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Articles et contributions

Une sociologie de l'individu est-elle possible ? Une société de l'individu est-elle vivable ? Hommage à Robert Vuarin

Rober Vuarin et moi nous étions croisés dans les années 89-92, lorsque j'étais en sociologie à Aix mais chaque fois brièvement, car lui était justement alors en séjour principal et de recherche pour l'IRD à Bamako. Nous n'en sommes venu à nous fréquenter régulièrement et si je peux dire intellectuellement qu'à partir de fin 1999 ou tout début 2000, dans le groupe de réflexion et analyse politique et sociale dit Espace sans nom ou ESN. J'en reparlerai plus loin, mais d'emblée, je voudrais souligner deux points. D'abord s'il fut relativement éphémère, ce groupe fut pour lui - nous en avons la preuve - comme pour moi-même et pas mal d'entre nous, l'occasion stimulante de réflexions personnelle et collective intenses en plus d'un moment. D'autre part il se réunit à peu près une fois par mois (hors été) jusqu'au seuil de sa maladie et de son entrée à l'hôpital, les dernières réunions ayant lieu en juin et septembre 2003 sur sa terrasse à l'Estaque.

Par ailleurs j'avais lu avec un vif intérêt le livre de Robert publié en 2000 étudiant la solidarité urbaine "informelle" à Bamako et la comparant à la protection sociale de tradition européenne. Plus exactement je dois avouer que j'en avais dévoré certains chapitres, remettant à plus tard une lecture plus méthodique qui donnerait l'occasion d'une discussion plus précise
à ce sujet. Cet intérêt venait de ce qu'au début de ma vie professionnelle, dès les années 60-70, j'avais longuement étudié dans ma thèse les transformations des groupes de parenté traditionnels sous l'effet de la colonisation puis de l'indépendance dans un pays voisin du Mali. La plupart présentaient beaucoup d'affinités et même de similitudes avec ceux étudiés par RV à Bamako trente ou quarante ans plus tard. Profitant de ma retraite, je venais de renouveler ma curiosité pour ces sociétés d'Afrique de l'ouest par des voyages, des lectures et quelques engagements bénévoles. D'autre part, il se trouve que, dans les vingt-cinq dernières années, cette fois, de ma vie dite active, j'avais participé de près à l'élaboration puis à l'étude des processus et procédures méthodiques d'individualisation dans les dispositifs de formation, reconversion ou insertion. Pour les interpréter, j'avais été amené à m'intéresser à ce que j'avais appelé avec d'autres l'histoire de la tension paradigmatique entre holisme et individualisme méthodologiques comme matrice disciplinaire des science sociales. Par Robert lui-même, puis par José Rose, son directeur, je savais qu'il était assez avancé dans une HDR portant précisément sur holisme et individualisme, la société et l'individu en sociologie etc. Nous en avions aussi parlé en groupe et à deux parfois. Mais toujours rapidement. Conscient de mon intérêt, y compris pour en débattre contradictoirement sur certains points, il m'avait proposé qu'une fois sorti de l'hôpital, avait-il dit, je relise de près son texte et que nous en discutions à deux ou trois…

Autant dire que dans le deuil ressenti de la disparition de Robert, il y a eu ce vif regret et ce reproche d'avoir laissé le temps filer, d'avoir toujours remis à plus tard nos discussions, de ne pas l'avoir davantage sollicité, forçant un peu sa réserve et sa pudeur y compris intellectuelle et la mienne en regard, alors que je pouvais voir et m'aperçois encore mieux aujourd'hui à quel point il travaillait avec acharnement sur ces sujets.…Pour toutes ces raisons, lorsque sa compagne m'a proposé de faire cette préface dans une publication proposée par les Presses Universitaires d'Aix, il m'a paru de mon devoir et aussi de mon goût d'accepter. Elle ne savait pas, et je ne savais pas qu'elle ne savait pas, que notre connaissance était relativement récente. Peut-être d'autres, vieux compagnons de route depuis ses études de sociologie à Aix, eussent-ils pu faire mieux ou autrement. Mais faire ce travail, c'était me donner la possibilité de poursuivre et d'approfondir par la lecture ou relecture attentive des écrits de Robert et par l'écriture ici même un dialogue et une amitié intellectuelle prometteuse durement interrompu. Et puis il fallait lire quelques centaines de page, choisir des textes, les présenter, j'ai pensé qu'on s'adressait à moi aussi parce que, retraité, j'étais censé avoir du temps…

Ceci dit, une fois résolution prise et en possession des principaux textes immédiatement disponibles, je n'ai pas été d'abord sans ressentir quelque perplexité et même une certaine inquiétude quand à la possibilité de faire, à partir d'eux et de leur présentation, une publication suffisamment fournie, cohérente, intéressante. Six séries de questions d'ordre différent ou d'importance inégale se sont posées à moi que je vais donc exposer successivement. Les réponses que je vais y apporter chaque fois signifient que pour moi, oui, cela vaut la peine de faire cette publication et d'y lire les textes choisis ici que je voudrais en même temps brièvement présenter.


1° Le social dans l'individuel et l'individuel dans le social : la question de l'Habilitation à diriger les recherches (et de toutes les sciences sociales et humaines.)

Lorsque la maladie s'est emparé de lui pour finalement l'emporter, Robert Vuarin était donc engagé depuis deux ou trois ans dans un travail intense de rédaction d'une Habilitation à diriger les recherches (HDR) intitulée par lui en dernier ressort : L'homme indivisible. Contribution à une sociologie du social individuel, (tout en proposant d'autres sous-titres L'homme dans le social et le social dans l'homme, Sociologie de l'objet singulier). Il en avait communiqué en juillet 2003 les parties déjà rédigées à son directeur de HDR. Il s'agissait, avec des titres et numérotations légèrement différentes, des quatre chapitres du Sommaire présenté plus loin au début du document 4 et rédigé lui-même plus tard puisque portant l'inscription "Provisoire au 01.2004". Heureusement, un développement brillant sur Mauss et Durkheim, qui n'est mentionné qu'au chapitre 5 dans ce dernier sommaire était placé au seuil du chapitre 3 dans ce texte. Mais les parties IV3 et surtout IV4 de ce quatrième chapitre semblent seulement ébauchées dans le texte disponible. Quand aux chap. 5 et 6, ils semblent n'avoir jamais être rédigés. C'eut été la synthèse conclusive de sa recherche, le couronnement de sa longue investigation à travers l'histoire de la sociologie (avec ses tournants et bifurcations) envisageant les rapports du social et de l'individuel. Robert a dû laisser là sa tâche. Nous n'en connaîtrons pas le contenu élaboré, mais nous avons plus que des indications sur ce contenu, ce qu'il allait dire et faire. Dans une brève note cursive de juillet 2003 à son directeur de HDR accompagnant l'envoi des parties rédigées, il écrivait : "Il manque enfin la conclusion, l'examen sérieux de la solution ; il n'y a pas à opposer individu et société parce que ce sont deux échelles différentes d'un phénomène unifié, mais il y a à construire l'opération du changement d'échelle et à définir les concepts susceptibles de fonctionner sur ces deux échelles et de rendre compte de leur articulation (concepts "commutatifs")". La définition de la fonction ou de l'activité symbolique, inspiré de Mauss et objet du chap.5, en devait être l'élément essentiel, peut-être l'habitus/habitude en rapport avec la réflexivité tels que formulés par Kaufmann et d'autres conceptualisations du chap. 4 dont il voulait tester l'application sur le cas de la génération jeune et des transsexuels dans le chapitre 6. Je me sens "épuisé à la pensée de ce qui manque (mais au moins je sais où ça manque et quoi manque" écrivait-il.

Quoiqu'il en soit de ces chapitres conclusifs, la longue investigation précédant ces chapitres conclusifs a déjà son intérêt en soi. D'ailleurs une lecture attentive de celle-ci permet aussi de pressentir "ce qui manque", qui est indiqué tout au long comme en creux. Libre au lecteur de continuer heuristiquement le chemin ainsi balisé en suivant les indications. On trouvera le plan assez détaillé de cette investigation historique dans les extraits de L'Introduction qui suit le sommaire dans ce document 4. On peut l'indiquer dès ici en très bref. On part avec Durkheim d'un rapport de "correspondance" voire de "corrélation" ou "co-détermination" entre société et individu ou plutôt individuation, et on y reste longtemps avec la plupart de ses successeurs. Le second terme y est généralement vu d'une part dans une perspective "holiste" comme un effet du premier et d'autre part comme ne faisant pas vraiment partie du champ de la discipline. Selon les auteurs, cette individuation peut être vue, dit RV, comme un renforcement continu ("quantitatif" ou cumulatif) à mesure que s'approfondit la modernité, que change la société, ou comme une série de ruptures qualitatives dues aux crises de celles-ci. Par contre on en arriverait aujourd'hui à une sociologie capable d'établir une véritable articulation entre société et individualisation ou individualité, grâce à une armature ou architecture conceptuelle de l'un et l'autre terme permettant d'analyser le social aussi bien au niveau de l'individu, désormais pleinement objet de la sociologie, que de la société ou du macro-social. Cela voudrait dire du même coup qu'a été dépassée ou du moins affaiblie la fameuse tension paradigmatique entre holisme et individualisme, devenue "relation dialectique non antagonique".

L'embarras à propos de ce HDR était qu'il était difficile de publier les quelques 200 pages rédigées retraçant cet itinéraire sociologique. Quels auteurs alors choisir plutôt que d'autres ? Certes quelques uns paraissent des points nodaux dans le parcours : le socle Durkheimien évidemment ; Mauss et l'Essai sur le don, tel que minutieusement et magistralement commenté par Victor Karady ; Norbert Elias et ses trois essais de La Société des Individus ; J.Cl Kaufmann enfin dans "Ego, pour une sociologie de l'individu". Mais détacher ces "nœuds" ou l'un d'entre eux des branches qui y amènent et en partent dans l'arbre généalogique tel que reconstruit par l'auteur leur faisait perdre pas mal de leur intérêt. J'en étais là de cette perplexité quand j'ai découvert que j'avais dans mes notes une version antérieure de ce HDR en gestation. Je ne l'avais jamais vraiment lu, puis négligé ensuite à cause des textes postérieurs plus développés. Robert l'avait distribué aux membres de ce groupe ESN à la suite d'un exposé qu'il avait fait sur le sujet. Document d'étape sans doute transformé et élargi ensuite puisqu'on n'en pas retrouvé la version numérique. On avait donc le choix entre la publication de morceaux choisis de la dernière version, tronquée alors, ou de ce document d'étape (cf. Document 5) dont Robert ne souhaitait pas la circulation quand il nous l'avait donné (cf. note 1 du texte) mais qui a l'avantage de restituer en moins de cent pages l'ensemble de la démarche projetée dans son HDR. Ce dernier parti que nous avons choisi nous a semblé le plus respectueux. Il nous permettait en même temps de lui laisser la parole dans ces autres textes où il replace ce HDR lui-même dans l'ensemble de sa démarche passée et projetée. Que le lecteur sache seulement qu'il existe une dernière version disponible un peu plus élaborée, plus développée, agencée un peu différemment, mais elle aussi inachevée.



2° Individualisation, protection, transmission, mondialisation. La question du lien entre cet HDR et les travaux précédents notamment ceux sur la solidarité informelle en Afrique et la protection sociale.

Avant de travailler sur individualisation et individualisme, Robert s'était longtemps intéressé aux sociétés du tiers-monde et à la notion de sous-développement. Séjournant plusieurs années à Bamako, il avait notamment étudié dans divers quartiers du centre ou de la banlieue de la capitale du Mali, la structure et la dynamique des divers systèmes d'entraide collective localisés tels qu'issus et transformés en milieu urbain apparemment déstructuré des relations traditionnelles de parenté lorsque celles-ci étaient encore identiquement des relations au sein de villages d'agriculteurs. Il les comparait explicitement avec l'histoire et la structure (étatique ou nationale) de la protection sociale de type européen. C'avait été l'objet de multiples articles et contributions et finalement d'un livre publié en 2000. Ce n'est pas le lieu ici d'en faire une analyse () mais j'attendais avec intérêt et curiosité quels liens objectifs et peut-être subjectifs, passant à l'étude de l'individualisme il établirait avec ces études précédentes d'une société dite holiste (par ex. dans le langage de L.Dumont) ou du moins ce qu'il en restait. Or dans les chapitres communiqués à son directeur, y compris dans le premier, alors introductif, il n'y était fait aucune allusion, pas plus du reste que d'une problématique au sens propre du terme ou un questionnement élaboré. Cela me laissa d'abord quelque peu déçu et perplexe.

Je me suis demandé un moment si ce lien n'était pas de l'ordre de la répulsion, du rejet ou du moins de la réserve. Dans le document 3, il fait allusion à "l'idéalisme" avec lequel il avait d'abord abordé cette société holiste africaine. En entrant peu ou prou, pour la comprendre et par l'amitié, dans ce réseau de don-contre-don que décrit très bien Robert, où comme il le fait remarquer la dette et la dépendance deviennent d'autant plus inextricable en un sens qu'on est plus nanti ou prestigieux, peut-être, comme plus d'un autre que je connais, y avait-t-il quelque peu brûlé ses ailes d'Européen s'apercevant alors malgré cet idéalisme généreux qu'il était plus attaché qu'il ne croyait à sa liberté d'individu, disposé plutôt à payer pour n'avoir aucune dette, en tout cas personnelle, envers quiconque ? Je n'en sais rien. Je ne crois pas. En tout cas là n'est pas la véritable explication.

Il ne faut pas confondre l'étude (empirique d'abord) de "la société de l'individu" et celle, (épistémologique d'abord) de "la sociologie de l'individu". Evidemment les deux sont liés. C'est bien l'apparition de la première avec la modernité et son renforcement inouï dans les dernières décennies qui en quelque sorte, à mon avis, démange les sociologues aujourd'hui, en tout cas leur fait se poser avec plus d'insistance la question de la seconde et de ses conditions de possibilité. Mais dans son HDR Robert s'occupe principalement de la seconde et semble ne pas vouloir de confusion ou de contamination avec la première, même s'il est amené à en parler en exposant la pensée de ses auteurs. Par contre il n'a pas laissé de se préoccuper pour la première en rapport avec son centre d'intérêt précédent : quelle forme donc va prendre la solidarité dans une société individualiste en voie de mondialisation ? C'est ce qu'on voit dans ce texte intitulé Globalisation, protection, humanitation écrit en septembre 2002 (doc.3) et surtout dans cet assez remarquable document 2 ci-dessus. Dénommé à la fois Chapitre préliminaire et Avant-Propos, avec ce titre sans virgule -Ma vie mon œuvre-, sans doute ironique mais devenu prémonitoire, ce texte a dû être composé dans son entier et tel qu'ici après juillet 2003. On y voit RV déployer un programme de recherche ambitieux, voire grandiose. Dans ce contexte actuel de la mondialisation, le devenir de l'individualisation reste un axe principal de sa réflexion future mais entouré de deux autres qui sont les devenirs de la transmission et de la protection sociale au sens plein du terme. Le moins original n'est pas qu'il retrouve, évidemment après-coup, les racines de ces trois axes dans une vie et des œuvres de chercheur assez erratiques. Mais il le précise explicitement au moins à deux reprises : ce programme de recherche ne fait pas partie du HDR. Celui-ci serait donc comme un grand détour épistémologique détaché avant d'en revenir à l'analyse empirique et théorique de l'individu dans la société mondialisée post-moderne ou hypermoderne. Dans la ligne de ce qu'en disent les auteurs analysés par RV notamment dans la chap.IV, je voudrais un moment évoquer les théorisations et essais qui traitent de cette question.


3° Société et individus, inoxydables représentations et/ou liquéfaction de la première au profit des seconds ?

On peut d'abord auparavant faire un constat frappant en lisant les chapitres d'histoire de la sociologie de RV et les auteurs dont il parle. C'est à quel point, mis à part peut-être Durkheim, les sociologues qui le suivent passent leur temps à déclarer qu'individu et société n'existent pas, que ce ne sont pas des substances opposées ou du moins séparées, que c'est là illusion du sens commun, qu'historiquement, socialement, psychologiquement déjà, les individus dès le tréfonds d'eux-mêmes sont constitués dans et par leurs relations aux autres… quelque soit ensuite l'analyse différentielle que chacun fait de ces relations et de leurs consistances. Pour peu qu'on ait un recul sociologique ou simplement réflexif (!), on assentit tout à fait à ces dires. Et pourtant ceux là même qui le disent ne cessent pratiquement pas de nous reparler en termes d'individu et de société et d'établir, subrepticement ou pas, que l'un est plus déterminant que l'autre ! C'est d'abord que, surtout en sciences humaines, on ne se défait pas comme on veut du langage du sens commun, de ses mots, représentations, métaphores et oppositions sémantiques. C'est aussi qu'il doit bien y avoir un sens quelque part à ces erreurs ou illusions rémanentes. Quel est le vrai de ce faux, dit RV ?

Aujourd'hui on est à une autre étape, celle où J.Urry, estimerait devenue vraie la fameuse phrase (prophétique et autoréalisée ?) de M.Tchatcher, il y a 25 ans : "There is no such thing as a society. There are men and women" ("and family" ajoutait-elle, mais aujourd'hui justement la famille, mieux vaut ne plus en parler). "Cherche société désespérément" annonce-t-on. "Où est donc passé la société ?" se demande-t-on sérieusement. Ce n'est pas la première fois. A la fin des années trente Bataille, Caillois et leurs compagnons du "Collège de sociologie" se l'étaient posé. Mais il s'agissait alors d'une question socratique ou plutôt à la Diogène son contemporain lorsque le Cynique déclarait, lanterne allumée en plein jour "Je cherche un homme". Ils s'interrogeaient sur la nature de la société dans ses rapports avec l'individu. Nos sociologues de la post, ou plutôt de la seconde ou de l'hyper-modernité dite encore modernité avancée parlent sérieusement. Il ne s'agit pas d'une mise en scène mais de la réalité, sinon de la société, du moins de sa perte.

Plus donc de société ! Du moins si je comprends suffisamment fermée ou autorégulable pour faire sens ou être objet d'analyse. Car les dimensions étatiques et nationales qui permettaient de la saisir ont volé en éclat avec la mondialisation et la globalisation (J.Urry). Dans un autre sens, c'est "la fin de la société" déclare tout simplement A.Touraine, s'agissant, semble-t-il, de cette "société disciplinaire" à la Foucault avec le "déclin des institutions" (Dubet) comme la famille, l'école, l'usine, l'hôpital qui visaient "l'intégration" de l'individu dans une classe, un genre, une place etc. par "inculcation" de modèles de pensée et de comportements. Plus de structures donc, dit-on encore, mais des réseaux (Castells) auxquels on se connecte et dont on se déconnecte à l'envie comme avec le portable ou l'internet. Plus rien de solide donc, de structurel, que ce soit infrastructures ou superstructures dont on discutait tant naguère ! Non ! Plus que des flux de toutes sortes circulant à travers le monde : médiatiques, financiers, techniques, idéologiques (et aussi partout, en sens inverse, de migrants pauvres ou demandeurs d'asile et de touristes). Tous ces flux entrent dans des "conjonctions localisées". "Société liquide" dit Z Baumann, où "l'ensemble des relations sociales sont marquées d'une fluidité, une fragilité et une fugacité interne sans précédent" comme justement le lien très lâche des molécules d'eau entre elles. Société "élastique" corrige Martucelli parce qu'à la fois "malléable mais résistante"…

Alors du coup "retour de l'acteur", du sujet, de l'individu…et entre ces termes il peut bien sûr y avoir de grandes différences ou d'ailleurs confusions dans les analyses. Celles qui correspondent le plus à l'effacement ou à la déliquescence proclamées du social collectif ou macro que je viens d'évoquer sont celles qui insistent sur le renforcement sans précédent de l'individualité ou de l'individuation (qui ne sont pas synonyme d'individualisme), comme chez U.Beck et A.Giddens souvent repris par d'autres. Il y a d'une part l'effondrement ou l'affaiblissement des traditions, des cadres sociaux et socialisant, des "programmes institutionnels (Dubet) ; d'autre part l'abondance, la multiplicité, l'évolution incessante et la médiatisation abondante des informations fondées scientifiquement que l'individu reçoit sur lui-même ; les commentaires incessants qu'on lui demande à tout propos de faire pour justifier ou expliquer son action (Martucelli). Il en résulte un individu amené, pour pouvoir agir, à ne pas se contenter seulement de ses habitus et habitudes mais à en appeler sans arrêt à sa "réflexivité" (Beck, Giddens, Kaufmann etc.), à "son quant-à-soi et sa distance critique" (Dubet), bref à choisir dans tous les domaines de la vie et d'abord dans la construction de son (de ses) identité, à procéder à "l'invention de soi" (Kaufmann) ou impératif devenu commun, à la "réalisation de soi".

Ces visions de la société et de l'individu hypermodernes, pour avoir certainement une grande part de vérité ou de vraisemblance et pour être du reste assez largement partagées, ne m'interrogent pas moins.

Pourquoi parler d'abord de disparition de la société en tant qu'ensemble d'instances institutionnelles socialisantes ? Le fait que celles-ci soient devenues liquides ou en réseau n'empêche-il pas que sous d'autres formes elles soient tout aussi à la fois contraignantes et prohibitives en même temps que positives et incitant à des types précis de comportements ? Faut-il rappeler : l'énorme appareil législatif produit par les instances politiques à tous les échelons (national, européen, mondial) détruisant ou réduisant les services publics et la solidarité et créant des institutions chargées d'instaurer et maintenir activement contre toutes les résistances la concurrence du marché dans tous les domaines ; la diffusion active, sur injonction politique, du modèle d'individu prôné et mis en oeuvre dans les entreprises évoqué plus loin dans tout l'enseignement initial jusqu'aux maternelles ; l'énorme effet de dissuasion douce des media par leurs capacités de répétition du même conformisme, publicitaire ou pas ?

Ces appareils sans fil -portable ou web- qui font de nous des individus libres sans liens et sans appartenance pouvant communiquer immédiatement avec d'autres individus semblables partout sur la planète me paraissent un parfait symbole de cette société liquide et individualiste : ils sont aussi des fils à la patte - que dis-je- des cordes, des câbles, des chaînes invisibles qui permettent de nous identifier partout bien mieux que jamais jusqu'ici dans aucune société la plus totalitaire, dans le temps, dans l'espace et le contenu de nos pensées les plus intimes. Vous le savez comme moi, l'individu libre qui flâne à Londres est filmé en moyenne trois cent fois par jour sans le savoir. Et ne parlons pas de l'ADN ou des multiples fichiers développés par les polices et administration en feignant l'innocence et le souci de protection des citoyens honnêtes et normalement constitués ! Oui ! Cette société liquide d'individus par milliards devenus électrons libres à travers la planète, ne peut-elle pas elle pas être mieux vu aussi comme la réalisation de plus en plus perfectionnée du Panoptique ? Ne serait-elle pas cette prison modèle dont rêvait Bentham, champion de l'individualisme et de l'utilitarisme, où l'on pourrait "voir sans être vu" pour surveiller et coordonner des milliers d'individus isolés dans leurs cellules, ce panoptique que critiquait Foucault dans "Surveiller et punir" d'où l'on pouvait "imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque" bien mieux que dans les casernes, hôpitaux, lycées, usines et autres "institutions disciplinaires" soi-disant en voie de disparition pour les Tourainiens.

D'autre part les analyses évoquées plus haut ont un fond commun fruit de multiples enquêtes, mais sont plus ou moins critiques et pessimistes. Il me semble que celles qui le sont le moins sous-estiment ou ne cherchent pas suffisamment à établir de liens entre les mutations culturelles qu'elles mettent en avant et ces politiques, notamment économiques, menées de manière constante depuis trente ans, leurs effets sociaux objectifs et les idéologies qui les accompagnent. Avec par ex. Castel, Ehrenberg (cf.RV) ou par ex. Z.Bauman, je me situerais donc parmi les plus critiques (plus volontiers peut-être que RV qui a tendance à trouver que par contre elles ne soulignent pas assez la part active prise par l'individu dans cette évolution). Oui, l'individu contemporain doit absolument devenir "autonome", "compétent et compétitif", calculateur avisé pour mettre en valeur autant son propre "capital humain" que, s'il en a, matériel, patrimonial et financier. Il doit se sentir responsable de soi, c'est-à-dire s'en prendre à soi-même, quoiqu'il en soit réellement, de ce qui lui arrive. Mais justement il n'a pas le choix ! Pas le choix de ne pas choisir l'intériorisation de ce modèle, de ne pas se vouloir ou sentir libre. Il y a ici comme une double injonction (double bind) à surmonter. S'il n'y arrive pas, faute d'héritages et de dispositions inégalement distribuées socialement ou plus rarement par refus ou révolte délibérées, il sera discrètement relégué dans une des dernières marges du marché et de la société. C'est ce modèle, par des discours et des techniques pédagogiques sophistiquées frisant parfois la manipulation que, pour ma part dès les années 75, j'ai vu se mettre en place comme psychosociologue de terrain, puis observé et décrit dans les années 80 comme chercheur en sociologie dans les mécanismes du marché de l'emploi dominés par la demande, dans les dispositifs de reconversion des salariés et d'insertion des jeunes et dans les nouvelles organisations du travail.

Quant aux effets socio-culturels de ce modèle discriminant, mes voyages depuis dix ans m'ont permis de les voir se généraliser et s'uniformiser lentement à l'échelle de la planète notamment dans le tissu des nouvelles mégapoles mondialisées. D'une part les fameuses "classes moyennes" de plus en plus interchangeables (et interchangées qu'elle le veuillent ou non) entre continents dans leurs qualifications, mode de vie et valeurs, aux membres ultracompétitifs entre eux mais vivant "entre soi" dans des quartiers fermés ou protégés, s'adonnant en foule, grâce à leurs emplois relativement sûrs et leur salaires réguliers, au culte massif de produits présentés comme toujours nouveaux dans les supertemples de la consommation (en même temps qu'appelés à célébrer leur réussite individuelle dans des transes collectives au sein d'immenses églises évangéliques heureusement situées sur les mêmes parkings). D'autre part les énormes néo-sousprolétariats des banlieues (ou des centres désertés par les premiers) fait de débris de collectifs ruraux ou ouvriers, la plupart du temps ethniquement différenciés des précédents. Entre les deux, comme on l'a vu spectaculairement en Asie du sud-est ou en Argentine, les conjonctures financières ont pour effet de précipiter par grappes entières les couches inférieures et plus fragiles de ces classes moyennes dans ce sous-prolétariat ou de les en rappeler.

Les systèmes d'entraide observés et décrits par RV à Bamako me paraissent manifester cette capacité exceptionnelle d'adaptation des structures sociales africaines traditionnelles pour résister aux effets diluants et aux dégâts sociaux provoqués par l'imposition coloniale puis néo-coloniale (ajustement structurel du FMI). Il en décrit aussi fort bien les dérives et les limites (clientélisme hiérarchique lié de fil en aiguille à la corruption de l'Etat) et leur inévitable grignotage par l'individualisme urbain et marchand. Mais partout, dans les anciennes banlieues ouvrières de Buenos Aires de piqueiteros et de cartoneiros, les immenses favelas dominant Rio, SaoPaulo ou Salvador, les zones insalubres d'intouchables du centre de Bombay j'ai pu observer la reconstitution de micro-sociètés holistes pratiquant entre leurs membres pour survivre des formes de don contre-don et de mutualisme héritées de leurs origines ouvrières ou paysanne. Les mêmes par une production ou un échange "informels" entre elles échangent et circulent intensément partout. C'est la "mondialisation par le bas" observée par A.Tarrius. Les "cités" ou "quartiers" des grandes villes européennes ou d'Amérique du Nord, ne serait-ce que comme réceptacle de ces migrations anciennes ou nouvelles, régulières ou pas, présentent déjà pas mal d'analogies avec ces "communautés", mais leur place quantitativement beaucoup plus limité (pour le moment) dans des sociétés nationales débordantes de richesses et des pouvoirs publics de moins en moins mais encore quelque peu "providentiels" les en différencient encore par ailleurs


4° La question du rapport entre recherche sociologique, critique sociale et engagement politique.

Que la réflexion et l'action politique fondées sur une critique sociale aiguisée par son regard de sociologue aient été pour Robert et jusqu'au bout un souci majeur de sa vie de citoyen et d'intellectuel, c'est une évidence pour tous ceux qui pendant un peu plus de trois ans ont participé régulièrement aux réunions de ce groupe Espace sans nom. Ce nom sans nom que nous nous étions donné quelque peu ironiquement et rapidement au départ en attente de mieux, notre groupe la devait au fait que plusieurs de ceux qui en avaient eu l'initiative venaient de l'éphémère Espace Marx-Sud issu lui-même de l'IRM-Sud. Pas mal d'autres, comme Robert lui-même à ma connaissance, n'en venaient pas. Mais ce qui nous avait réuni au départ c'est tout de même que nous avions tous eu, à un moment ou l'autre du demi-siècle passé et de notre propre vie, des engagements plus ou moins prononcés dans les mouvements politiques et sociaux de gauche ou d'extrême gauche qui avaient marqué le dernier demi-siècle. Nous en gardions une vive sensibilité critique et politique sur le monde tel qu'il évoluait et pas mal d'interrogations sur nos trajectoires respectives et leurs débouchés actuels. Nous étions ainsi une mouvance d'une trentaine dont une quinzaine d'habitués aux réunions mensuelles, femmes et hommes de 40 à 50 ans (en majorité et moyenne), presque tous sociologues et travailleurs, ou médiateurs comme on dit maintenant, sociaux. Cette absence de nom devenue symboliquement, et provisoirement pensions-nous, notre identité par défaut, signifiait donc que nous nous sentions tous quelque part orphelins, désenchantés, désorientés, ayant besoin d'analyser collectivement le passé vécu par nous et le présent pour nous réorienter : que penser, que faire ? La première tâche que nous nous étions donnés fut d'ailleurs de rédiger chacun un texte intitulé "Je et la politique", retraçant notre itinéraire théorique, idéologique et militant, puis d'en discuter et d'en tirer une puis plusieurs synthèses.

Or avec Henriette Acker, décédée d'une également longue et si courte maladie presque exactement un an avant, et chacun à sa manière propre, Robert fut un pilier et un aiguillon de ce groupe ESN. Il est vrai que le rapport individu-société, sous toutes les formes qu'il peut revêtir, et la sociologie, étaient au cœur du groupe lui-même et de ses discussions. C'était d'ailleurs de ce rapport qu'il nous avait entretenu lors d'une longue séance, suivie du texte reproduit plus loin (docu.5) après avoir dans une autre séance rendu compte du livre de Boltanski et Chiapello sur le nouveau capitalisme. Si je me souviens bien, les deux dernières séances eurent lieu, après d'autres, au cours et après un repas amical sur sa terrasse de l'Estaque, face au merveilleux panorama de la rade, au début et à la fin de l'été 2003. Il fut le seul à y proposer un texte prônant la continuation du groupe sous certaines conditions dont nous discutâmes sans que cela débouche. Sans doute comme le constata alors P.Bouffartigue (), "ce que nous avions de commun, c'est une interrogation sur la relation personnelle à nos pratiques politiques au sens large (militantes, sociales, professionnelles)… Interrogation qui ne nous est pas propre". Mais la "diversité des attentes dans le groupe qui renvoie au fait que les modes d'engagement politiques en dehors du groupe sont très divers" s'avérait trop dispersée pour continuer. ESN prit fin ainsi avant le 1° séjour de Robert à l'hôpital.

Mon étonnement et mes questions viennent d'ailleurs, précisément du contraste entre ce souci politique et militant "au sens large" mais intense et aussi bien théorique que pratique et cette sorte de neutralité axiologique, cette allure politiquement ou idéologiquement aseptisé que RV a voulu donner et arrive à donner, dans son HDR (contrairement à ses autres textes proposés ici), à son analyse du traitement théorique des rapports individu-socièté dans l'histoire de la sociologie et de la tension paradigmatique holisme-individualisme qui la structure tout au long.


5° Holisme et individualisme épistémologique, une tension paradigmatique affaiblie ou dépassée ?


A mon avis, ce n'est possible qu'au prix d'une opération d'abstraction de la sociologie et de la pensée de leurs auteurs des contextes historiques et sociaux qui produisent et conditionnent leurs questionnements, opération du reste qui est une étape légitime et classique revendiquée clairement par RV quand il distingue et sépare dans son chap.1 l'ordre du sens pratique, celui des valeurs et des doctrines et celui de la science. Mais du coup, toujours à mon avis, n'y a-t-il pas une sous estimation de la dimension et de la profondeur de cette tension paradigmatique ? Ne faut-il pas pousser le plus loin possible le travail d'objectivité mais finalement, pour cela même, reconnaître au-delà, sur certains sujets du moins, un fonds inévitable de subjectivité, être le plus neutre possible tout en avouant d'inévitables complicités ou engagements, fussent-ils inconscients et à analyser ?

Les épistémologues ont montré comment même pour les sciences dites exactes à plus forte raison humaines ou sociales, les paradigmes, ces mots empruntés à la tribu qui fondent les programmes scientifiques heuristiques ne sont jamais purs ni entièrement purifiables, qu'ils gardent toujours des adhérences sinon de sens commun du moins d'ordre philosophique, idéologique, éthique voire esthétique, qu'ils vont le plus souvent par paires opposées et sont l'objet de "préférences" peut-être rationalisés mais jamais pleinement fondées expérimentalement du type de celles que j'ai formulé plus haut à la fin du 3°chap. tout en restant, me semble-t-il, tout à fait "scientifiquement correct". Si la tension paradigmatique holisme-individualisme a structuré, diversement mais aussi fondamentalement jusqu'ici le débat non seulement de la sociologie mais de toutes les sciences humaines ou du moins sociales, c'est d'abord, je l'ai déjà dit, que la substantialisation de l'individu et de la société en deux réalités distinctes est évidemment fausse et illusoire, mais revient sans cesse et demande sens. C'est aussi parce qu'il est nécessaire de choisir entre des alternatives épistémologiques et méthodologiques liées entre elles, dont certaines sont propres aux sciences humaines ou sociales. Celles-ci renvoient immanquablement à leur tour à des alternatives philosophiques, métaphysiques même au mauvais sens du terme, si l'on veut, mais qui structurent notre langage et donc notre pensée au moins depuis les Grecs. Enfin et peut-être surtout, s'agissant de penser cette énigme du social dont elles traitent toutes, ces alternatives philosophiques renvoient en définitive aux doctrines et idéologies sociales, politiques, morales alternatives qui imprègnent contradictoirement et structurent, peut être aporetiquement, notre vision des sociétés moderne ou hypermoderne dénuées de fondement religieux ou dogmatique. Dit très vite, c'est d'abord l'individualisme qui apparaît au cœur des pensées libérales économiques et politiques à partir du 17° accompagnant - causes et effets- la construction de la société (indissociablement sans doute) marchande et démocratique : primat de l'individu sur le groupe (communautaire ou statutaire) et l'Etat à tentation despotique permanente, de sa liberté, de ses droits, de sa vie privée, de son contrat libre avec les autres…au fondement postulé et comme naturel du droit et de l'économie classique (et "scientifique" !). Ensuite, au début du 19° siècle, en réaction contre la destruction de la société ancienne et les dégâts de la nouvelle, les pensées holistes "réactionnaires" de Maistre, Bonald etc. ou "révolutionnaires" appelant au renversement ou au dépassement de l'individualisme : primat du collectif, de l'intérêt public, de l'égalité. Bref, face à la "question sociale", tous les socialismes utopiques, marxistes, solidaristes, socio-démocrates et, intimement liées à eux au départ,…les premières sociologies.

Tout cela RV, évidemment, le sait bien et d'ailleurs Durkheim, Dumont, Elias, Castel et même Kaufmann en traitent longuement, chacun à leur manière. Mais eux dans leurs œuvres comme lui dans son HDR cherchent d'abord à s'élever en séparant ce qu'ils peuvent dire scientifiquement et de ce que disent les idéologies et le sens commun que peu ou prou ils peuvent partager par ailleurs. Ils font leur travail. Je voudrais quand à moi redescendre la montagne en sens inverse. Peut-être est-ce question de générations marquées par des événements historiques différents ou par les mêmes mais pas au même âge. Beaucoup d'étudiants ont souffert dans les années 68-75 où le débat scientifique en était venu à se confondre directement avec les combats politiques et idéologiques, souvent eux-mêmes dégradés en guerre de religion voire en haines personnelles et n'ont plus voulu en entendre parler. RV y fait allusion dans la postface. Peut-être parce qu'ayant étudié dix ou quinze ans auparavant ou travaillant seul, reclus ou au loin, retraité déjà d'autres batailles idéologico-religieuses, je n'ai pas été blessé au front de celles-ci, bien qu'engagé fermement. Aussi, au risque de paraître ringard et attardé, je trouve que le débat scientifique aujourd'hui, quand il existe encore ou n'est pas déserté, se réfugie souvent dans le ciel des idées, tandis qu'au loin en bas les combats font rage et que certaines défaites sont lourdes. Plus généralement, une analyse psycho-sociale "clinique" de ses origines, de son héritage et de sa trajectoire peut permettre à chaque sociologue d'approcher a posteriori les "raisons a priori" de son choix de cette discipline et de ses tendances spontanées ou préférées au sein de celle-ci. RV s'identifie plus d'une fois dans les textes cités comme sociologue "d'origine populaire" et semble y attacher pas mal de ses manques, choix et valeurs. Je suis plutôt un héritier et je pressens pourquoi une socialisation "primaire" en famille nombreuse très catholique et pratiquante et "secondaire" en chrétien de gauche et philosophe marxisant me porte à être plutôt écartelé entre une exigence "holiste" d'égalité et de communauté et un individualisme dont on m'a appris à la fois l'utilisation, la maîtrise, la jouissance et la méfiance.

Alors est-ce que la tension paradigmatique s'est affaiblie ou est en voie de disparition comme semble le suggérer RV à la fin de chap. 1° et en son chap. 4 ? Du moins au sens où je l'entends, je ne crois pas. D'abord, me semble-t-il, RV traitant essentiellement de l'histoire de la sociologie française est amené à sous-estimer la force du pôle "Individualisme pur et dur". Boudon chez nous en est depuis longtemps le seul représentant tutélaire et cela permet toujours de l'éliminer rapidement, trop rapidement peut-être malgré sa cohérence épistémologique, sa pertinence méthodologique (même si ce n'est pas la mienne, étant donné leurs liens assez directs à mon avis avec des idéologies "libérales") et au regard de ses résultats empiriques. Mais ailleurs dans les autres disciplines et pays du monde ? Peut-on ignorer, d'une part, les théories du rationnal choice qui dominent largement le champ de l'ensemble des sciences sociales, toutes disciplines confondues, depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis, tout en contribuant à alimenter un furieux débat entre "liberals et "communautarians" où sociologie et philosophie, morale et politique se mélangent allégrement ? D'autre part et surtout l'individualisme méthodologique et derrière lui philosophique n'est-il pas toujours au fondement de l'économie "standard", "orthodoxe" (!) et majoritaire même si elle évolue. Celle-ci, par la médiation du FMI, de la Banque Mondiale et du "consensus de Washington" n'a-t-elle pas été largement et très dogmatiquement aux commandes de la mondialisation actuelle telle qu'esquissée plus haut ?

Concernant la sociologie française elle-même, plutôt qu'affaiblie ou disparue, je dirais que la tension paradigmatique s'y est heureusement déplacée et intériorisée. Déplacée : personne n'est plus holiste comme l'était Durkheim et n'est guère individualiste comme Boudon, mais par ex. à les lire attentivement, guidée par RV, Elias ou Kaufmann, sans parler des autres, me paraissent plutôt restés clairement holistes ou si l'on veut durkheimiens sur l'essentiel, refusant de partir de la figure, totalement fictive pour l'un et l'autre, de cette robinsonnade que serait un individu acteur et créateur du social. Je remarque aussi que les concepts "commutatifs" que propose RV, inspirés de Mauss et de Kaufmann, activité symbolique ou pratique incorporée (habitus/habitudes versus réflexivité) semblent l'un et l'autre des processus inconscients pour l'essentiel au niveau de l'individu. Intériorisée : les oppositions paradigmatiques ne sont plus des bannières regroupant des armées ennemies de penseurs obligés de se situer avec armes et bagages tout entiers d'un seul coté derrière leurs leaders. Elles sont des pôles conceptuels fécondant davantage chaque théorisation de l'intérieur, l'obligeant à tenir les "deux bouts de la chaîne", en inventant et combinant des méthodes complémentaires pour travailler à ces différentes échelles dont parle RV., mais où l'on peut la plupart du temps repérer les préférences ou orientations extra ou para-scientifiques sous-jacentes. Finalement je souscrirais à la formule de RV citée en commençant : entre holisme et individualisme comme entre les autres paires opposées qui les sous-tendent : une tension dialectique mais non antagonique.

"L'individu total" saisi dans "le fait social total" de Mauss, le "triangle de la différence" et ses configurations de Wievorka ou le "carré dialectique" de Kaufmann me paraissent bien être de ces "concepts commutatifs" intéressants entre le social individuel et le social collectif que RV cherche dans son HDR. Il devait les développer formellement et les appliquer dans ses deux derniers chapitres. En l'absence de ceux-ci, je m'interroge sur leurs caractères méthodologiquement opératoires. S'agissant du "fait social total", je comprends qu'il puisse être saisi dans les sociétés "segmentaires" de chasseurs- cueilleurs telles que reprises par Mauss, à la rigueur dans des sociétés déjà plus complexes mais fondées sur la parenté ou son extension, comme les sociétés traditionnelles "holistes", pour reprendre cette fois Dumont, d'Inde ou d'Afrique justement. Des formes rituelles et festives de don contre-don y existent encore. Plus généralement si dans les sociétés objet de l'ethnologie le "macro" peut-être saisi immédiatement dans le "micro", le social dans toutes ses dimensions dans n'importe quel objet particulier ou son usage ritualisé individuel, c'est dû à leurs dimensions restreintes, leur indivision sociale et fonctionnelle, leur rapport à un temps voulu comme "immobile", leur symbolisme intensément vécu et représenté par tous. Là, lunette astronomique et microscope peuvent être un seul et même instrument d'observation. Par contre où et comment saisir un tel fait social total, et donc l'homme total en chaque individu, dans nos sociétés historiques, divisées et multiples socialement, fonctionnellement et symboliquement, où "la part maudite", pour parler comme Bataille, a été refoulée ou ensevelie sous l'échange généralisée et fétichiste de la monnaie et des marchandises ? Peut-être pas ailleurs autrefois qu'en des moments festifs de charivari révolutionnaire comme la prise de la Bastille ou la mort de Louis XVI (place de la Concorde justement), à la rigueur encore à certains moments et lieux de mai 68 ! Mais quoi aujourd'hui à l'échelle de la société mondialisée ? Ne restent peut-être que des "événements" ou plutôt des "catastrophes", c'est-à-dire ce qui arrive tout à coup, aurait pu être prévisible mais ne l'a justement été que trop tard après coup, et, qui, survenant, remet tout en question chez tous les individus à la fois et dans l'ordre du monde, dévoilant un instant le vide abyssal sur lequel reposent nos sociétés. Le 11 septembre 2001 peut-être, (avant la rapide occultation de tous ses sens possibles en guerre simpliste de religions entre Bien et Mal et en guerre tout court), les désastres économico-écologiques à venir ?

S'agissant de Kaufmann, étant donné sa vision de la société hypermoderne fortement diluée en tant que structure ou institution extériorisées mais totalement intériorisée ou incorporée dans le fameux carré dialectique individuel, je comprends que plus impérativement encore que Mauss, il souhaite intégrer cet individu social là au travail sociologique, puisque sinon à la limite la sociologie n'aurait plus qu'à sombrer corps et bien avec son objet englouti !). Cependant ni la "grounded théorie" revendiquée, privilégiant l'induction dès le départ, ni les objets empiriques qu'il a travaillé jusqu'ici ne me convainquent qu'il atteigne de la sorte des dimensions collectives ou macro-sociales. Pour essayer d'approcher un social hypothétiquement unifié ou articulé dans les concepts cumulatifs évoqués, je préfèrerais donc pour le moment garder une combinaison multiple de points de vue et de méthodes opposés mais complémentaires sous tendues cependant par la tension heuristique évoquée plus haut. Mais ce n'est pas le lieu et la place manque pour développer davantage ces questions. Je les ai seulement esquissées pour évoquer ce que j'aurais voulu discuter avec RV et inciter le lecteur à y participer.

6° Mort, dure victoire de la société sur l'individu ?

Lisant les textes de Robert ou écrivant sur eux, m'est venue plus d'une fois en mémoire cette phrase du jeune Marx, lue du temps de ma jeunesse de philosophe marxisant : "Mort, dure victoire de l'espèce sur l'individu !". Il m'a toujours semblé que, volontairement ou non chez Marx, elle faisait écho inversé avec celle de St Paul : "Mort, où est ta victoire ? Mort, où est ton glaive ?", entendue celle-là du temps de mon enfance immortelle puisque pieuse. Ce n'est pas la première fois que de telles réminiscences me viennent, mais cette fois je me suis obstiné à retrouver laborieusement le contexte littéral de chacune que je vais me permettre de retranscrire en note car ils me paraissent éclairer aussi le présent contexte.

Celui de St Paul est extrait de l'Epitre aux Corinthiens qu'on lisait autrefois et sans doute encore à la messe du jour des morts, le 2 novembre. Il évoque la croyance des premiers chrétiens en une fin du monde proche où les survivants parmi eux ne mourraient pas, mais où chacun verrait son corps transformé, comme celui des croyants déjà morts et alors ressuscités, en un "corps incorruptible" - bel oxymore- chacun individuellement, mais tous ensemble en société, celle du Corps Mystique ou de l'Assemblée des Elus. Le texte de Marx est extrait de Economie et philosophie, naguère dénommé Manuscrit de 1844 redécouvert et publié vers 1920. Marx y parle, en termes encore tout hégéliens, de la société communiste future quand la propriété donc la production et la jouissance des objets produits sera collective et accessible à chacun, que chaque individu pleinement reconnu par les autres et les reconnaissant sera devenu cet "homme total" dont il parlait lui aussi et encore dans le 1°livre du Capital, et non cet "homme morcelé" par la division du travail et des classes antagonistes, pouvant en lui-même déployer toutes les potentialité et capacités dispersées ou étouffées du genre ou de l'espèce humaine. Chacun avec les autres sera alors en lui-même l'espèce (Gattungswesen), la communauté (Gemeinwesen) consciente d'elle-même. Sauf que la mort…Dure défaite, même alors, de cet individu, pleinement social et universel en même temps qu'accompli dans sa parfaite singularité.

St Paul, St Karl : deux utopies donc ! Pas du même ordre quand même. Religieuse ? La première s'affirme clairement telle, qui compense par la grâce de la toute-puissance divine ce bas-monde mortel et corrompu par le péché originel par un autre, au-delà, définitif et parfait. La 2° a pu le devenir, mais elle est d'abord ici un miroir inversé, une projection-réflexion à fonction critique de cette société-ci, à l'instar des autres utopies socialistes de la même époque, et y entérine la mort de l'individu comme un fait brutal. Ai je le droit, cependant, comme le fait du reste Marx tout au long de son texte, de remplacer, "d'équivaler" espèce et société. Pour l'espèce biologique, afin qu'elle se reproduise et se perpétue, une fois le bagage génétique transmis, la mort de l'individu, comme du reste sa naissance auparavant, paraît une nécessité. Pour la société c'est un fait, une donnée dont elle doit d'abord s'accommoder dont même le sublime Socrate est victime puisque homme. Elle peut ensuite s'efforcer de lui donner sens (comme il essaya de le faire), de la différer, ou tout autant la gaspiller sans compter dans les guerres et les massacres. "La sociologie ne peut comprendre le jeu social dans ce qu'il a de plus essentiel, écrit Bourdieu qu'à condition de prendre en compte certaines des caractéristiques universelles de l'existence corporelle, comme le fait d'exister à l'état d'individu biologique séparé, ou d'être cantonné dans un lieu et un moment, ou encore le fait d'être et de se savoir destiné à la mort, autant de propriétés plus que scientifiquement attestées qui n'entrent jamais dans l'axiomatique de l'anthropologie positiviste. Voué à la mort, cette fin qui n'est pas une fin, l'homme est un être sans raison d'être. C'est la société et elle seule qui dispense, à des degrés différents, les justifications et les raisons d'exister".

De l'individu dans les sociétés traditionnelles, l'ethnologie a beaucoup étudié la dépendance au groupe, l'esprit de fatalité, la mort surtout, tant les rites et les symboles pour conjurer les sorts de ces destins individuels afin que la société continue, fût-ce dans l'ombre des disparus ou malgré eux, étaient des faits sociaux collectifs, centraux, voire totaux dans les sociétés pré-modernes. La sociologie, surtout depuis quelques décennies comme vu plus haut, tend par contre à n'en avoir, elle, que pour l'individu triomphant, l'acteur avisé, le sujet soucieux de soi et sculpteur de son individualité, faisant jouer merveilleusement sa réflexivité dans le choix de ses vies et identités, contribuant par son initiative à "l'invention", la "construction", la "création" de je ne sais combien de beaux phénomènes sociaux. Mouvement de balancier de l'horloge paradigmatique qui peut donc s'expliquer. Mais du coup elle met peu ou pas du tout l'accent sur la passivité, la dépendance, la souffrance ou la passion, au sens propre du terme, de l'individu : non pas le-vieux-resté-toujours-aussi-jeune-et-plus-que-jamais-actif mais celui pour qui la retraite s'avère une mort sociale hâtant l'autre, comme je l'ai vu pour des milliers d'ouvriers lorrains, mis sur la touche dès 50 ou même 40 ans ; non pas l'astucieux chômeur ou l'industrieux entrepreneur informel, mais le SDF, le dépressif solitaire et le drogué ; non pas celui qui triomphe de la maladie ou de l'âge, mais l'impotent ou l'incurable, souffrant sans raison ni espoir et voyant diminuer son indépendance et son autonomie, qui peuple les hôpitaux et de plus en plus les mouroirs collectifs ou les appartements solitaires. Mais si la mort est peu étudiée, n'est-ce pas justement que, dans une société d'individus consommateurs appelés à affirmer qu'ils débordent de vie, d'initiative et de jeunesse, elle n'est vraiment plus d'aucune utilité ni d'aucun sens. Objet seulement d'embarras provisoire, elle est du coup devenue socialement invisible, confinée dans le privé d'une cérémonie vite expédiée et un peu plus longtemps dans l'intime d'une névrose de deuil à traiter individuellement (mais qui se traite !). Pourtant, sur le plan de la réflexion, n'apparaît-elle pas le véritable troisième terme, le tertium quid introduisant une faille scandaleuse et indépassable, un glaive en effet, dans la confrontation entre le social collectif et le social individuel ou son dépassement programmatique dans "l'individu indivisible" ?

Il faut bien conclure cette préface, en laissant ouvertes toutes les interrogations soulevées dans cette introduction. Je le ferai simplement en terminant ici mon office de passeur de ce passeur qu'est lui-même Robert Vuarin dans les pages qui suivent. Lisez-les. : livrer ce qu'il a écrit et le vivifier par la lecture est bien une des meilleures manières de lui rendre hommage puisque cette transmission paraît, avec la mémoire affective, une des victoires limitées mais possibles de l'individu sur la mort. Je parle bien sûr pour ses collègues, étudiants, amis qui l'ont connu, mais aussi à tout curieux en sciences sociales, car les problèmes qu'il traite sont au cœur non seulement de la sociologie mais de toute la pensée contemporaine. Je voudrais encore dire que son style a cette vertu particulière qu'il abonde en larges citations des auteurs qu'il étudie et entre lesquelles son propre texte établit un tissu conjonctif. De la sorte la lecture et relecture attentive et respectueuse qu'il a faite lui-même, vous avez l'impression de la faire à votre tour, pour ainsi dire par-dessus son épaule, et d'accéder déjà, grâce à lui, à l'auteur même, ce qui vous donne envie d'y aller voir effectivement. Quand ensuite vous ouvrez vous-même le livre de cet auteur - ce que j'ai fait pour presque tous ceux qu'il cite et que j'étais pourtant censé avoir lu- vous allez plus vite et avec plaisir à l'essentiel. Enfin, arrivé au terme du chemin qu'il a parcouru sans pouvoir le tracer jusqu'au bout comme il aurait voulu, libre à vous de le faire et de le faire vôtre.


Francis de Chassey, Marseille janvier 2007.

f de chassey

PRÉFACE AU LIVRE DE ROBERT VUARIN.L'HOMME INDIVISIBLE. CONTRIBUTION À UNE SOCIOLOGIE DU SOCIAL INDIVIDUEL. PRESSES UNIVERSITAIRES DE PROVENCE. 2007


Il faut bien conclure cette préface, en laissant ouvertes toutes les interrogations soulevées dans cette introduction. Je le ferai simplement en terminant ici mon office de passeur de ce passeur qu'est lui-même Robert Vuarin dans les pages qui suivent. Lisez-les. : livrer ce qu'il a écrit et le vivifier par la lecture est bien une des meilleures manières de lui rendre hommage puisque cette transmission paraît, avec la mémoire affective, une des victoires limitées mais possibles de l'individu sur la mort. Je parle bien sûr pour ses collègues, étudiants, amis qui l'ont connu, mais aussi à tout curieux en sciences sociales, car les problèmes qu'il traite sont au cœur non seulement de la sociologie mais de toute la pensée contemporaine. Je voudrais encore dire que son style a cette vertu particulière qu'il abonde en larges citations des auteurs qu'il étudie et entre lesquelles son propre texte établit un tissu conjonctif. De la sorte la lecture et relecture attentive et respectueuse qu'il a faite lui-même, vous avez l'impression de la faire à votre tour, pour ainsi dire par-dessus son épaule, et d'accéder déjà, grâce à lui, à l'auteur même, ce qui vous donne envie d'y aller voir effectivement. Quand ensuite vous ouvrez vous-même le livre de cet auteur - ce que j'ai fait pour presque tous ceux qu'il cite et que j'étais pourtant censé avoir lu- vous allez plus vite et avec plaisir à l'essentiel. Enfin, arrivé au terme du chemin qu'il a parcouru sans pouvoir le tracer jusqu'au bout comme il aurait voulu, libre à vous de le faire et de le faire vôtre.

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