sociologique et jusqu'aux plus spécifiques travaux de sociologie du travail.


La deuxième manière de rendre hommage à cette conceptualisation, ce sera de la trahir et de la réduire en l'appliquant à un débat des plus éculés en sociologie, et peut-être simpliste et dépassé, sur lequel j'ai moi-même pas mal rabâché dans mes dernières années de sociologue actif. Il s'agira donc surtout de considérations libres et détachées, souvent allusives ou elliptiques, étant donné que par hypothèse tous les lecteurs potentiels doivent connaître la teneur de la question…Ou alors il s'agira de questions, de comparaisons et d'hypothèses un peu folles que, n'étant plus sociologue même émerite, mais ancien sociologue, je peux me permettre de formuler et que peut-être le lecteur voudra bien me passer.
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1 Des paradigmes et de leur tension.


Rappelons donc d'abord avec Tripier et d'après Kuhn qu'un paradigme est un "ensemble de concepts, instruments, méthodes, et interrogations que peuvent utiliser à un moment donné les membres d'une communauté scientifique" (Du travail…23). Tripier précise ensuite deux caractères du paradigme..

D'une part un paradigme joue dans une science donnée le rôle d'un ensemble de postulats ou principes premiers plus ou moins cohérents ou congruents entre eux fondant une démarche autant que possible hypothético-déductive et expérimentale. Mais il se trouve être tout en même temps, inévitablement autant qu'implicitement, plein de références philosophiques et de résonances idéologiques, au sens donné par Tripier dans son ouvrage à ces deux autres modes de connaissance. Dans cette perspective, la définition d'Hermann. (Les langages de la sociologie PUF, QSJ. p.4) se référant également à la "Structure des révolutions scientifiques" donne une définition plus analytique et descriptive. C'est dit-il un "mixte de présupposés philosophiques, de modèles théoriques, de concepts clés, de résultats de recherche prestigieux, qui constitue un univers habituel de pensée à un moment donné de développement d'une discipline". Tant qu'à faire j'ajouterais encore volontiers explicitement à la recette de cette mixture qu'est donc tout paradigme une pincée de préférences éthiques et esthétiques et, s'agissant du moins de sciences sociales, une bonne louchée de penchants idéologiques ou disons carrément politiques

D'autre part, en se référant à la critique de Kuhn par Lakatos et Feyerabend, Tripier affirme qu'au sein d'une discipline, à un moment donné, il y a toujours plusieurs paradigmes en même temps qui définissent justement une "polémique fondamentale", créant justement cette tension paradigmatique ou cette matrice disciplinaire…

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Ceci dit, quand il s'agit de désigner précisément les paradigmes en tension les uns avec les autres qui structureraient une discipline comme la sociologie, on s'aperçoit que personne n'est vraiment d'accord quant à la manière de les nommer, de les compter et de les qualifier. A cet exercice ne se livrent pourtant pas seulement les épistémologues et historiens spécialisés de la discipline. Y sont fréquemment obligés ses enseignants et ses chercheurs et cela fait partie de l'initiation imposé aux étudiants dans leurs dissertations et l'exposé de leurs premières recherches. Nul doute que ce flou rémanent fasse partie du problème et caractèrise ce besoin spécifique aux sciences humaines et sociales à se remettre sans cesse en question dans leur origine et leur fondement. De ce point de vue elles restent quoiqu'elles en veuillent filles de la philosophie. Qu'est ce que la philosophie, disait à peu près Jaspers ? Je n'en sais rien, mais je le sais et c'est cela qu'elle est

Quoiqu'il en soit, Tripier quant à lui distingue trois paradigmes en quelque sorte historiques de la sociologie dans la première partie de l'ouvrage cité : le paradigme atomiste-individualiste (qui inspire Boudon), le paradigme national (Durkheim), et le paradigme de classe (Marx et les marxistes) Tous trois se trouvent polarisés par leur vision idéologique et partiellement occultée de "la bonne société, harmonieuse, prospère et réconciliée avec elle-même". La deuxième partie est un parcours à travers les concepts et matrices sous-disciplinaires (travail, qualification, profession, emploi) de la "sociologie industrielle" et les usages divers et combinés qu'ils font des susdits paradigmes. A son terme en émerge un quatrième, "oublié et redécouvert", l'interactionisme, qui bénéficie d'un statut spécifique par rapport aux autres. Il ne les nie pas mais prend de la distance vis à vis de leurs propositions tranchées. C'est en somme le moins idéologique de tous puis que s'y estompe jusqu'à disparaître à l'horizon ce soleil de la cité parfaite nécessaire pour éclaire le paysage des autres et partant le plus scientifique, permettant des résultats "modestes mais cumulables" ; le plus adapté aussi à notre époque ou à notre société "ni tout à fait reproduite, ni tout à fait créative" et qui ne se régule entièrement ni par le marché, ni par des règles préétablis et contraignantes… C'est autrement dit on le devine le paradigme dans lequel s'inscrit la recherche de P. Tripier.

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Sans que ce soit forcément le centre d'une réflexion aussi originale, énumérer des paradigmes est la tâche de tout exposé qui se veut quelque peu panoramique et synthétique de la discipline et de son histoire. Hermann pour sa part n'en décompte pas moins de six : le positivisme du "fait social", la dialectique de la "totalité socio-historique", les approches compréhensives du "monde humain", le structuro-fonctionnalisme du "système social", le structuralisme ou la culture comme code, la praxéologie enfin, science de l'action sociale. Chaque fois il repère le "contexte socio-culturel", les "sciences pilotes" inspiratrices du modèle, les méthodes et modes d'explication. Dans). Dans L'intelligence du social Berthelot parle aussi de six "schèmes et programmes de recherche" (causal, fonctionnel, structural, herméneutique, actanciel, dialectique). Dans La construction de la sociologie, il ne distingue plus que trois "modes d'intelligibilité" historiques : structures et fonctions (tous les fonctionnalismes, structuralismes et structuro-fonctionnalismes "objectivistes"), significations et sens (interactionisme symbolique, ethnométhodologie, courant phénomènologique), temps et histoire(sociologie allemande notamment Ecole de Franfort. A.Touraine encore, il y a quelques années, faisait un tableau à double entrée. Verticalement, système (1) ou action (2). Horizontalement intégration(a) ou conflit(b). Cela dessinait les "quatre coins de la sociologie française" où jouaient quatre des pères et compères de notre sociologie nationale d'après-guerre : l'utilitarisme de Boudon(1a), le structuralisme critique de Bourdieu(1b), l'analyse des stratégies de Crozier(2a) et enfin Touraine soi-même et sa sociologie de l'action….

On pourrait continuer longtemps l'exposé de ces tableaux de catégories et cela ne manquerait pas d'avoir un interet, formel ou logique peut-être, en tout cas historique que d'en faire un recensement à travers tant de manuels ou cours ou exposés, puis de les comparer et de chercher la clé (ou la paire de clef, la subjective et l'objective !) permettant le jeu des conversions de l'une dans l'autre. S'agit-il de catégories de l'entendement sociologique ou de la raison pure sociologique ? De l'entendement, s'agissant de grandes visions théoriques existantes que l'on classe après coup et qui se référent toutes à l'empirie ; de la raison s'il s'agit des paradigmes de ces paradigmes là, des prédicats contradictoires et purement formels qui resteraient quand on en aurait laissé tomber tous les concepts plus particuliers à chaque théorie et directement plus opératoires. A vrai dire beaucoup d'auteurs ne distinguent pas clairement, surtout dans le cours de leur exposé, comme il conviendrait peut-être, entre paradigmes d'une part, "grandes théories" devenues en quelque sorte impersonnelles, et pensée de tel ou tel auteur si grand fût-il. Encore moins, comme on le pourrait (en termes d'emboîtements successifs par ex.) n'établit-t-on toujours une différence entre des expressions comme modes ou schèmes d'intelligibilité, paradigmes, matrices disciplinaires, programmes de recherche….

Si les paradigmes n'existent que par leur tension entre eux (comme Mao précisant Marx disait que bourgeoisie et prolétariat n'existaient que par leurs luttes "antagoniques"), ne vont-ils pas nécessairement par couple ou pôles antithétiques d'énoncés, polémiques entre eux par cela même qu'ils sont formellement contradictoires ? Car en bonne logique formelle seuls deux énoncés et non pas trois quatre ou cinq peuvent l'être (qui peuvent être seulement "contraires"). Est, est. Non,non. Par ex dans la tableau de Touraine les paradigmes (qu'on peut trouver ou pas relativement pauvres ou limités concernant l'ensemble de la sociologie) seraient système versus action et intégration versus conflit, non pas les théories ou pensées des quatre auteurs qui, se situant d'un coté ou l'autre de ces deux tensions croisées, ont forcément du coup entre eux des positions diversement opposables mais aussi rapprochables. Tel n'est pas forcément le cas, estime Hermann, certains "éléments de paradigmes" sont incompatibles entre eux, d'autres si, car au total les paradigmes sont des "totalités erratiques, non saturées" (comme devraient l'être les postulats d'une axiomatique). Ils n'ont pas la cohérence à laquelle sont tenues les théories des chercheurs qui s'inspirent d'eux mais ne sont pas prédéterminés dans leur choix par eux…

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2. Du holisme et de l' individualisme méthodologiques

Concernant holisme et individualisme, il s'agit bien d'éléments paradigmatiques ou de paradigmes selon la première acception c'est à dire proprement contradictoires. Plus encore que des catégories a priori de la raison, ils seraient comme des antinomies de la raison pure sociologique En ce sens, ils ressortiraient mieux peut-être de ce que Holton a appellé des themata : ces couples antithétiques de représentations fondatrices ou ces schèmes d'intelligibilité opposés deux à deux, commente Berthelot, qui coexistent dans l'histoire des sciences, notamment de la physique, et en constituent le débat fécond. Objet de préférences subjectives, ils ne sont pas vraiment fondés en stricte logique scientifique car non démontrables, mais fondent des principes d'intelligibilité qui permettent de démontrer. Berthelot fait à leur propos l'analogie avec "cet arrière-fond symbolique de la connaissance, puisant aux sources profondes de l'affectivité et de l'imaginaire" qui pour Bachelard constituaient des obstacles épistémologiques …Dans l'histoire de la sociologie, outre par excellence holisme et individualisme, il mentionne ordre et désordre, reproduction et changement, structure et genèse et, sur un autre plan, qualitatif et quantitatif.



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Holisme et individualisme seraient donc des sortes de pôles magnétiques créateurs d'un champ d'attractions-répulsions dont la ligne de force traverserait tout le champ et toute l'histoire de la sociologie. Ils ne s'identifient donc à proprement parler à aucune théorie.

Par contre d'une part il n'est pas de théorisation sociologique effective et identifiable qui par principe ne se situe elle-même ou ne soit situable quelque part sur un coté de cette ligne de force, que ce soit à l'un de ses extrêmes ou le plus possible vers le milieu, donc plus ou moins opposé aux théorisations de l'autre coté. D'autre part les tenants de chaque pôle (et les enseignants des bases de la discipline) peuvent toujours invoquer dans les sociologies respectives de Durkheim et de Weber des théories exemplaires et fondatrices à la fois du paradigme et de la discipline avec leur manifeste ou discours de la méthode (Régles de la méthode sociologique et Essais sur la théorie de la science) et leurs "résultats de recherche prestigieux" (Le suicide et L'Ethique protestante et l'Esprit du capitalisme) comme le fait excellemment, à mon avis, Berhetelot, notamment dans son petit QSJ. D'autre part

A moins que, critiquant comme il se doit cette opposition naïve, grossière et substantialiste entre société et individu ou entre objectivisme et subjectivisme, telle ou telle théorisation ne l'ingère et la digère dans sa propre conceptualisation, prétendant la réduire ou la dépasser de l'intérieur ! C'est par ex. le cas typique des sociologies de N.Elias et surtout de P.Bourdieu qui tout en l'évoquant sans cesse pour la récuser construit toute sa pensée sur cette dichotomie du social et en même temps se situe clairement du coté de ce qu'il appelle un "constructivisme structural". Tout en se situant nettement de l'autre coté, la "constuction sociale de la réalité" de Berger et Luckman, ou encore autant que je m'en rappelle ce qui s'est d'abord appellé "l'économie de la grandeur" procèdent à cette même opération d'ingestion intérieure de notre tension paradigmatique et s'efforcent de la digérer. Quant à P Corcuff il veut nous présenter "les nouvelles sociologies", c'est à dire celles de référence aujourd'hui en France, sous une problématique générale qui serait typique de notre toute récente époques et partagée par tous, celle du constructivisme, mais il ne peut s'empêcher de construire lui-même son ouvrage en deux listes d'auteurs ou d'écoles opposées "des structures sociales aux interactions" d'une part: (Elias, Bourdieu, Passeron, Giddens qui n'ont rien de vraiment nouveau) ; "des interactions aux structures sociales" d'autre part(notamment Schutz, Berger et Luckman, E.P.Thompson, Goffmann, pas très nouveaux non plus)

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La sociologie n'a inventé aucun de ces deux pôles paradigmatique pourtant majeurs pour elle. Très significativement, j'y reviendrai, elle les a trouvé comme définissant le courant majeur de deux disciplines préexistantes et très proches d'elles, entre lesquelles elle avait à se faire une place

Le holisme vient évidemment de l'ethnologie. Il est longtemps apparu évident qu'on ne pouvait saisir que comme des totalités ces sociétés de petites dimensions et pourtant "globales", relativement fermées et autonomes, où toutes les fonctions, instances ou divisions sociales se concentraient dans les mêmes rapports de parenté. Tout objet étudié pour être compris ou expliqué - un individu, mais aussi une coutume ou une chose - devait y être replacé comme élément de cette totalité sans laquelle, à proprement parler, il n'existerait pas. Mais il y a diverses manières d'envisager la socièté comme totalité. Le montrent ces grandes théories, polémiques entre elles et se succédant dans la prééminence, qui font l'histoire de l'ethnologie ou anthropologie classiques, comme l'avait montré naguère un livre suggestif de Marc Augé : évolutionnisme (Morgan etc), fonctionnalisme (Malinovski etc), anthropologie culturelle américaine, structuralisme qu'on pourrait dire mou et structuro-fonctionnalisme des anglo-saxons (Radcliffe-Brown etc), structuralisme pur et dur (Levi-Strauss).

Toutes ont été démarquées et reprises en sociologie proprement dite et ont connu leurs grands théoriciens que vous pouvez énumérer comme moi. Il convient d'y ajouter les diverses versions marxistes et en ce sens très spécifiques de l'évolutionnisme et du structuralisme, ou de ce "fonctionnalisme retourné" qu'elles furent parfois, comme disait plaisamment et cruellement Bourricault je crois (tout devrait fonctionner si…, mais rien ne fonctionne parce que…). Dans tous les cas, on peut dire, selon la formule durkheimienne consacrée, que cette totalité qu'est la société est plus que la somme de ses parties et que c'est elle qui explique et crée proprement l'individu - cet être social greffé (par l'éducation qui est une socialisation) sur l'être biologique- et non l'inverse

Quant à l'individualisme méthodologique au sens strict, il vient tout droit, comme on sait, de l'économie néo-classique. Pour les marginalistes, cet homo économicus totalement abstrait et permettant des calculs formels sophistiqués n'est qu'un calculateur de choix alternatifs entre des biens, rares par définition, cherchant à maximiser sa satisfaction. En lui donnant une position dans un système social également formalisable qui par ex. ne lui fera pas faire le même calcul scolaire, Boudon veut en faire un homo sociologicus. Dans cette perspective, la société ou le social comme ensemble n'est jamais que la somme de ses parties, l'agrégat des comportements rationnels des individus dont certains effets non voulus peuvent être, eux, irrationnels et redoutables…

En France, cet individualisme pur et dur n'a guère caractérisé assez récemment que la sociologie de Bourricault, Boudon et leurs disciples. Aux États-Unis la théorie du rationnal choice cout/avantage inspire depuis longtemps la plus grande partie du domaine des sciences sociales qui va, (sans frontières aussi précises qu'ici et ce n'est évidemment pas sans signification), de l'économie aux sciences politiques et à la démographie en passant par ce que nous appelons sociologie. Mais il est remarquable qu'ici même en sociologie et non seulement là bas, on se mette de plus en plus "naturellement" à analyser tous les rapports sociaux (couple, famille, religion, éducation ou santé) comme autant de marchés entre individus rationnels échangeant des utilités rares. Et le plus curieux est que tout cela est en train de devenir effectivement marché. Ca n'a rien à voir, me direz-vous. Et si justement cela avait à voir et qu'on parlait de la dictature du marché et de son envahissement de toutes les sphères privées et publiques de la société ? Ca n'a rien à voir. Vous sortez du sujet.Excusez-moi. Revenons à nos moutons.

De toutes façons l'individualisme en sociologie n'est pas représenté par ce seul courant extrême mais par tous ceux qui pour comprendre le social partent de l'individu parce que seul en définitive il existe concrétement comme le plus petit élément palpable et non sécable de la réalité sociale et qu'est primordial pour expliquer tout phénomène social le sens que chaque individu donne à ses actes, à ceux des autres et aux situations où il se trouve. En ce sens sont plus ou moins mais nettement de ce coté du pôle, non seulement les théories de l'acteur stratégique, mais aussi l'interactionisme, le courant phénomènologique, l'ethnométhodologie et tous les constructivismes qui ont envahi presque tout le champ de la sociologie française depuis moins d'une quinzaine d'années,

Il faut ajouter, mais je ne m'y étendrai pas plus, qu'en fonction de ces définitions de leur objet théorique, holisme et individualisme ont leurs préférences dans le niveau d'approche des phénomènes sociaux (macro/micro) et dans le choix de leurs méthodes et techniques (explicatives donc par ex. volontiers quantitatives dans un cas, compréhensives donc volontiers qualitatives dans l'autre), etc..

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3. De l'alternance récente des paradigmes dominants et dominés et de leurs contextes.


Tout cela est bien connu et je dois presque m'excuser de m'y être attardé. Il m'a semblé qu'il fallait le rappeler pour en venir à la question qui m'intéresse davantage et qui est très généralement pourquoi y a-t-il des paradigmes dominants et dominés selon les époques et lesquels.

Ou pour moduler mon questionnement, je commencerais par m'interroger sur les mésaventures de la sociologie française depuis quarante ans : pourquoi entre ces deux paradigmes y -t-il eu à une époque, celle des premiers longs pas de ma génération et d'une ou deux qui me précèdent ou me suivent, la domination écrasante et impérialiste du premier -le holisme- et des débats intenses et furieux entre ses différentes versions aussi bien qu'avec les tenants de l'autre bord ? Pourquoi ensuite en peu d'années ces vainqueurs et plusieurs de leurs héros n'ont-ils même pas capitulé en rase campagne mais plutôt sombré corps et biens sans qu'on entende plus parler d'eux, ou emprunté de tous autres bateaux ? Pourquoi pourtant les tenants les plus extrêmes de l'autre bord n'ont-ils pas su profiter de la situation interne et du contexte externe si favorable pour prendre à leur tour une revanche éclatante mais que s'est établi au contraire une sorte de paisible trêve de calme plat ? Pourquoi par contre est-on allé chercher dans les traditions sociologique anglo-saxonnes des théories déjà bien anciennes- courants interactionistes, ethnométhodologiques, phénomènologiques, constructivismes en général - pour proclamer que, tels de joyeux crûs vénérables, les paradigmes nouveaux étaient arrivé ?

Peut-être suis-je particulièrement sensible à un tel questionnement à cause de mon itinéraire professionnel. Je n'ai pratiqué intensément la sociologie qu'aux deux extrèmités de celui-ci. Entre 1965 et 72, suivant un enseignement de sociologie et faisant une thèse, j'ai subi comme tout le monde à cette époque une forte pression holiste et c'est une vision marxienne (comme on disait alors si l'on ne se voulait pas "orthodoxe"), effectivement plutôt holiste que j'ai adopté et dans ses principes, gardé depuis. Mais enseignant la philosophie au Sahara pour gagner ma vie, je n'ai pas été mêlé ni engagé personnellement et de près dans les intenses et parfois sauvages querelles du sérail. N'y étant admis que vingt ans plus tard, je me suis aperçu à ma grande surprise que les divas de ma jeunesse étaient déjà momifiées ou oubliées, que mon armure marxienne était complétementcomplètement démodée, d'autant plus désuète et obsolète que les querelles avaient pratiquement cessées, remplacées par un consensus poli à parler surtout acteurs et stratégies d'abord, puis interaction et constructivisme

De ce point de vue qui a été le mien, l'histoire des quarante dernières années de sociologie française et au delà des philosophies et idéologies sociales et politiques me fait penser quelque peu à ce qu'on entend dire de l'histoire géologique ou climatique : des couches de roches très différenciées qui se succèdent ou des périodes torrides suivies de périodes de glaciation. Entre les unes et les autres, des cataclysmes ou des catastrophes dont on ne sait plus rien mais qui font retrouver dans tel ou tel couche ou régions polaires des dinosaures ou des diplodocus conservés entiers et intacts quoique morts et sans filiation. Oserai-je évoquer à ce propos par ex. Althusser ou Poulantzas ?

Comment expliquer cela ? Ma génération et quelques autres nous avons grandi pendant une guerre mondiale contre les fascismes, puis une longue période de luttes sociales aiguës en même temps que de construction de l'État providence et de guerre froide entre capitalisme et communisme. Ensuite notre jeunesse étudiante, autour de 68, s'est déroulée à un moment particulier d'ébullition sociale et symbolique propice dans notre milieu intellectuel aux crispations sectaires et aux imaginaires utopiques. Tout cela a contribué à tendre à l'extrême la tension paradigmatique holisme-individualisme au profit du premier et, concernant celui-ci autour de 68, à ne plus trop savoir où passait la frontière entre l'idéologique, le purement spéculatif et le scientifique.

Oserai-je encore une comparaison, toute analogie et proportions très expressément gardées ? Ma génération et la suivante comme on sait a aussi connu de près, autour de ses vingt ans, la guerre d'Algérie, ses passions et ses horreurs, et a préféré jusqu'ici ne pas trop s'en souvenir. La génération de mes parents, s'ils furent du moins collaborateurs actifs ou passifs ou à l'opposé déportés concentrationnaires, non plus. Le PC français a évolué quelque peu de fait mais sans jamais pouvoir exprimer en même temps à la fois publiquement et de l'intérieur la critique de sa longue histoire organisationnelle et idéologique … Quant à nous sociologues, peut-être ne sommes-nous pas restés très fiers des positions théorico-idéologiques extrêmes ou dogmatiques prises à ce moment là, peut-être n'avons-nous pas eu trop envie de nous en souvenir, laissant à la casse, sans faire le tri, tous les outils utilisés à cette époque. D'autant plus que le communisme international s'enfonçait de plus en plus dans la répression interne et l'ossification tandis que le gauchisme se terminait souvent dans le délire et la violence.

Wievorka, que je viens de relire en cherchant le tableau de Touraine dans "L'état des sciences sociales en France" décrit aussi "le paysage de la sociologie française" au début des années 80 comme un tableau des scènes de la guerre de trente ans de Jacques Callot ou de tant d'autres plus récentes que notre socièté des media nous a planté dans la tête à tous. La sociologie, dit-il, est "comme une ville dévastée où errent des troupes nombreuses qui ne savent pas très bien si la guerre est finie et s'il s'agit d'envisager maintenant la reconstruction". Certains, nous dit-il,insistent sur la dévastation et donc sur le vide social. D'autres glanent des petites interrelations, d'autres de la stratégie d'acteurs, d'autres encore plaident pour le changement contre la reproduction. Surtout la plupart ne veulent plus entendre parler d'une " image générale de la société", de "recherche de lois ou de propositions globales".Mais ce qui a contribué aussi à nous faire oublier ces théorisations globales et critiques des années 60 ou du moins à les atténuer fortement n'est-ce pas aussi l'entrée dans le long tunnel de la crise et sa rigueur, l'engourdissement de l'esprit ou la stupeur provoqués par vingt ans de pensée unique libérale, globale aussi elle à sa manière, et massivement distillée ou martelée ?


Pourquoi cependant la sociologie française n'a-t-elle pas basculée plus massivement vers un individualisme pur et dur comme dans les pays anglo-saxons ? Je crois qu'on peut invoquer des traditions propres au milieu intellectuel français, de social ou socialisme diffus, de républicanisme et keynèsianismekeynésianisme qui lui ont fait résister à cette tendance extrême de même que ses gouvernants ne se sont ni résolu ni trop risqué, ou que mal leur en a pris, à pratiquer une politique libérale extrême et à haute dose, à la Reagan ou la Tchatcher. Pour autant dans cet acteur et ses stratégies répétitivement évoquées, dans ces "constructions sociales" de n'importe quoi et ces "inventions" de tout, institutions ou mentalités, quel besoin de chanter la merveilleuse liberté de l'individu créateur volontaire d'œuvres et de relations toutes neuves et non plus les structures pesantes et les fonctions trop englobantes et les reproductions ennuyeuses et décourageantes. …Et pendant ce temps, à tous les licenciés, exclus, et paupèrisés par l'inexorable loi du marché et l'indispensable compétitivité, on enjoignait impérativement sous peine de le rester de devenir des acteurs libres et avisés de leur propre reconversion ou insertion.

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4.Holisme et individualisme comme tension idéologique fondamentale de la société moderne.


Mais je suis allé trop vite. J'aurais dû expliciter d'abord les traits philosophiques et idéologiques qui, bien au delà des quarante dernières année en France opposent holisme et individualisme. Leur tension au profit général du second pôle est inscrite dans la genèse et la structure de la pensée et des institutions de la société occidentale ainsi que dans les contradictions et les menaces de la mondialisation en cours

Naturellement en tant que chercheur scientifique et même si personne ne l'ignore, je n'ai pas à faire état de ces bonnes raisons subjectives qui font qu'en définitive j'adhère plutôt à tel ou tel paradigme ou conceptualisation, à moins que ce soit en amont à titre de psychanalyse de la connaissance et pour suspendre explicitement ces jugements. On peut même nier comme Boudon qu'il y ait aucun rapport entre son individualisme méthodologique et tout individualisme éthique, économique ou politique. J'ai seulement à montrer la congruence entre elles de mes hypothèses de recherche, la rigueur et la fécondité des démarches que j'en tire. Combien de fois avons-nous dû insister les uns comme les autres pour que ce subtil habitus soit incorporé par les étudiants dans leurs premiers balbutiements de recherche ! C'est on le sait aussi la condition pour créer un espace de paix civile où la discussion dans le milieu professionnel et sa gestion soit possible, mais, comme je l'ai laissé entendre plus haut, agrégat de comportements individuels ou pression holiste, il y a eu et il peut y avoir des moments et des lieux où nous ne maîtrisons pas forcément les variables sociétales de cette condition.

Cependant entre pensée holiste et pensée individualiste, il y a bien des antinomies ou des apories d'ordre philosophique, des plus traditionnelles (être et devenir, un et multiple, universel et singulier, structure et genèse, matérialisme et idéalisme ou réalisme et nominalisme) aux modernes (déterminisme et liberté) comme d'ordre gnoséologique (explication/compréhension, objectivisme et subjectivisme, macro et global, micro et local…) sur lesquelles on pourrait continuer à gloser comme on l'a déjà beaucoup fait. Je m'attarderai surtout sur les traits antinomiques des deux pensées en tant qu'idéologies sociales et politiques qui sous-tendent nos deux paradigmes sociologiques et leur tension de tout leurs poids affectif et à certaines époques passionnel.

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Que la sociologie ait une place à se faire entre ethnologie et économie (et comme co-héritière de la pensée des Lumières), que dans ce devoir-être gise la tension paradigmatique fondamentale, Louis Dumont en un sens le montre magistralement. Dans l'Homo aequalis supplantant progressivement l' Homo hiérarchicus, il étudie longuement l'avènement de l'idéologie individualiste mais la leçon qu'il en tire ou qu'on lui fait tirer le plus souvent semble trop simpliste et, selon son bon droit du reste, bien partiale. Pour lui il n'y aurait pas tant des sociologies holistes et individualistes que d'abord des sociétés holistes traditionnelles et une société moderne individualiste. Dans les premières on a des sociétés unifiées mais hiérarchisées par la stricte subordination héréditaire des groupes les uns aux autres et régulées par un pouvoir politique sacralisé ; dans la seconde on a des individus libres et égaux en principe (quoiqu'il en soit, insiste-t-il, en réalité) parce que régis par l'économique. Il en déduirait qu'une science sociale holiste est bonne pour penser les sociétés traditionnelles, mais pour comprendre et expliquer la société moderne, c'est bien de l'individualisme méthodologique, celui forgé à partir de la philosophie sociale et de l'économie classique et néoclassique qu'il faut se servir. Il ajouterait que sur le plan pratique toute pensée holiste aujourd'hui risque de mener au totalitarisme et à l'oppression de l'individu et qu'il vaut mieux l'inégalité de fait entre individus libres que l'oppression. On ne peut plus clairement se rattacher à tout une tradition de libéralisme économique et politique. Mais j'avoue ne pas vraiment comprendre pour trois types de raisons au moins.

D'abord Dumont ne semble pas démontrer mais postuler qu'une pensée épistémologique ou méthodologique holiste est inadaptée pour étudier la socièté moderne individualiste. Pourquoi ne serait-elle pas, n'a-t-elle pas été féconde pour souligner, sans doute de manière critique, certains aspects dominants de cette socièté ? Précisément, l'interrogation sur la construction sociale et historique de cette individu libre et rationnel, égal en droit à tous les autres, travaillant et échangeant pour son interet et nouant par là des rapports sociaux qui lui suffisent, est une question de nature et de dimension holiste Elle est à l'origine de la sociologie, au cœur de la pensée de ses fondateurs et de beaucoup de leurs brillants successeurs, dont justement Dumont qui le reconnaît explicitement. Elle n'a par contre guère de sens et aucun interet pour l'individualisme méthodologique pur et dur puisque cet individu là est postulé, a-social et a -historique. Il sort tout armé, dans une sorte d'éternité idéelle, des fictions des philosophes et juristes du droit naturel au 17°et 18°, passe par les spéculations de Smith et des économistes classique pour finir comme postulat des calculs marginalistes selon lesquels en principe il est valable pour expliquer l'économie de toute socièté. C'est ici qu'il faudrait PARLER parler de Polanyi dont d'ailleurs Dumont fait grand cas.

Ensuite, l'idéologie holiste ne cesse de hanter cette société individualiste à mesure qu'elle se réalise, se répand et se renforce et parfois d'y exploser tragiquement : dans les utopies depuis More et la renaissance, dans les pensées mêmes de Hobbes ou de Rousseau, dans les sectes religieuses, dans les mouvements nationaux, nationalistes ou fascistes, dans les insurrections et révolutions populaires, enfin dès la naissance du socialisme et de la sociologie, à une époque où ils se distinguaient mal encore, puis concernant la maturité de celle-ci dans les inquiétudes de Durkheim concernant l'anomie et la "guerre des classes", le désenchantement du monde moderne pour Weber et son impitoyable et irrémédiable guerre des valeurs, dans l'opposition gemeinschaft/gesellschaf etc.etc.

Enfin une société holiste, ce n'est pas forcément une société archaïque dotée, à l'indienne par exemple, d'une autorité sacrée et d'une hiérarchie héréditaire. Le holisme n'est pas forcément conservateur ou réactionnaire, mais pas forcément non plus progressiste ou révolutionnaire comme prétend l'être le socialisme. Celui-ci, dit Dumont, a voulu supprimer la propriété pour pouvoir passer de l'égalité formelle à l'égalité réelle. Il a du coup supprimé la liberté, dont la propriété est une condition, et nous a précipité dans le totalitarisme. En effet c'est arrivé, c'était sans doute à craindre. Ce l'est peut-être toujours. Il n'empêche que l'exigence de moins d'injustice et plus d'égalité est moralement nécéssaire et se trouve de nouveau concrètement exprimée, violemment ou pas. Comment y parvenir sans jamais plus sacrifier la liberté ?


5. Rapports entre société civile et État : l'interminable débat entre Hegel et Marx.



Ce que je viens de dire est sans doute inspiré de réflexions tirés d'une relecture récente du vieil Hegel et du jeune Marx nouant "l'interminable débat" toujours actuel, comme dit Kostas Papaioannou, concernant l'articulation entre société civile et état. Je ne résiste pas à l'envie de l'exposer brièvement en rapport avec mon sujet.

A vrai dire, si cette articulation pour Hegel est bien l'axe central de toute société moderne, il faut y ajouter ces deux autres "moments" ou instances de toute société que sont, à sa base pour ainsi dire, la famille et en son sommet la religion. Famille, société civile, état, religion ! Les sociétés archaïques ne connaissaient que ces deux instances extrêmes confondues. Dans celles-ci, la communauté y était tout (la substance) et l'individu rien (un accident). Même les cités grecques - "ce paradis de l'esprit humain"- ignoraient la subjectivité et son droit infini. Reconnaître à la subjectivité le droit d'aller "jusqu'à l'extrême de son autonomie et de sa particularité", c'est aussi "détruire la belle totalité communautaire" de la cité antique, déchirer le lien affectif de la famille et de la religion entre les individus. La société civile ou plus précisément le monde économique en son sein est le "moment nécéssaire" de cette scission ou le lien social n'existe plus que sous la forme de la "nécéssité inconsciente" et où les agents économiques sont transformés en "anneaux de la chaîne qui constitue le tout". L'éthique communautaire (la Sittlichkeit) n'apparaît de nouveau dans cette société civile que dans les "corporations"..Mais cela ne suffit pas. Il faut que la société civile garde toute son autonomie. En même temps elle doit s'articuler à l'État dans un lien de contestation-subordination. Car ce ne peut être que dans l'État que "l'idée" perdue, qui anime et unifie la vie de la communauté, "retourne à soi" et devient une "réalité"

Telle est la dialectique sociale qui anime en permanence la société moderne. Dans le langage de Dumont, l'idéologie individualiste inspire la socièté civile et s'y incarne triomphalement et dynamiquement. L'idéologie holiste en revanche est ce qui inspire ou doit inspirer "l'état représentatif moderne", comme dit Hegel, disons pour simplifier et actualiser le pouvoir politique démocratique, et y incarne ainsi ou doit y incarner avec l'unité de la société, la liberté et la raison humaine universelle à laquelle participe chaque citoyen. A défaut, comme une pulsion irrépressible mais irrationnelle et régressive, elle se précipitera vers la famille ou la religion qui en tant que tels sont déjà des institutions holistes ou de la totalité. La religion, pour Hegel, est la quintessence de l'esprit d'un peuple, de sa culture spécifique ou civilisation, de son éthos. Mais elle l'est, un peu comme l'art, sur le mode du symbole et de l'émotion, non consciente de soi ou réfléchie comme l'est par contre la philosophie.


La société civile par contre c'est la grande invention de la bourgeoisie capitaliste comme son nom allemand(bürgerlische Geselleschaft) l'indique très exactement. Dans la famille en effet la volonté de l'individu s'incarne dans un patrimoine (enfants et biens) où elle trouve une certaine reconnaissance, mais c'est sous forme d'une fusion affective avec ce tout solidaire et enraciné dans le biologique qu'elle est et où l'individu et sa liberté restent confusément englués. Dans la société civile au contraire, elle s'en émancipe et s'affirme insolemment dans toute sa particularité et l'égoïsme de ses désirs. Il y a donc bien dans cette société civile, montre Hegel (qui a "déjà" lu Smith, Ricardo et J.B.Say etc.), une rationalité individuelle qui produit de l'initiative et de l'efficacité une certaine rationalité objective, mais limitée et aveugle. Chacun cherchant à satisfaire ses propres besoins y participe dans le savoir ni le vouloir, par son travail et ses échanges sur le marché, contribuant ainsi à l'édification d'un "système des besoins" qui n'est autre que la division du travail admirée par Smith comme par Durkheim. Chacun est libre aussi de se regrouper avec d'autres pour mieux défendre avec d'autres des intérêts, communs quoique pas universels, dans des groupements professionnels, des partis politiques et autres mouvements sociaux. Mais à ce niveau, pour Hegel, on le voit aujourd'hui comme hier, la société (Geselleschaft) n'en reste pas moins irrémédiablement livré aux antagonismes individuels, de professions et de classes, à l'anarchie, aux inégalités croissantes entre riches et pauvres dont une partie risque d'être exclue et de la menacer.

L'unité de la société moderne ne peut donc être réalisé et symbolisée qu'au niveau politique par la médiation de l'État, c'est à dire par une instance publique "séparée" et "au dessus" de la société civile, la régulant et lui présentant "à distance" ce qu'elle est et doit être. Plus précisément, pour représenter l'interet général, réaliser l'unité ou plutôt la totalité de cette collection d'individus et de groupes qui composent la société (civile), cette sphère politique doit être, un peu comme le Dieu chrétien ou plutôt catholique, à la fois immanente en chacun et transcendante, d'une transcendante incarnée dans un appareil. D'un coté elle plonge profondément dans la conscience morale de chaque citoyen privé aspirant au droit d'être reconnu comme personne inaliénablement libre et du coup au devoir de reconnaître semblablement les autres, exprimant ainsi son "essence" universelle. Mais il est surtout nécessaire que de l'autre coté elle soit une instance publique, un état séparé et au dessus des sphères privées de la famille et de la socièté civile.


Quand il écrit vers 1820, l'Etat qu'a en vue Hegel est du type de celui voulu par la révolution française, relativement réalisé par la monarchie constitutionnelle anglaise et encore mieux par la Constitution américaine et qu'il espère voir se réaliser dans l'Etat prussien à la tête duquel accède un jeune héritier réputé libéral…Vingt ans après, quand le jeune Marx annote le livre de Hegel, l'Etat prussien du roi vieilli est devenu franchement réactionnaire. Marx vient d'être censuré et congédié à l'issue d'une tentative de journalisme libéral, il a vu la misère des ouvriers rhénans et entendu parler par son ami Engels de celle des ouvriers anglais ;, il partage la chaleur contagieuse des cercle récemment formé d'ouvriers communistes réfugiés à Paris. Comme Feuerbach il estime que dans la religion, l'homme exprime dans l'idée de Dieu la perfection de son espèce, son "être générique", en quelque sorte l'idée que chaque homme est tout l'homme et que tous les hommes se reconnaissent comme un seul tout. Mais en même temps l'homme concret et réel celui de la socièté civile se voit dépouillé et séparé de son essence, projetée qu'elle est dans un être transcendant et un ciel idéal. Marx pense que l'État hégélien séparé et transcendant, même laïque, n'est qu'une réplication de cette aliénation religieuse, lieu en principe de la liberté et de la raison de l'homme, en fait instrument de la classe dominante. C'est la situation exploitée et aliénée de l'individu concret dans la société civile qu'il faut comprendre et changer. Ceci fait, religion et État, devenus inutiles, dépériront par eux-même et se formera ce que Marx appelle alors assez vaguement la "démocratie vraie", c'est à dire l'association libre des travailleurs émancipés gérant eux-même directement leurs affaires, la société civile devenue, sans médiation, transparente à elle-même.

On sait la suite. Le Marx de la maturité et surtout Lenine en viendront à penser qu'avant d'arriver au dépérissement de l'État, il faut passer par la constitution d'un parti de professionnel incarnant le prolétariat mieux que le prolétariat lui-même, renverser par la violence le pouvoir établi et le remplacer par la dictature du prolétariat ainsi entendu : l'exact inverse de l'utopie préconisée, un État super-hégélien. "L'objet du dialogue Marx-Hegel ("vraie démocratie" ou État bureaucratique avec représentation populaire ?) écrit Papaioannou, est immanent à la nature même des sociétés modernes. Pour le moment c'est Hegel qui a été le moins démenti par le "tribunal de l'histoire".Mais si le "dépérissement"de l' État n'a abouti qu'au Léviathan totalitaire, la "vraie démocratie" n'a pas cessé de hanter les rêves des hommes d'aujourd'hui".

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Je voudrais conclure en évoquant deux événements récents dont nous avons tous sans doute quelques images gravées dans la tête puisque c'est aujourd'hui une de nos fonctions dominantes.

J'ai interrompu les premières lignes de cet article en juillet dernier pour aller à Gènes au sommet du G8. Je n'étais pas un de ces huit là, ni l'un des quinze mille policiers suréquipés mobilisés pour les protéger derrière leur mur, ni non plus un des cinq ou si cent casseurs se réclamant de l'anarchisme pour la plupart (et plus ou moins noyautés par la police qui les a laissé pendant des heures dévaster tout un quartier de la ville restée libre d'accès). J'étais un des 150 000 à 200 000 manifestants de mouvements non-violents. Tandis qu'un manifestant entraîné dans cette violence se faisait tuer d'une balle pard'un jeune policier affolé, ce sont eux, presque uniquement, ces paisibles piétons qui, au hasard de leurs parcours, se sont fait, systématiquement souvent, matraquer, asphyxier, parfois arrêter et accabler d'injures et de coups. Là encore ce n'était pas moi. Comme Fabrice à Waterloo, je n'ai rien vu, rien entendu ou presque, j'ai seulement participé. Pas de radio., pas de télé, pas de journaux. Des rumeurs et des débris fumant dans les rues. Pour voir, entendre, essayer de comprendre le plus vite possible, qu'allais-je donc faire dans cette galère ? Je n'avais qu'à rester zapper devant ma télé En quittant Gènes, MM Busch et Berlusconi ont exprimé d'un commun accord que le mouvement anti-mondialisation libérale n'y comprenait rien et se fourvoyait. Pour pouvoir aider les pauvres comme il le souhaitait, il était évident qu'il fallait le plus possible de riches grâce à l'ouverture et à la liberté des marchés(sic). Et pour cela, laissez nous faire, on s'y entend !

Je termine ces lignes au moment de cet attentat inouï de hardiesse, de précision, de mépris sanglant de sa vie et de celle des autres, perpétré par une poignée d'individus contre les symboles et le cœur du pouvoir financier et militaire de la super-puissance mondiale. Cette fois je suis très loin de l'événement, devant la télé, écoutant la radio et lisant le Monde. Tous les petits écrans du monde passent et repassent ces images des tours jumelles éventrées par ces avions fous chargés d'otages dans un énorme nuage rouge-sang, puis s'écroulant sur elles mêmes dans le fracas et la poussière avec leurs milliers d'occupants. Elles savent à quel point elles nous fascinent plus que toutes les super-productions-catastrophes auxquels pourtant Hollywood s'est tant complu. En même temps, les media diffusent les"opinions", souvent en miroir, des foules ainsi traumatisés et de leurs gouvernants. On y parle d'attaque contre La Civilisation et de Choc des religions, de guerre totale du Bien contre le mal à mener avec l'aide de Dieu, exactement comme les terroristes et comme s'il fallait réaliser cette prophétie que nous trouvions si simpliste de notre collègue Huttington. En même temps aussi, les Américains et un peu tous les Occidentaux, ces fameux sept Grands et les habitants du monde libre, riche et civilisé s'aperçoivent à quel point ils sont haïs dans le tiers-monde ou n'y trouvent qu'indifférence polie ou compassion réservée, tandis que les terroristes criminels pour beaucoup là bas sont des héros…

Financièrement, économiquement, médiatiquement, (dans une sorte de conscience de soi ou pour-soi-reflet plus que réfléxive), la société civile mondiale se réalise à une vitesse fantastique. Ici des mouvements de cette société civile se multiplient, veulent prendre en charge en démocratie "vraie" ou directe des intérêts collectifs, et se mobilisent contre les abus des pouvoirs politiques et économiques et leurs collusions. Mmais le problème est celui de leurs rapports avec les anciens mouvements représentatifs et les Etats tels qu'ils sont. Là bas une fraction très limitée mais populaire de cette société civile se présente comme l'expression, par le terrorisme et le fanatisme,de sa désespérance, de sa misère et de son opposition à la domination politique et économique et au laisser-faire occidentaux.

Mais partout en temps ordinaire et dans leur immense majorité, les membres de cette socièté civile se contentent comme il se doit de leurs rôles de producteurs et de consommateurs, s'ils peuvent, et de spectateurs. Beaucoup, de plus en plus, trouvent un complément d'âme dans le religieux et/ou les communautés primaires. A tous les niveaux, fait défaut ou déficit un pouvoir politique représentatif et démocratique qui soit indépendant (au dessus et séparé en ce sens) des intérêts particuliers et les régule ; non seulement ceux tout puissants de l'économie mondialisée, mais aussi ceux exprimés par l'opinion vaguement consensuelle et préfabriquée des sondages et des media Aux niveaux local et national, le pouvoir il est loin d'avoir toujours ce courage et les moyens. Au niveau européen, continental, ou mondial, il est soit inexistant, soit impuissant, soit entre les mains des technocrates.

Au total le triomphe des idéologies et des pratiques individualistes, qui contiennent et résument la modernité pour le mieux comme pour le pire, continue à susciter en réaction des idéologies et pratiques holistes anciennes ou nouvelles et à s'y affronter. Que dit la sociologie de tout cela ? Qu'a t-elle à dire, et comment ? Jusqu'à quel point doit-elle rester axiologiquement neutre pour en parler ? A partir de quel moment ou lieu de tension ne peut-elle pas ne pas prendre parti. ? J'ai été heureux de rencontrer à Gènes quelques doctorants d'Aix et de Besançon s'interrogeant sur ces questions à propos d'aspects de la mondialisation choisis comme objets de recherche.

f de chassey

COMMENT PEUT-ON ÊTRE SOCIO-ANTHROPOLOGUE ? - AUTOUR DE PIERRE TRIPIER COMMENT PEUT-ON ÊTRE SOCIO-ANTHROPOLOGUE ? - AUTOUR DE PIERRE TRIPIER DE DOMINIQUE JACQUES-JOUVENOT DOMINIQUE JACQUES-JOUVENOT EDITIONS L'HARMATTAN - 01/06/2003


Mais partout en temps ordinaire et dans leur immense majorité, les membres de cette socièté civile se contentent comme il se doit de leurs rôles de producteurs et de consommateurs, s'ils peuvent, et de spectateurs. Beaucoup, de plus en plus, trouvent un complément d'âme dans le religieux et/ou les communautés primaires. A tous les niveaux, fait défaut ou déficit un pouvoir politique représentatif et démocratique qui soit indépendant (au dessus et séparé en ce sens) des intérêts particuliers et les régule ; non seulement ceux tout puissants de l'économie mondialisée, mais aussi ceux exprimés par l'opinion vaguement consensuelle et préfabriquée des sondages et des media Aux niveaux local et national, le pouvoir il est loin d'avoir toujours ce courage et les moyens. Au niveau européen, continental, ou mondial, il est soit inexistant, soit impuissant, soit entre les mains des technocrates.

Au total le triomphe des idéologies et des pratiques individualistes, qui contiennent et résument la modernité pour le mieux comme pour le pire, continue à susciter en réaction des idéologies et pratiques holistes anciennes ou nouvelles et à s'y affronter. Que dit la sociologie de tout cela ? Qu'a t-elle à dire, et comment ? Jusqu'à quel point doit-elle rester axiologiquement neutre pour en parler ? A partir de quel moment ou lieu de tension ne peut-elle pas ne pas prendre parti. ? J'ai été heureux de rencontrer à Gènes quelques doctorants d'Aix et de Besançon s'interrogeant sur ces questions à propos d'aspects de la mondialisation choisis comme objets de recherche.

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