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La grande Reconversion : le cas des ouvriers. (et celui des sociologues ?)

Etant donné le thème de ces troisièmes rencontres autour de M.Verret, je reparlerai ici des travaux sociologiques auxquels j'ai été amené à participer concernant le monde ouvrier, à savoir les enquêtes menées entre 84 et 90 sur la reconversion des sidérurgistes lorrains Mais à partir de problématiques et résultats déjà exposés - il est vrai dans des articles épars et surtout de la littérature grise -. je me demanderai méthodiquement à chaque étape dans quelle mesure on peut les extrapoler aux processus qualitatifs et quantitatifs de transformation en cours de l'ensemble du monde ouvrier et par là contribuer à les expliquer.

L'emploi du terme reconversion, devenu monnaie tellement courante aujourd'hui qu' on n'y prête plus même attention, m'a toujours paru hautement symbolique

En premier lieu parce qu'il illustre cette euphémisation typique du langage officiel des "partenaires" et "acteurs" sociaux, comme on dit aussi benoîtement aujourd'hui (mais comment donc disait-t'on donc jadis, j'ai déjà oublié !) Il s'agit en effet de désigner ce qui est d'abord et sans fard le plus souvent (car on peut parler aussi de reconversion "interne") licenciement massif, acompagné il est vrai de mesures d'aide au reclassement, parmi lesquelles le recours souvent incantatoire à la formation. Dès longtemps, et pour la plupart, les ouvriers ne s'y sont pas trompés ()

Mais aussi parce qu'en revanche, si l'on peut dire, l'évocation du terme charrie obscurément mais inévitablement des références à ses deux sens historiquement premiers signalés par tout bon dictionnaire : celui de changement complet de deux catégories de valeurs comme ironiquement juxtaposées. aujourd'hui.

Valeurs religieuses d'abord: changement de ferveurs et de croyances Et ce n'est pas je pense M.Verret ou S.Bonnet qui me critiqueront d'évoquer ainsi la collusion des univers du travail, des croyances et des rites; rites de deuil par exemple, relevés par S.Bonnet et analysés par D.Charasse, qui ont abondé dans la Lorraine des années 8O, lors de la fermeture des ateliers et des sites En ce sens les reconvertis ouvriers des mines et de la sidérurgie, à les écouter, m'ont souvent fait penser lointainement à ces bien ou mal, sincères ou pas, convertidos de l'Espagne d'Isabelle la Catholique et de l'inquisition

Valeurs monétaires et financières ensuite, sous forme d'espèces sonnantes et trébuchantes cette fois ou de titres et d'actions., que l'on doit changer, si l'on est avisé, au moment opportun, pour y gagner ou sous peine d'y perdre. Et c'est la métaphore même dont se servent, après certains économistes du marché du travail ou de Bourdieu, les praticiens spécialistes du reclassement : soi-même et ses compétences comme capital en voie de dévaluation, à réévaluer et à investir..

Je n'hésiterai donc pas à me référer à cette symbolique pour faire comprendre ce qui, à mon sens, est en jeu. Quant au titre il fait évidement référence non sans prétention à la "La grande transformation" de Karl Polanyi et veut signifier l'importance de ce qui se passe peut-être depuis vingt ans à travers cette recomposition de grande ampleur du travail, de l'emploi et de leur sens. Je n'évoquerai qu'en conclusion, sous forme d'interrogations trop elliptiques ce qui pour moi participe, au moins en partie, du même mouvement et que j'appelle la reconversion des sociologues ou de la sociologie.


Reconversion, parce que massive conversion première il y a un siècle.: quelques traits de la culture ouvrière traditionnelle.


Si l'on se demandait en effet pourquoi ce préfixe d'itération, alors que la plupart des sidérurgistes au moment de leur licenciement l'avaient toujours été et déjà, pour la plupart leurs parents et grands parents., on pourrait répondre d'abord que c'est d'abord ceux-là qui avaient justement été convertis une première fois, et plus rudement peut-être Paysans lorrains et d'autres régions de France, puis très vite paysans italiens, polonais, ukrainiens ou yougoslaves, maghrébiens enfin, ouvriers de métier et artisans qualifiés, mais gyrovagues se louant au mieux offrant, avaient dû en effet une première fois se convertir non sans mal ni violence en "hommes du fer" lorrain, mineur et sidérurgiste discipliné et fixé au pied du chevalet ou du haut-fourneau.

L'histoire de cette première "mise au travail" et la construction de cette identité, par action des maîtres de forge paternalistes (et réaction des salariés), mais aussi des pouvoirs publics et de l'église, puis des syndicats et partis ouvriers, elle a été remarquablement et longuement décrite par S.Bonnet et d'autres, reprise dans les travaux en cours de F..Baudin évoqués ici même et je ne m'attarderai donc pas sur elle; sinon pour souligner qu'entre ces deux conversions tumultueuses, (avec les grèves de 1905 accompagnant "l'ensidérurgisation" masssive et celles des années 8O précédant la désensidérurgisation non moins massive). il s'est après tout passé à peine un siècle, trois ou quatre générations tout au plus. De ce point de vue le mouvement d'industrialisation et de désindustrialisation, de structuration et déstructuration de la classe ouvrière a été plus long et diversifié ailleurs en France même et encore plus en Angleterre ou en Allemagne, mais l'histoire de la Lorraine en présente un raccourci sans doute spécifique mais saisissant.

Après l'ouvrage magistral de M.Verret, je ne m'attarderai pas non plus à décrire cette culture ouvrière traditionnelle, sinon pour en relever quelques traits à comparer ensuite à ce qui tend à être exigé aujourd'hui de tout salarié.

- D'abord l'exclusion de la "culture cultivée", cette culture sur "signes autonomisés" (), c'est à dire concrètement sinon toujours l'expérience de l'échec scolaire, du moins la conviction partagée que l'école, les savoirs abstraits et les diplômes qu'elle dispense ne veulent pas de l'ouvrier et du coup qu'il n'est pas fait non plus pour elle. On ne l'y retient pas et il n'y tient pas non plus,

- Par contre la maîtrise de cette culture humaine première, qui sait "interpréter les signes des choses"(), c'est à dire d'un savoir intuitif de la matière et des processus et d'un savoir-faire à, base de métiers manuels acquis en collectif, et déjà dans la famille, sur le tas ou par compagnonnage et apprentissage. L'attachement aussi à un travail "pas comme les autres", celui du fond ou celui du feu, dont les aspects dangereux et pénibles mais aussi l'importance pour la richesse nationale donne droit, comme par une sorte de contrat d'honneur, à des avantages en salaire et en nature et à un emploi stable.

- Ensuite, le sentiment qu'exister socialement c'est faire partie d'un collectif plus qu'exalter sa singularité,() non seulement parce que la nature des procès de production et les conditions de travail, l'expérience aussi d'une défense efficace des intérêts de chacun réalisent et mobilisent effectivement ce collectif de travail, mais aussi parce que la solidarité affirmée dans la vie familiale, les loisirs et la fête menés avec les semblables sont le refuge et la revanche de cette vie de travail.

- Enfin corollaire inséparable de ce qui précède l'attachement local, d'autant plus peut être qu'après premier déracinement et errance, symbolisé d'abord par la maison individuelle octroyée et de plus en plus acquise, parfois construite par échange de services avec d'autres, l'entretien du jardin et son auto-production, parfois le maintien d'une mini-exploitation au village d'origine...()


Reconversion, parce que conversion imposée et bouleversante : les vertus nouvelles exigées.


Or quelles sont les capacités exigées dans les nouvelles conditions du marché de l'emploi et de l'organisation du travail?

J'entends par là les normes généralement reconnues aujourd'hui pour être embauché dans une entreprise et éventuellement y faire carrière, bien au delà évidement du cas des anciens sidérurgistes, ou autres ouvriers, mais s'imposant aussi désormais même à eux. ; quelquechose comme ce modèle des nouvelles compétences dégagé par Zarifian ou d'autres, mais un modèle élargi, non pas construit par le chercheur, mais par les acteurs dominants de notre société sur ce plan, employeurs et état. Il est aisément saisissable au niveau micro..dans leurs discours et comportements face à la demande d'emploi ou de promotion, mais et se réfère sans cesse, on le sait, aux nouvelles exigences des technologies modernes ou de qualité diversifiée des produits, dans un contexte incontournable de sacro-sainte compétitivité au sein d'en marché concurrentiel mondial. Ce modèle, on peut l'opposer traits par traits à ceux de la culture ouvrière évoqués plus haut.

- l'exigence de plus en plus de connaissances générales et techniques, qui ne peuvent être transmises que dans une formation formalisée, doivent être reconnues par un diplôme qui classe à un certain niveau dont le cinquième et dernier est le CAP, en voie de déqualification.

- l'exigence d'un travail de plus en plus polyvalent, sans plus de contacts directs avec les matières et les machines, supposant par contre capacité de diagnostic, de décision et de communication plus formalisée à partir de l' interprétation de signes abstraits; mais aussi l'acceptation d'un emploi sans garantie, sinon précaire.

- l'exigence d'une présentation de soi comme individu capable d'initiative, de responsabilité et de coopération active avec la direction, aussi bien dans la gestion de son travail que dans la recherche de l'emploi pour l'emporter sur d'autres candidats.

- enfin l'exigence de mobilité géographique, donc la capacité de recréer son mode de vie et sa sociabilité comme jusqu'ici pour le cadre ou le fonctionnaire.

Entre cette culture ouvrière traditionnelle et ce nouveau modèle de compétence, l'identité réelle pour-soi et partiellement héritée et l'identité virtuelle pour l'autre qu'il faut bien viser au moins partiellement, pour prendre le langage de C.Dubar, il y a la reconversion. Celle-ci ne saurait donc être seulement le passage d'un emploi à l'autre, mais pour que celui-ci même ait des chances de réussir, le passage d'un trait d'identité à l'autre. C'est pourquoi je parlais dès 1988 d'un processus de désocialisation-resocialisation. Et le préfixe itératif du terme peut-être alors compris comme indiquant "une rupture dans un mouvement en cours, entraînant un changement d'orientation...contraire à l'impulsion première",..."une rupture imposée par la pression des événements"comme le remarquait dès 1972 un lexicographe.()

Mais à partir de l'expérience, particulièrement en Lorraine, des reconversions massives de 1984 dans le secteur des grandes industries lourdes, ce processus s'est aussi trouvé de plus en plus socialement encadré, organisé et accompagné.


Les moyens mis en oeuvre : appareils et techniques de désocialisation-resocialisation.


Les licenciements collectifs ne sont certes pas un phénomène nouveau. Tout au long du 19° siècle et dans la première partie du nôtre, avec le chômage et les changements massifs d'emplois et de professions, ils ont ponctué l'essor industriel, au grè des crises cycliques, des destructions et apparitions de secteurs productifs, même si les mines et industries lourdes en furent relativement préservés grâce à leur expansion continuelle et à la gestion "paternaliste" des maîtres de forge. Même durant les trente glorieuses, ils accompagnèrent la croissance continue et le réaménagement du territoire, dans les vieilles industries de métier et de main d'oeuvre (chapellerie, textile), et cette fois dès le début des années 6O dans les mines puis dans la sidérurgie. Mais on peut sans doute dire avec le recul que c'est à partir des grandes restructurations de 1984 que ces licenciements massifs prennent des formes et ont des effets spécifiques affectant pour l'essentiel la population ouvrière et la transformant quantitativement et qualitativement. J'y reviendrai.

De même, les premières mesures de reconversion, (et le mot même employé dans ce sens) apparaissent-elles dès ces années soixante. Mais on peut dire aussi que c'est avec l'application de la CGPS (convention générale de protection sociale de la sidérurgie) de 1984, en Lorraine et dans le nord qu'elles se transforment, s'adaptent au contexte de crise, s'expérimentent pour se généraliser ensuite sous forme réduite à l'usage des salariés licenciés dans tous les autres secteurs. Ce que feront les lois successives sur les congés de conversion (1985), les conventions de conversion (86), l'obligation de plan social et de proposition de ces conventions pour tout licenciement de plus de dix salariés(89), enfin la définition plus précise du licenciement économique et de ces plans sociaux (92). Ainsi s'est constitué puis a été reconnu explicitement à tout salarié licencié un "droit à la conversion", qui remplace si l'on peut dire le droit à la protection contre le licenciement supprimé avec l'autorisation administrative de celui-ci (1986) et finalement le droit à l'emploi.

C'est en effet d'abord en 1984 dans la sidérurgie et les chantiers navals qu'on estime que la mise en pré-retraite des salariés de plus de 5O ans, les mutations internes aux groupes sur d'autres sites, les aides au retour au pays des immigrés (ONI) et enfin les incitations aux départs volontaires par "primes à la valise" ne suffisent plus à résorber les sur-effectifs. Il faut désormais s'attaquer dans ces entreprises au "noyau dur" des salariés ouvriers de 25 à 49 ans.et ne serait-ce que pour préserver la paix sociale dans ces bassins sinistrés les aider à se reclasser. La CGPS 1984 propose alors en plus au salarié congédié qui n'entre pas dans les catégories précédentes ou refuse ces mesures, le Contrat-formation-conversion (CFC). Autrement dit, elle lui donne le choix entre suivre une série de stages de formation jusqu'à concurrence de deux ans en gardant 7 0% de son salaire et le statut même de salarié de l'entreprise d'une part (c'est le CFC) et d'autre part.prendre un emploi salarié ou créer son emploi indépendant dès sa lettre de congé ou le plus tôt possible, en touchant un capital équivalent à 65% de deux ans au maximum de salaire,(c'est la "capitalisation")

Pour mettre en oeuvre ces mesures réglementaires ou conventionnelles se contituent alors sur chaque site des dispositifs pluritinstitutionnels. S'y trouvent en interface des cellules de mobilité ou de reclassement des entreprises congédiantes, des élus et agents locaux, des organismes de formation publics, associatifs et privés, les services publics et des organisations privés d'orientation, bilan conseils en reclassement ou out placement, des tuteurs d'entreprises d'accueil. Une partie de ces agents sont les mêmes que ceux qui s'occupaient déjà des jeunes en insertion et qui prendront plus tard en charge les chômeurs longue durée, les femmes isolées ou les Rmistes. Bref c'est un véritables appareil de transition et formation professionnelle qui s'est construit en peu d'années, à usage de ces publics catégorisés par l'âge, le sexe, l'expérience professionnelle etc. mais qui ont en commun d'être exclus d'une formation initiale qualifiante et diplômante et de l'emploi, autrement dit d'appartenir massivement aux couches sociales populaires.

Concernant ces populations, notamment les ouvriers, ce type de mesures et de dispositifs pose deux séries de problèmes redoutables que je ne peux qu'évoquer ici, mais qu'à mon avis de par la seule force d'inertie du système, ils ont tendance à trancher dans un sens critiquable.

Le premier c'est celui de la formation formelle proposée ou engagée dans une telle situation de non emploi. Peut-elle être qualifiante et diplômante ? Du moins donne-t-elle plus de chances pour trouver un emploi ? Ou alors n'est ce qu'un leurre, au mieux une une solution-parking, d'attente, qui avec le temps peut devenir justement démobilisante ? Le second, c'est celui du rôle, de l'offre et de la demande de travail dans les mécanismes d'allocation de l'emploi sur le marché, pour parler comme les économistes On fait porter ici tout le poids du travail et de l'attention sociales sur la préparation et l'initiative de la force de travail, alors que c'est la demande du secteur productif qui détient pour l'essentiel la clé de l'emploi., comme le montrent justement les licenciements Au mieux, comme le révèle le résultat de nombreuses enquêtes et comme on le reverra plus loin, on ne fait en réalité qu'orienter cette main d'oeuvre sur le marché dit secondaire des emplois précaires et aidés temporairement dont ont besoin certains secteurs productifs et certaines petites entreprises pour survivre. Mais en cas d'échec à suivre avec succès une formation ou à retrouver un emploi, ou à faire le lien entre l'une et l'autre, qui s'en sentira responsable sinon l'infortuné offreur de sa force de travail ?

En effet, des dispositifs comme celui de la CGPS n'ont pas eu seulement pour effet objectif de réaliser la dissolution des collectifs construits par le travail et le mode de vie commun sur le site. Chacun, dans une cohorte d'ouvriers congédiés à la fermeture de son atelier, s'en allant vers son destin individuel par un itinéraire différent. : ce que d'aucuns nommaient un sauve-qui-peut généralisé.. Mais de plus cette individualisation était amenée à devenir le but explicite visé par le dispositif et on sait qu'elle est prônée aujourd'hui officiellement, sous ce terme même, dans tous les dispositifs du même genre. Dès la première étape de bilan-orientation, il s'agit en effet d'obtenir de chacun, par évaluation de ses acquis, potentiels et de sa vision de l'avenir, qu'il construise un projet individuel dont il se sente responsable. Celui-ci doit l'amener, par un parcours personnalisé à travers les instances du dispositif, des détours plus ou moins longs et complexes par des stages de formation et de travail divers, vers l'emploi visé ou espéré. "Devenez acteur de votre propre conversion" était le slogan mis en avant par les responsables et agents du dispositif. retrouvant ainsi la symbolique aussi bien de la conversion religieuse que celle de son propre capital évoquées en commençant..

C'est pourquoi je reconnais dans ces discours et pratiques d'individualisation des agents de ces dispositifs un syncrétisme difficile à démêler des valeurs et comportements dominants des employeurs, évoqués plus haut et qu'ils doivent bien transmettre et des leurs propres, correspondant à leur expérience propre de couches sociales intermédiaires, d'autonomie gagnée par le savoir. Quoiqu'il cet appareil de transition professionnelle, concernant ces types de population, me parait être en même temps un appareil de désocialisation et resocialisation à l'individualisation ou à l'acteur individuel. quelles que soient par ailleurs les ressources et les contraintes de l'environnement et de son propre passé.







Des parcours et logiques de reconversion différenciés en fonction des trajectoires antérieures de socialisation.


Quelle allait être la réaction des sidérurgistes congédiés face à ce que j'ai appelé ailleurs "un exercice de stratégie en temps réel et sous contrainte" dans cet espace quelque peu labyrinthique du dispositif de reconversion ?

Concrètement, ils se trouvaient au départ devant une double alternative difficile. D'une part accepter une mutation sur un autre site du groupe dans le nord ou le midi principalement si on leur proposait ou du moins chercher un emploi ailleurs, ou rester coûte que coûte chez soi à ses risques et périls ; d'autre part prendre le premier emploi venu quelqu'il soit ou entamer une formation pour se donner plus de chance. Il est intéressant de noter à mon avis qu'appelés à remplir une feuille de voeux au moment où ils recevaient leurs lettres de congé, l'immense majorité avaient énoncé leur intention de "capitaliser" aussitôt : souci primordial d'un revenu sans aucun doute, attirance aussi pour le pécule promis en ce cas et le relatif mirage du pouvoir qu'il conférait, mais aussi méfiance de toute formation, surtout en pareil moment,

Au delà de cette quasi-unanimité des voeux, vite avérés irréalisables pour beaucoup, les itinéraires de près de 3000 d'entre eux sur deux sites différents que nous avions pu suivre méthodiquement se différenciaient.() Or derrière l'inévitable dispersion des caractères individuels de sexe, âge, diplôme, qualification, on pouvait retrouver, confirmées par l'analyse factorielle, des logiques de groupes qui se caractérisaient dans leur écart à la moyenne par rapport à tel ou tel de ces traits de culture ouvrière évoqués plus haut. Car j'ai évidement simplifié en parlant tout à l'heure de culture ouvrière, au risque de donner l'illusion d'une totalité fusionnelle ou fonctionnelle comme dans tout culturalisme. Elle avait toujours été marquée de clivages. Par exemple entre les lignées d'ouvriers qualifiés ou d'agents de maîtrise urbanisés, celles d'ouvriers paysans souvent restés OS ou OP 1, pratiquant plus ou moins une double activité, ou encore les communautés immigrés maghrébines ou portugaises. Mais les clivages les plus discriminants renvoyaient aux modes de socialisation scolaire et professionnelle et retrouvaient des effets de génération, car ils se recoupaient largement avec des critères d'âge et d'ancienneté professionnelle d'une part, de services et de qualification dans l'entreprise d'autre part. Ils renvoyaient ainsi à l'histoire de la scolarisation ouvrière, qui parti de très bas en Lorraine, avait connu une élévation relative remarquable de son taux en peu d'années, à l'histoire de l'usine d'autre part et à la mécanisation et à l'automation successive de ses principaux segments de production d'autre part.

En schématisant encore beaucoup, on peut donc distinguer les types de parcours suivants, dont, comme l'ont montré de nombreuses études, on retrouve les logiques dans leurs grandes lignes chez tous les ouvriers licenciés en reconversion.

- La majorité des techniciens, OP 2 ou 3 de production et surtout d'entretien, et services techniques ayant au moins le CAP, mais aussi BEP, bac., BTS ou DUT et souvent bénéficiés de formation continue pour maîtriser de nouvelles installations. Ceux là ont pu et su accepter une mutation ailleurs si on leur proposait, surtout s'ils étaient jeunes, ou capitaliser sinon tout de suite du moins après quelques mois de formation technique précise élargissant leur qualification.
- Une minorité des mêmes, voire d'OP 1 ou même d'OS, mais tous jeunes et de peu d'ancienneté ayant gardé un bon rapport à la formation et le regret de l'avoir interrompue, entrés en sidérurgie parce que c'était là qu'on payait le mieux mais sans jamais avoir envisagé d'y faire carrière toute leur vie comme leurs anciens, comme ils le soulignaient eux-mêmes. Ceux-là surent profiter du congé-formation pour réaliser un souhait ou un rêve inespéré en entamant des formations qualifiantes longues menant certains d'entre eux jusqu'au niveau de technicien supérieur ou d'ingénieur.
- Des agents de maîtrise ou des OHQ d'âge et d'ancienneté, ayant quitté l'école à 14 ou 16 ans et acquis leur rang et leurs spécialités proprement sidérurgiques par promotion et formation interne. Ceux là exprimaient souvent l'angoisse d'être mis devant un choix impossible S'ils refusaient la mutation pour ne pas quitter tout leur établissement familial et local, ils avaient tendance à repousser la perspective d'une formation ou d'un emploi salarié où ils se sentaient déqualifiés. Beaucoup tentaient alors la création d'une entreprise indépendante (essaimage) sur place.
- Enfin la masse des OS et OP 1 de fabrication ou de services généraux comme la manutention ou le transport, d'ancienneté moyenne ou davantage. Ceux là avaient été le moins possible à l'école et n'en gardaient que crainte. On ne leur reconnaissait pas même le niveau CAP. Ils étaient toujours restés cantonnés sur des emplois non évolutifs et n'avait jamais reçu de formation continue Un certain nombre d'entre eux, si on les y autorisait pour régler la question plus vite, choisissaient à leur risque et péril la capitalisation sur un emploi salarié si fragile soit-il, ou l'essaimage (débit de boisson, restauration...). Sinon pour la majorité le congé-formation très prolongé servît plus de statut d'attente et d'occupation que d'élargissement et surtout d'amélioration des qualifications.

C'est à propos d'une partie de ceux-là, arrivés en fin de CFC sans parvenir à être reclassés ni qu'on voit quelle formation inventoriée leur proposer encore, que fût inventé le terme fourre-tout et passablement stigmatisant de BNQ (bas niveau de qualification) dont parle I.Schneider dans ce colloque, au risque de leur attacher une identité négative qui était d'abord le fruit d'une situation.produite par les restructurations et l'état du marché de l'emploi. C'est aussi d'abord à leur intention que furent inventés de nouvelles formations à mon avis ambiguës ou aléatoires dans une telle situation, du type remédiation cognitive, redynamisation, portefeuilles de compétence etc.

Reclassement, déclassement, éclatement de classe.


Si l'on étudie maintenant ce qu'étaient devenus un ou deux ans après en matière de rapport à l'emploi ceux qui avaient bénéficié du dispositif de reconversion, comme nous avons pu le faire pour près de 900 d'entre eux par enquête postale ou entretien, on constate l'éclatement des anciens collectifs de travail dans quatre situations de ce point de vue bien différentes, même si les frontières entre elles sont poreuses et que certains s'avèrent être passés depuis leur premier emploi retrouvé d'une situation voisine à l'autre et plutôt dans le sens de la précarisation.

- des salariés à trajectoire stable, voire ascendante. dans de grandes entreprises Il s'agissait majoritairement d'ouvriers professionnels et surtout techniciens et agents de maîtrise, employés supérieurs, possédant au minimum une formation de niveau V dans certaines spécialités transversales comme la mécanique ou plus élevées. Ils travaillaient surtout dans des entreprises de plus de 1OO salariés (biens intermédiaires, services, marchands, assurances). Ils déclaraient que leur expérience professionnelle antérieure leur avait grandement servi, qu'ils avaient connu une évolution plutôt positive de salaire et de travail, bien que celui-ci soit ressenti plus intense et mobilisant.
- des salariés plus ou moins précarisés de PME-PMI ayant perdu leur statut au sein de la grande industrie Majoritairement des anciens, possédant une formation de niveau V dans des spécialités sidérurgiques ou métallurgiques, issus des services de fabrication., passé par la capitalisation et plus souvent par le CFC. Ils travaillent surtout dans des entreprises de moins de 1OO, souvent moins de dix salariés des industries de consommation ou d'équipement et surtout du bâtiment et du secteur tertiaire (commerce, services marchands). Ils n'avaient que rarement l'utilité de leur expérience professionnelle acquise dans la sidérurgie et avaient connu des régressions salariales importantes. Une partie d'entre eux se sentent menacés dans leur emploi. Un bon nombre était déjà passés par un ou plusieurs emplois et des périodes de chômage.
- des travailleurs indépendants. sortis du salariat Ce sont les essaimeurs. Ouvriers professionnels, agents de maîtrise âgés ou OS établis à partir d'une capitalisation immédiate. Au moment de l'enquête 3O% d'entre eux ne dirigeaient plus leur entreprise (faillite ou abandon) et éprouvaient des difficultés à retrouver un emploi salarié.
- des chômeurs enfin. Surtout OS français et immigrés, possédant un faible niveau de formation (V bis ou VI), ayant fréquemment plus de 4O ans, issus de la fabrication ou des services généraux, passés par la capitalisation immédiate ou de très longs CFC faits de périodes d'attente ou de stages type remédiation cognitive, adaptation à l'environnement etc. Ils avaient souvent perdus rapidement un premier emploi retrouvé.

Selon les critères utilisés, les premiers composaient 25 à 30% des anciens effectifs. Les seconde 45 à 40%. Les chômeurs seulement 18% si l'on peut dire. Car ce n'est pas si mal, considérant une région comme la Lorraine où il y avait eu près de 12000 licenciés, sans compter autant de préretraités en 5 ans, et en regard des enquêtes dans d'autres régions sinistrées comme le Creusot. Cela peut sans doute être mis au crédit de l'impressionnant, coûteux et privilégié dispositif mis en place et mené tambour battant sous la baguette du Préfet délégué au redéploiement industriel de la Lorraine et ancien syndicaliste Jacques Chéréque. Et depuis 84 la situation s'est encore fortement dégradé comme le montre la montée du chômage de longue durée.

Mais les grands pôles de la répartition et leur provenance, sinon les pourcentages, se retrouvent dans les différentes enquêtes sur d'autres secteurs avec les autres mesures de reconversion. Les analyses de M.Verret sur le maintien relatif en nombre de la classe ouvrière mais son éclatement "par le haut" ou "par le bas" et son hétérogénéité croissantes sont ainsi confirmées (). On peut essayer de le représenter à l'aide de quelques chiffres du dernier recensement et des dernières enquêtes emploi.

Les ouvriers constituent en effet toujours la couche salariale la plus nombreuse en chiffre absolu, même si de 82 à 93 ils ont diminué de près d'un million, sur 7 millions à l'époque (dont 61% des effectifs des ouvriers non qualifiés.) et de dix points en pourcentage dans la population active (de 37,8% à 30%) C'est qu'on compte depuis 1984, entre 450 000 à 600 000 licenciements par an, sauf en 89.90() dont la moitié environ continueraient à être des mesures d'âge et 12% des départs dits volontaires et qui affectaient essentiellement, jusqu'il y a peu, ouvriers et employés Mais il y a les plans sociaux de réduction d'effectifs des grandes entreprises en "restructuration", pour cause de substitution des automatismes aux hommes et par les exigences de compétitivité mondiale. Ceux là, ils n'ont cessé de croître comme on sait depuis 1984 jusqu'à être revendiqués comme permanents par certains managers. Et il y a toujours eu les licenciements plus silencieux des PME-PMI, ceux là souvent "secs" et sans mesures d'accompagnement de simple permutation non qualifiés/qualifiés dans les mêmes postes. Depuis deux ans cependant, la législation renforcée sous l'effet d'une avalanche touchant de plus en plus les cadres fait que ces pratiques sont plus difficiles et que les conventions conversions croissent (plus de 100 000 en 92).

Du coup, seuls 38% des ouvriers seulement (contre 47% en 82) travaillent encore dans des entreprises de plus de 500 salariés et 50% de l'emploi ouvrier industriel se trouve désormais dans des PMI. Les mouvements de main d'oeuvre sur les emplois stables, de plus en plus qualifiés (20% des ouvriers recrutés en 90 selon l'enquête emploi étaient bacheliers), de cette grande industrie sont de plus en plus figés et il est de plus en plus difficile à un ouvrier chômeur, surtout peu qualifié, d'y retrouver un emploi quand il l'a perdu.

L'emploi ouvrier peu qualifié quitte donc les secteurs (plus que jamais) concentrés de l'industrie pour les PMI et surtout les PME du commerce et des services (souvent "extériorisés" des premiers) qui réunissent désormais 4O% des emplois ouvriers. C'est là, dans ces secteurs aux relations professionnelles moins institutionnalisées, que se trouve ce qui reste de prolétariat et c'est sur les postes d'exécution de ces secteurs (manutention, tri, emballage, gardiennage, nettoyage...) et dans des emplois fragilisés (48% du total des CDD sont des ouvriers) qu'existe une certaine rotation des postes et que s'effectuent désormais les 2/3 des recrutements ouvriers.

Enfin le chômage touche avant tout les ouvriers. Ils y étaient près d'un million en mars 92, dont 34% par fin d'emploi précaire, 32% par licenciement économique 62% des hommes au chômage sont des ouvriers dont plus de la moitié non qualifiés, ayant au plus le certificat d'étude. (même si 6O% des hommes et femmes au chomage sont des employés) 46% des CLD sont des ouvriers et 36% des OS.

Ainsi licenciements, et reconversions expliquent pour une part essentielle cette sorte de mouvement en cascade (par technicisation, précarisation, tertiarisation, dit Chenu in Données sociales 93) qui affecte massivement depuis 15 ans au moins la classe ouvrière : de la grande industrie à la petite et au tertiaire; des emplois stables aux emplois précarisés et au chômage, sans parler de la mise à l'écart par la préretraite et la mise à son compte. Ils expliquent aussi largement sans aucun doute la désyndicalisation et la raréfaction des luttes collectives. dans le secteur privé Ce n'est certes pas la fin des ouvriers, surtout si l'on regarde ailleurs., mais c'est bien ici l'éclatement d'un certain type de collectif ouvrier et de sa culture. ou à la rigueur sa "périphèrisation".





Conclusion : et la reconversion des sociologues ?

A moins d'improbable pouvoir trop intolérant ou de tarissement du flux étudiant, nous autres sociologues de l'université ou du CNRS ne sommes pas menacés de reconversion professionnelle à la manière des ouvriers (mais la majorité de nos étudiants d'une certaine manière ne le sont-ils pas ?). Quant aux sociologues de la génération de Michel Verret ils ont souvent connu une reconversion sociale par investissement scolaire et cette sorte de reconversion professionnelle, de la philosophie à la sociologie sur lesquelles on pourrait s'interroger ? Mais ce serait une autre question et un autre débat.

La reconversion des sociologues qui correspond à celle des ouvriers et dont je voulais parler ici, elle est d'ordre thématique, épistémologique et peut-être idéologique. Etudiant trente ans de conceptualisations sociologiques successives sur les licenciements et reconversions ouvrières en rapport avec les demandes sociales et institutionnelles envers la recherche, j'avais déjà eu l'occasion de la faire ressortir (
Reconversion thématique. Il y a eu un déplacement sensible des objets préférentiels ou les plus fréquentés depuis une quinzaine d'année. On est passé d'une sociologie du travail à une sociologie de l'emploi.et fort significativement d'une sociologie de la classe ouvrière (et des classes sociales) à une sociologie des professions d'une part, une sociologie des exclus ou de l'exclusion d'autre part. L'urgence de la demande sociale et institutionnelle est sans doute une explication, qui reste cependant un peu courte.
Reconversion épistémologique. On est passé de la prédominance des paradigmes fonctionnalistes, marxistes, structuralistes et autres objectivismes macro-déterministes à l'individualisme méthodologique, l'interactionnisme symbolique, l'ethnométhodologie et autres sortes de " retours de l'acteur" L'apport théorique de ces points de vue, la richesse empirique de leurs approches (et leurs différences) ne me paraissent pas contestables. Leurs limites aussi par rapport aux précédentes et je reste partisan d'une tension paradigmatique plus complexe et opératoire.
Reconversion idéologique enfin dans bien des cas. sans doute L'évidence aujourd'hui d'un certain nombre de nos illusions d'hier devrait nous rendre méfiants sur celles opposées que nous risquons de partager maintenant et que nous ne verrons clairement que demain. Car s'il y a des sociologies de l'acteur aujourd'hui dominantes dans la discipline, n'y a-t-il pas aussi plein d'idéologies du même nom qui ont envahi depuis la crise le discours de tous les acteurs sociaux. et ce ne saurait être sans rapport Il m'a semblé les voir à l'œuvre dans les discours et pratiques à usage des populations exclues du travail et qu'on essaye d'y mettre ou remettre. Ces idéologies peuvent combiner l'idéalisme d'un sujet transcendantal et souverain dans ses décisions avec les exigences concrètes d'un individualisme compétitif sur un marché en voie de mondialisation, de libéralisation et se diffusant dans tous les domaines de la vie sociale.
Ce qui me rassure, c'est d'avoir pu constater que par ex. les résultats des analyses sociologiques sur la reconversion restent relativement convergents et cumulatifs quelques soient les épistémologies et les arrière-fonds idéologiques contradictoires qui les inspiraient, ou encore que les travaux de M.Verret continuent à nous inspirer bien au delà des contextes dans lesquels ils ont été conçus.

F. de Chassey

COMMENT PEUT-ON ÊTRE SOCIO-ANTHROPOLOGUE ? AUTOUR DE MICHEL VERRET. COLL. UTINAM. L'HARMATTAN., 1994

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