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Note critique pour "Journal aux yeux fermés" de Stella Vinitchi Radulescu

Journal aux yeux fermés, Stella Vinitchi Radulescu, Editions du Gril
Dans son nouveau recueil Stella Vinitchi Radulescu a choisi de tutoyer la prose mais à la
poésie qui l'occupe encore elle confie de petits récits délicats comme autant de touches
impressionnistes où la couleur justement, au même titre que dans son livre précédent Le jour
en équilibre, a toute son importance : " Dans le noir il y a toutes les couleurs. L'orange de
notre amour, le gris perle de l'attente... ". Tous les autres sens sont du reste mobilisés de
l'odorat au toucher et au goût dont elle dit :" j'ai oublié jusqu'au goût lui-même ". L'alternance
des saisons, la succession des jours et des nuits sont, elles aussi, récurrentes. Convoquées une
fois de plus, elles ponctuent le texte en patchwork et fidélisent le lecteur. Ainsi celui-ci
retrouve-t-il avec bonheur la présence permanente de la neige dans le souvenir comme dans la
réalité de la narratrice : " La neige, la seule blancheur de ce temps-là. "
Ces touches, souvent formées avec des coqs à l'âne, épousent le mouvement d'une pensée
haletante entre la peur et la joie de vivre. Il s'agit bien d'un " courant de conscience " de
l'esprit qui vaque d'une idée à l'autre, d'une époque et d'une saison à l'autre et qui embrasse le
monde tentant, une fois de plus par l'écriture, de lui donner une unité face au sentiment
d'impuissance exprimé en un cri : " Et je ne peux rien faire, mes pieds, mes pas... ". Mais
heureusement " On se contente de peu, peu de tout. On dit merci de ce qu"on n'a pas. " Dans
l'univers de la poète on n'est pas, en effet, à un paradoxe près. Au milieu " des cris, cris
humains quand le vent souffle de l'est. " il y aussi " le silence de tes mots " qui " pousse tout
autour comme une plante fraîche couleur de cette vie. ".
Cet univers, ce qui le rend si attachant c'est la prégnance du quotidien. Actes, paroles, gestes
donnent à la narratrice, qui pourtant a reconnu " la prison d'après les reflets du soleil et l'odeur
du moisi, la possibilité de se retrouver elle-même : " je découvre mon corps dans l'herbe. "
Mais, bien que ces pages soient rédigées à la première personne, il n'y a pas, dans ce recueil
qui s'impose comme journal, d'égotisme et l'indéfini " on " y a sa place jusqu'au dernier
moment. C'est bien le destinataire, qu'il soit tutoyé ou vouvoyé, qui semble ici compté. Il est
certain que le génie de Stella Vinitchi Radulescu permet au lecteur averti de faire, au travers
des lignes, sa propre expérience d'introspection et, au critique, à l'issue de son interprétation,
de se poser comme poète lui-même. Un passage est très clair à ce sujet : " Avec un bistouri à
la mesure de chacun on extrait les pensées. ". Celle qui, à coup sûr, est à la fois l'auteure et la
narratrice, a une parfaite connaissance de la littérature contemporaine et de sa capacité de
réception. Elle fait nettement allusion au " lector in fabula " qui prend en mains un message
dont sont interchangeables les éléments : " On peut changer les pages, il n'y a aucun ordre.
On peut effacer les lignes, en ajouter d'autres, combiner les faits. / C'est à vous de décider. "
Car il est vrai que seul semble compter le temps de l'écriture dans ces pages hésitant sans
cesse entre le passé et sa nostalgie et un présent rédempteur où on se rencontre ave soi-même.
Cette expérience des grands artistes dont l'un a dit un jour " il est si beau d'hésiter " et cette
harmonie enfin trouvée se lit dans ce texte où, par ailleurs, l'on ne sait " même pas que la
beauté existe ", " où " Le temps prend vitesse " et où " Soudain, on se retrouve trop vieux. ".
L'hésitation se fait aussi à propos des destinataires, pour reparler d'eux, quand le " tu " côtoie
le " vous " et que le " nous " de ceux qui ont participé au vécu de l'écrivaine est relayé, comme
il l'a été dit, par l'indéfini " on ", marque ici de l'incertain.
Le temps de l'écriture compte, le dirons-nous encore, au point que le livre est " vorace " et
qu'il " s'agrippe " à elle, la narratrice, jusqu'à ce qu'elle en est " marre ". La familiarité, dans
sa violence inattendue, fait alors naître l'émotion comme elle naît au moment où il est fait
allusion au " Viol " de Matisse et détrompe le lecteur tenté d'associer poésie et facilité.
A la fin du diaire, une semaine s'achève, la beauté est enfin " palpable " et celle qui raconte en
est venue au temps, cette fois, de la lecture. Le silence évoqué au début fait place " aux
pensées des autres " à travers une image aussi belle qu'originale : " Alors je tourne la
manivelle, je mets en marche le petit moteur, je les écoute..."
Mais ce qui reste inchangé, c'est l'éternelle saison, " le poème sans fin " et " le mot infini " qui
manifeste l'écroulement des choses. C'est aussi la jeunesse. Le texte prend alors des accents
durassiens : " Non, vous ne pourriez jamais imaginer une telle jeunesse. " qu'on retrouve
également à la toute fin du recueil : " J'habite une ville inconnue. "
C'est encore, pour finir, un livre que son auteure ne reconnaît plus, de même qu'elle en a
méconnu les interlocuteurs, mais elle affirme cependant être " contente " puisque, d'après ce
que " les gens disent ", " c'est là que commence le bonheur. ".
France Burghelle Rey

France Burghelle Rey

FRANCE.BURGHELLE.REY.OVER-BLOG.COM, novembre 2010

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